02/07/2015

Question grecque, ou question allemande ?

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Sur le vif - Jeudi 02.07.15 - 18.56h

 

Vue d’Allemagne, la question de la construction européenne n’est en rien comparable à la perception du même objet en France, en Italie ou en Grèce. Dans l’Histoire allemande, l’idée européenne est à vrai dire très ancienne, plus que millénaire : elle ne l’est assurément pas en France, où l'épisode carolingien fut une exception. Mais c’est l’idée d’une certaine Allemagne, ou plutôt de certaines Allemagnes : parlons quand même du Saint-Empire, dont on oublie qu’il a existé jusqu’au 6 août 1806, définitivement défait par les victoires de Napoléon, et la création, dans l’Ouest romanisé, de la Confédération du Rhin.

 

Bien plus défait, à vrai dire, à l’intérieur de la civilisation germanique, par l’émergence de la Prusse. Cette dernière, après sept ans d’occupation française (1806-1813), fera de toute l’Histoire allemande au dix-neuvième siècle, comme on sait, une Histoire prussienne. Mais cet épisode, né de la Bataille des Nations (Leipzig, octobre 1813), se terminera en mai 1945, dans l’incroyable combat, au corps à corps, maison par maison, étage par étage, de la prise de Berlin.

 

* Toujours un suzerain, plus haut...

 

A bien des égards, lorsque la toute jeune République fédérale allemande (créée en 1949) se lance, dans les années 1950, 1951, dans l’aventure de la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier), puis bien sûr dans le Traité de Rome de 1957, elle renoue – encore bien timidement, n’ayant au chapitre que la voix du vaincu – avec la grande construction qui, de l’An 800 (Charlemagne) à 1806, avec scellé une certaine Histoire des Allemagnes avec celle de l’Europe. Ce qui, dans l’aventure européenne née au milieu des années cinquante, apparaît comme singulièrement nouveau pour un Français, ne l’est pas pour un Allemand : l’extrême décentralisation de l’Histoire germanique, liée aux rapports de suzeraineté inhérents au Saint-Empire, font, pour les Allemands, de la « supranationalité » un phénomène au fond assez naturel. Vous pouvez être prince, roi, il y a toujours, jusqu’au 6 août 1806, un Empereur, plus haut. Nous sommes à des années-lumière de la conception de la monarchie absolue en France, et plus loin encore de celle de la Nation souveraine, inventée au lendemain de Valmy, en 1792.

 

Bien sûr, dans les peuples de langue allemande, cela n’est pas valable pour la Prusse, nation quasiment « inventée » par Frédéric II (et déjà son père, le Roi-Sergent), au milieu du dix-huitième siècle. A bien des égards, il faut apprendre, en Histoire allemande, à dissocier le destin de la Prusse de celui de la Confédération du Rhin, si bien vue par Napoléon, largement construite autour des Allemagnes catholiques, jusqu’à la pointe de l’avancée, il y a deux mille ans, des légions romaines. En clair, l’Histoire allemande est complexe, plurielle, sans « frontières naturelles », surtout sur ses marches de l’Est.

 

* De grands voix discordantes, à l'interne

 

Dans l’affaire grecque, les interventions de la classe politique allemande montrent – c’est le moins qu’on puisse dire – que la ligne politique de Mme Merkel et M. Schäuble est loin de faire l’unanimité à l’interne. Preuve de la vitalité démocratique de l’Allemagne actuelle, d’ailleurs : il faut bien savoir qu’à l’intérieur de son pays, la Chancelière est loin de bénéficier du même rayonnement de « grande de ce monde » dont elle jouit à l’externe, la lecture de la presse de ce pays nous en persuade jour après jour. Ainsi, deux interventions décisives : d’abord, celle de Gregor Gysin, chef de groupe de la Gauche radicale « Die Linke » au Bundestag, où ce puissant orateur surgi (comme Mme Merkel !) de l’Allemagne de l’Est, conjure la Chancelière de ne pas abandonner la Grèce. L’autre exemple vient de beaucoup plus haut encore : les constantes prises de position de l’ancien Chancelier Helmut Schmidt (1974-1982), 97 ans en décembre prochain, pour une politique radicalement différente par rapport à la Grèce.

 

Nous terminerons par une remarque qui vaudrait, en soi et pour la développer correctement, plusieurs papiers d’analyses : les Chanceliers qui font le plus preuve de tonalités suzeraines, face notamment au monde balkanique ou à la question ukrainienne, se trouvent issus de la démocratie chrétienne : laissons Adenauer et Erhard, qui n’avaient pas les moyens, encore, de parler haut et fort, mais prenons Helmut Kohl (1982-1998) et Angela Merkel. Il y aurait beaucoup à dire sur les relents de Saint-Empire dans la politique étrangère de ces deux personnes, à la fois européens convaincus, mais ayant su l’un et l’autre, le premier dans les Balkans, la seconde en Ukraine, avancer avec une extrême habileté, sous le paravent étoilé de l’Europe, des pions évoquant davantage les intérêts nationaux supérieurs de l’Histoire allemande. Ne sont-ils pas, d’ailleurs, comme Chanceliers, en charge, avant toute chose, de ces derniers ?

 

La question allemande, par rapport à l’Europe, est complexe, et prodigieusement intéressante. Beaucoup plus disputée, à l’interne, qu’on ne le croit. Révélatrice, surtout, des grandes tensions internes à l’Histoire allemande, en matière de visions politiques, et de relations avec l’étranger. C’est peut-être cela que la postérité historiographique pourrait retenir de l’épisode grec de cette semaine. Ce qui n’enlève évidemment rien à l’importance intrinsèque de ce dernier.

 

Pascal Décaillet

 

*** Image : la Bataille de Lepizig, Völkerschlacht, la "Bataille des Nations", du 16 au 19 octobre 1813.

 

 

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Athènes, c'est Genève

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Commentaire publié dans GHI - 01.07.15


 
Parler de la Grèce, c’est parler de nous. Parce que la Grèce, c’est nous. Athènes, c’est Genève. Je ne parle pas, bien sûr, de la situation financière de ce pays, incomparable avec la nôtre. Mais je parle de l’exceptionnelle matrice que cette civilisation, trois fois millénaire, représente pour nous. Et pas seulement dans les très riches heures de l’Antiquité. Mais la Grèce de l’indépendance (1830), la Grèce de la guerre, la Grèce d’aujourd’hui.


 
Olivier Reverdin (1913-2000), que j’ai eu la chance et l’honneur d’avoir comme professeur. André Hurst, magnifique transmetteur de passions. Bernhard Böschenstein, jeteur de ponts entre la littérature de la Grèce antique et celle de l’Allemagne, principalement à l’époque de Friedrich Hölderlin. Sans compter plein d’autres profs extraordinaires, comme Jean Rudhardt , Philippe Borgeaud, les historiens, les archéologues, les poètes, les traducteurs. Au siècle de la Réforme et de l’humanisme, Genève éditait déjà les Grecs. Sans oublier le rôle de Jean-Gabriel Eynard et de Capodistria dans le processus ayant conduit à l’indépendance grecque.


 
Oui, il existe entre Genève et la Grèce, ancienne mais aussi moderne, contemporaine, la Grèce d’aujourd’hui, l’invisible chaleur d’un lien d’exception. L’émotion y tient une place aussi importante que celle de la raison. Alors, en ces heures où ce pays ami, qui nous a tant nourris, vit d’immenses difficultés, je lui dis ici l’intensité de mon sentiment, de ma reconnaissance. Que les Grecs restent ou non dans la zone Euro, leur civilisation demeurera, pour toujours, la mère de l’Europe. Nous lui devons tout. Aujourd’hui, ne les oublions pas.


 
Pascal Décaillet

 

 

*** Image : fragment du papyrus de l’Évangile selon Saint Jean, Fondation Martin-Bodmer, Cologny.

 

 

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01/07/2015

Grèce, Ukraine : l'arrogance allemande

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Sur le vif - 01.07.15 - 16.57h

 

Dans la crise grecque comme dans l’affaire ukrainienne, la voix de l’Allemagne est omniprésente. L’Union européenne compte 28 membres, dont des piliers fondateurs comme la France ou l’Italie, mais dans l’actuel concert des nations, on a l’impression de n’entendre que l’Allemagne. Et nombre d’observateurs semblent trouver cela normal, comme allant de soi : après tout, ce pays, avec ses 81 millions d’habitants, n’est-il pas le plus peuplé, le plus puissant sur le plan économique ? Politiquement, il se porte bien. Socialement, même si de premières brèches commencent à poindre dans le remarquable tissu de conventions hérité des années bismarckiennes, et d’une belle tradition de concertation, il peut rendre jalouse sa voisine, la France.

 

L’Allemagne, c’est vrai, est le pays le plus puissant d’Europe. C’est une grande  démocratie, fédéraliste, décentralisée, les Länder ayant prérogative dans de très nombreux domaines, modèle que nous, Suisses, avec nos cantons, pouvons fort bien nous représenter. J’ai connu ce pays, comme on sait, en une époque lointaine où il n’était encore qu’un nain politique, de surcroît divisé en deux. J’ai vécu chez des gens (dont un ancien combattant du front tusse) qui jamais n’auraient imaginé la chute du Mur, moi non plus d’ailleurs. Nous étions tous partis de l’idée que la séparation de l’Europe en deux, héritée de Yalta, allait durer de longues générations. Et puis, il y eut le 9 novembre 1989. On connaît la suite.

