26/06/2016

Les marchés ou la patrie : il faut parfois choisir

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Sur le vif - Dimanche 26.06.16 - 15.55h

 

Une mentalité de commis-voyageurs. Au plus haut niveau de notre pays. Une tyrannie du commerce extérieur qui, sous prétexte qu’un franc sur deux est gagné à l’étranger, tyrannise notre diplomatie. Ce qu’on fait pour nos exportateurs, on n’en fait pas le dixième pour nos paysans. Sous l’impulsion du PLR, qui tient à la fois nos Affaires étrangères et notre Economie, tout est organisé, en Suisse, pour la plus grande facilité de ceux qui font des affaires à l’étranger, sans contrepartie pour ceux qui, ayant choisi de demeurer attachés à un sol qu’ils aiment, labourent et produisent, travaillent à la qualité du terroir suisse, respectent l’environnement, nourrissent notre population. Toute la lecture de nos relations avec l’Europe est à placer dans ce contexte-là, qui procède de choix politiques très précis, dictés par une idéologie plus que jamais au pouvoir à Berne : celle du néo-libéralisme. D’abord les marchés, ensuite la patrie.

 

Le 9 février 2014, le peuple et les cantons de ce pays, souverains, ont exigé l’instauration de contingents. Il n’y a pas à tergiverser, c’est parfaitement clair. Deux ans et demi plus tard, non seulement pas l’ombre d’un contingent, alors que le délai de mise en application approche, mais la volonté très claire, de la part du Conseil fédéral et du PLR, d’entreprendre toutes choses pour freiner, voire annihiler la mise en œuvre de la volonté populaire. C’est un absolu scandale, cela donne l’image d’un gouvernement et d’un parti à la botte et à la solde du grand patronat, composé justement, de façon très majoritaire, de ce puissant lobby des importateurs et des exportateurs, ceux qui font commerce avec l’étranger. Ce sont eux qui ont poussé à mort Jean-Pascal Delamuraz dans l’aventure de l’Espace Economique Européen (EEE) en 1992, eux qui ensuite ont lancé la Suisse dans l’idéologie de la libre circulation des personnes, non par humanisme pour les mouvements migratoires (ne soyons tout de même pas naïfs), mais par attrait de l’aubaine d’une main d’œuvre providentielle, infiniment moins regardante que les Suisses sur les conditions contractuelles.

 

Pendant ce temps, à petit feu, on a laissé gentiment crever la paysannerie suisse. On lui a imposé des normes concurrentielles étouffantes, on a laissé les exploitations fermer les unes après les autres, on a voulu livrer à la sauvagerie du marché un secteur si cher à la patrie, tenant une place si importante dans le cœur des Suisses, et qui, dans aucun pays au monde (en tout cas pas les Etats-Unis !) ne saurait survivre sans une sérieuse dose de protectionnisme. Bref, sans que nous soyons dans l’Union européenne, le parti radical, Jean-Pascal Delamuraz nous ayant à peine quittés, puis plus tard le PLR, ont imposé à la Suisse ce que l’UE avait de pire : l’idéologie ultra-libérale, tueuse de services publics, préférant l’actionnaire à l’entrepreneur, plus soucieuse de profits à court terme que de consolidation durable du corps social. Proche de Jean-Pascal Delamuraz, à l’époque, je me suis longtemps, comme on sait, senti des proximités avec le radicalisme historique, républicain ; aujourd’hui, je ne m’en sens aucune – je dis bien aucune – avec le PLR.

 

Tyrannie du commerce extérieur, jusque sur les discours des responsables PLR. Deux ou trois exemples. Le Royaume-Uni quitte l’Union européenne, c’est le Brexit. Qu’entend-on de nos deux conseillers fédéraux radicaux, et même à Genève du président radical du Conseil d’Etat, dans une intervention d’ailleurs intempestive vendredi 14h devant le Grand Conseil ? On entend des Messieurs qui, au lieu d’affirmer, face à une UE totalement affaiblie par cette amputation, la volonté farouche de la Suisse d’appliquer la volonté voulue par son peuple et ses cantons, n’ont de cesse de nous rappeler les impératifs de libre circulation. Et les contingents, Messieurs ? Vous essayez de profiter du tumulte pour les passer par pertes et profits ? Mais votre politique, MM Burkhalter, Schneider-Ammann et Longchamp, vous la puisez où ? Dans quelles valeurs, si ce n’est la sage duplication de ce que vous dictent les grands patrons, ceux-là mêmes qui financent vos campagnes ?

 

Brexit ou pas, la Suisse se fonde sur des valeurs. La solidarité intérieure. Le partage des richesses. La mutualité. Une très grande attention à préserver nos équilibres, car nous ne sommes qu’une petite fleur fragile. Plus que jamais, nous devons tourner nos regards vers l’intérieur du pays. Préserver le corps social parmi les gens qui sont déjà là. Ce sont, voyez-vous, les plus humbles et les plus fragiles d’entre eux qui souffrent le plus d’une ouverture des vannes, et d’un afflux massif de « migrants », guettés comme aubaine par certains employeurs peu regardants sur les conditions sociales, en un mot peu patriotes.

 

Le marché ou la patrie ? Bien sûr, il faut du marché, nul ne le nie. Mais il y a des moments où les intérêts supérieurs d’une communauté nationale doivent prendre en compte d’autres dimensions que la seule prospérité de notre commerce extérieur. Le marché ou la patrie : s’il faut choisir, je choisirai toujours la patrie.

 

Pascal Décaillet

 

 

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25/06/2016

Juste une question allemande

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Publié ce matin , 09.11h, sur mon site FB - Samedi 25.06.16

 

Depuis 48 heures, et c'est bien normal, on ne parle que du Royaume-Uni et de l'Europe continentale. C'est normal, oui, vu les évènements, mais le degré de collaboration institutionnelle des Îles Britanniques avec Bruxelles n'est de loin pas l'enjeu majeur de l'Europe. Le pari de l'appartenance n'aura duré que 43 ans, de 1973 à 2016. C'est très peu, en regard de l'Histoire.

 

Il n'y a pas de question européenne, il y a juste une immense question allemande. En 1957, au Traité de Rome, l'Allemagne, douze ans seulement après la défaite, intégrait bien sagement les Six pays fondateurs de la Communauté économique européenne. Gouvernée par le gentil conservateur catholique Konrad Adenauer, un homme si présentable, qui avait tenu tête à Hitler, l'Allemagne était polie, réservée, rassurante.

 

Au milieu d'autres gentils catholiques, de Gasperi pour l'Italie, Schuman pour la France, Adenauer, au pouvoir depuis 1949, travaillait à une sorte d'internationale catholique européenne, de Saint-Empire démocrate-chrétien, plutôt Gibelin que Guelfe, qui nous affranchirait des nations au profit d'une superstructure rappelant à s'y méprendre celle des Princes Électeurs, jusqu'à la dissolution du Saint-Empire par Napoléon, en 1806.

 

C'était l'époque où, politiquement, l'Allemagne se faisait toute petite, rasait les murs. La réalité, c'est que dès le début, très lentement, patiemment, inexorablement, sous le paravent de l'Europe, l'Allemagne se remettait à jouer son jeu. Reconstitution d'une force militaire, sous couvert d'Otan, prodigieuse vitalité de son économie, maîtrise des matières premières sidérurgiques, tout cela avec le sourire, la courtoisie de ceux qui cherchent à se faire oublier.

 

Et puis, il y a eu Willy Brandt. La géniale intuition de l'Ostpolitik. La génuflexion de Varsovie (1970). L'Allemagne, sous l'impulsion d'un Chancelier hanséatique, issu de la même ville que Thomas Mann (Lübeck), rappelait au monde qu'une partie de son destin était à l'Est. Et puis, il y a eu la chute du Mur (1989), et, sous l'impulsion d'un autre conservateur catholique de Saint-Empire, Helmut Kohl, Rhénan comme Adenauer, l'Allemagne a, plus que jamais, joué le double jeu de son apparente loyauté européenne et de son propre destin national. Personne, ou presque, n'y a rien vu. Seuls des hommes comme Jean-Pierre Chevènement, que j'interviewais régulièrement à l'époque, démontaient ce double jeu. C'est Kohl qui, avec son ministre Genscher, a largement contribué à démembrer l'ex-Yougoslavie, sanctifiant les anciens pays vassaux du monde germanique, comme la Croatie, diabolisant les autres, comme la Serbie.

 

Ne parlons pas de Mme Merkel. Sous couvert européen, reconstitution de tous les axes de pénétration du monde germanique, c'est particulièrement éloquent dans la question ukrainienne. Avec la Grèce, la Chancelière se comporte avec la tonalité d'un Roi-Sergent, ce père de Frédéric II qui brutalisait le futur grand roi.

 

En regard de cette lente et inéluctable renaissance de la puissance allemande, l'affaire britannique, toute sonore soit-elle ces jours, est d'une importance mineure. L'Europe peut vivre sans l'Angleterre, mais sans l'Allemagne ? C'est l'Allemagne qui a voulu l'élargissement à l'Est, elle a exactement désigné les pays qui l'intéressaient comme futurs marchés pour les entreprises allemandes, et tout le monde a suivi. La France va très mal, le Royaume-Uni prend le large, mais l'Allemagne se porte à merveille. Elle a, dit-on, perdu la Seconde Guerre mondiale (j'en suis de moins en moins sûr), mais elle a, sans tirer un seul coup de feu, génialement gagné l'après-guerre. Ce qu'on appelle aujourd'hui "Europe", c'est une Allemagne consolidée.

