26/08/2015

Cohérence ou chrysanthèmes, il faut choisir

 

Sur le vif - Mercredi 26.08.15 - 17.34h

 

Existe-il une stratégie de communication globale et cohérente, au niveau de l'ensemble du Conseil d'Etat ? A en juger par le catapultage d'informations, comme un jet d'électrons, entre hier et aujourd'hui, on pourrait en douter.

 

La rentrée, tout le monde le savait bien, est placée sous le sceau des difficultés financières de l'Etat, et du train d'économies. Un trou de 200 millions est annoncé aujourd'hui, avec des mesures concernant la politique d'engagements du Canton. Soit. C'est déjà, en soi, quelque chose de lourd et d'important à digérer, pour l'opinion publique. Nous y reviendrons d'ailleurs le 8 septembre, avec Serge Dal Busco (projet de budget 2016).

 

Dans ces conditions, fallait-il vraiment venir tout mélanger, dans l'esprit des gens, avec la très complexe et fort peu lisible stratégie économique 2030 du Canton, présentée hier par Pierre Maudet ? Le même ministre, d'ailleurs, présentera demain sa nouvelle loi sur les taxis.

 

On a l'impression que chaque Département communique à sa guise, dans son coin. A quoi sert le "Département présidentiel" ? Gérer une communication globale, claire, distillée dans le temps avec intelligence, en évitant justement ce genre de catapultages, devrait être sa fonction première. L'inauguration des chrysanthèmes serait-elle à ce point chronophage ?

 

Pascal Décaillet

 

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23/08/2015

Série Allemagne - No 18 - Berlin-Bagdad : en voiture, SVP !

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 18 - En juillet 1903, premier coup de pioche de l'un des chantiers les plus fous de ce début du vingtième siècle : celui du BBB, la ligne ferroviaire Berlin - Byzance - Bagdad ! Derrière ce projet mégalomane, on retrouve toute la part de rêve de la Weltpolitik du Kaiser, Guillaume II.

 

Cela pourrait être une version allemande de Lawrence d’Arabie. Ou du Crime de l’Orient Express. Une épopée surgie des montagnes du Taurus, d’Anatolie, où il est question d’Alep et de Damas, pour finir au royaume des Mille et Une Nuits. Où l’on retrouve le Kaiser Guillaume II, ses rêves et ses errances de Weltpolitik, tant réprouvés par Bismarck ; mais aussi, les grands noms de l’industrie lourde allemande, les Krupp et les Siemens. Des hommes d’affaires. Des banquiers. Beaucoup d’argent à gagner. Beaucoup d’illusions, aussi. Parce que les intérêts profonds, vitaux, de l’Allemagne, ne sont pas planétaires. Mais européens.

 

 

Était-ce parce qu’il était le petit-fils de la Reine Victoria ? Guillaume II, troisième et dernier des Empereurs allemands du Deuxième Reich (1871-1918), devait avoir un sérieux problème avec l’Angleterre, première puissance mondiale de son époque : toute sa vie, il n’a cessé de vouloir chasser sur les terres, mais aussi sur les mers, qui étaient chasses gardées de Sa Majesté Britannique. Deux ans après son accession au trône, en 1890, il congédie Bismarck, privant ainsi le pays de l’une des plus grandes figures de son Histoire, le vainqueur de la France en 1870, l’unificateur de l’Allemagne en 1866, le père d’un système d’assurances sociales en avance d’un demi-siècle.

 

 

Il vire Bismarck, et commence à rêver de Weltpolitik. L’épopée coloniale (cf. notre épisode d’hier, no 17), la création d’une Kaiserliche Marine qui, sous l’impulsion du Grand Amiral Alfred von Tirpitz (1849-1930), entend se poser comme concurrente de la Royal Navy. Et puis, exemple éloquent de ses rêves lointains, le projet de chemin de fer qu’on appellera Bagdadbahn, et qui se résumait en BBB, Berlin-Byzance-Bagdad.

 

 

Que diable le Kaiser entend-il aller faire dans le lointain Califat qui avait été celui d’Haroun Al Rachid ? Le fond des choses, c’est le rapprochement de Guillaume II avec l’Empire ottoman, scellant ainsi, dans la dernière décennie du 19ème siècle, une alliance majeure sur l’échiquier mondial. On la retrouvera, bien sûr, dans les conflits balkaniques d’avant la Grande Guerre, et pendant toute la Guerre de 1914-1918. Dans ces années-là, la Sublime Porte est en déclin. La gestion de sa dette (ça ne vous rappelle rien ?) est confiée à la France, le Sultan  Abdul Hamid II (celui qui sera destitué en 1909 par les Jeunes Turcs) cherche de nouvelles alliances, il trouve le Kaiser. Guillaume II se rendra d’ailleurs à Constantinople, et même à Jérusalem, en 1898. Il se proclame ami de l’Islam, ami de l’Orient compliqué.

 

 

Le BBB, comme nom, c’est un formidable coup marketing : accréditer l’idée qu’on puisse un jour monter dans en train en gare de Berlin, et en sortir dans la mythique Bagdad. Un coup de pub face au monde : montrer que l’Allemagne est aussi capable de voir loin, traverser les Balkans, la Bulgarie, la Turquie, la Syrie, et finir dans l’actuel Irak. La ligne doit incarner la nouvelle Weltpolitik de l’Empire, en imposer aux Anglais, aux Français, aux Russes. Le financement est complexe, il passe par les grands groupes privés, les barons de l’industrie, le patron de la Deutsche Bank, Georg von Siemens (1839-1901). Mais enfin, les choses se mettent en place, et la construction commence en 1903.