   

Le nain politique, c'est bien fini !

                                                                                               

Politiquement, l’Allemagne d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle de ma jeunesse. Malgré l’immensité du chancelier Willy Brandt (1969-1974), l’homme de l’inoubliable génuflexion de Varsovie (7 décembre 1970), et l’extrême qualité de son successeur Helmut Schmidt (1974-1982), que j’ai eu l’honneur d’aller interviewer à Hambourg en avril 1999, le locataire de la Chancellerie (à Bonn, à l’époque), n’était pas considéré comme un grand de ce monde. Tout au plus, le leader d’une puissance continentale à laquelle, après la guerre, on avait bien voulu donner une nouvelle chance, avec le Plan Marshall. Du chancelier de l’Allemagne de l’Ouest, on attendait une obédience sur les positions de l’OTAN. Son homologue de la DDR étant, tout naturellement, l’homme de Moscou. Bref, il ne pouvait exister, en ces temps-là, de politique intrinsèquement allemande : la seule exception, brillante, fut l’Ostpolitik de Willy Brandt, renouant à juste titre avec une Histoire allemande qui, notamment sous l’impulsion de Frédéric II, s’est si souvent jouée à l’Est. A bien des égards, la question des Allemands résidant encore, hors du pays, dans les Marches orientales de nations aujourd’hui slaves, n’est pas réglée.

 

D’ici un siècle, ou deux, ou trois, que sais-je, elle pourrait réapparaître. Et il n’est pas exclu que l’intérêt si vif porté par Mme Merkel à la question ukrainienne, soit profondément nourri par la défense de traditionnels et séculaires corridors d’entrée (aujourd’hui par l’économie) des Allemands vers la Russie. En clair, les Allemands défendraient aujourd’hui, dans la crise ukrainienne, non une prétendue vision de l’Union européenne, mais leurs intérêts nationaux de toujours. Ne l’ont-ils pas, dès 1991, fait aussi dans les Balkans, à l’époque d’un autre chancelier CDU, Helmut Kohl, jouant la carte des anciennes puissances tutélaires germaniques face aux intérêts slaves, ceux de la Serbie notamment ? Ne parlons pas du rôle des services secrets allemands dans les événements du Kosovo, en 1999. Ni de celui joué par Berlin, aujourd’hui, dans une Macédoine où cohabitent Slaves et albanophones.

 

L'Allemagne : on n'entend qu'elle !

 

Retour à la Grèce. Ce pays est en pleine crise avec l’Union européenne. Il va peut-être devoir quitter la zone Euro, et rétablir la drachme. Il vit des heures très graves, dont nul d’entre nous n’entrevoit l’issue. Côté grec, on entend M. Tsipras. Côté UE, on commence à entendre M. Juncker, président de la Commission. On se réjouit d’entendre la présidence tournante de l’Union, le Luxembourg depuis hier soir minuit, jusqu’au 31 décembre. Mais à la vérité, qui entend-on plus que tout autre, depuis des mois, sur la crise grecque ? L’Allemagne ! Mme Merkel, chancelière. Et M. Schäuble, ministre des Finances. Non seulement ces deux-là s’expriment continuellement sur la Grèce (et Mme Merkel, sur l’Ukraine), mais les récepteurs du message ne semblent guère y voir d’inconvénient. Comme s’il était acquis que l’Allemagne, qui n’est après tout que l’un des 28, avait voix prépondérante sur la question. Institutionnellement, pourtant, elle ne l’a pas. Dès lors, le crédit qu’on lui donne est celui traditionnellement accordé aux forts, aux puissants : c’est exactement le contraire de l’idée sur laquelle la Communauté européenne, aujourd’hui appelée Union, a été fondée, dans les années 50.

 

Il y a donc, clairement, un problème allemand au sein de l’Union européenne. Un problème lié à l’actuelle hypertrophie de ce pays, ce qui n’est pas un mal en soi, mais la surpuissance n’est pas assez équilibrée par d’autres. La très grande faiblesse politique de la France actuelle, hélas, n’arrange pas les choses. Il est loin, le temps où la France et l’Allemagne de Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, puis celles de Valéry Giscard d’Estaing et d’Helmut Schmidt, puis celles de François Mitterrand et d’Helmut Kohl, fonctionnaient comme les deux piliers centraux, massifs, incontournables, de la Cathédrale européenne. C’est terrible à dire, mais aujourd’hui, le nain, c’est Paris. Vous entendez souvent M. Hollande, par rapport à Mme Merkel, dans la crise grecque ?

 

Chanceliers CDU, Guelfes et Gibelins...

 

Le problème, ça n’est pas que l’Allemagne s’exprime. Elle a des créances à honorer, elle défend ses intérêts économiques et financiers. Le problème, c’est le silence assourdissant des autres. On laisse Mme Merkel monopoliser la prise de parole, comme une suzeraine de Saint-Empire ayant naturellement autorité sur ses vassaux. Une conception de type impérial qui, soit dit en passant, convient très bien aux chanceliers CDU, Helmut Kohl et Angela Merkel. Il y a là une très vieille Histoire allemande, de Guelfes et de Gibelins, qui joue beaucoup dans l’idée que se fait de l’Europe la démocratie chrétienne allemande. On me permettra, pour ma part, de leur préférer profondément le style et l’idéologie politique des deux très grands chanceliers sociaux-démocrates que furent Willy Brandt et Helmut Schmidt. L’Ostpolitik était – est encore – une très grande idée, une vision, n’ayant rien d’impérial : simplement il y a des centaines de milliers d’Allemands à l’Est, il ne faut pas les oublier.

 

Pour conclure, il est naturel que Mme Merkel, dans l’affaire grecque comme dans celle de l’Ukraine, joue les intérêts vitaux de l’Allemagne : elle est là pour ça. Mais c’est l’Allemagne, pas l’Europe. Reste l’essentiel : et si toute la question dite « européenne », depuis les premiers soubresauts du Charbon et de l’Acier, dans un continent qui avait faim, manquait de chauffage l’hiver, et faisait la queue pour des tickets de rationnement, n’était en fait qu’une question allemande ? Comment réintégrer ce pays dans le concert des nations ?

 

Aujourd’hui, non seulement il est réintégré, mais il est devenu si central, il occupe une telle place, qu’on n’entend et ne voit plus que lui. Pas sûr, vu d’une petite Suisse extérieure à l’édifice institutionnel UE, que cette prépondérance, cette hypertrophie allemandes, donnent immensément envie d’en faire partie. Nos compatriotes alémaniques, bien plus sensibles que nous à la question allemande, ont sur ce sujet une idée bien forgée. Et bien tranchée.

 

Pascal Décaillet

 

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30/06/2015

Derrière l'artifice, la Grèce

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Sur le vif - Mardi 30.06.15 - 17.56h

 

J’avais huit ans lors de mon premier séjour en Grèce, 1966, un an avant les colonels. Athènes, Cap Sounion, Delphes, Crête, Rhodes, Chios, avec ma famille. Totalement magique. Et décisif, pour la suite de ma vie. Mais la Grèce de cette époque se gardait bien de nous parler de sa situation sociale, elle nous offrait le bleu de la mer et celui du ciel, les colonnes brisées, le rêve absolu de ce qu’elle avait été. Pour les besoins de son tourisme (encore naissant, après les abominables années de la guerre, l’occupation allemande, la déportation des Juifs de Salonique, la présence italienne en certaines îles, et surtout les horreurs de la Guerre civile, entre 1946 et 1949), la Grèce nous proposait d’elle-même une image qui relevait de l’artifice. « Nous sommes peut-être pauvres, mais regardez comme notre passé fut prestigieux ». Et ça marchait plutôt bien, parce que les gens allaient là-bas pour se reposer, goûter du rêve, et non pour des thèses sur l’état réel du pays.

 

L'artifice, comme mode de survie

 

Même les colonels, 1967 : le monde a un peu toussé, même pas, et puis l’immense majorité des gens ont continué, jusqu’en 1974, de se rendre en Grèce. Lorsqu’en 2009, sur une colline de Toscane, à l’ombre d’un pin parasol, j’ai lu les 800 pages de « Un Homme », l’absolu chef d’œuvre d’Oriana Fallaci, j’ai pris la mesure, bien tardivement, de la noirceur de ces années, les intérêts économiques et financiers derrière le putsch militaire, le tout à travers la trame d’une histoire d’amour que je vous recommande, tant elle est bien racontée. En Grèce, dans les temps archaïques de l’épopée homérique, comme à l’époque classique, alexandrine ou romaine, sans parler de Byzance, la question de l’artifice se pose constamment. Ulysse le rusé, l’homme aux mille tours. Mais aussi le marchand, qui vous ensorcèle de son discours. Le poète. En trois millénaires, la Grèce, celle des Cités comme celle de la présence romaine, ou beaucoup plus tard celle de la nation naissante (1830), a toujours eu le souci de construire une image d’elle-même. Tous les pays font certes cela. Mais tous ne disposent pas d’un passé aussi prestigieux, fonds de commerce, générateur de rêves et de profits.