 

Il n'y a pas de problème européen, pour la simple raison que le mot "Europe" ne veut rien dire.

 

Il n'y a pas de problème européen. Il y a juste une question allemande.

 

Pascal Décaillet

 

 

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24/06/2016

La voix des peuples

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Sur le vif - Vendredi 24.06.16 - 12.44h

 

Qu’ont fait les Britanniques, pour mériter tout ce vacarme ? Ils ont donné la parole à leurs citoyennes et à leurs citoyens. Sur un enjeu aussi majeur, il le fallait bien. Voilà déjà une première chose qui mérite d’être relevée, et qui, nous Suisses, habitués à la démocratie directe, devrait nous toucher. Ils n’ont pas voté sur le prix du sel, les citoyens britanniques, ni sur celui de la vignette. Ils se sont prononcés, à l’issue d’une longue et rude campagne, sur une question de toute première importance, touchant au destin de leur pays. Le Continent, le Grand Large ? On connaît la phrase de Churchill à de Gaulle, on sait à quel point toute l’Histoire britannique, depuis plus d’un millénaire, est habitée par ce dilemme. Il ne sera jamais vraiment résolu : la Grande-Bretagne est une île, mais elle est européenne, elle est l’un et l’autre, elle doit gérer depuis toujours ce paradoxe, cet équilibre de tensions, ce point d’adhésion et de rupture.

 

Le Royaume-Uni en a vu d’autres. Il était encore, il y a juste un siècle, la première puissance du monde. Les Britanniques ont résisté à Napoléon, qui leur a imposé le Blocus continental. Ils ont résisté à la Luftwaffe de Goering, en été 1940, seuls contre tous, la France ayant capitulé en juin, l’embouchure de l’Escaut se trouvant (comme sous Napoléon) aux mains d’une grande puissance conquérante. L’Angleterre nous a légué, avant même la Révolution française, un système parlementaire dont le 19ème siècle s’est inspiré. Elle a créé un immense Empire colonial, s’en est défait au milieu du vingtième siècle. Elle a connu la guerre, les bombardements, la peur, les privations, les tickets de rationnement. Elle a, sur le front Ouest, largement contribué à la victoire, en 1945. Je ne suis personnellement pas très anglophile, toutes mes passions sont tournées vers les Allemagnes, mais comment ne pourrais-je vouer une immense admiration à cette grande nation, ce grand peuple, son sens du combat, la pérennité de ses institutions ?

 

Le Brexit crée du vacarme, oui. Il en créée en Angleterre, c’est bien le moins, il en crée dans les pays de l’Union européenne, c’est normal, puisqu’il y a la réalité d’une amputation. Il en crée aussi – c’est un peu plus étrange – dans la presse de Suisse romande, notamment à la SSR, qui mène depuis des semaines une Croisade autoproclamée contre le Brexit, ce dernier n’étant pourtant nullement l’affaire des Suisses : nous ne sommes même pas membres de l’Union européenne, et je crois bien que notre pays survivra à la complexe machinerie technocratique de Bruxelles.

 

Vacarme, oui. Mais qui doit être relativisé. Sur près de mille ans d’Histoire depuis Hastings (1066), le Royaume-Uni ne sera, au total, demeuré que 43 ans en ancrage institutionnel avec le Continent. Pendant toute le reste du temps, il ne semble pas que sa superbe solitude l’ait amené à disparaître, bien au contraire. Quittant la machine, les Anglais n’en demeureront pas moins toujours Européens, toujours en relations politiques, économiques, culturelles, commerciales, avec le Continent. Ils définiront d’autres accords, cela prendra du temps, ils feront jouer leurs intérêts vitaux, feront donner leur diplomatie, négocieront. Et, à coup sûr, survivront.

 

Oui, l’Angleterre survivra. Comme elle a toujours survécu depuis plus d’un millénaire. Je n’en dirai pas autant de la machinerie européenne. Autant il était vital, au début des années cinquante, sur les décombres de la guerre, de mettre en commun le charbon et l’acier (CECA), parce que les gens peinaient encore à se nourrir et se chauffer, autant il fallait la Réconciliation franco-allemande (de Gaulle – Adenauer), autant la construction est devenue difforme, déréglée, beaucoup trop vaste, dépourvue de toute vision politique, de toute légitimité démocratique. Ce monstre est promis à éclatement. J’ignore absolument dans quel délai. Mais cette machine-là a entamé aujourd’hui, 24 juin 2016, le chemin de sa petite mort.

 

A la place, il faudra ériger autre chose. Sur d’autres fondements. D’autres piliers. Avec d’autres nefs. D’autres inspirations dans l’image ou le vitrail. D’autres saints, dans les travées. D’autres voix, surgies d’autres chaires. Il faudra des décennies, peut-être des siècles. L’idée européenne n’est pas morte aujourd’hui. Elle peut, au contraire, alors que s’amorce la mort de cette machine-là, commencer à entrevoir une vie nouvelle. Mourir, pour renaître. C’est cela, je crois, l’essentiel à retenir, quand on chemine dans une Cathédrale.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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11/04/2016

La chaire est triste, hélas...

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Sur le vif - Lundi 11.04.16 - 14.56h

 

Il fut un temps où les "humoristes" transgressaient, aujourd'hui ils régulent. Ils voulaient bousculer l'ordre établi, aujourd'hui le confortent. Surgissaient de la marge, aujourd'hui se calcifient dans le texte. Ils choquaient, aujourd'hui moralisent. Ils maraudaient, aujourd'hui montrent du doigt, désignent les coupables. Ils excitaient nos sens, aujourd'hui nous endorment. Ils dissonaient, aujourd'hui brandissent le diapason. Ils proposaient d'autres voies, d'autres voix, aujourd'hui nous remettent sur le droit chemin, dans la rectitude du ton. Ils nous invitaient à les prendre au second degré, aujourd'hui ils prêchent. Clowns blancs. Régulateurs de la pensée dominante. Niveleurs. Géométrie si parfaite, dont juste, infime détail, le moindre rire est absent.

 

Pascal Décaillet

 

 

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01/04/2016

Genscher, un destin allemand

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Sur le vif - Vendredi 01.04.16 - 17.26h

 

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Hans-Dietrich Genscher (1927-2016), ce géant de la politique allemande qui vient de nous quitter à l’âge de 89 ans, connaissait-il ce vers de Rimbaud ? Lui, natif de Reideburg, près de Halle (la ville de Haendel), qui fut mobilisé à l’âge de seize ans comme auxiliaire dans la Luftwaffe, et fit partie, les deux dernières années de guerre, de ces « Marie-Louise », ces ados que le Troisième Reich déclinant enrôlait, de plus en plus jeunes, à l’instar de ces gamins de la Campagne de France à qui Napoléon avait promis, en 1814, la gloire éternelle sur les ultimes champs de bataille de l’Empire. Quelques années plus tôt, à dix ans (1937), il avait déjà perdu son père. Il est, vous en conviendrez, des débuts de vie plus heureux. Le sien, comme celui de Willy Brandt, d’Helmut Schmidt, sera marqué dès les jeunes années par le sceau du destin allemand. Au fer rouge.

 

Pour comprendre Genscher, il faut bien se dire qu’il est, par sa naissance, sa culture, sa formation, un Allemand de l’Est. Non au sens du régime politique de la RDA (qu’il quittera en 1952 pour s’installer à l’Ouest), mais au sens de la Saxe-Anhalt, de ces provinces certes profondément allemandes, mais déjà prises dans le tropisme d’une autre Europe, celle de la Prusse et de la Pologne, et jusqu’aux grandes plaines de Russie. Lorsque, plus tard, avec et après Willy Brandt, il œuvrera à l’édification d’une Ostpolitik, c’est en parfaite connaissance de cause, en intimité de relation avec les Marches orientales de l’Allemagne, dans la conscience de l’extrême complexité d’un dessin définitif de la frontière germano-polonaise, même s’il signera, lui Genscher, avec le Polonais Skubiszewski, la reconnaissance de la ligne Oder-Neisse, en 1990. L’année de la réunification.

 

Cette ouverture d’esprit aux réalités de l’Est, ce refus de diabolisation de l’Union soviétique (dûment encouragée en RFA lors de la Guerre froide, je l’ai vécu sur place), n’ont pas fait à Genscher, à l’Ouest, que des amis. Mais l’homme qui a dirigé pendant dix-huit ans (1974-1992) la diplomatie allemande, huit ans sous le chancelier social-démocrate (SPD) Helmut Schmidt, puis dix sous le chrétien-démocrate (CDU) Helmut Kohl, après avoir été cinq ans (1969-1974) ministre fédéral de l’Intérieur de Willy Brandt, comment un tel homme aurait-il pu si longtemps assumer la permanence des intérêts supérieurs de l’Allemagne, s’il avait laissé en son for l’idéologie l’emporter sur le pragmatisme, et la connaissance du terrain ? Le legs de Genscher, comme celui des tout grands, les Bismarck et les Metternich, c’est d’être parti, toute sa vie, de la dureté du réel, la connaissance des hommes et des rapports de forces. C’est ce qui lui a permis, lui qui a connu à 18 ans l’Allemagne Année Zéro (1945), de faire partie – au tout premier rang – de ceux qui en ont fait aujourd’hui la première puissance d’Europe, et l’une de celles qui comptent dans le monde.