 

 

La Révolution des Jeunes Turcs marque un coup d’arrêt en 1909, mais finalement, le nouveau pouvoir continuera de travailler avec l’Allemagne impériale. Mais voilà qu’arrivent la Grande Guerre, le soulèvement arabe, Lawrence d’Arabie, la question sioniste et celle d’une implantation juive en Palestine (30 ans avant 1948), bref l’Orient compliqué se réveille, et surtout, pour cause de Grande Guerre perdue, le 9 novembre 1918, le Kaiser lui-même est déposé, c’est la Révolution allemande. Après 1918, de nombreux tronçons de la ligne seront construits, soit par le nouveau pouvoir turc de Mustafa Kemal, soit par le Mandat français en Syrie, soit par les Irakiens eux-mêmes. En juillet 1940, la partie Turquie-Irak est achevée. Mais nous sommes là au début d’une autre guerre, et il n’est évidemment plus question de voyages de villégiature entre Berlin et Bagdad.

 

 

L’aventure du Berlin-Byzance-Bagdad résume, à elle seule, toute la part de rêve de la politique de Guillaume II. Parce qu’il a reçu du grand Bismarck, comme en héritage, une puissance de premier plan, le Kaiser s’est rêvé toute sa vie comme une sorte de souverain mondial. Il est vrai que nous sommes en pleine époque coloniale : la France, vaincue par Bismarck en 1870, ne se gêne pas pour coloniser tous azimuts, alors pourquoi pas nous, les vainqueur de Sedan, se dit l’Empereur d’Allemagne.

 

 

Comme nous l’avons déjà relevé dans notre épisode précédent (no 17, les colonies allemandes), l’opinion publique et la classe politique de l’Allemagne impériale ne suivent pas. Dans les multiples raisons de la Révolution du 9 novembre 1918, en plus bien sûr de la défaite militaire, il y a la mégalomanie du Kaiser. Les anciens combattants, dès novembre 1918 et pendant toute l’année 1919, se constituent en corps francs. Ils ne veulent plus entendre parler de l’Empereur, qui finira sa vie en exil en Hollande (occupée par le Reich !) en 1941. Ils voudront juste venger le Traité de Versailles. Mais cela, c’est une toute autre affaire. Que nous traiterons largement, vous vous en doutez.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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22/08/2015

Série Allemagne - No 17 - Empire colonial : la folie mondialiste du Kaiser

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 17 - Togoland, Cameroun, Sud-Ouest africain, Tanzanie, Rwanda, Burundi, mais aussi des possessions dans le Pacifique, et même en Chine : première évocation, dans cette Série, de l'Empire colonial allemand, entre 1884 et 1918. Une lubie personnelle de l'Empereur Guillaume II.

 

C’est à Brême, au cours de l’été 1972, à l’âge de 14 ans, en visitant l’Überseemuseum, que j’ai pris conscience de l’existence, trois quarts de siècle plus tôt, d’un Empire colonial allemand. Beaucoup moins connu que les possessions britanniques ou françaises, ou même belges, néerlandaises, portugaises, cet Empire a pourtant bel et bien existé. Il s’y est même commis des atrocités, dont on commence vraiment à parler aujourd’hui, comme le génocide des Hereros et des Namas, dans l’actuelle Namibie, autour de 1904. Ce seul sujet méritera évidemment que nous nous y arrêtions, dans l’un des 127 épisodes qui nous resteront à publier, dès ce soir.

 

 

L’Empire colonial allemand est mal connu du grand public, pour plusieurs raisons. D’abord, en Europe, l’Allemagne, qui a participé à trois guerres européennes en 70 ans (1870, 1914, 1939), est perçue, à juste titre, comme une puissance continentale. Ses grands contentieux historiques, depuis Frédéric II de Prusse, puis surtout l’occupation de ce pays par les troupes napoléoniennes (1806-1813), sont bien identifiés pour ce qu’ils sont : la France, de 1870 à 1918, autour de l’Alsace-Lorraine (à nouveau annexée en 1940 !). La Grande Bretagne, en mer du Nord (nous y reviendrons avec la bataille du Jutland, en 1916), et puis bien sûr, avant tout, et j’aurais dû commencer par cela, les Marches de l’Est : la Russie, principalement, mais aussi la Pologne, toutes choses que nous étudierons de très près.

 

 

Dans ces conditions, venir parler de la Tanzanie, du Rwanda, du Burundi, de la Namibie, du Cameroun, du Togoland, des Îles Salomon, des Îles Caroline, des Mariannes, des Îles Marshall, voire de possessions chinoises comme Tsing-Tao, apparaît nécessairement comme un peu folklorique. Dans l’esprit du grand public, la grande Histoire allemande, c’est Sedan (1870), la proclamation de l’Empire à Versailles (1871), Tannenberg (1914), Verdun (1916), le Jutland (1916), la Révolution du 9 novembre et l’Armistice du 11 novembre 1918, la Pologne en 39, la France en 40, les Balkans et surtout l’URSS en 41, Stalingrad en 43, les millions de réfugiés en 45, la capitulation le 8 mai. Tous ces événements, jalons du grand destin et de la grande tragédie allemande des deux derniers siècles, se déroulent en Europe. A l’exception des exploits de l’Afrikakorps de Rommel en Cyrénaïque et en Tripolitaine. Bref, l’horizon d’attente, le théâtre d’opérations naturel de l’Allemagne, c’est l’Europe. Autour du Rhin, de la Vistule, parfois jusqu’à la Volga. L’Europe, et non le vaste monde.