 

Dans la crise actuelle face à l’Union européenne, la question de l’artifice est centrale. En termes d’images, face à la machine de Bruxelles, le pays inventeur de la citoyenneté, d’une forme de démocratie que nous décrit si bien Thucydide, à travers l’hommage aux morts de Périclès (431 av JC), dans la guerre du Péloponnèse, ce pays-là, comment voulez-vous qu’il ne soit pas vainqueur dans le cœur des autres peuples ? Cet appel à l’émotion de l’Histoire, les Grecs savent le lancer, lorsqu’ils en ont besoin : peuple rusé, odysséen, forgeur de mythes, raconteur d’histoires. Ainsi, que convoque Alexis Tsipras, pour défier l’Europe ? Simplement, un référendum ! Le coup est génial : nous les Grecs, inventeurs de la démocratie et de la participation citoyenne, nous les faisons simplement fonctionner. Et vous, chez vous, chers amis européens, vous en organisez souvent, des référendums, hmmm ? D’un côté, Ulysse aux milles ruses. De l’autre, la brutalité borgne (et bientôt aveugle) de Polyphème, le Cyclope. Une fois de plus, par Tsipras, la bataille de l’artifice est gagnée.

 

Quand les Allemands rêvaient la Grèce

 

En écrivant ces lignes, je pense à l’immense philologue Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff (1848-1931), celui qui a laissé des milliers de fois son nom dans tous les apparats critiques des éditions de la Grèce ancienne. C’était un Allemand de la région de Posen (Poznam), titulaire de la chaire de philologie classique à l’Université de Göttingen, qui a quasiment édité à lui-seul l’intégralité du corpus de son époque. Il aimait follement la Grèce, cet homme, et j’ai entendu quelque part qu’il avait pourtant longtemps redouté d’en faire le voyage. La vraie Grèce ! Celle de son époque, fraîchement libérée de la présence ottomane, infiniment pauvre. Après la passion que lui avaient vouée les poètes allemands (Hölderlin en tête) et anglais (Byron) autour de l’indépendance de 1830, qui s’intéressait encore à la Grèce politique dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle ? Là aussi, se posait la question de l’artifice. La Grèce de l’image, face à la Grèce réelle. La Grèce rêvée, reconstruite dans les tableaux d’un Caspar David Friedrich, face à la Grèce, bien palpable, des hommes et des femmes de l’époque.

 

Et je crois bien que tout helléniste doit se poser la question centrale de l’artifice. Puisque tout l’exercice intellectuel consiste en une reconstruction (certes follement excitante) d’une réalité disparue. Nul, mieux que les Allemand de la fin du dix-huitième (on retrouve Hölderlin, mais Goethe, Kleist aussi), n’a posé artistiquement le thème de l’idéalisation. A travers la Grèce, que rêvaient-ils ? De l’édification de leur propre nation, au siècle suivant ? Ou des « vivants piliers » d’un prodigieux réseau de signes, la langue allemande et la langue grecque, l’une et l’autre infiniment dialectales, étant faites pour se rencontrer. Mais enfin, lorsque Caspar-David Friedrich nous peint le Temple d'Agrigente, de quel côté de l’artifice, du rêve, de l’idéalisation se place-t-il ?

 

La vraie créance, où est-elle ?

 

L’helléniste, par définition, joue de cette distance dans le temps, cette « re-création » que les vendeurs de tourisme, à partir des années cinquante, nous ont préfabriquée pour la vendre en une fragmentation de « récréations » estivales, avec ouzo et souvlakis. Là, nous sommes au cœur de l’artifice grec. Tsipras en joue, c’est un homme habile et intelligent. Mais aimer la Grèce, toute passion pour le passé consommée sans être jamais consumée, c’est aimer le pays d’aujourd’hui. Le peuple de ce pays, aujourd’hui. Lire sa presse d’aujourd’hui. Lire Pindare dans le texte, oui bien sûr, mais aussi lire, en grec moderne, l’édito de Ta Nea. Et figurez-vous qu’il existe, en Suisse romande, un journal qui nous parle, avec un rare talent, de la Grèce d’aujourd’hui, et notamment de son cinéma. Ce journal s’appelle Gauchebdo. Je vous le recommande.

 

Aimer la Grèce, c’est se jouer de l’artifice, traverser son écran, pour aller chercher la réalité profonde du pays contemporain. Cette Grèce du réel, que les plus géniaux des Allemands, fin dix-huitième, puis dix-neuvième, redoutaient d’affronter. Déjà, ils se méfiaient de l’artifice brisé. Comme un miroir de leurs peurs à eux, face à leur nation, qui, elle aussi, se cherchait. La vraie question des relations entre la Grèce et l’Allemagne, c’est peut-être là qu’il faut aller la dénicher. La vraie créance, de quelle nature profonde est-elle ? Face aux enjeux de langue, de culture, de nation, entre la civilisation grecque et celle de l'Allemagne, qui est le débiteur, qui est le créancier ?

 

Pascal Décaillet

 

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29/06/2015

Charles Pasqua, grognard surgi du soleil

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 Sur le vif - Lundi 29.06.15 - 23.15h

 

C’était un être caniculaire. Comme peut l’être la Provence des parfums, lorsque, sous l’exagérée présence du soleil, seules l’audace, la faconde, se hasardent à ne point manquer d’air. Charles Pasqua (1927-2015) osait tout. Il n’avait peur de rien. De la Résistance (la vraie), où il était entré à l’âge de quinze ans, à la place Beauvau, où il fut à deux décisives reprises ministre de l’Intérieur (86-88, puis 93-95), en passant par le SAC, Service d’action civique, police interne du gaullisme de combat sous la Quatrième, puis les premières années de la Cinquième.

 

Homme de réseau, homme de l’ombre, monteur de coups, cette personnalité d’exception, au service du meilleur comme du pire. La politique, dans la peau, dans les tripes, dans le génome, jusque dans l’architecture de son destin, dans les cieux de lumière, et dans la glaise des ténèbres.

 

 

Ce soir, je retiens de lui qu’il était un républicain. Variante bonapartiste. Grognard. Tête de lard. Tronche de combattant, infatigable. Combinard. Redécoupeur de circonscriptions, comme il sied à tout locataire, digne ce nom, de la place Beauvau, à l’approche de l’élection. Oui, je l’aurais vu à Waterloo, « dernier soldat de la dernière guerre », « musique en tête », entrant dans la fournaise. C’est dire à quel point, prenant parti en 1994 pour l’orléaniste Balladur contre Chirac, il m’avait à ce moment déçu, profondément. N’est pas Fouché qui veut, ni Talleyrand : il en est chez qui la trahison se voit plus que chez d’autres.

 

 

Je laisse ici les affaires, il y en eut tant. Je retiens son excellente entente, contre toute attente, avec François Mitterrand, une histoire de communauté de réseaux, à la fin de la guerre. Je retiens l’intensité de sa présence, la fougue méditerranéenne de sa parole. Il fut, par deux fois, un excellent ministre de l’Intérieur. Il incarna la passion politique, dévoreuse de vie, anéantissante. Comme François Mitterrand, il connaissait par cœur chacune des circonscriptions de la Métropole, et par dessus le marché, chacune de l’Outre-Mer.

 

Il avait des défauts, à revendre. Nous en avons tous ! Il aimait son pays, non d’une passion lointaine, ou dévoyée, mais avec la proximité charnelle des intransigeants. Maquignon ? Oui, bien sûr, jusqu’à la moelle. Mais avec la raideur républicaine d’un radical de la Troisième, celle d’un Queuille ou d’un Herriot. L’école de Jacques Chirac, jeune loup de Corrèze en 1967. Et celle d’un certain François Mitterrand, le Rastignac de la Nièvre en 1946.

 

C’est un politique d’un rare talent qui vient de nous quitter. Quelques lambeaux épars, déchiquetés peut-être, mais parfois incandescents, d'une fureur de marbre et d'airain, qui s'appelle la République.

 

 

Pascal Décaillet

 

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"Cela s'appelle démocratie" - 431 avant JC

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Sur le vif - Lundi 29.06.15 - 09.32h

 

XXXVII. χρώμεθα γὰρ πολιτείᾳ οὐ ζηλούσῃ τοὺς τῶν πέλας νόμους, παράδειγμα δὲ μᾶλλον αὐτοὶ ὄντες τισὶν ἢ μιμούμενοι ἑτέρους. καὶ ὄνομα μὲν διὰ τὸ μὴ ἐς ὀλίγους ἀλλ' ἐς πλείονας οἰκεῖν δημοκρατία κέκληται*· μέτεστι δὲ κατὰ μὲν τοὺς νόμους πρὸς τὰ ἴδια διάφορα πᾶσι τὸ ἴσον, κατὰ δὲ τὴν ἀξίωσιν, ὡς ἕκαστος ἔν τῳ εὐδοκιμεῖ, οὐκ ἀπὸ μέρους τὸ πλέον ἐς τὰ κοινὰ ἢ ἀπ' ἀρετῆς προτιμᾶται, οὐδ' αὖ κατὰ πενίαν, ἔχων γέ τι ἀγαθὸν δρᾶσαι τὴν πόλιν, ἀξιώματος ἀφανείᾳ κεκώλυται. [2] ἐλευθέρως δὲ τά τε πρὸς τὸ κοινὸν πολιτεύομεν καὶ ἐς τὴν πρὸς ἀλλήλους τῶν καθ' ἡμέραν ἐπιτηδευμάτων ὑποψίαν, οὐ δι' ὀργῆς τὸν πέλας, εἰ καθ' ἡδονήν τι δρᾷ, ἔχοντες, οὐδὲ ἀζημίους μέν, λυπηρὰς δὲ τῇ ὄψει ἀχθηδόνας προστιθέμενοι. [3] ἀνεπαχθῶς δὲ τὰ ἴδια προσομιλοῦντες τὰ δημόσια διὰ δέος μάλιστα οὐ παρανομοῦμεν, τῶν τε αἰεὶ ἐν ἀρχῇ ὄντων ἀκροάσει καὶ τῶν νόμων, καὶ μάλιστα αὐτῶν ὅσοι τε ἐπ' ὠφελίᾳ τῶν ἀδικουμένων κεῖνται καὶ ὅσοι ἄγραφοι ὄντες αἰσχύνην ὁμολογουμένην φέρουσιν.