 

La restauration de la grandeur politique allemande ne va pas sans zones d’ombres, et les historiens mesureront la part que Genscher y aura tenue. Ainsi, sa politique, plus ou moins ouvertement connue, lors de l’éclatement des Guerres balkaniques au début des années 1990. Il conviendra aussi de se demander si le pragmatisme de Genscher n’a pas, parfois, outrepassé les limites du genre : c’est lui, en 1982, qui précipite le renversement d’alliances de son parti (le FDP, les libéraux), permettant à Helmut Kohl l’accès au pouvoir. Et rejetant dans l’opposition ce très grand chancelier, largement sous-estimé, qu’était Helmut Schmidt. Lui encore qui si souvent, sous couvert de « politique européenne », avançait en fait les cartes des intérêts profonds de l’Allemagne. Assurément, les Allemands n’ont pas à le lui reprocher, il était là pour tenir ce rôle-là. Mais les « Européens » ?

 

 

Reste la grandeur d’un homme. Son sens politique hors-pair. Sa défense sans faille des intérêts nationaux. Sa patience exemplaire dans la reconstruction de son pays, à partir de la destruction totale de 1945, jusqu’à aujourd’hui. Cette Allemagne, oui, assez vite redevenue un géant économique, puis aussi (plus lentement) une grande puissance politique. Le destin de cet homme, trop jeune combattant de la Wehrmacht, défenseur de Berlin au printemps 1945, prisonnier de guerre à 18 ans, puis trois ans tuberculeux, immense lecteur, véritable pont de conscience entre l’Allemagne de l’Est et celle de l’Ouest, visionnaire de l’Ostpolitik, mérite largement d’être scruté avec précision par les historiens. Un destin allemand dans le siècle vient de prendre congé. Entre la permanence du tragique et l’espoir d'une Allemagne porteuse des plus grandes valeurs : celles de Luther et de Bach, de Haendel, Hölderlin et Thomas Mann.

 

 

Pascal Décaillet

 

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20/03/2016

Corinna Bille - Maurice Chappaz : des lettres souveraines

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Sur le vif - Dimanche 20.03.16 - 18.19h

 

« Cher Maurice », « Chère Fifon », « Cher Prince de Bali », « Chère petite Fifon », « Mon cher Maurice », « Très chère Fifon » : des centaines de lettres, sur quatre décennies, entre deux des écrivains qui auront tant compté pour la littérature en Suisse romande dans l’Après-Guerre : Corinna Bille (1912-1979), et Maurice Chappaz, son mari (1916-2009). Des lettres privées, bien sûr. Peu d’échos du vacarme du grand monde, très peu même. Mais avec puissance, le théâtre de leur vie, avec ses décors, du Châble à Sierre, de Geesch à Chandolin. Ou plutôt, le théâtre de leurs vies, au pluriel ?

 

Leurs vies, oui. Ils se marient, ont des enfants dès 1944, mais la lecture de cet échange affirme et souligne leur éloignement géographique, leurs retrouvailles, le sédentarisme de l’un, le nomadisme de l’autre, les rôles pouvant s’inverser. Les lieux, les personnages, jusqu’à certaines attaches familiales constituant pour moi un univers familier (Bagnes, notamment), c’est peu dire que je me suis précipité sur ces lettres dès que j’ai reçu le livre, il y a quelques jours. Oui, j’ai dévoré goulument, comme un gamin affamé, mal élevé, là où il aurait sans doute fallu déguster, savourer. Serai-je seul dans ce cas ?

 

Sommes-nous voyeurs, dans ces lettres d’amour ? Chacun jugera. On sait que Corinna, de quatre ans plus âgée que Maurice, était déjà mariée, au début, avec un autre, dont on ne peut pas dire que la présence écrase la jeune correspondante. Il s’agit d’organiser la séparation, dans un Valais de la guerre où ces choses-là ne vont pas de soi. Il faut un avocat, et même un official, le religieux se mêlant au civil. Et puis, c’est la guerre : Maurice, jeune lieutenant, puis premier-lieutenant, est mobilisé. Alors, Corinna lui écrit « En campagne ». Un peu partout : au fond des valleés valaisannes, mais aussi dans d’autres cantons où sa compagnie se déploie. Dans ces années de guerre, les deux sont nomades : Maurice par la force de la chose militaire, et Corinna qui ne tient pas en place ! Avide de rencontres, de culture, descendant à Lausanne, voire Genève, comme on monte à Paris.

 

Le téléphone est rare. Alors, on s’écrit, et on s’écrit encore. Dans ces années-là, Corinna publie Théoda, son premier roman (1944), Maurice doit travailler sur « Les grandes journées de printemps », l’un et l’autre sont encore si jeunes, ont devant eux la vie, leur œuvre. Nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale, et rarissimes sont les allusions au contexte politique. Mais lorsqu’elles surgissent, elles s’imposent. Comme cette lettre du 1er juin 1943, rédigée par le premier-lieutenant Chappaz sur la frontière entre Genève et Annemasse, « aux toits rouges », sur la commune de Puplinge. Le jeune officier, qui a dû voir des choses, parle de ces tas de gens qui « fuient la France, la police, l’emprisonnement, la relève en Allemagne, les inimaginables (il souligne) tortures qui attendent certains d’entre eux : les Juifs, les Polonais…. » . Brusquement, on quitte l’idylle, avec un rappel du tragique de l’Histoire.

 

Et puis, les années d’après-guerre. Par exemple, ces deux ans (avril 1956 – juin 1958) où Maurice travaille comme aide-géomètre sur le chantier de la Dixence. Et puis plus tard encore, les longs voyages de Corinna à travers le vaste monde : trente années depuis la guerre, et pourtant toujours « Mon cher Maurice », « Très chère Fifon ». On sait que Corinna précédera de trente autres années Maurice dans la mort, ce sera une autre Histoire, ce seront d’autres pages, d’autres livres. La vie, que nous réserve-t-elle ?

 

Et puis, ces mille pages de lettres, ce sont des lieux et des décors, des personnages, des passants : ainsi, plusieurs fois (et toujours de façon saisissante), le grand Charles-Albert Cingria, dont il arrive même à Corinna de… rêver. Et son rêve, elle le raconte à Maurice, une histoire magnifique de pantalons d’homme et de papillon invisible. Et puis, Gustave Roud, Jean-Marc Lovay, le peintre Chavaz, l’évêque Nestor Adam, et puis bien sûr Maurice Troillet (1880-1961), l’oncle de Maurice, qui fut Conseiller d’Etat pendant plus de quarante ans. Et jusqu’à mon camarade d’Université Philippe Luisier, aujourd’hui Jésuite, et patron de l’Institut Pontifical des Langues Orientales, à Rome, qui apporte à Maurice, le 21 novembre 1976, des pommes du verger familial.

 

Le décor, côté Maurice, c’est évidemment Bagnes. Je suis « à Châble », écrit-il presque toujours, beaucoup plus rarement « au Châble ». Mais aussi Fionnay, Médières (dont vient l’un de ses soldats), « marié à une riche Belge », l’Abbaye, bien sûr, au bord de la Dranse, Mauvoisin, ou encore le Verbier d’avant Verbier, celui d’avant la route. Côté Corinna, c’est Sierre, « Le Paradou », Chandolin, Corin, autre Valais, autres terres. J’ai passionnément aimé me plonger dans ces pages. Il faudra maintenant tout reprendre, lettre par lettre, reconsidérer l’édifice, par le détail. Il faut remercier très vivement Pierre-François Mettan, Céline Cerny, Fabrice Filliez, Marie-Laure König, sous la direction de Jérôme Meisoz, et aussi bien sûr les Editions Zoé. C’est un recueil plein de sens et d’émotions, où l’écriture est reine. Souveraine.

 

Pascal Décaillet

 

*** Corinna Bille - Maurice Chappaz - "Jours fastes, Correspondance 1942-1979" - Editions Zoé, Avril 2016. 1200 pages.

 

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18/03/2016

Seule la tradition est révolutionnaire

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Vendredi 18.03.16 - 16.04h

 

Depuis tant d'années, je pense - presque tous les jours - à ce moment de mars 1829 où le jeune Felix Mendelssohn, à Leipzig (il n'avait que 20 ans), a ressuscité la musique de Jean-Sébastien Bach. Je tiens cette exhumation de la Passion de Mathieu pour un acte majeur de l'Histoire humaine. Comme si, par la présence d'un manuscrit, le génie du retrouvant et celui du retrouvé, la lumière jaillissait de la lumière. À dessein, j'use ici d'une minuscule, pour ne pas confondre avec l'autre, celle du siècle précédent, la Lumière de l'Aufklärung prussienne, dont le plus éblouissant représentant avait justement été Moses Mendelssohn (1729-1786), émancipateur des Juifs d'Allemagne, et... grand- père de Felix ! On se dit parfois qu'il n'y pas de hasard.

 

Le thème de la lumière, chez moi, est central. Toujours avec une minuscule. Le lumignon d'une chapelle de montagne, à la nuit tombante, m'émeut bien plus que la totalité tentée des Encyclopédistes. Dans le miracle Mendelssohn-Bach, il y a du Champollion. Du cosmique. Quelque chose de l'ordre d'une révélation. Comme si toutes les grammaires du monde, toutes les complexités talmudiques, d'un coup se clarifiaient à nos sens.