 

 

Le grand public voit les choses comme cela, et il a parfaitement raison. L’Empire colonial allemand, très court dans sa durée (1884-1918), est avant tout une immense errance personnelle du Kaiser. Guillaume II rêve de Weltpolitik, et d’un Empire allemand présent sur les cinq continents, concurrentiel en cela avec le vaste Empire de Sa Majesté Britannique. L’opinion publique allemande, une grande partie de la classe politique, et jusqu’au Chancelier Bismarck, unificateur du pays en 1866 et vainqueur de la France en 1870, réprouvent profondément cette mégalomanie. Un jour, je consacrerai une chronique à l’image du rêve colonial dans la littérature allemande, ce qui nous amènera notamment à revenir sur « Zwischen den Rassen », de Heinrich Mann.

 

 

Lubie personnelle d’un Empereur dépourvu de sens politique, et surtout d’éducation historique sur les grands enjeux allemands ? Oui ! Mais aussi, aubaine pour de grandes sociétés économiques et financières, attirées par l’appât du diamant et de multiples autres ressources, qui constituent, pendant tout le Deuxième Reich (1871-1918) un lobby certes minoritaire, mais puissant et organisé. Nous y reviendrons dans la chronique que je consacrerai à l’une des plus grandes figures économiques de l’Histoire de la Ville de Brême, Adolf Lüderitz (1834-1886), artisan majeur de l’implantation coloniale allemande dans le Sud-Ouest africain.

 

 

Au fond, en Allemagne comme en France, de 1870 à 1914, deux écoles s’affrontent. Ceux qui, avec en France la génération de la revanche (autour de Barrès, Clemenceau) considèrent que l’absolue priorité doit être de préparer le prochain combat en Europe, autour de du Rhin et de l’Alsace-Lorraine. De l’autre côté, les coloniaux. Ils ont pour eux l’argument économique, le lobby des grands commerçants des céréales, des denrées coloniales, de l’or, du diamant, et d’autres métaux très précieux pour développer l’industrie en Europe. Ils ont pour eux, aussi, le charme exotique des « Expositions coloniales », et le début, dans l’esprit du public, d’une perception mondiale de la politique.

 

 

Dans des chroniques ultérieures, nous reviendrons en détail sur l’implantation coloniale allemande, pays par pays, la Conférence de Berlin où les grandes puissances se partagent le vaste monde, entre 1884 et 1886, la politique ottomane du Kaiser, son voyage à Jérusalem en 1898, le grand projet de ligne ferroviaire Berlin-Bagdad, l’atrocité du génocide des Hereros, les débuts en Afrique d’un racisme allemand dont on verra la suite en Europe sous le Troisième Reich, le poids des lobbys économiques, et surtout la grande sagesse de la plupart des partis politiques, qui condamnaient et détestaient cet Empire lointain, le jugeant inutile, déplacé face aux enjeux vitaux de la Nation allemande. Les contemporains de Guillaume II, ses sujets allemands, éprouvaient une conscience très vive de l’aspect mégalomane de l’Empire colonial. Alors qu’en France, en Grande Bretagne, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale en tout cas, l’opinion publique (à commencer, en France, par la gauche !) est ouverte aux implantations coloniales.

 

 

Il conviendra enfin, dans une série de chroniques à paraître, d’opposer à cette Weltpolitik du Kaiser un autre concept, beaucoup plus précis et concernant dans le long sillon de l’Histoire allemande : celui de l’Ostpolitik. Celle de Frédéric II, le grand roi de Prusse au 18ème siècle. Celle de Hindenburg, qui venge les Chevaliers Teutoniques à Tannenberg, en août 1914. Celle, bien sûr, sanglante et terrible, du Troisième Reich, entre le 22 juin 1941 et le 8 mai 1945. Celle, enfin, lumineuse et rédemptrice, du Chancelier social-démocrate Willy Brandt, l’homme qui, un jour de décembre 1970, sans préavis, sans en avoir parlé à personne, ni même à son entourage le plus proche, s’est agenouillé devant le monument du Ghetto de Varsovie. Mais c’est là une autre histoire, qui nous vaudra bien sûr, le jour venu, un épisode de la Série.

 

Pascal Décaillet

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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20/08/2015

Série Allemagne - No 16 - Kaspar Hauser, l'orphelin de l'Europe

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 16 – Qui était-il, le « calme orphelin » découvert à Nuremberg, à la Pentecôte 1828 ? Dans cet événement biblique, il est question de parler toutes les langues. Kaspar, lui, n’en parlait aucune. Son mystère nous bouleverse.

 

Kaspar Hauser : avant l’histoire, avant même le mystère, il y a l’effet sonore de ces quatre syllabes. La force obscure du « A », la rugosité du « R », l’ouverture énigmatique de la diphtongue. C’est important, les sons : le récit de la courte vie (21 ans) de cet étrange jeune homme ne produirait pas sur nous la même évocation s’il s’était appelé Paul Martin, ou Jean Dupont. Du coup, l’histoire d’un adolescent sauvage nous apparaît comme naturellement jaillie des profondeurs insondables des Allemagnes, alors qu’au fond, elle aurait pu se produire n’importe où ailleurs, tant elle touche l’universel.  Il y a le vrai Kaspar Hauser (1812-1833), le personnage historique ; et puis, il y a la légende, le foisonnement des imaginaires, un éblouissant poème de Verlaine, un autre de Georg Trakl, une très grande œuvre de Peter Handke, l’éternel enfant terrible des Lettres autrichiennes. Sans compter le film de Werner Herzog.

 

 

Nuremberg, 26 mai 1828, Lundi de Pentecôte : un garçon fait son apparition ans la ville, en piteux état. Il est porteur d’une lettre portant sa date de naissance (1812, il aurait donc 16 ans), et le recommandant au commandant d’un escadron militaire. Le garçon ne parle pas : dans le film de Werner Herzog (1974), il parvient avec effort à éructer le mot « Rrrross ! », le cheval. Il aurait quelque chose à voir avec le monde de la cavalerie, mais quoi ? Le maire de Nuremberg s’intéresse au jeune homme, l’existence du jeune sauvage s’ébruite, fait le tour de la ville, puis de la Bavière, puis des Allemagnes, et finalement du continent : on l’appellera « l’orphelin de l’Europe ». Il est pris en charge par un professeur qui tente son éducation, et finira tragiquement, en 1833, à Ansbach, sans doute assassiné.