XXXVII. - "Notre constitution politique n'a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'État, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle ; enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut rendre des services à la cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n'a aucune place ; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s'il agit à sa tête ; enfin nous n'usons pas de ces humiliations qui, pour n'entraîner aucune perte matérielle, n'en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu'elles donnent. La contrainte n'intervient pas dans nos relations particulières ; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la république ; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel".

 

*** Thucydide - Guerre du Péloponnèse - Livre II - Chapitre XXXVII - Discours de Périclès : oraison funèbre des guerriers morts pendant la première année de guerre - 431 avant JC.

 

 

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28/06/2015

Cornavin : le noeud n'est pas seulement ferroviaire

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Sur le vif - Dimanche 28.06.15 - 16.07h

 

En titrant hier après-midi « Extension de Cornavin estimée à 1,652 milliard : soulagement à Genève », et en maintenant ce titre tout le week-end, la version électronique de la Tribune de Genève manque sa cible à deux reprises.

 

D’abord, on se demande qui a elle a dû « omettre » d’interroger pour oser nous parler de « soulagement » devant une somme pareille, même partagée par la Confédération, qui vient s’ajouter à toutes les autres, en temps de vaches maigres. On veut bien que le clan de partisans du projet se dise « soulagé », mais enfin, dans le vaste univers de Genève, il existe d’autres voix qui, assurément, doivent l’être un peu moins. Soit parce qu’il existerait des variantes moins onéreuses, un peu vite écartées dans les travaux préparatoires, comme s’il avait fallu tout boucler à toute vitesse. Soit, surtout, parce que le projet même « d’extension de la gare Cornavin » n’est peut-être pas jugé unanimement comme la seule solution pour l’avenir ferroviaire de Genève.

 

Ensuite et surtout, en maintenant ce titre tout le week-end, on se dit que nos aimables confrères – et sœurs – de la TG ont peut-être « omis » (que d’omissions, décidément) de prendre connaissance, hier soir, assez tard il est vrai, du texte publié sur son site Facebook par le ministre des Finances, Serge Dal Busco, qui est une véritable douche glacée face à la multiplication de rêves de grands travaux pour lesquels on n’a pas le premier sou. Ce blog, très clair et très courageux, marque, pour la première fois officiellement sous la plume d’un conseiller d’Etat en charge, la fin du temps des illusions pharaoniques. Sans aucune ambiguïté, le Grand Argentier nous dit qu’on ne pourra pas tout faire. Il faudra choisir. Il n’est pas sûr, à le lire, que le projet dit « d’extension de la gare Cornavin » fasse partie de ses priorités.

 

Reste l’essentiel : la gare Cornavin doit-elle demeurer, dans vingt, trente, cinquante ans, le nœud principal du trafic ferroviaire à Genève ? Dans de nombreuses autres villes de taille comparable, l’essentiel du trafic national et international converge en une gare extérieure à la gare historique (à laquelle elle est immédiatement reliée, bien sûr). Et le premier édifice, datant du dix-neuvième siècle, au centre-ville, se trouve naturellement attribué aux pendulaires du trafic régional. Nous avons appris que d’autres variantes, présentant les choses comme cela, avaient été un peu vite ignorées dans les travaux préparatoires. C’est dommage : certaines d’entre elles, moins onéreuses, mériteraient peut-être d’être prises en compte.

 

En clair, il y a de quoi s’interroger sur une certaine précipitation, au Canton comme à la Ville, liée à une certaine légèreté. Voire, plus grave, la mise à l’écart un peu trop rapide de variantes fort intéressantes. Face à ces méthodes étranges, le ministre des Finances, quitte à jeter un léger froid à l’interne du collège, est parfaitement dans son rôle, dans ses bottes, dans sa mission, lorsqu’il appelle à des choix de rigueur et de lucidité. On nous permettra, pour notre part, de lui faire davantage confiance qu’à d’autres. Pour les raisons exprimées dans notre blog précédent, liées au métier d’ingénieur, à la notion de sérieux et de maîtrise des coûts sur la durée. La notion, aussi, de crédit du politique et de respect de la parole donnée.

 

Dans toute cette affaire de Cornavin, il y a quelque part un sacré nœud. Et il n’est pas sûr du tout que ce dernier soit seulement ferroviaire.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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27/06/2015

Genève : méfions-nous des vendeurs de mirages

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Sur le vif - Samedi 27.06.15 - 16.44h

 

Extension de la gare, CEVA, PAV : des coûts qui s'envolent, des miroirs aux alouettes. Des maquettes, pour enfants et familles. Une politique pour faire frissonner les songes. Alors que les caisses sont vides. On fait rêver le peuple avec des projets de prestige. On n'a pas de quoi assurer leur financement. Une politique d'investissements plus modeste, mieux ciblée sur les besoins les plus criants de la population, comme la rénovation des écoles, serait la bienvenue. Personne n'en voudrait au Conseil d'Etat - en tout cas, pas moi - de prendre cet automne le virage d'une politique plus concrète, moins gourmande en milliards, mieux adaptée aux plus nécessiteux, moins prestigieuse en termes de blason. En un mot, davantage au service de la population. Sans oublier de réduire la dette. Pour nous, et surtout pour nos enfants.

 

Bien sûr, il y aurait là un virage à 180 degrés par rapport à ce chant de la dorure, ce rêve de la plus haute tour, ces mirages verbaux des années Mark Muller et suivantes. Mais, cette rhétorique de bluff marketing ayant totalement échoué, et plus personne n'en étant dupe, le crédit même du politique en ayant été entamé, l'opinion publique n'en voudrait pas à nos autorités si elles annonçaient d'ici Noël un redimensionnement.

 

En Suisse, les gens aiment le concret. Ils se méfient des beaux discours, détestent les promesses non tenues. Dans notre pays, par dessus tout, le peuple, à juste titre, fait payer très cher aux autorités les dépassements de crédits non justifiés. Adolf Ogi en a su quelque chose : j'étais à Berne, j'ai vécu de très près sa gloire, lorsqu'il faisait survoler à François Mitterrand (j'y étais !), du haut d'un hélicoptère, les vallées uranaises menant au Saint-Gothard. Mais j'ai aussi vécu son inexorable chute, puis son transfert dans un autre Département, sans gloire, pour cause d'explosion des coûts des NLFA. M. Chaudet et les Mirages, ça vous dit quelque chose ? M. Bonvin et la Furka ?

 

On en a vu défiler, des ministres sympathiques, populaires, "proches des gens". Et les mêmes, s'écrouler. Pour cause de manque de sérieux dans l'évaluation financière - et surtout dans le suivi concret - d'un projet. Ce genre de dossiers, il vaut mieux éviter de les confier à des magistrats trop légers.

 

Je parle ici comme citoyen. Mais je parle aussi comme petit entrepreneur, depuis bientôt dix ans. Faisant tourner sa boîte, parfois dans la difficulté, sur la base d'un principe absolu, dont je ne me suis jamais départi : ne jamais dépenser, même pour les investissements en matériel, le moindre centime qui ne soit pas à moi. C'est très Suisse, je sais. Très prudent. Peut-être trop. Mais ça garantit l'indépendance. Et ça donne du courage, pour l'avenir.

 

J'ajoute une dernière chose : mon père était ingénieur, et entrepreneur. Travailleur acharné. Toute mon enfance, à table, je le voyais hanté, chantier après chantier, par la question des dépassements de crédits, c'est inhérent au métier, on ne sait jamais ce qui peut advenir. Donc, parlant des coûts réels par rapport aux coût estimés, je crois savoir un peu de quoi je parle.

 

Pascal Décaillet

 

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26/06/2015

Le dieu Steed, la Vierge Emma

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Sur le vif - Vendredi 26.06.15 - 17.32h

 

Télévision, j’étais enfant, années soixante. Un poste, quelque part dans le salon, noir-blanc, deux chaînes (« la France », « la Suisse »), une minute pour s’allumer, une minute pour s’éteindre : il fallait laisser mourir un nombril blanc, qui allait disparaissant, au milieu de l’écran. La télé ne fonctionnait que le soir, il n’y avait nul programme l’après-midi, ne parlons pas du matin.