 

Lorsque j'étais, en juillet 1999, en reportage à Weimar, avec mon ami Pierre-Alexandre Joye, qui nous a quittés il y a quelques semaines, nous avions passé une demi-journée entière, sans un mot, à visiter le camp de Buchenwald. En fin d'après-midi, retour dans la ville de Goethe et Schiller. Nous tombons sur un musicien de rue, un Juif vêtu et coiffé de façon traditionnelle. Il nous explique qu'il vient de New York, qu'il a perdu sa famille dans les camps, et qu'il a choisi de retourner s'établir en Allemagne. Il nous dit qu'il va nous jouer un morceau de son musicien préféré. Et il attaque un air de Jean-Sébastien Bach.

 

La mode, c'est ce qui se démode. La tradition, au contraire, se joue de la poussière pour retrouver la vie. Elle réinvente et ressuscite. Comme l'a dit Péguy, seule la tradition est révolutionnaire.

 

Pascal Décaillet

 

 

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09/03/2016

Thomas le fouineur

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 09.03.16

 

A quoi sert un député ? A faire des lois, bien sûr. Mais aussi, c’est très important, à contrôler l’activité du Conseil d’Etat et de l’administration. Celui qui n’accomplit pas cette seconde mission, manque à sa tâche. Celui, au contraire, qui la remplira, se fera plein d’ennemis partout, à commencer par le gouvernement, ses états-majors, ses réseaux de courtisans. Mais il aura au moins, ce député-là, été le digne représentant des citoyens qui l’ont élu. Et des autres, aussi, dans la foulée.

 

Ainsi, par exemple, Thomas Bläsi. Le député UDC, pharmacien, président de la commission de la Santé jusqu’à la semaine dernière, multiplie les motions et interventions concernant ce secteur, notamment la gestion des HUG. Faut-il lui en vouloir ? Évidemment, non ! Pas plus qu’il ne fallait reprocher au député Eric Stauffer d’avoir fourré son nez dans les affaires des SIG. Ni au député Jean Romain de s’intéresser de très près à la gestion du DIP. Ni au député Roger Deneys de se montrer très actif aux Finances : ils sont là pour ça, les parlementaires ! Pour bosser ! Quitte à déranger, parfois.

 

Alors oui, le député Bläsi commence sérieusement à exaspérer le ministre de la Santé, Mauro Poggia, qui le lui a sèchement laissé entendre, dans un débat de Genève à chaud, sur Léman Bleu, la semaine dernière. Mais le même M. Poggia n’est-il pas, quant à lui, jamais meilleur que lorsqu’il critique, par exemple, la lenteur de Berne à rembourser le surplus de primes maladie payées par les Genevois ? En politique, hommage à ceux qui fouinent dans l’intérêt public. L’excellent député Bläsi en fait partie.

 

Pascal Décaillet

 

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06/03/2016

Harnoncourt, l'âme du monde

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Sur le vif - Dimanche 06.03.16 - 16.53h

 

Si la musique est l’âme du monde, alors il est possible que le monde ait perdu, hier à Vienne, une partie de son âme. Johann Nikolaus Graf von Lafontaine und Harnoncourt-Unverzagt, tout juste trois mois après avoir annoncé, dans un message poignant, son retrait pour raisons de santé, « a rendu paisiblement son dernier souffle dans le cercle familial ». Né à Berlin le 6 décembre 1929, mort à Vienne le 5 mars 2016. Fondateur, en 1953, du Concentus Musicus de Vienne. L’homme qui a ressuscité le baroque dans la seconde moitié du vingtième siècle. Comme le jeune Mendelssohn, qui rendait vie à Bach, autour de 1829. Harnoncourt, un monument ? Non ! Bien plus que cela ! Un passeur de l’âme du monde. Avec elle envolé, hier à Vienne.

 

Un passeur de l’âme du monde. Violoncelliste, gambiste, incomparable chef, à l’écoute des musiciens, il avait créé à Vienne, avec ses auditeurs, une intensité de communion qui restera exemplaire. Le 5 décembre dernier, il faisait glisser dans le programme du Concentus ces quelques phrases qui resteront dans l’Histoire : « Mes capacités physiques exigent l’annulation de mes projets…. Une relation incroyablement profonde s’est nouée entre nous sur la scène, et vous dans la salle. Nous sommes devenus une joyeuse communauté de pionniers ». L’âme du monde, celle qui relie, crée du sens.

 

Cet homme qui a restitué, dès les années 60, les instruments d’époque sur la musique ancienne et les formations baroques, cet homme dont les écrits montrent une encyclopédique érudition sur l’Histoire de la musique, était le contraire même d’un brasseur de nostalgie. La poussière des ans, il la métamorphosait en fragments d’âme. Réinventant le tempo, dans ce qu’il considérait comme la fidélité à la partition d’origine, il nous restituait la lumière d’un siècle, le 18ème, qui, tiens justement, porte ce nom. Ce descendant direct de François 1er, Empereur du Saint-Empire, tellement puissant dans la relation avec les musiciens, était lui-même chaleur et lumière, invention, défrichage, révolution.

 

Parce qu’il était cosmique. Et qu’interprétant Bach ou Haendel, Monteverdi ou Purcell, Mozart ou Beethoven, et jusqu’à un étonnant Deutsches Requiem de Brahms, il n’y avait plus ni Lumières, ni ombre du passé, ni Jour de Colère, ni Nuit d’Oubli. Ni baroque, ni classicisme, ni romantisme, ni modernisme. Il n’y avait plus que l’essence de la musique, le sens et la précision d’une partition, le contact (exceptionnel) avec ses musiciens. Avec Harnoncourt, pourtant incroyable connaisseur de l’Histoire musicale, ce sont paradoxalement les barrières de la chronologie, des nomenclatures, qui s’effondrent. C’est cela, son travail sur la musique ancienne, sur le baroque. D’autres l’ont fait aussi, bien sûr. Mais sa part, à lui, est inaliénable.

 

Un demi-millier d’enregistrements. Parmi lesquels il faut évidemment compter l’intégrale des Cantates de Bach, avec Gustav Leonhardt, entre 1971 et 1990. Pour le reste, de L’Ode à Sainte-Cécile de Haendel à des œuvres beaucoup plus récentes, d’un autre ordre et d’une autre classification musicales, comme la Chauve-Souris de Strauss, un legs impressionnant, fruit d’un travail acharné, d’une vie intégralement consacrée à la musique.

 

Passeur de l’âme du monde. Par l’intimité de sa connaissance des partitions. Sa passion à communiquer. Son lien sacré avec l’orchestre. Sa joie à diriger. Ses réflexions géniales sur la musique. « L’unité de la musique et de la vie est perdue », avait-il dit. Il a passé sa vie à nous prouver le contraire. Une partie de l’âme du monde s’envole. Blessée. Quant à Nikolaus Harnoncourt, il est là. Au milieu du monde. Il est vivant.

 

Pascal Décaillet

 

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02/03/2016

MAH : la paix des braves s'impose !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 02.03.16

 

Depuis des semaines, le non était prévisible. A vrai dire, dès le soir de notre débat, sur Léman Bleu, le jeudi 4 février, dans la Salle des Armures du Musée. Quand on anime un débat, on est soi-même au centre des énergies, dans le feu croisé des antagonismes. Instinctivement, physiquement même, on peut dire qui a gagné. Et là, c’était clair, Robert Cramer avait marqué des points, Sami Kanaan avait été mis en sérieuse difficulté, notamment lorsqu'il s’était trouvé dans l’impossibilité de donner des chiffres. Ce débat avait été certes dur, mais correct et respectueux, contrastant ainsi avec la tonalité générale de la campagne, faite de dérapages et d’attaques personnelles.

 

Le non était prévisible, et il a fini par gagner. A plus de 54%. Au soir du verdict, les perdants, Charlotte de Senarclens pour les Amis du Musée, Sami Kanaan pour la Ville, ont accepté la défaite avec classe. On sentait bien sûr leur immense déception, mais aussi, je crois, le soulagement de tourner la page après le fracas d’un combat particulièrement difficile. Du côté des vainqueurs, Robert Cramer a eu l’intelligence d’éviter le triomphalisme, il a même tendu une main pour renouer le dialogue. Il y avait eu tant d’excès, dans cette campagne, de part et d’autre, tant de clans, de factions, de spadassins, de flèches au curare, que ce moment du dimanche soir, 28 février, faisait du bien. Nous tous, que nous fussions partisans ou adversaires du projet de rénovation, nous avions besoin de cela. D’un peu de politesse, de courtoisie. D’appel à la construction. C’était important.

 

D’autres écriront, plus tard, l’Histoire de cette campagne folle. C’est un sujet en or pour des mémoires ou des thèses des temps futurs, pour des historiens, des linguistes, des sémiologues, ceux qui décryptent les signes. Il y aura beaucoup à dire sur le langage des affiches, le dit et le non-dit, l’explicite et le sous-entendu, le clair et l’allusif. Une chose est sûre : c’était une campagne puissante. Parce que les Genevois aiment ce Musée. Ils aiment leur patrimoine. Il y a, dans cette résurrection montrée de notre passé, comme les vertus d’une sainte relique auprès des gens simples, la foi du charbonnier. C’est notre Musée, notre passé. Et peut-être ce trésor-là n’a-t-il pas de prix. Nul mécène, même bien intentionné, ne pourrait y fourrer son nez. Comprenant cela, les opposants ont saisi quelque chose d’incroyablement identitaire, alors qu’en face, on n’affichait qu’une « convention ». En termes d’imaginaire, la bataille était inégale.