 

 

Voilà pour le Kaspar historique. De son vivant déjà, la légende s’empare de son cas : le jeune homme, qui aurait passé son enfance reclus dans un cachot noir, aurait, dit-on, une ascendance de très haute noblesse, on voit en lui (entre autres) l’héritier du Duché de Bade. De partout, on se répand en conjectures : l’Europe se passionne pour le destin muet de « son » orphelin.

 

 

Coïncidence : 28 ans auparavant, dans l’Aveyron, on avait mis la main, le 8 janvier 1800, à l’aube du siècle et du Consulat, sur Victor, enfant nu et muet, qui donnera à François Truffaut, en 1969, l’argument de l’un de ses films les plus bouleversants, « L’Enfant sauvage ». Chez Truffaut comme chez Werner Herzog, un film d’une humanité profonde sur la nature du langage, le processus de son acquisition (on pense au titre du livre de Heidegger, Unterwegs zur Sprache). Dans les deux cas, cette question : ce qui n’a pas été acquis dans les premières années, peut-il être rattrapé plus tard ? Pour ma part, face à ces deux films, puis aussi face au texte « Kaspar », de l’écrivain autrichien Peter Handke (lu beaucoup plus tard), c’est cette question-là qui domine ; la nature des origines, de noblesse ou de roture, ne m’intéresse que modérément, en comparaison de ce point fondamental. Kaspar nous concerne, nous émeut, tout comme le Victor de Truffaut, parce qu’il y est question du langage, de la transmission, par quoi nous sommes tous passés.

 

 

Ce qui trouble, c’est la fascination de l’Europe, depuis bientôt deux siècles, pour le mythe Kaspar. Verlaine en fera l’un de ses poèmes les plus célèbres :

 

Gaspard Hauser chante :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d'amoureuses flammes
M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l'étant guère,
J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !

 

 

Le grand poète autrichien Georg Trakl (1887-1914), qui lui-même, ayant mis fin à ses jours à l’âge de 27 ans, est passé dans ce monde comme une étoile filante, nous livre en 1913 un « Kaspar Hauser Lied » que tout germaniste devrait donner à lire à ses élèves, et dont voici la première strophe :

 

 

Er wahrlich liebte die Sonne, die purpurn den Huegel hinabstieg,

Die Wege des Walds, den singenden Schwarzvogel

Und die Freude des Gruens.

 

Verlaine, Trakl (sur lequel nous reviendrons dans cette Série), Handke. Et tant d’autres. Kaspar nous hante, nous habite. Il nous accompagne. Il pourrait être chacun de nous si cet essentiel de la transmission (par une mère, un père, un maître) nous avait, par malheur, fait défaut. Humains, que serions-nous sans le langage ? Sans l’affection des premières années ? L’enfant, dans la source latine du mot, c’est celui qui ne parle pas. « L’Enfant sauvage », c’est celui qu’on a privé du miracle de la parole.

 

 

Alors, germanique ou universel, Kaspar ? Son cas de figure échappe aux barrières des nations, des langues justement. Et pourtant… Il n’est peut-être pas indifférent que l’affaire Kaspar ait fait irruption au milieu d’une époque, d’une langue, d’une civilisation qui, des penseurs du dix-huitième jusqu’à Heidegger, place la question du langage au centre des attentions. Elle est là, la vraie affaire Kaspar. Au cœur de chacun de nous, dans le mystère de notre relation avec la chose dite, cette oralité porteuse de toute émotion. Elle-même, justement, proche de l’indicible.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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19/08/2015

Série Allemagne - No 15 - Lili Marleen : histoire d'une chanson

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 15 – « Vor der Kaserne, vor dem grossen Tor… » : au fond de nos âmes, pour toujours, les mots inoubliables… Mais cette chanson, si connue, d’où vient-elle vraiment ? Récit d’un miracle, qui passe par Radio Belgrade, aux mains des Allemands, un soir d’août 1941…

 

C’est la chanson la plus célèbre du vingtième siècle, l’une des plus belles. Tout le monde la connaît, la fredonne. Une histoire toute simple, avec des vers très courts, une caserne, une lanterne, deux êtres qui s’aiment, séparés par le destin. Il faut que ces mots-là soient entonnés par une femme, il faut qu’elle soit sublime, fatale, il faut que les notes se perdent dans la nuit, c’est une chanson de légende.

 

Première chose : « Lili Marleen », ça n’est pas Marlène Dietrich ! L’immense star, un jour de 1944, l’a récupérée, l’aubaine du prénom correspondait, elle en a fait sa chose, le monde a adoré, et c’est sans doute l’un des hold-up les plus réussis du vingtième siècle. Non, la chanson est plus ancienne, beaucoup en ont restitué l’histoire, comme Jean-Pierre Guéno, qui a beaucoup travaillé pour retracer des parts de vérité, sous la légende.

 

Par exemple, « Lili Marleen » ne date pas de la Seconde Guerre mondiale, mais de la Première ! Elle aurait même juste cent ans, cette année. En 1915, Hans Leip, 21 ans, élève-officier à Berlin, aurait écrit ce poème, avant d’être envoyé sur le front russe. Et ça n’est que 22 ans plus tard, en 1937, que Lale Andersen, le redécouvrant, l’aurait fait mettre en musique, puis interprété. Jusqu’à la guerre, la chanson ne marche pas trop bien.