 

Pour moi pourtant, de ces années soixante, des souvenirs télévisuels très précis. Campagne électorale française de décembre 1965 (de Gaulle, Mitterrand, Lecanuet). Jeux Olympiques de Grenoble 1968, Jean-Claude Killy. Des variétés, le dimanche en fin d’après-midi, animées par l’inoubliable Roger Lanzac. Des feuilletons (on ne disait pas « séries »), comme Belle et Sébastien, Thierry la Fronde, Zorro, plein d’autres.

 

C’est dans ce contexte que datent mes plus vieux souvenirs de Chapeau Melon et Bottes de Cuir. Une fois par semaine, et mes parents hésitaient à me laisser regarder, parce qu’ils jugeaient cela « violent ». Une musique de générique exceptionnelle. John Steed, Emma Peel. Les scénarios ? Bien qu’ils fussent signés de l’immense Brian Clemens (1931-2015), l’enfant que j’étais n’y comprenait strictement rien, d’ailleurs je crois que les adultes non plus. Mais l’ambiance était totalement envoutante, à un point qu’on n’imagine pas. Je crois qu’il s’agit là du plus grand feuilleton (voyez, je demeure fidèle aux mots de mon enfance) jamais réalisé. Magique. Mystérieux. Tellement classe, tellement britannique, et ça contrastait tellement avec certains navets américains, mal traduits, préfabriqués, en « séries », de l’époque.

 

Venue d’où, la magie ? D’une exceptionnelle conjonction de talents. Un choc de comètes. D’abord, Brian Clemens, justement, le scénariste, un super tordu de génie, semeur de fausses pistes, receleur d’inconnues, jeteur d’algèbres, comme on lance des sorts. Et puis, l’extrême qualité du montage. Enfin – et j’aurais évidemment dû commencer par là – John Steed et Emma Peel. Patrick Macnee et Diana Rigg. Parce que c’était lui, parce que c’était elle.

 

Bien sûr, il y eut d’autres femmes, talentueuses d’ailleurs, on les connaît, je n’y reviens pas. Mais le couple devant l’éternité, c’est John et Emma. Figurez-vous que la scène la plus torride, entre ces deux-là, le dieu Steed et la Vierge Emma, fut un très chaste baiser, sur le finistère des lèvres à peine posé, dans un escalier, lorsqu’Emma s’en va rejoindre un mari aviateur dont on n’a rien su, ni avant, ni après, et que Tara (Linda Thorson) s’apprête à entrer en scène. Cette pudeur n’est en rien une affaire d’époque : Brando et ses femmes à lui avaient déjà sévi, et tant d’autres couples, charnels, incandescents, libérateurs de nos fantasmes. Non, cette pudeur-là nous vient d’ailleurs que de l’Histoire. Théologique, elle transcende le temps qui passe. Parce c’était lui, parce que c’était elle : le dieu Steed, la Vierge Emma.

 

Alors, voilà, l’excellent acteur Patrick Macnee, représentation graphique de la divinité steedique, périssable comme tous les mortels que nous sommes, nous a quittés hier, à l’âge de 93 ans. Le rôle de Steed fut évidemment celui de sa vie. Mais les dieux doivent aussi savoir rendre aux mortels l’hommage qui leur est dû : quelle image de Steed aurions-nous bien pu avoir, sans l’incarnation géniale qu’en fit Macnee ? L’acteur britannique (naturalisé américain), en incorporant le rôle avec tant d’exactitude, d’identification, de charme, de légèreté, nos permet d’accéder à l’infini steedique, cet étrange agent secret dont personne n’a jamais bien su s’il travaillait pour le gouvernement, pour un privé, en réseau ou en solo, si ce n’est son ombilicale relation avec Mère-Grand.

 

Patrick Macnee fut un grand acteur. Lorsque je lis, ici et là, parcourant la presse mondiale, des journaux titrant « Steed est mort », mon premier réflexe serait de leur expliquer gentiment le coup de la représentation graphique, variante steedique de l’incarnation chrétienne. Mais au fond, je me dis qu’ils ont peut-être raison : certes, Steed est d’essence divine, la Vierge Emma est intangible, et le mortel Macnee n’a fait qu’accomplir son travail d’acteur. Mais il l’a fait si bien, avec tant de grâce - et Diana Rigg avec lui, dans le rôle d’Emma – que plus personne ne sait exactement qui est vraiment Steed, qui est vraiment Mme Peel. D’immaculés personnages, dans l’éternité de la fiction ? Ou peut-être, justement, de périssables mortels, ayant eu dans leur destin l’incroyable chance d’incarner l’un des couples les plus mythiques depuis Eve et Adam. Parce que c’était lui, parce que c’était elle.

 

Pascal Décaillet

 

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21/06/2015

Journalisme : éloge des artisans

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Sur le vif - Dimanche 21.06.15 - 17.16h

 

Toute ma vie, je me souviendrai de mon premier papier pour la presse quotidienne. C’était à l’automne 1976, j’avais juste dix-huit ans, première année d’Uni, je commençais à écrire pour le Journal de Genève. Quelques années plus tard, après avoir déjà rédigé une foule d’articles, je commençais mes deux ans de stage dans le même journal. Il n’y avait ni écrans, ni internet : nous rédigions nos papiers sur des machines à écrire, nous les traitions nous-mêmes pour la saisie (l’envoi se faisait par pneumatique, si !), nous allions à la mise, puis au marbre, et ne quittions le journal que lorsque le numéro du lendemain était physiquement terminé.

 

J’ai adoré cet artisanat, tout comme plus tard, en radio, le montage à la main, avec ciseaux et scotches, sur un Revox ou un Nagra. Celui qui maîtrise la fabrication prend de sérieuses options pour, un jour, maîtriser le métier lui-même. Ça vous forge un état d’esprit, une conception globale. Le journalisme, à bien des égards, appartient à celui qui sait PHYSIQUEMENT fabriquer un journal. Ou une émission de radio. De TV. Gérer un site. Etc. Si je devais un jour écrire un bouquin sur le métier, le titre serait « Eloge des artisans », ou quelque chose du genre. De toute façon, j’aime l’atelier plus que tout au monde. Col ouvert, manches retroussées. Et plus ça s’approche du métier manuel, plus j’adore. Rien de plus enivrant que de passer rue Petitot, en fin d’après-midi, laisser venir jusqu’à ses oreilles ces bribes d’instruments du Conservatoire en répétition. Inachevé, magique.

 

Les nouveaux supports ? Bien sûr que nous, journalistes, devons nous y intéresser. Et même coller de près à la modernité. Sinon, je serais encore (un peu seul, aujourd’hui !) rue du Général-Dufour, à me coltiner des morasses envoyées par pneumatiques à mes collègues de l’étage inférieur. Donc, modernité technique oui. Mais ne nous trompons pas : l’essentiel n’est pas dans le support. Il est de savoir si nous voulons, oui ou non, tenter de donner du sens, être utiles. La question n’est pas d’être aimé, ou détesté, elle n’a aucune importance. La question est de travailler sur le contenu. Le mettre en évidence. Prendre position sur lui, autour de lui. Et au fond, l’essentiel de tout ce qu’on appelle « service public », c’est cela. Ensuite, peu importe pour qui vous travaillez. Peu importe que vous soyez de gauche, de droite ou du centre. Travaillez-vous sur le contenu ? Mettez-vous en débat les forces antagonistes de la société dans laquelle vous vivez ? Avez-vous, face au pouvoir, le recul nécessaire ? Rien que cela, c’est déjà immense. Ensuite, tout ce qui touche au style, à la cosmétique, c’est bien, évidemment. Mais ça n’est pas premier.

 

Et puis surtout, ne cherchez pas à être aimé. Ni, d’ailleurs, à être détesté. De toute façon, si vous faites bien votre boulot, vous serez l’un et l’autre. Seuls les tièdes se frayeront une survie en trottinant dans l’indifférence. Ne suivez pas leur chemin, mais celui de votre passion intérieure. Sans oublier la rigueur de l’artisanat. Le bonheur du métier passe par tout cela. Loin du mondain, mais au cœur du monde.

 

Pascal Décaillet

 

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Au centre de tout : l'émission. Pas la structure !

 

Sur le vif - Dimanche 21.06.15 - 09.54h

 

S'il faut absolument que continue d'exister une redevance, donc un soutien public à la production audiovisuelle, alors finançons des ÉMISSIONS, et non plus des ENTREPRISES entières. J'ai lancé cette idée il y a bien longtemps déjà, j'ai tous les textes publiés par moi sur le sujet. C'est donc sans doute par distraction, ou par "manque de place", que mon confrère Pierre Veya - comme, il y a quelques mois, Avenir Suisse - "omet" de me citer dans son billet, publié aujourd'hui dans les pages économiques (page 30) du Matin dimanche.



Mais laissons là les querelles d'antériorité. L'essentiel, c'est l'idée elle-même. Pierre Veya défend absolument mon idée d'une aide publique (s'il faut qu'il en existe une), non à des ENTREPRISES en tant que telles, mais, sur l'ensemble du pays, médias publics (SSR) ou privés, à des ÉMISSIONS jugées (selon des critères à préciser) d'intérêt public.