 

Bref, c’est tranché. On priera chacun de bien vouloir ranger ses armes, à commencer par les spadassins, les personnes interposées, les commis de basses œuvres des deux camps. Laissons les Fossés de Caylus, tendons-nous vraiment la main. Il faudra tout recommencer, c’est vrai. Il faudra construire une confiance. J’affirme ici que Sami Kanaan peut et doit être l’homme autour duquel cette nouvelle ère s’articulera. Parce qu’il est un homme honnête et loyal. Ces qualités-là, au milieu de la tourmente, sont précieuses.

 

Pascal Décaillet

 

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29/02/2016

Les Saintes Perruches et la "société civile"

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Chronique bissextile - Lundi 29.02.16 - 13.39h

 

La "société civile" : repris de bec à bec par un piaillement multicolore et emplumé, ce concept, totalement vide de sens en soi, n'a d'autre fonction que de sanctifier la position d'un camp. Dans notre démocratie suisse, chacun a le droit de s'exprimer. Pas de "société civile", mais des citoyennes, des citoyens. Chacun représente une voix, inaltérable, indivisible. Chacun, en fonction de sa liberté individuelle de conscience, se détermine. Nos saintes perruches ne roucoulent la "société civile" que lorsque cela les arrange. Quand elles perdent, elles traitent le même corps électoral de masse manipulée. Et là, d'un battement d'ailes, la "société civile" s'envole. La vie est belle, non ?

 

Pascal Décaillet

 

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28/02/2016

Le vrai vainqueur : la démocratie directe !

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Sur le vif - Dimanche 28.02.16 - 16.01h

 

Le discours politique au soir d’une votation, nous le connaissons tous : si le peuple a voté comme on voudrait, hommage à lui, à son infinie sagesse, son sens de l’humanité, de la mesure. Dans le cas contraire, on dira qu’il s’est fait manipuler par des populistes, par les forces de l’argent qui ont mis tant de moyens dans la campagne, par les arguments de l’émotion, face à la Raison triomphante. Tous les politiciens, de tous bords, tous les dimanches de votations, vous sortiront ces arguments-là, c’est le jeu.

 

Là, pour prendre mon cas de citoyen habitant en Ville de Genève, je fais partie d’un corps électoral qui devait se prononcer sur treize sujets ! Quatre fédéraux, huit cantonaux, un municipal (le Musée d’Art et d’Histoire). Sur treize, on n’est jamais totalement gagnant, ni totalement perdant. On gagne sur cinq ou six, on perd ailleurs, on mélange ses joies et ses peines, c’est la vie. Ainsi va notre démocratie suisse, qui ne rejette pas une moitié du pays pour un élire une autre sur l’Olympe. Non, on mélange. On brasse. Chacun d’entre nous, de Genève à Romanshorn, sera ce soir un peu content, un peu déçu.

 

Pourtant, ce dimanche, il y a un vainqueur : la démocratie directe. Il y a eu des lois votées par des élus, elles ont été attaquées en référendum, outil parfaitement constitutionnel, et de nature à clarifier les choses, puisqu’il propose l’arbitrage du suffrage universel. A part quelques clercs intermédiaires, qui s’en plaindra ? De même, il y a eu des initiatives : dans les cantons, au niveau fédéral, des mobilisations citoyennes, humant un sujet que les élus ne pouvaient ou ne voulaient percevoir, ont réussi à récolter des signatures, et nous ont donné rendez-vous aujourd’hui pour la décision. On a fini par leur dire oui, ou non, ça n’est pas l’essentiel : ce qui compte, c’est que les OUTILS de la démocratie directe ont été utilisés par les citoyens, nous avons eu de vastes débats (au niveau d’une ville, d’un canton, de notre Confédération), tous ont pu s’exprimer, et au final le souverain a tranché. C’est cela, notre recette en Suisse. Cela, notre trésor. A cela, nous nous ne devons en aucun cas toucher.

 

Non seulement la démocratie directe suisse, notamment le droit d’initiative, ne doit pas être revue à la baisse, comme le souhaiteraient tant de clercs et d’élus intermédiaires, mais ce système mérite, dans les décennies qui nous attendent, que les générations suivantes lui inventent de nouveaux modes de fonctionnement. En aucun cas pour virer à la démocratie d’opinion, ou de sondage, où il suffirait à tout moment de cliquer pour décider. Non, bien sûr. Mais d'ici cinquante, cent ans, plus encore peut-être, la mise en réseau des connaissances aidant, on peut escompter une participation accrue du suffrage universel aux décisions de la Cité.

 

Cela, à une impérative condition : que s’élève le niveau de connaissance des citoyens sur les enjeux politiques. Le temps des diligences, des Diètes parlementaires coupées du monde pendant plusieurs semaines, est révolu : le principe même de délégation peut être appelé à évoluer. Mais sans un travail en profondeur sur la connaissance partagée, nulle évolution ne sera possible, ni d’ailleurs souhaitable. Démocratie et compétence, décision et connaissance, ces enjeux se discutaient déjà à l’époque d’Aristote, puis bien sûr dans celle des Lumières, qui précéda et annonça la Révolution française. Là se trouve l’essentiel de notre avenir politique. Encore bien lointain, j’en conviens. Mais il n’est pas interdit, un dimanche de votations, de tenter de se projeter. Hors de la mêlée. Quelque part, dans le champ du possible, et les pistes du destin.

 

Pascal Décaillet

 

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24/02/2016

Humanités

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 24.02.16

 

L’étude du grec ancien n’est pas un luxe réservé aux enfants des bourgeois. Elle n’a pas à l’être. Pas plus qu’elle ne devrait être une sorte de joyau de préciosité intellectuelle, pas vraiment nécessaire, mais qui sentirait bon l’élite. Voir les choses comme cela, c’est ne rien comprendre à la vraie valeur des études classiques. Et c’est bien mal connaître l’Histoire de Genève.

 

Car la langue et la civilisation grecques exercent sur nous le miracle d’une ascendance maternelle. Elles nous donnent vie, nous nourrissent. Tous ! Et pas seulement les hellénistes. A l’époque de l’humanisme et de la Réforme, au temps des grands imprimeurs, Genève a été, dans le monde, une plaque tournante de la diffusion des textes grecs. Des noms de rues, dans la Vieille Ville, nous rappellent l’apport inestimable de ces grands esprits.

 

Plus tard, au moment de l’indépendance grecque, Genève a su montrer sa proximité avec ce pays en voie d’affranchissement. Plus tard encore, d’immenses professeurs, comme Olivier Reverdin, Jean Rudhardt, mais aussi André Hurst et aujourd’hui leurs successeurs, ont transmis à des générations le goût du grec, via l’École de Genève.

 

Nous voulons dire ici notre solidarité avec ceux qui se mobilisent (parents, enseignants, élèves) pour sauver la peau du grec à Genève. Il ne s’agit pas – il ne doit pas s’agir – d’un luxe, mais d’une part inaltérable de l’identité intellectuelle, spirituelle, littéraire de Genève. Jouer avec cela, c’est tenter l’appauvrissement. Là où nous avons la chance d’être si riches. Par le cœur. Et par l’âme.

 

Pascal Décaillet

 

15:17 Publié dans Commentaires GHI | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

07/02/2016

Démocratie et connaissance, même combat

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"Unterwegs zur Kenntnis" - Dimanche 07.02.16 - 15.03h

 

Pas de démocratie sans connaissance. Pas de modernité de la langue allemande sans traduction de la Bible par Luther, en 1523. Pas de diffusion des idées de la Réforme sans essor de l’imprimerie, Genève en sait quelque chose. Pas de Révolution française sans le long travail de préparation, en amont, des Lumières. Sans les Encyclopédistes. Sans les progrès de la science. De la même manière, pas de démocratie directe, ce système suisse unique au monde, sans l'effort individuel de chaque citoyenne, chaque citoyen, pour s’informer.

 

La démocratie n’est pas un loto. Ni un sondage d’opinion. Notre système suisse, avec ses initiatives et ses référendums, demande quatre fois par an au corps électoral de trancher. Il s’agit de le faire en connaissance de cause. Il s’agit que chaque citoyen, en remplissant son bulletin, sache de quoi il retourne. Sinon, c’est la loi du hasard. Ou celle du plus fort. Ou de l’opinion dominante. Ça n’est plus le démos, c’est la doxa.

 

Pas de démocratie sans chemin de connaissance. « Unterwegs zur Sprache », titre Heidegger dans l’un de ses ouvrages les plus pénétrants. « Unterwegs zur Kenntnis », dirons-nous là. En route vers le savoir ! Pas de démocratie sans école, sans liberté de la presse. Pas de démocratie sans responsabilité individuelle.