 

 

Le déclic, c’est Belgrade 1941. Et là, pour tout comprendre en trois minutes inoubliables, il faut absolument voir ou revoir le film « Lili Marleen » (1980) de Rainer Werner Fassbinder (1945-1982). La chanson, un peu par hasard, suite à un bombardement britannique sur Belgrade occupée (depuis le printemps)  par la Wehrmacht, est diffusée pour la première fois le 18 août 1941, à l’attention de toutes les troupes allemandes, là où elles se trouvent, sur les différents fronts européens. Radio Belgrade, c’est l’émetteur de la Wehrmacht, pour distraire le soldat. J’ignore ce qui s’est passé vraiment, dans les consciences, ce 18 août-là, mais une chose est sûre : la scène de Fassbinder est saisissante. On y entend « Lili Marleen », et on nous montre les soldats allemands, découvrant en même temps la chanson, sur l’ensemble de l’Europe : dans un U-Boot, dans des tranchées, dans le désert, sur le front de l’Est.

 

 

Trois minutes inoubliables. Les paroles s’envolent, entrent dans l’Histoire, pour ne plus jamais la quitter. Le régime voit très vite le succès qu’il peut en tirer, la chanson, en pleine guerre, fait le tour du monde. Très vite, elle devient l’histoire de tout soldat, où qu’il soit, pris de nostalgie amoureuse en montant la garde. Le maréchal Rommel, héros de l’Afrikakorps, adore Lili Marleen, comprend son rôle sur le moral de la troupe, insiste pour qu’elle soit programmée en boucle.

 

 

Et puis, sur la fin de la guerre, voilà Marlène, la vraie, celle de l’Ange Bleu (1930), Marlène Dietrich, la star mondiale passée de l’autre côté, et qui chante pour les soldats alliés, ceux de l’Armée Patton en Europe. L’orthographe de son prénom n’est pas celui de la chanson, mais la coïncidence est trop belle : il faut que cette chanson, face au monde, devienne la sienne. Elle l’interprètera, tout au long de sa carrière. Et puis, dans la foulée, les  plus grands artistes de la planète, dans toutes les langues. Très vite, la puissance de la légende s’impose : il n’y a plus de texte original, plus de premier auteur, il n’y a plus que l’immensité sensuelle d’une voix, la beauté d’un refrain universel, le miracle fait son œuvre.

 

 

Vor der Kaserne

Vor dem großen Tor

Stand eine Laterne

Und steht sie noch davor

So woll'n wir uns da wieder seh'n

Bei der Laterne wollen wir steh'n

Wie einst Lili Marleen.

Wie einst Lili Marleen.

 

 

 

La voilà, cette histoire. J’ai eu le privilège, il y a quelques années, de voir Hanna Schygulla, sur le plateau de la Comédie de Genève. J’ai pensé à Fassbinder, très fort. Car, en Allemagne, le mythe nourrit le mythe : une chanson en entraîne une autre, Sophocle appelle Brecht et Hölderlin, Hans Leip et Lale Andersen appellent Marlène Dietrich, Lili Marleen convoque nos amours, nos nostalgies, chaque fois la vie renaît, chaque fois la strophe repart. La puissance de la culture allemande, dans la poésie comme dans la musique, c’est cette capacité à réinventer le monde. Comme au premier soir. Avec juste une caserne, une lanterne, l’impétuosité du souvenir. Comme sur Radio Belgrade, un certain soir d’août 1941.

 

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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18/08/2015

Série Allemagne - No 14 - Blücher : le Maréchal Vorwärts !

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 14 – A Waterloo, le 18 juin 1815, deux des trois personnages principaux, Napoléon et Wellington, ont le même âge : 46 ans. Mais saviez-vous que le troisième, le maréchal prussien Blücher, sur ce même champ de bataille, était âgé de 73 ans ? Retour sur l’un des plus grands destins de l’Histoire militaire allemande.

 

 

 

 

 

 

 "Le soir tombait ; la lutte était ardente et noire.
Il avait l'offensive et presque la victoire ;
Il tenait Wellington acculé sur un bois,
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Et parfois l'horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit : "Grouchy !" - C'était Blücher"

 

 

Si les enfants de France, depuis des décennies, connaissent le nom de « Blücher », c’est bien grâce à ces vers de Victor Hugo : dans « L’Expiation », extraite des Châtiments (1853), le poète nous décrit en quelques mots la déconvenue de l’Empereur : seul contre Wellington, il peut  encore gagner ; il croit voir arriver le renfort français, celui de Grouchy, fraîchement nommé maréchal ; manque de chance, c’est l’armée prussienne de Blücher ! A Sainte-Hélène, l’Empereur déchu se montrera très sévère avec Grouchy, lui faisant endosser la responsabilité de la défaite. Fort bien. Mais Blücher, ce vieux chef de 73 ans, qui hante les champs de bataille de l’Europe depuis six décennies, ce Maréchal Vorwärts, apprécié de ses hommes, qui est-il, d’où vient-il, comment s’est-il taillé ce rôle de premier plan dans l’Histoire du continent ?

 

Et d’abord, que fait encore sur le champ de bataille un homme de 73 ans ? Pour le comprendre, remontons aux origines. Né en 1742, à Rostock, Ville Hanséatique rattachée au Mecklembourg, fils d’un capitaine, le futur maréchal entre très tôt dans la carrière militaire, devenant officier à quinze ans, ce qui l’amène à servir comme cornette, dans l’armée des Suédois, pendant la Guerre de Sept Ans (1756-1763). A l’âge de 18 ans (1760), il est fait prisonnier par les Prussiens, enrôlé (comme dans Barry Lyndon !) par l’armée de Frédéric II. Il y montre d’éminentes qualités, devient capitaine, puis démissionne avec fracas, ce qui lui vaudra de se faire, littéralement, envoyer au diable par Frédéric le Grand : « Der Rittmeister von Blücher kann sich zum Teufel scheren ».