Critères ? Point besoin d'un rapport fédéral, ni de dix-huit mois de puissantes cogitations, pour les dégager. Cela tournera autour de l'identité et de la cohésion du pays, priorité aux émissions qui font vivre la politique, le débat, la formation de l'opinion, l'économie, la culture, le sport pratiqué dans notre pays, la vie scientifique en Suisse, etc. La vie des starlettes sera laissée aux bons soins des diffuseurs exclusivement privés, qui pourront la financer tant qu'ils voudront par la pub.



A noter que financer des ÉMISSIONS, et non des ENTREPRISES, s'inscrit dans un esprit de travail, une vision du métier, que j'ai toujours farouchement défendus, déjà lorsque j'étais dans le "public". J'ai toujours milité pour que la production, l'émission, soient au centre de tout, et non les structures d'organisation qui les entouraient. Ayant été à la fois producteur (de longues années, toutes tranches confondues, matinales, 12.30h, Forum, et depuis une décennie producteur et entrepreneur indépendant), et chef de rubrique (nationale), je peux vous dire que le plus grand bonheur, la plus juste proximité dans l'exercice du métier se trouvent dans la première de ces deux fonctions, celle qui place l'artisanat du métier, le savoir-faire, au centre de tout.



Je suis très heureux que Tibère Adler (Avenir Suisse) et Pierre Veya (Le Matin dimanche) aient, sur ce sujet, une convergence d'analyse avec mes vues. D'une manière générale, après une campagne où on a entendu tout et n'importe quoi, à commencer par des politiciens comme Géraldine Savary (quasiment tous les jours à la SSR) qui n'ont jamais fait une émission de leur vie (sinon comme invités !), il ne serait peut-être pas totalement inutile de commencer à donner la parole aux entrepreneurs du métier, les artisans, les professionnels, ceux qui s'investissent depuis des décennies pour produire, inventer, rénover. Ceux-là, dans la campagne du 14 juin dernier, n'ont tout simplement pas été invités à s'exprimer.

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/06/2015

Les Chemins de la Liberté

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Sur le vif - Vendredi 19.06.15 - 17.25h

 

Mais enfin, que se passe-t-il avec les textes ? Pourquoi nous obsèdent-ils tant ? Chaque année, à l’approche de l’été, je me promets de relire Kafka ou Thomas Mann, Homère, Brecht, Sophocle, Gide, Céline, Cingria, Grass, Koltès. Et des dizaines d’autres. Je les lis, ou non, j’en lis d’autres, c’est la vie, c’est la chaleur, c’est le miracle de l’été.

 

Mais d’où nous vient cet impérieux besoin de textes, et de musiques aussi ? Recommencer la vie ? Lorsque j’ai passé ma Maturité, en avril 1976, un peu avant mes dix-huit ans, ma première pulsion était d’étudier la théologie. A cause des textes. Et puis, il y eut l’autre miracle d’un autre été, d’autres voies. Mais j’y ai pensé très fort hier soir, sur mon plateau, face à Mme Elisabeth Parmentier, qui a produit sur moi (et, je l’espère, sur les téléspectateurs) une puissante impression.

 

C’est une femme de foi et de textes, luthérienne, ayant commencé par la Germanistik avant de se lancer en théologie, elle vient d’enseigner quinze ans à l’Université de Strasbourg. L’Alsace, comme on sait, a « échappé » à la loi de 1905 : allemande de 1871 à 1918, elle n’était pas concernée par la Séparation. Du coup, nous dit Mme Parmentier, la question religieuse se vit de façon beaucoup plus calme que dans les tensions (extrêmes, ces temps) de la France laïque : on la croit volontiers.

 

Surtout, la manière dont la future prof de théologie pratique (elle commence cet automne) à l’Université de Genève parle des textes, est saisissante. Elle a commencé, des années, par se tremper dans la littérature allemande (tiens, la traduction de la Bible par Luther, par exemple, premier texte allemand moderne), puis elle a étudié la théologie. Et ma foi (si j’ose dire), lorsqu’elle parle d’un texte « sacré » (précisant bien que ce dernier ne doit jamais être pris comme un fondement, intangible), elle nous emporte. Et elle nous donne envie.

 

Envie de quoi ? Mais de faire théologie ! D’aller suivre ses cours ! De se mettre à l’hébreu ! De se replonger dans le grec, cette fois dans la patristique et le néotestamentaire. Bref, se coltiner amoureusement la formation (intellectuelle, et pas nécessairement sacerdotale) d’un pasteur, ou d’un prêtre. Pour ma part, aujourd’hui, si longtemps après, je le ferais dans une perspective furieusement littéraire, abordant ces textes-là avec une passion pour la parole (avec un petit p), allez disons le logos, celui dont Jean nous dit qu’il a précédé toute chose.

 

Alors bon, si par hasard il y a, dans les lecteurs de ce texte, des jeunes (ou moins jeunes) qui ont envie de se frotter à la puissance de cette parole partagée, j’ai envie de vous inviter très fort à aller  fréquenter les cours de Mme Parmentier.

 

Pour le reste, laissons-nous surprendre par nos lectures d’été. Ou par les musiques. Ne prévoyons pas trop. Allons de l’un à l’autre, ouvrons nos âmes. Elles en ont besoin : nos métiers nous accaparent, la passion pour eux nous serre comme les petites griffes d’une petite mère, jalouse, possessive. Ouvrir un livre, c’est donner une chance à des espaces d’affranchissement. L’un des romans très forts de Jean-Paul Sartre (Gallimard, trois volumes) porte un titre qui nous y invite à merveille. C’est un très grand livre, écrit juste au sortir de la guerre : il s’appelle les Chemins de la Liberté.

 

Pascal Décaillet

 

 * Image : Thomas Mann - Buddenbrooks - Manuscrit original de la première page.

 

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18/06/2015

Pâquerette : la CEP, ultime et seul recours

 

Sur le vif - Jeudi 18.06.15 - 16.29h

 

Dans l’affaire de la Pâquerette, la profusion de rapports, tous azimuts, s’annulant et se contredisant les uns les autres, ne peut plus durer. Je les ai tous repris, hier après-midi, et le choc de contraires produit par leur lecture est effarant. Telle « expertise » accable tel(le) fonctionnaire, telle autre la blanchit. Qui croire ?

 

Une chose est sûre : le temps des rapports, dans cette affaire pleine de venin et de non-dits, doit se clore. Le public, légitimement touché par l’aspect dramatique de ce qui s’est passé, ne marche plus. Il ne croit plus, depuis longtemps (peut-être depuis le début) à la vertu objective de ces textes. Il voit bien que nulle vérité, pour l’heure, n’émerge. Il se rend bien compte que le pouvoir politique cherche à se protéger en nous brandissant les écrans de fumée successifs de ces rapports. Et en faisant sauter de temps en temps un fusible. Tout comme les multiples enquêtes, pénales, administratives : à qui profite cette jungle ?

 

Pour ceux qui espèrent la vérité sur les vraies responsabilités dans l’affaire, la seule instance qui reste est la Commission d’enquête parlementaire (CEP), finalement votée par le Grand Conseil, ce qui n’est pas allé tout seul. La composition de cette commission est à la fois une chance et un danger. Tous les partis politiques y sont représentés, ce qui est une garantie de représentativité. Mais en même temps, si l’enjeu est de défendre son conseiller d’Etat (présent ou ancien), et de chercher noise à celui de l’autre parti, et inversement, donc se tenir mutuellement par la barbichette, autant mettre tout de suite la clef sous le paillasson.

 

Les commissaires doivent le savoir : les citoyens attendent beaucoup de leur travail, car cette CEP est finalement l’ultime recours pour dégager un peu de vérité, à travers les rideaux de fumée. Cela implique que chacun d’entre eux vienne siéger avec l’absolue volonté d’éclaircir, identifier des éléments. Si le résultat de leurs travaux est probant, avec des éléments nouveaux, la preuve d’une enquête menée en toute indépendance, sans peur de déranger des conseillers d'Etat en place (ou à la retraite), c’est la fonction parlementaire elle-même, dans sa mission de contrôle, qui en sera grandie. Le République y sera largement gagnante.

 

Dans le cas contraire – que nous n’osons imaginer – c’est l’abdication du pouvoir législatif dans sa mission de faire la lumière. Donc, dans l’opinion, la montée du sentiment, déjà dévastateur, d’un petit monde qui se défend lui-même, préfère l’opacité à la lumière. Au final, le crédit du politique dans son ensemble, à Genève, en serait gravement affecté.

 

Pascal Décaillet

 

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Waterloo, le romantisme, les Allemands

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Sur le vif - Jeudi 18.06.15 - 13.05h

 

La bataille de Waterloo vue par Lord Byron. Trois pages, remarquables, de la Weltwoche d'aujourd'hui (no 25, 18 juin 2015), signées Urs Gehriger. Fou de littérature allemande, je suis hélas totalement profane en littérature britannique.

 

L'occasion, pour le passionné que je suis, de rappeler que Waterloo a nourri le romantisme français (Hugo, notamment) et anglais. Quant aux Allemands, qui s'étaient enflammés pour Rousseau, puis pour la Révolution française, puis pour le Premier Consul et même encore pour l'Empereur du tout début (cf Beethoven), ils sont déjà complètement ailleurs, dans leur tête, en ce mois de juin 1815 : depuis 20 mois (bataille de Leipzig, octobre 1813, la Völkerschlacht, Bataille des Nations), ils se sont libérés de la présence française. Cette ultime campagne de juin 1815, après le retour de l'île d'Elbe et les Cent-Jours, n'est plus vraiment la leur. Sauf pour l'aristocratie militaire prussienne.