 

Partisan farouche de la démocratie directe, je relève ici que cette dernière n’a aucun sens, si elle n’est pas portée par l’immense travail de chacun pour accéder aux sujets, parfois difficiles, sur lesquels on lui demande de trancher. Ici intervient la presse, celle que je veux pratiquer depuis trente ans, celle à laquelle j’ai toujours cru : la presse politique, qui certes donne son opinion, mais en même temps accueille tous les courants, les met en débat, montre les antagonismes, les lignes de tension, décrypte les réelles intentions du pouvoir, bref donne à chacun les outils de sa décision.

 

C’est à cette presse que je crois, j’en ai fait la preuve par l’acte. Créé des émissions qui durent encore aujourd’hui. Une presse où il est question de la politique, notre vie commune, notre Histoire, notre destin comme communauté nationale (ou cantonale). De ma vie de journaliste, je n’ai jamais fait autre chose que cela, jamais trempé dans une autre forme de presse.

 

Notre démocratie directe, aujourd’hui, est attaquée de toutes parts, par des cléricatures ou des élites, des juges, des professeurs de droit, des vicaires de la bonne conscience, des parlementaires, des corps intermédiaires, qui prétendent à la place du peuple détenir la souveraineté. La seule réponse que nous puissions donner à tout ce petit monde, c’est le chemin de chacun vers la connaissance des sujets. Et les seuls qui puissent, avec les moyens d’aujourd’hui, aider les citoyens dans cette démarche d’information, ce sont les médias. Journaux, radios, TV, sites. Chacun dans son genre. Chacun avec sa couleur. Mais réunis par l’aspiration à élever le niveau de connaissance.

 

Le vrai service public, c’est cela. Expliquer les enjeux. Monter des débats. Recueillir des témoignages. Travailler sur le fond. Sur la connaissance. Sur le contenu. Unterwegs zur Kenntnis.

 

Je suis persuadé, je l’ai déjà écrit ici, que d’ici quelques générations, disons un ou deux siècles, l’actuel système de démocratie représentative, issu de la fin du 18ème siècle, donc du temps des diligences, aura peu à peu été remplacé par un système de suffrage universel élargi. Mais il est très clair que l’avènement d’une telle révolution ne doit en aucun cas nous conduire vers une démocratie d’opinion, ou de sondage, où chacun voterait par un simple « clic ». Non, le pouvoir de décision accru doit s’accompagner d’un immense chemin du corps des citoyens vers la connaissance. Cela passe par l’école. Et par la qualité des médiateurs.

 

Pas de démocratie sans compétence. En dehors des champs de pouvoirs et d’antagonismes de la société, doivent pouvoir faire leur travail, en toute indépendance, ceux qui ont pour métier, ou mission, de tendre le miroir. A ceux-là, qui bénéficient d’espaces publics pour produire des textes, du son ou de l’image, incombe la responsabilité de ne pas faire n’importe quoi. La Matinale radio est là pour informer, ce que fait fort bien la RSR, et ne font pas, hélas, tous les émetteurs privés, certains sombrant dans le bavardage, entre deux disques, entre soi. La radio, la TV du début de soirée, ont une mission d’information et de mise en débat des sujets politiques, économiques, culturels, sportifs, etc, de la journée, tout ce qu’on veut, pourvu qu’on y apporte du sens. Rigoler entre soi, sur un ton branché et sympa, reprendre les causeries de bistrot pour en reproduire l’impasse, ne relève d’aucune espèce de mission de service public.

 

Pas de démocratie sans école. Sans culture. Sans livres. Sans auteurs. Sans comédiens, Sans metteurs en scène. Pas de démocratie sans solitude. Celle de chacun de nous, nourrissant sa citoyenneté, donc son apport à la société, par un long, un patient, un lumineux chemin vers la connaissance. Comme un élève qui fait ses devoirs, par un dimanche de brume, à la lumière de la bougie. Seul. Inspiré. Heureux, je crois. Unterwegs zur Kenntnis.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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30/01/2016

Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ?

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Sur le vif - Samedi 30.01.16 - 17.36h

 

« Ma comédie est faite, car l’intrigue est bâtie. Il faut juste ajouter les vers ». Le grand Ménandre, le père de la Comédie Nouvelle, au IVème siècle avant notre ère, cité ici par Plutarque, aurait-il fait un bon député PLR au Grand Conseil genevois ? Question difficile. Quand on scrute la genèse de l’acceptation, hier soir, par 58 voix, 29 non et 9 abstentions, des 45 millions de part cantonale pour la Nouvelle Comédie, on se dit que seul un dramaturge de la plus grande verve athénienne aurait pu produire un tel enchaînement de positions contraires, pour finalement se terminer, deus ex machina, par une issue heureuse.

 

Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ? Pour tout savoir sur la seconde, lire absolument « Dans les marges de Ménandre », de mon ancien professeur André Hurst, publié l’automne dernier chez Droz, et que nous évoquerons sans tarder avec l’auteur sur mon plateau. Devant l’Histoire, pour la Comédie grecque, c’est le grand rival de son prédécesseur Aristophane, auquel Plutarque, par exemple, le préférait.

 

« Ma comédie est faite, l’intrigue est bâtie ». Un parti charnière, le PLR. Le protagoniste, Frédéric Hohl, tel Pénélope, tisse son rapport de majorité le jour, pour le défaire la nuit. Des mois passés à nous répéter que le projet coûte décidément trop cher. Noël arrive, le bœuf et l’âne passent, puis l’Epiphanie, quelque myrrhe et quelque encens pour honorer l’An neuf, et voilà qu’hier, miracle, le parti fusionné, malgré des abstentions, donne son aval à un projet qu’il semblait bouder.

 

Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ? Comme chez Ménandre, il s’est passé quelque chose d’invisible au spectateur. Tenez, chez le grand auteur grec, comme plus tard chez Plaute, Térence, et notre Comédie à nous, surgit souvent un jumeau. Docteur Frédéric, Mister Hohl. Docteur Cyril, Mister Hélène. Par le miracle d’une gémellité, le cours des choses se renverse. Un mariage est possible. Le pauvre devient riche. L’avenir s’éclaircit. Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ?

 

Comme chez Ménandre, comme chez Plaute ou Marivaux, on laisse entendre que d’autres personnages, hors du plateau, ourdissent. Des dieux ? Docteur François ? Docteur Sami ? Comme chez Ménandre, comme chez Goldoni, on passe par un moment, dans le cœur de la pièce, où plus personne n’y comprend rien. Les maîtres sont valets, les jumeaux se confondent, le destin se joue de tous. Alors, intervient l’un des mots les plus laids de la langue française : désenchevêtrement. Une saloperie d’hexasyllabe, avec une seule voyelle, le « e », six fois recommencée. Les lettres, aussi, se jumellent, se marient, font diphtongues, nous soufflent de fausses pistes. D’un mécène l’autre, de la Ville au Canton, il paraîtrait qu’on se refile l’enjeu, sur la durée, en maquignonnage avec d’autres. Secrets de coulisses, Docteur François, Mister Sami. Sabots d'Hélène.

 

Au final, une issue heureuse. Il semble que les manants n’aient même pas l’idée de lancer un référendum. L’essentiel s’est passé dans une opacité de coulisses, mais nul ne semble en souffrir exagérément. On se dit sans doute qu’il y a déjà le Musée, et que deux psychodrames culturels, ça ferait peut-être trop. Alors, Nouvelle Comédie ! Et pour la première pièce de la première Saison, je suggère une Comédie Nouvelle. Avec des maîtres, des valets, des jumeaux. Et quelque part, larrons en foire, ricanant de leur bon coup, Docteur Sami, Mister François.

 

Pascal Décaillet

 

 

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27/01/2016

Divine surprise

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 27.01.16

 

Le PLR qui lance un référendum, c’est comme si les patriciens de la rue des Granges se mettaient, furibards, à battre le pavé. Comme un parfum de cassoulet, surgi de l’office domestique, mêlé à la lavande des draps de soie, dans le buffet qui dort. C’est une nouvelle qui fait du bien. Allez, disons une «divine surprise », mais on va encore me traiter de maurrassien.

 

Le PLR, à Genève, c’est par excellence le parti du gouvernement. Ils ne cessent, l’air grave, de nous parler des « institutions », comme si ces dernières se limitaient au Conseil d’Etat et au Grand Conseil. Comme si, justement, la démocratie directe n’en faisait pas partie. Et là, patatras, voilà que, sur une histoire de déduction de frais de déplacement, ils nous balancent un référendum. Contre la modification de la loi sur l’imposition des personnes physiques, votée le 17 décembre dernier par le Parlement. Divine surprise, oui.

 

Ce référendum est une excellente idée. Pour l’éclat du symbole : le grand vainqueur, ce ne seront pas les frais de déplacement (on a connu, dans l’Histoire, des sujets plus exaltants), mais ce sera… la démocratie directe, elle-même. Adoubée, enfin, par ceux-là même qui tendaient souvent à la rabaisser. Et puis, le grand vaincu, dans toute cette affaire, c’est le Conseil d’Etat : il a même désormais, contre lui, le parti de son président. Imagine-t-on l’Eglise attaquer Dieu par une collecte de signatures ?

 

Bien sûr, ce ne sera pas Maastricht. Ni l’indépendance de l’Algérie. Ni l’entrée de la Suisse dans l’ONU. Non, ce sera un petit objet, bien de chez nous. Mais lancé par qui ? Par la fine fleur du pouvoir. Celui qui a pignon sur rue. Celui qui détient la Gabelle comme la Régale. Hommage à leur conversion. Divine surprise.