 

Il ne reprend du service que quinze ans plus tard, après la mort du Vieux Fritz (1786), et sera dès lors de toutes les campagnes menées par la Prusse sur le continent européen. Il a 47 ans au moment de la prise de la Bastille, on le retrouve, comme général, sur les champs de bataille des Guerres de la Révolution, avec les Hussards Rouges. Puis, dans les Guerres de l’Empire. Contre les Français, il perd souvent, et se retrouve prisonnier à Lübeck, en 1806 : il faudra un échange (avec le général Victor) pour le tirer d’affaire. 1806, c’est l’année terrible pour la Prusse, le début d’une occupation qui durera jusqu’en 1813 (cf. notre chronique no 2, sur Fichte, les Discours à la Nation allemande). Le pays du grand roi Frédéric, décédé vingt ans plus tôt, n’est plus que l’ombre de lui-même. Et c’est justement pendant cette période d’occupation qu’il rumine sa revanche : Gebhard Leberecht von Blücher en sera le bras armé, l’artisan suprême, la Prusse lui devra tout.

 

Ce qui est troublant, dans les soixante ans de carrière militaire de Blücher, c’est cette capacité à se retirer, disparaître, se faire oublier, puis, comme la foudre, resurgir. C’est lui, le grand chef des armées prussiennes en 1813, il est des batailles de Lützen et Bautzen (gagnées par Napoléon). Et il sera, surtout, de celle de Leipzig (cf. notre chronique no 11, consacrée à la Bataille des Nations, 16 au 19 octobre 1813). Il en est l’un des vainqueurs. Il y reçoit, à 71 ans, son bâton de Maréchal. Et c’est lui, le vieil Hussard, qui se jure de poursuivre la Grande Armée, qui avait occupé son pays pendant sept ans, partout où il le faudra, jusqu’à la victoire finale. La prochaine campagne, c’est celle de France (1814), l’une des plus géniales de Napoléon, qui le promènera, plusieurs semaines, d’un bout à l’autre du territoire. Mais au final, le Maréchal Vorwäts entre dans Paris, l’Empereur part pour l’île d’Elbe.

 

Mais il en reviendra, le diable d’homme, l’année suivante (mars 1815). L’Aigle, qui a volé de clocher en clocher, retrouve son trône. Pour Cent Jours. En juin, la guerre reprend, elle se jouera le 18 à Waterloo, on connaît la suite. Une chose est sûre : les choses allaient mal pour Wellington, les 34'000 hommes de Blücher ont joué un rôle décisif dans le sort de la bataille. Reprenant  Paris, alors que l’Empereur s’exile définitivement vers Sainte Hélène, le vieux Maréchal Vorwärts envisage de faire sauter le Pont d’Iéna, du nom de la bataille (1806) qui avait scellé, pour sept ans d’occupation française, le destin de la Prusse. Il meurt quatre ans plus tard, en 1819, dans cette Silésie qui avait été l’une des plus retentissantes conquêtes de Frédéric II.

 

Oui, la Prusse lui doit tout. Soixante ans sur les champs de bataille : de la Guerre de Sept Ans à la défaite finale de Napoléon ! L’aristocratie militaire prussienne, qui fera parler d’elle jusqu’au 8 mai 1945 (ou, tout au moins, jusqu’au 20 juillet 1944) se souviendra longtemps des qualités militaires de ce vieux combattant. Ses hommes, aussi, qui le tenaient en haute estime. Surtout, le peuple de Prusse, qui voyait bien que nulle libération du destin de leur pays n’eût été possible sans le courage et l’obstination de cet infatigable soldat.

 

Au fond, trois hommes ont fait la Prusse de cette première période, héroïque : le grand roi Frédéric II, l’écrivain Kleist, et le Maréchal Vorwärts. Au vingtième siècle, on a donné le nom de « Blücher » à deux éminents bâtiments de guerre de la Kriegsmarine : l’un fut coulé en 1915, l’autre en 1940. Dans les affaires de la guerre, rien n’est jamais gagné pour l’éternité. Nul combat n’est acquis : le vieux maréchal le savait bien, lui qui avait souvent perdu, mais maintes fois remporté la victoire, notamment à Leipzig et à Waterloo. Dans ces deux batailles, surgissant du passé, il s’était trouvé au bon endroit, au bon moment. Fabuleux destin, qui sent la poudre, les bottes, le cuir, au rendez-vous de l’Histoire.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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16/08/2015

Série Allemagne - No 13 - Sanary : l'exil bleuté des écrivains

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L’Histoire allemande en 144 tableaux – No 13 – De 1933, date de l’arrivée de Hitler au pouvoir,  jusqu’à 1940, défaite de la France face à l’Allemagne, voire plus tard encore dans la guerre (1942, occupation de la zone sud), des dizaines d’écrivains allemands, en exil, se sont regroupés à Sanary-sur-Mer, petit village de pêcheurs sur la côte varoise. Parmi eux, les plus grands noms de la littérature allemande ou autrichienne au vingtième siècle : Bertolt Brecht, Thomas Mann, Stefan Zweig. Si un jour, vous passez par Sanary, pensez à eux.