 

Surtout, la Prusse, après la douleur de l'Occupation (1806-1813), commence à embrasser le grand dessein d'abolir les frontières internes au monde germanique (Zollverein), première étape à l'unification de l'Allemagne. C'est l'une des raisons pour lesquelles la bataille de Waterloo est moins présente dans la poésie allemande. Bien que le Prussien Blücher en fût, et de manière ô combien décisive. Pendant l'Occupation française, c'est à Berlin, à la Humboldt Universität, qu'est née l'idée nationale allemande, lors des "Reden an die deutsche Nation", de Johann Gottlieb Fichte.

 

Il est vrai, aussi, qu'au moment de Waterloo, Schilller est déjà mort depuis dix ans (1805). Kleist s'est donné la mort à Wannsee, en novembre 1811. Hölderlin, "atteint de folie",  ne quitte plus sa tour de Tübingen depuis 1807, et jusqu'à sa mort en 1843. Goethe travaille sur d'autres projets. Bref, une génération littéraire - unique au monde, je crois - vient de passer. En même temps qu'en Europe, le souffle de l'Empire.

 

Pascal Décaillet

 

 

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18 juin 1815 : nous y étions !

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Sur le vif - Jeudi 18.06.15 - 09.25h

 

Il y a, jour pour jour, 200 ans, dans une plaine au sud de Bruxelles, la fin d'un rêve immense, né 26 ans plus tôt, presque au jour près (20 juin), au Jeu de Paume. Poétiquement, je suis peu hugolien, mais il me faut avouer que nul n'a mieux chanté "ces derniers soldats de la dernière guerre" que Victor Hugo. Ses vers sur la bataille sont sublimes. Epiques. Homériques. Que la réalité du 18 juin 1815 fût hélas plus crue, et même franchement abominable, n'enlève rien au génie du poète : c'est lui, désormais, que nous retenons. La légende, pour toujours, l'a emporté.

 

De même, que savons-nous de la vraie Guerre de Troie ? Oh, certes, l'immense historien américano-britannique Moses Finley (1912-1986) a remarquablement tenté de le reconstituer. Mais qui lit "Le Monde d'Ulysse" (The Word of Odysseus, 1954), à part les étudiants en Histoire de l'Antiquité ? Alors que tous, nous avons en tête les immortels hexamètres de l'Iliade : Achille pleurant devant la mer, les funérailles de Patrocle, Achille poursuivant Hector, "comme le milan qui fond sur la palombe". Là aussi, la légende s'impose.

 

On peut nous répéter tant qu'on veut que le vrai Waterloo fut un carnage. Ce sont les vers de Hugo que nous retenons :


 

" Et, lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,

 

Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires,

 

Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres,

 

Portant le noir colback ou le casque poli,

 

Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli,

 

Comprenant qu'ils allaient mourir dans cette fête,

 

Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.

 

Leur bouche, d'un seul cri, dit : Vive l'empereur !

 

Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur,

 

Tranquille, souriant à la mitraille anglaise,

 

La garde impériale entra dans la fournaise. "

 

 

Prédominance de la parole poétique - sans parler de la musique - sur la rationalité historique. Le chercheur fait état de ses enquêtes. Le poète transcende. Et s'inscrit dans le marbre.

 

Pascal Décaillet

 

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17/06/2015

De l'usage (volontairement ?) abusif du mot "rafle"

 

Sur le vif - Mercredi 17.06.15 - 14.27h

 

« La rafle des Tattes, l’abri du Grütli » : c’est le titre d’un texte, au demeurant fort bien écrit (comme toujours), du conseiller municipal socialiste Sylvain Thévoz, et publié sur son blog. Il s’agit du déplacement de requérants d’asile déboutés, du foyer des Tattes (Vernier) vers un abri de protection civile de Carouge. L’affaire défraye la chronique depuis 48 heures, nous avions d’ailleurs hier soir un débat, à GAC, entre le conseiller d’Etat Mauro Poggia et la présidente des Verts genevois, Lisa Mazzone. Ce que M. Thévoz n’accepte pas, c’est le rôle de la police. Il y voit (jusque dans le titre) une « rafle ».

 

Je ne suis pas sûr d’approuver, non plus, la méthode du Conseil d’Etat dans cette affaire. Et sur le fond, je peux faire un bout de chemin avec Sylvain Thévoz. Mais le mot « rafle » me gêne, je l’ai dit hier sur mon site Facebook, et m’en suis entretenu, en toute fraternité littéraire, avec le principal intéressé. L’Histoire étant ce qu’elle est, l’intensité de son tragique ayant vampirisé le champ sémantique de certains mots, le vocable » « rafle », hélas, n’évoque plus seulement le bon vieux panier à salade que décrit si bien Simenon dans ses « Maigret », lorsqu’il s’agit de passer un quartier au peigne fin pour amener tels mauvais garçons, ou telles « filles », dormir une nuit au violon, non sans être passés par l’anthropométrie.

 

Il me semble tout de même, pour prendre le plus terrible des exemples, que ce qui s’est passé au Vel d’Hiv (police française, je vous prie) le 16 juillet 1942, destination Drancy et surtout Auschwitz, pourrait être de nature à faire réfléchir tout homme (ou femme) de plume et de culture (laissons les autres), lorsqu’il utilise le mot « rafle ». Bien sûr, cette horreur extrême ne saurait accaparer à jamais le sens d’un mot qui lui préexistait, sans le poids infâme de cette connotation.

 

Alors, quoi ? Alors rien. M. Thévoz, dont j’admire le style, a le droit de choisir les mots qu’il veut, il n’est pas question de le censurer. Tout au plus, disons que j’ai un petit doute : un homme de sa culture ne pouvant ignorer la connotation dont je fais état, le recours tout de même à ce mot ne relevait-il pas, allez disons juste un peu, d’une provocation volontaire, habile, et calculée ? Dans ce cas, Cher Sylvain, vous avez réussi, puisque me voilà. Dans le rôle de l’emmerdeur. Pour vous servir.

 

Pascal Décaillet

 

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SSR : le géant commence à tituber

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Edito paru ce matin en première page du Giornale del Popolo, sous le titre "Il Gigante incomincia a titubare" - Mercredi 17.06.15

 

50,08% ! L’un des résultats les plus serrés dans l’Histoire de notre démocratie directe. Ils ont eu chaud, très chaud, les responsables de la SSR, pendant tout l’après-midi de ce dimanche 14 juin. « A la raclette », comme on dit en Valais : c’étaient d’ailleurs les mots du président de la SSR, Raymond Loretan, sur le plateau de mon émission dimanche soir, sur la chaîne privée genevoise Léman Bleu. Mais enfin, la loi passe : il y aura bien réforme du mode de perception de la taxe, un sujet technique que presque tout le monde avait oublié, tant l’essentiel des débats, dans toute la Suisse, s’était porté sur une autre question : pour ou contre la SSR ?

 

La campagne aura été mémorable. Les partisans, d’un bout à l’autre, n’ont cessé de nous répéter l’enjeu réel du scrutin (la réforme de la taxe), mais plus ils s’égosillaient, plus les opposants braquaient leurs projecteurs sur la SSR, trop grosse, trop gourmande, trop de chaînes, trop de bureaucratie, trop à gauche, trop européenne, bref une addition d’excès. Et plus les partisans leur disaient « Ça n’est pas le sujet ! », plus les autres en rajoutaient. Devant l’opinion publique, ils marquaient des points, les opposants, parce que jusqu’à nouvel ordre, on a le droit de discuter de ce qu’on veut. Et puis, si la discussion a dévié, il faut bien croire que cela correspondait à un besoin profond, longtemps retenu, de la population : pouvoir enfin s’exprimer, pas seulement au bistrot mais par la voie des urnes, sur ce Mammouth, gigantesque, pesant, aux appétits démesurés.

 

La campagne a été rude. Du côté des opposants, l’USAM n’a pas ménagé ses adversaires, notamment en Suisse alémanique. Du côté des partisans, d’incroyables arguments ont été utilisés : en Suisse romande, on a traité de « mauvais Romands » les opposants, parce qu’ils affaibliraient la SSR, au bénéfice (comme le Tessin !) de la fameuse « clef de répartition » de la redevance. Rationnellement, l’argument était faux, puisque précisément la SSR ne perdait pas un centime dans cette votation. Mais voilà, le combat n’avait rien de rationnel : petit à petit, les gens ont laissé sortir des années, voire des décennies, de colère rentrée contre un diffuseur public national jugé trop gâté. D’ailleurs, le résultat le plus étonnant est celui du Tessin : 52% de non, alors que votre canton tire beaucoup de bénéfices de la clef de répartition. Donc, au Tessin comme ailleurs, on a voté clairement sur autre chose que sur l’enjeu : pour ou contre la SSR, pour ou contre ses programmes, pour ou contre la Berne fédérale, peut-être. Comme si le scrutin fonctionnait comme révélateur des malaises propres à chaque région. De la même manière, pourquoi diable le Valais a-t-il, seul en Suisse romande, dit non (53,5%) ?