 

Pascal Décaillet

 

 

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26/01/2016

Rosette : un destin brisé, qui passe par Genève

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Notes de lecture - Mardi 26.01.16 - 16.35h

 

93 pages qui se lisent d’une traite. Une histoire tragique dont on connaît la fin, avant même d’attaquer le livre : le destin de Rosette Wolczak, une jeune Juive française, d’origine polonaise, qui réussit à passer en Suisse, dans le canton de Genève, le 24 septembre 1943, s’en voit refoulée le 16 octobre, est arrêtée par les Allemands le 19, envoyée à Drancy (le camp de regroupement, près de Paris) le 25, puis à Auschwitz, par le convoi 62, le 20 novembre. Arrivée dans le camp d’extermination, dont nous célébrerons demain le 71ème anniversaire de la libération, elle est immédiatement gazée, à quinze ans et demi.

 

« Rosette, pour l’exemple », c’est le dernier livre de mon confrère Claude Torracinta. On connaît la passion de ce brillant journaliste pour l’Histoire, de la Genève de Léon Nicole et d’Oltramare (Le Temps des passions, 1978) à « Ils ont pris le Palais d’hiver ! », publié en 2013, en collaboration avec son épouse, Claire Torracinta-Pache. « Toute histoire est contemporaine », affirme l’auteur en page 16 de « Rosette » : parler du passé, c’est parler d’aujourd’hui.

 

L’histoire de Rosette ne nous éclaire pas seulement sur la France de Vichy, ni sur l’abomination du régime nazi, tout cela nous le connaissons depuis longtemps. Non, l’originalité de l’éclairage de Claude Torracinta, qui a mené une véritable enquête journalistique, braque les projecteurs sur le système « d’accueil », et bien souvent de refoulement, des réfugiés juifs dans le canton de Genève, lors de la dernière guerre. A l’automne 1943, il n’y a plus, depuis près d’un an (11 novembre 1942), de zone libre en France, l’occupant est partout, c’est lui qui tient la frontière. Pour les Juifs refoulés, c’est la certitude d’être arrêtés, puis déportés.

 

Alors, de façon sobre et factuelle, mon confrère nous raconte le chemin de Rosette, celui de sa famille, originaire de Lodz, devenue française, ayant quitté Paris pour Lyon à l’époque de la zone libre, puis Rosette ayant quitté Lyon pour tenter sa chance en Suisse.

 

L’éclairage sur Genève est cruel. L’auteur, page 35, nous donne deux noms de responsables chargés d’y appliquer les directives fédérales à l’égard des réfugiés. Je vous laisse les découvrir. L’un d’eux, en tout cas, ne se signale pas par un excès d’humanité. Bref, après quelques jours seulement à Genève, Rosette sera refoulée pour une « raison disciplinaire » que je vous laisse aussi apprécier dans l’ouvrage. Après trois jours en Haute-Savoie, elle est arrêtée par les Allemands. La suite, on la connaît.

 

Il faut être reconnaissant à Claude Torracinta pour son travail de recherche, et aussi pour la clarté journalistique de son ouvrage, où il parvient à nous restituer avec simplicité narrative le fil des événements. L’auteur sera ce soir, mardi 26 janvier, 19h, en direct sur le plateau de Genève à chaud. Et demain, 71ème anniversaire de la libération d’Auschwitz, nous aurons un morceau de musique, interprété en direct dans l'émission. Nous penserons à Rosette. Et à tous les autres.

 

Pascal Décaillet

 

 

*** Rosette, pour l'exemple - Par Claude Torracinta - Préface de Ruth Dreifuss - Editions Slatkine, 2016.

 

 

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24/01/2016

Migrants en Allemagne : rien à voir avec 1945

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* Réflexions sur l'état des migrations en Allemagne - Dimanche 24.01.16 - 17.47h

 

En ouvrant tout grands les bras aux migrants, avant de se rétracter, puis de changer à nouveau d’avis, donnant ainsi l’impression de naviguer à vue, Angela Merkel a commis l’automne dernier une faute politique. Face à un afflux massif sur le flanc Sud-Est des Allemagnes, il a fallu, à plusieurs reprises, que l’excellent Ministre-Président de Bavière, Horst Seehofer (CSU), donne de la voix pour ramener la Chancelière à la raison. La Bavière, premier Land à encaisser le choc : la frontière sud-orientale, c’est elle, justement.

 

Le 10 septembre dernier, ici même, dans l’épisode no 24 (sur 144) de ma Série Allemagne, je racontais «Le Grand Exil », l’arrivée en 1945, dans une Allemagne détruite et vaincue, de ces millions d’Allemands venus de l’Est, où certains étaient implantés depuis Frédéric II, voire avant. Ces réfugiés n’ont trouvé, en guise de Mère Patrie, qu’un pays dévasté, des villes rasées, une nation vaincue, où tout était à reconstruire. Eh bien ce pays-là, en cendres comme il ne l’avait jamais été depuis la Guerre de Trente Ans (1618-1648), les avait accueillis. Des millions de bouches supplémentaires à nourrir !

 

J’ai vécu chez l’un d’entre eux, un Allemand de Pologne, qui avait fait la guerre à l’Est, me l’a racontée par le détail, avait juste pu franchir l’Elbe au printemps 1945, échappant aux Soviétiques, mais… tombant aux mains des Américains, qui l’ont quasiment laissé crever de faim dans un camp de prisonniers (cette Histoire-là commence à sortir, il y a tant et tant à dire encore, sur cette période). Cet homme, qui avait combattu les Russes pendant quatre ans, n’éprouvait aucun ressentiment à leur égard, alors qu’il n’appréciait que modérément la présence de l’Oncle Sam en Allemagne.

 

Alors, beaucoup de gens se disent : « Si une Allemagne totalement détruite a été capable d’accueillir des millions de réfugiés en 1945, une Allemagne en pleine santé, celle d’aujourd’hui, doit bien pouvoir faire de même ». La question est pertinente. Et mérite réponse.

 

Ce qu’il faut absolument comprendre, c’est que les réfugiés de 1945 sont des Allemands. Qu’ils viennent de Roumanie, de Lituanie ou d’Ukraine, que leurs ancêtres aient émigré dans le dix-huitième siècle du grand roi Frédéric ou même plus tôt, ils sont Allemands. Reconnus comme tels par les Allemands d’Allemagne, même si d’aucuns les prennent de haut, je vous renvoie aux descriptions géniales de Günter Grass, qui sait de quoi il parle. Ils sont Allemands, au même titre que les Français d’Algérie qui remontent vers la Métropole en juillet 1962, sont Français.

 

Ils sont Allemands, parce que le concept germanique de nationalité, justement mûri au dix-huitième, pensé, théorisé pendant tout le dix-neuvième, fondé sur le droit du sang, établit que la « Gemeinschaft », l’appartenance commune, peut transcender les frontières. D’ailleurs, ces Allemands de 1945, qui refluent de contrées orientales parfois lointaines, parlent allemand.

 

Cette communauté d’appartenance n’est évidemment pas la marque des migrants actuels. Ils viennent, comme on sait, d’autres contrées. Avec d’autres langues, d’autres traditions, d’autres coutumes, d’autres visions du monde. Leur sort est tragique, c’est certain. Leur souffrance, réelle. Leur besoin d’accueil, indéniable. Leur intégration en Allemagne sera difficile, elle exigera du temps. Ce sera à eux de s’adapter. Certains y parviendront, d’autres non. Il n’est pas du tout certain que le corps social allemand, plus fragile qu’on ne l’imagine, puisse si facilement les assimiler. L’Allemagne est aujourd’hui un pays prospère, mais demain ?

 

Dès lors, la comparaison avec 1945 ne tient pas. Croire que tout va bien se passer, c’est ne vouloir voir, comme la frange la plus libérale du patronat allemand, que l’aubaine d’une main d’œuvre, pas trop regardante sur les conditions sociales et salariales. Or, justement, le génie du modèle bismarckien, précurseur des contrats collectifs et de nos grandes assurances sociales, c’est une très grande sensibilité aux conditions de travail. L’Allemagne, contrairement à ce qu’on croit, n’est absolument pas un pays de tradition économique libérale. Si ce n’est dans sa composante rhénane, qui est justement sociale.

 

Surtout, le parallèle avec 1945 évacue totalement la notion de « Gemeinschaft ». Ce mot, tellement important dans la langue allemande (on connaît son opposition avec « Gesellschaft ») nous ramène à l’intimité d’une communauté d’appartenance. Le surgissement d’une altérité numériquement pesante ne va pas de soi en Allemagne, c’est un euphémisme.

 

Ces éléments-là, Mme Merkel, qui a grandi en DDR, doit bien les avoir en tête. Dès lors, face à l’afflux de migrants, pourquoi cette navigation à vue ? Pourquoi cette absence de cap ? Un jour, elle dit « Bienvenue à tous ! », une semaine après, suite aux appels du Ministre-Président de Bavière, elle se rétracte, puis elle change à nouveau de direction, puis elle gère comme elle peut les événements dramatiques de Cologne. Oui, Berlin manque de cohérence. Oui, l’Allemagne doit impérativement écouter la voix de M. Seehofer, qui appelle à un retour de « l’Obergrenze ». Oui, Berlin doit écouter Munich. Non, la situation n’a rien de comparable avec celle de 1945.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/01/2016

Tournier et l'Allemagne : l'Ombre du Père

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Sur le vif - Mardi 19.01.16 - 17.24h

 

Prix Goncourt en 1970 pour un récit qui porte le nom de l’un des poèmes les plus célèbres de Goethe, le Roi des Aulnes (Erlkönig), Michel Tournier est régulièrement mentionné, dans tous les articles écrits sur lui, comme un germaniste, un écrivain habité par l’Allemagne, comme on le disait, par exemple, de Giraudoux. Quel est en réalité son rapport au monde et à la culture germaniques ? Quelle est la place de l’Allemagne dans son œuvre ? Est-elle aussi immense qu’on le prétend ? Vastes questions !