 

Lorsque l’exil prend la parure du bleu, celui de mer, celui d’azur, sous la tranquille compagnie des palmiers, dans un village de pêcheurs de la côte varoise, à quoi donc peut bien penser l’exilé ? La douceur du paysage vient-elle atténuer sa douleur ? Ou l’Allemagne natale l’occupe-t-elle tout entier ? Je me suis fait cette réflexion il y a quelques années, en arpentant les rues si douces de Sanary-sur-Mer, dont tout le monde, peut-être, ne sait pas qu’elle fut, de 1933 à 1940, la « capitale de la littérature allemande », selon l’expression de Ludwig Marcuse (1894-1971), l’un des exilés, justement, parmi les plus célèbres.

 

Capitale de quoi ? De la douleur ? De la nostalgie ? De la tristesse, loin du pays ? La splendeur de la carte postale, l’îlot de quiétude, la qualité des rencontres, dans les villas privées ou sur les terrasses des cafés, quelle espèce de rôle tout cela peut-il bien tenir dans l’âme d’un écrivain de génie, arraché à sa patrie ? L’âme d’un Thomas Mann, d’un Bertolt Brecht, d’un Stefan Zweig ? D’ailleurs, la patrie d’un écrivain, où est-elle ? Là où il réside ? Là d’où il vient ? Là où il va ? Je crois qu’à Sanary, Thomas Mann devait se sentir plus que jamais de Lübeck, et Brecht, rêver dans les mots souabes de son enfance, lui le surdoué de la syllabe : il paraît qu’à la guitare, à Sanary, il entonnait des chansons contre Hitler.

 

Cette histoire-là, c’est celle de la crème de la littérature allemande qui, dès l’année 1933, pas directement après le 30 janvier (accession de Hitler au pouvoir), mais après les autodafés du 10 mai, prend le chemin de l’exil. Ce jour-là, dans une mise en scène orchestrée au niveau national par le pouvoir nazi, on avait  jeté au bûcher tous les livres dont l’esprit était jugé anti-allemand. On allait réaliser l’éclatante prophétie du poète Heinrich Heine (1797-1856), « Là où on brûle les livres, on finira par brûler des hommes ». Alors, les plus grands écrivains allemands se sont mis à partir.

 

Mais pourquoi diable Sanary ? Une affaire de filière : un ou deux commencent par s’y installer, cela se sait, les autres affluent à leur tour. Parmi les premiers, il y eut Lion Feuchtwanger (1884-1958), qui y demeurera de 1933 à 1940. Mais aussi, Thomas Mann, qui s’établit dès le 12 juin à la Villa Tranquille. Autour de lui, gravitera toute la dynastie dans la station varoise : son épouse Katja, son frère Heinrich (cf. notre dernier épisode, no 12), ses enfants Erika, Klaus, Golo. Et très vite, Sanary-sur-Mer deviendra « la capitale de la littérature allemande » en exil.

 

Mais l’Histoire est toujours là, qui rattrape les rêves d’azur. Septembre 39, la guerre. Mai-juin 40, la vraie, pour la France, et au bout de six semaines, la plus grande défaite de son Histoire. Les exilés de Sanary prennent le chemin d’un exil plus lointain, Espagne, Portugal, États-Unis. Certains sont internés. L’écrivain Hans Arno Joachim finira à Auschwitz, et n’en reviendra pas. La France, celle de la Drôle de Guerre (septembre 39 - mais 40), se méfie des Allemands : qu’ils soient de grands esprits exilés, opposants au régime, ne compte guère ; l’internement est la règle. Et puis, de toute façon, en novembre 1942, la zone libre est occupée, les Allemands fortifient Sanary contre un éventuel débarquement. Il n’y a plus ni rêve, ni villégiature, il n’y a plus que la guerre.

 

Reste que, pendant sept ans, les pins et les palmiers de Sanary, les murs de pierre des villas de maîtres, les terrasses des cafés du bord de mer ont dû entendre d’époustouflantes conversations. Des auteurs comme Feuchtwanger ont vécu sur la côte varoise des moments prolifiques de leur carrière. Au cours de ces années trente, on y aura vu défiler le plus grand dramaturge du vingtième siècle (Brecht), l’un des plus grands romanciers de la littérature mondiale (Thomas Mann), le bouleversant Stefan Zweig, mais aussi Joseph Roth, Franz Werfel et Alma Mahler, et tant d’autres. Sanary, c’est comme si l’âme profonde de l’Allemagne, quelques années, était venue s’accrocher aux rives de la mer bleue.

 

Mais Thomas Mann, le soir, de blanc vêtu, l’été, se laissait-il prendre par la magie de cet azur ? Ou son esprit, plus que jamais, ne revenait-il pas sur une autre côte ? Celle, lointaine, de Lübeck. Celle de sa Baltique natale. Celles des Buddenbrooks ? Cela, le saurons-nous jamais ? Seuls les arbres centenaires de Sanary, peut-être, en conserveront le secret.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

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13/08/2015

Série Allemagne - Sommaire des 12 premiers épisodes

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L'Histoire allemande en 144 tableaux – Récapitulatif des 12 premiers épisodes, avec les Intermezzos. Il suffit à chaque fois, pour retrouver l’épisode désiré, de cliquer sur le lien. A noter qu’au début, la Série était prévue sur 12 tableaux, juste le temps d’un été. En cours de route, le 2 août 2015, je me suis ravisé, et suis parti pour 144 tableaux. Je me donne deux ans.

 

Mon principe éditorial est de proposer 144 épisodes de l'Histoire allemande, de la traduction de la Bible par Luther (1522) jusqu'à aujourd'hui. La Série, volontairement, n'est pas chronologique : entre 1522 et 2015, je me donne toute liberté pour naviguer par associations, affinités, d'un sujet à l'autre. Je suis persuadé que le "fil conducteur" apparaîtra de lui-même, au fil des mois, à l'instar d'une lente révélation photographique, en chambre noire.

 

Bien entendu, lorsque les 144 épisodes auront été publiés, une édition dans l'ordre chronologique sera proposée au lecteur. Mais nous n'en sommes pas là !