 

Et maintenant ? Eh bien, la transformation du paysage médiatique suisse ne fait que commencer ! Nous sommes en pleine révolution des habitudes de consommation, des supports de réception, des modes de production. Et on vient encore nous parler d’un immense consortium national, une usine à gaz, avec des structures incompréhensibles (l’organisation institutionnelle, parallèle à la hiérarchie professionnelle), un budget démesuré, un géant blessé qui commence à tituber, et dont les faux pas risquent encore de faire bien des dégâts. Car en termes d’image, même avec sa victoire à la Pyrrhus à 50,08%, la SSR a perdu la bataille. Le réformer, la dégraisser, est désormais à l’ordre du jour, sur toutes les lèvres de Suisse, de Chiasso à Schaffhouse, de Sion à Coire !

 

Oui, la bataille des médias ne fait que commencer. La SSR, paraît-il, fait du « service public ». Fort bien ! Et le Giornale del Popolo, il n’en fait pas, en informant jour après jour ses lecteurs ? Et les TV régionales privées, en collant à la proximité de leurs spectateurs ? Et la NZZ, avec ses pages politiques et économiques et culturelles ? Fini, le temps de l’arrogance de la SSR, comme si elle était seule au monde à produire de l’information sérieuse : le géant commence à tituber. Ça n’est pas encore la chute. Mais le temps de l’orgueil et de la superbe est terminé.

 

Pascal Décaillet

 

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15/06/2015

Le Mammouth et ses gentilles petites soeurs

 

Sur le vif - Lundi 15.06.15 - 10.38h

 

Les grands vainqueurs du scrutin d'hier sont les TV régionales en Suisse romande. Non parce qu'elles vont toucher des miettes supplémentaires. Mais parce qu'enfin, pendant cette campagne, leur rôle a commencé à être reconnu. Leur rôle, dans quel domaine ? Mais précisément dans celui du service public ! Leur rôle, au coeur même de ce fleuron dont la SSR a toujours tenté de s'arroger le monopole.

 

Dans ces conditions de début (timide) de redistribution des cartes dans les années qui vont venir, insupportable est le paternalisme soudain de la SSR, parlant à ces TV régionales comme à de gentilles petites sœurs, "nous sommes du même monde", "notre combat est le même", "notre seul adversaire, ce sont les géants étrangers", "bâtissons ensemble une place médiatique suisse forte".

 

Tous ces poncifs œcuméniques mielleux, que révèlent-ils ? La soudaine faiblesse du Mammouth face à ces dérangeantes petites sœurs. Non en termes économiques, où il demeure totalement dominant. Mais au fond, dans un domaine bien plus dangereux : celui du combat d'images. Le travail acharné, le tissage quotidiennement renouvelé des TV régionales privées (Canal 9, La Télé, Léman Bleu, etc.) pour produire une information de proximité vivante, DONC JUSTEMENT DU SERVICE PUBLIC, commence doucement à porter ses fruits dans l'opinion. Il faudra encore de longues années d'un labeur chaque jour recommencé, pour affiner, améliorer, parfaire cette présence de proximité, mais quelque chose est lancé, qui pourrait aller loin.

 

Pour ma part, je me méfie comme de la peste de cette paix des braves. Cette main tendue par le puissant, l'arrogant. Je recommande absolument à mes amis des TV régionales privées de ne tomber en aucun cas dans ce piège. Dans le combat, on fait la guerre. Les petites paix séparées, en rase campagne, ne servent que le plus puissant des antagonistes. Peut-être parce qu'il a besoin de souffler. Alors, comme deux boxeurs groggys, on se reposerait quelques secondes, l'un sur les épaules de l'autre.

 

Ce modèle n'entre pas exactement dans la conception que, depuis mes plus jeunes années, je me fais du combat.

 

Pascal Décaillet

 

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14/06/2015

La droite et la gauche existent. Le tripolaire, c'était pour rire.

 

Sur le vif - Dimanche 14.06.15 - 16.51h

 

A Genève, ce dimanche 14 juin 2015, une page s’est tournée : celle de la LDTR (loi sur les démolitions, transformations et rénovations) considérée comme Arche Sainte, intouchable. Celle de l’ASLOCA toute puissante, gardienne du Temple, pépinière de conseillers d’Etat socialistes. Celle de la gauche – une certaine gauche – s’étant tellement approprié le débat sur le logement, que certains de ses représentants, ou permanents de l’ASLOCA, étaient devenus des sortes de Grands Prêtres, seuls habilités à lire et interpréter le texte sacré de la loi. Eux seuls connaissaient chaque virgule, chaque alinéa. Eux seuls, en bas de page, pouvaient nourrir l’apparat critique de leurs commentaires.

 

C’est à cela que le peuple genevois a dit non : plusieurs décennies, disons depuis les années Grobet, de magistère intellectuel de la gauche ASLOCA sur le dossier du logement. Cela posé, faut-il se réjouir de la victoire de M. Zacharias ? Faut-il, désormais, donner tous les gages à l’autre camp, où il n’est pas exclu – formulons la chose en termes polis – que l’appât du gain tienne un rôle signalé. La question mérite d’être posée.

 

Surtout, la victoire de M. Zacharias, député MCG, grenadier lance-flammes anti-ASLOCA, doit être placée dans un contexte plus large. Celui d’une droite économique décomplexée et offensive, dans cette législature 2013-2018. Malgré son panache, il n’est pas dit que l’attaquant Zacharias en soit, en termes stratégiques, le principal leader. Un autre député, PLR quant à lui, plus calme et plus posé, excellent dans l’argumentation, fourbit ses armes pour mettre sous pression le Conseil d’Etat d’ici au printemps 2018. En matière, notamment, de finances cantonales. Ce député s’appelle Cyril Aellen. Il pourrait se montrer très actif dans les mois qui viennent.

 

Décidément, la législature 2013-2018 ne sera pas du tout tripolaire. Mais tout bonnement une opposition droite-gauche dont la vivacité va monter en force. C’était prévisible : sur les sujets de fond, les sujets lourds, liés aux structures et aux masses financières, le tripolaire n’existe pas. Il n’est qu’une fiction, pour amuser la galerie.

 

Pascal Décaillet

 

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13/06/2015

Gauchebdo et le champ du possible

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Sur le vif - Samedi 13.06.15 - 16.58h

 

A quoi sert un journal ? J’en ai lus des dizaines de milliers depuis mon plus jeune âge, sans jamais pouvoir répondre à cette question. J’ai longtemps collectionné les journaux papier, puis travaillé en 1994 sur des centaines d’exemplaires originaux de l’Affaire Dreyfus, pour ma série radiophonique, j’écris depuis très longtemps dans des journaux, j’en lis, j’en dévore, mais je ne saurais dire, au fond, pourquoi. Pourtant, il y a une chose dont je suis sûr : le samedi, en début d’après-midi, mêmes heures et même endroit, invariablement, il faut que je lise Gauchebdo.

 

Car quand on aime, il y a pulsion. Nécessité. Mes parents m’avaient abonné très jeune au Nouvel Observateur, je leur en suis infiniment reconnaissant. C’était au début des années 1970, je suivais avec passion la montée de François Mitterrand vers le pouvoir : échec en 1974, luttes internes avec Rocard, puis voie royale vers le 10 mai 1981. Ce journal, de souche mendésiste, était plutôt rocardien, mais il y a bien eu un moment (soit après l’échec législatif de mars 1978, soit après Metz, 1979, victoire de Mitterrand sur Rocard), où il a fallu qu’il se range derrière un homme. Tous les mercredis de mon adolescence, je déchirais le cellophane devant la boîte aux lettres, impatient de voir ce que cette équipe rédactionnelle hors pair nous avait concocté.

 

Gauchebdo, c’est la même chose. J’aime leur démarche. Leur solitude. Leurs paris sur l’intelligence et la culture. Tiens, aujourd’hui, dans le numéro 24 (12 juin 2015), qui vient de sortir, une page sur les destins tragiques d’antinazis en RDA : Pierre Jeanneret nous résume la thèse universitaire de l’historienne Alix Heiniger. C’est totalement passionnant, méconnu, ça brise les préjugés, ça donne envie de se précipiter sur la thèse. Ou encore, un papier sur l’histoire des synagogues en Suisse, en partant du livre de Ron Epstein-Mil. Ou encore, Kader Attias, l’Histoire algérienne au Musée des Beaux-Arts de Lausanne. Quelques exemples, pour ce seul numéro 24, l’ensemble du journal, sans pub, ne dépassant pas huit pages.

 

La vérité, c’est que Gauchebdo résiste. Oh, il y en a d’autres : je soutiens que de l’autre côté de l’échiquier, la Weltwoche résiste (avec certes des moyens incomparables). Gauchebdo résiste, c’est une minuscule équipe, on y parle de la Grèce d’aujourd’hui, celle de Tsipras, de l’Allemagne, de l’Italie, on y présente des artistes, des solitudes, des combats d’homme et de femmes. Alors voilà, moi qui ai dévoré tant de journaux sans jamais pourvoir dire le pourquoi de cet appétit, je peux au moins affirmer une chose : Gauchebdo résiste. Et les lire, chaque samedi, me donne envie de vivre. Et de tenter d’écarter  - un peu – le champ du possible.

 

Pascal Décaillet

 

 

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