 

Ouvrons son œuvre. Le grand roman sur fond de mythes germaniques, c’est justement le Roi des Aulnes. Un récit complexe, où l’on pourrait retrouver les traits baroques d’un Günter Grass, qui nous emmène en Prusse Orientale, dans l’ombre de Goering, sur fond de Massacre des Innocents : l’image de l’Allemagne y est tout aussi pesante, menaçante, que fascinante, transfigurée par un style éclatant. D’un bout à l’autre, le récit porte la marque de fabrique de Tournier : l’exceptionnelle précision de sa documentation, comme dans la première page de « Vendredi ».

 

Tournier, dans un entretien avec Pivot, en son Presbytère, nous raconte précisément qu’il ne connaissait pas davantage la marine à voile de l’époque de Robinson que la Prusse Orientale, enjeu mythique de la formation des Allemagnes. Mais, tel Flaubert se rendant à Carthage pour préparer son Salammbô, tel Zola descendant dans la mine pour écrire Germinal, il fait son boulot : il se documente. Il le fait à merveille.

 

Dans la question de son rapport à l’Allemagne, il nous faut distinguer le Tournier biographique du Tournier auteur. Le premier, assurément, voit son destin, tout jeune, marqué du sceau de la chose germanique. Et pas dans n’importe quelle période : le nazisme ! Sur deux millénaires d’Histoire allemande, allez disons un demi-millénaire depuis la traduction de la Bible par Luther, il a fallu que l’adolescent Tournier aille en Allemagne pendant la courte période (douze ans) du Troisième Reich. Ses deux parents sont germanistes, la famille fréquente ce pays en 1935, 36 et 37, âge d’or du nazisme ascendant. Celui des défilés aux flambeaux, de l’esthétisme des masses en action. Il ne l’oubliera pas.

 

Mais il y a mieux : celui qui veut devenir philosophe, et non écrivain, s’en va faire ses études, à 21 ans, à Tübingen, la ville de Hölderlin (et de Hegel), pour quatre ans, à partir de…1946 ! Vous imaginez à quel immense champ de ruines pouvait ressembler l’Allemagne, un an après l’Année Zéro ? On sait que le jeune homme sera (comme Giraudoux) recalé à l’agrégation, et on se dit que l’on doit sans doute beaucoup à ses examinateurs de l’époque : accepté, il serait peut-être devenu prof de philo dans un lycée, et n’aurait, qui sait, jamais écrit !

 

Les livres où Tournier nous parle d’Allemagne ne sont pas si nombreux. C’est comme si l’homme, laissant lentement le sujet parvenir à maturation, avait tout concentré dans le Roi des Aulnes. Et celui qui veut écrire une thèse sur son rapport au monde germanique, c’est ce livre-là, en priorité, qu’il doit interroger. Par son aspect de conte, la présence de l’Ogre, le rôle de la forêt et des marais, quelque chose de monstrueux qui pourrait surgir des Frères Grimm, de Grass, de Grimmelshausen. C’est une vision de la littérature allemande. Une, seulement. C’est peu dire qu’elle est partielle. Et ne saurait en aucun cas résumer à elle seule l’univers des Lettres germaniques, depuis Luther.

 

Alors, sur la question de Tournier et des Allemagnes, on se prend à rêver. On eût aimé qu’une plume aussi géniale fût aussi trempée, par les aléas de l’Histoire, dans un autre univers de références : entre Aufklärung, Sturm und Drang, Romantisme, romans réalistes contemporains de Flaubert (Fontane), expressionnisme littéraire. Oui, de la Prague de Kafka à l’Autriche-Hongrie de Musil, en passant par la Montagne de Thomas Mann, le théâtre de Brecht et celui d’Heiner Müller, la relecture des Grecs par Hölderlin ou Christa Wolf, on aurait aimé que toute l’éblouissante moisson du champ littéraire allemand soit transfiguré par un Tournier, dans un langage aussi capteur et saisissant que celui de son Roi des Aulnes, en 1970.

 

Et si l’ombre de l’Allemagne, chez ce romancier de génie de la langue française, n’était autre que l’ombre du père ? Celui, biographique, de Tournier ? Ou peut-être celui du poème de Goethe, oui celui qui porte l’enfant, dans la forêt hantée ?

 

Pascal Décaillet

 

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17/01/2016

Jean-Noël Rey : l'intelligence et le coeur

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Sur le vif - Dimanche 17.01.16 - 17.24h

 

Un grand commis de l’Etat, un politicien d’une redoutable habileté, une intelligence sur les choses de la Cité, mais aussi un homme de cœur, qui n’a jamais oublié les fondamentaux de son parti, tel était Jean-Noël Rey (1949-2016), sauvagement assassiné à Ouagadougou, ce samedi 16 janvier, lors des attaques terroristes sur le Burkina. Il était en compagnie d’un autre homme de cœur et d’engagement, son camarade de parti Georgie Lamon, 81 ans, ancien député : les deux hommes ont perdu la vie alors qu’ils étaient venus soutenir, en Afrique, un projet humanitaire.

 

Jean-Noël Rey était, dans l’espace politique suisse, un personnage hors normes. Tant d’anecdotes, vécues avec lui, à l’époque de la RSR, mais aussi à celle de GAC, puisqu’il était venu sur notre plateau en novembre 2006, alors qu’il sortait un livre. Nous avions passé un bout de soirée ensemble, et comme toujours je lui avais demandé de nous raconter la mythique « Nuit des longs couteaux » du 6 au 7 décembre 1983, préparant l’élection d’Otto Stich, alors que nous attendions tous, comme première femme au Conseil fédéral, la Zurichoise Lilian Uchtenhagen. L’artisan, en coulisses, de ce coup de théâtre, c’était Jean-Noël Rey, secrétaire du Groupe socialiste aux Chambres fédérales. L’habileté, en politique, est une vertu.

 

La suite, ce sont les années comme conseiller personnel d’Otto Stich, ministre des Finances, puis la succession de Jean Clivaz aux PTT, et bien sûr son travail comme réformateur de la Poste, qu’il fait entrer dans le monde du marché libéralisé. Il sera plus tard conseiller national, de 2003 à 2007. Il était, depuis quelques années, le président de la Chambre de Commerce franco-suisse. Un socialiste pragmatique. Peut-être un social-démocrate. Assurément un gestionnaire. Mais qui est toujours resté un homme de cœur, attaché à la solidarité sociale, et aux grands principes de mutualité, de redistribution, qui font de notre pays une petite fleur fragile, où les équilibres sont rois.

 

En apprenant hier la tragique nouvelle, j’ai été comme envahi d’anecdotes, vécues avec ce remarquable tacticien, jamais plus séduisant qu’autour d’un verre, lorsqu’il voulait bien, entre deux sourires de silence, évoquer les coulisses de la chose politique. En 2000, avec mes confrères de la RSR, Simon Matthey-Doret et Fabrice Junod, lors d’une autre « Nuit des longs couteaux », celle de la succession Ogi, la nuit du 5 au 6 décembre, soit juste dix-sept ans après l’affaire Stich / Uchtenhagen, nous vivons en direct à l’antenne, dans la soirée, au premier étage du Café fédéral, la narration du coup de l’époque, par son auteur. Inoubliable moment, dans cette verve qui ne peut être que valaisanne, où les choses les plus précises sont signifiées sans être dites, où le silence est roi, où la complicité furtive d’un regard remplace toutes les démonstrations.

 

Peu après, grand débat de Forum, en direct de Sierre, pour les élections cantonales valaisannes du 4 mars 2001. Nous faisons l’émission, puis… nous allons prendre un peu la température, dans les bistrots. Un Monsieur vient vers moi, air de mystère, œil pétillant, il me dit : « Accepteriez-vous de me suivre, pas loin d’ici, quelqu’un désire vous parler ». On se déplace, avec l’équipe, enivrés par le parfum d’aventure, on nous fait descendre dans une cave privée, absolument somptueuse. Attablé devant son verre de blanc, un certain… Jean-Noël Rey ! Fabuleux moment partagé, jusqu’à des heures plutôt pâles, il y avait de la chaleur, de la malice, de l’allusion : la politique comme seul le Valais nous la concocte. Le retour au bercail fut d’une facilité moyenne.

 

Chez Jean-Noël Rey, le démon politique était toujours en éveil. Un rien l’aiguisait. Mais aussi, la conviction. Les valeurs. Celles, par exemple, qui l’ont amené à Ouagadougou, à la rencontre de l’insupportable. A la famille de cet homme précieux, comme à celle de M. Lamon, j’adresse ma profonde sympathie. Respect à leur mémoire, à la trace qu’ils laisseront. Bien au-delà du Valais, ils ont déjà valeur d’exemple.

 


Pascal Décaillet

 

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