 

Enfin, j'entrecoupe mes épisodes de textes intitulés "Intermezzos", dans lesquels je m'exprime en direct, à vif, sur l'état de mon chemin. A prendre comme des notes de bas de page, où je prends le lecteur comme témoin de mon chantier.

 

 

SOMMAIRE DES 12 PREMIERS ÉPISODES, AVEC LES TROIS PREMIERS INTERMEZZOS

 

1) 16 juillet 2015 – L’Histoire allemande en douze tableaux – Série d’été – Présentation générale du projet.

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/16/l-histoire-allemande-en-douze-tableaux-serie-d-ete-268802.html

 

 

2) 20 juillet 2015 – Série Allemagne – No 1 – Rastenburg, 20 juillet 1944 (publié le jour de l’anniversaire de l’attentat contre Hitler)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/20/serie-allemagne-no-1-rastenburg-20-juillet-1944-268871.html

 

 

3) 21 juillet 2015 Série Allemagne – No 2 – Les Discours à la Nation allemande, de Fichte (1807)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/21/serie-allemagne-no-2-les-discours-a-la-nation-allemande-1807-268897.html

 

 

4) 22 juillet 2015 – Série Allemagne – No 3 – Tannenberg, août 1914 : naissance du mythe Hindenburg

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/22/serie-allemagne-no-3-tannenberg-aout-1914-naissance-du-mythe-268920.html

 

 

 

5) 23 juillet 2015 – Série Allemagne – No 4 – Bad-Godesberg, 1959 : Marx et Engels au vestiaire !

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/23/serie-allemagne-no-4-bad-godesberg-1959-marx-et-engels-au-ve-268935.html

 

 

 

6) 23 juillet 2015 - Série Allemagne – Intermezzo no 1 – Premières esquisses sur la méthode et la structure

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/23/serie-allemagne-intermezzo-en-un-seul-paragraphe-268942.html

 

 

 

7) 24 juillet 2015 – Série Allemagne – No 5 – Le Clavier bien tempéré (1722)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/24/serie-allemagne-no-5-le-clavier-bien-tempere-1722-268957.html

 

 

 

8) 25 juillet 2015 – Série Allemagne – No 6 – Allemagne, Année Zéro (1945)

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/25/serie-allemagne-no-6-allemagne-annee-zero-268966.html

 

 

 

9) 26 juillet 2015 – Série Allemagne – No 7 – Weimar, 1850 : la Première de Lohengrin

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/26/serie-allemagne-no-7-weimar-1850-la-premiere-de-lohengrin-268981.html

 

 

 

10) 29 juillet 2015 – Série Allemagne – No 8 – Le Sac du Palatinat – 1688, 1689

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/29/serie-allemagne-no-8-le-sac-du-palatinat-1688-1689-269035.html

 

 

11) 30 juillet 2015 – Série Allemagne – Intermezzo no 2 – Accomplir l’essentiel

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/30/serie-allemagne-intermezzo-no-2-accomplir-l-essentiel-269055.html

 

 

12) 31 juillet 2015 – Série Allemagne – No 9 – Leipzig, 1869 : Ein Deutsches Requiem

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/07/31/serie-allemagne-no-9-leipzig-1869-ein-deutsches-requiem-269083.html

 

 

 

13) 1er août 2015 – Série Allemagne – No 10 – Weimar, 1804 : le Wilhelm Tell, de Schiller

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/01/serie-allemagne-no-10-weimar-1804-le-wilhelm-tell-de-schille-269106.html

 

 

 

14) 2 août 2015 Série Allemagne - Intermezzo no 3 – Mes Années de Pèlerinage Dans ce texte, j’annonce ma décision de passer de 12 à 144 épisodes. Je me donne deux ans pour y parvenir.

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/02/serie-allemagne-intermezzo-no-3-144-episodes-mes-annees-de-p-269117.html

 

 

 

15) 10 août 2015 – Série Allemagne – No 11 – Leipzig, 1813 : la Bataille des Nations

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/10/serie-allemagne-no-11-1813-lepizig-la-bataille-des-nations-269270.html

 

 

 

16) 12 août 2015 – Série Allemagne – No 12 – Heinrich Mann, le vrai père de l’Ange Bleu

 

 

http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2015/08/12/serie-allemagne-no-12-heinrich-mann-le-vrai-pere-de-l-ange-b-269308.html

 

 

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12/08/2015

Série Allemagne - No 12 - Heinrich Mann, le vrai père de l'Ange Bleu

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L'Histoire allemande en 144 tableaux -  No 12 – La sublime Marlene Dietrich chantant dans l’Ange Bleu de von Sternberg en 1930, tout le monde connaît. Mais qui connaît Heinrich Mann (1871-1950), l’auteur en 1905 de « Professor Unrat », dont est tiré le film ?

 

 

Il ne doit pas être facile, lorsqu’on est soi-même un grand écrivain, d’avoir un frère cadet qui vous éclipse pour l’éternité derrière la statue de son renom et de son génie. C’est ce qui est arrivé à Heinrich Mann, aîné de quatre ans du futur Prix Nobel Thomas Mann, né comme lui à Lübeck (en 1871, deux mois après la proclamation de l’Empire allemand dans la Galerie des Glaces de Versailles), fils comme lui d’un illustre marchand de grains, sénateur de la Ville de Lübeck en 1877, et d’une mère d’origine brésilienne. L’enfance de Heinrich et de Thomas à Lübeck, il faut lire les Buddenbrooks de Thomas Mann (1901), l’un des plus puissants romans de la littérature allemande, pour se plonger dans cette ambiance hanséatique et cette prodigieuse littérature de la décadence. La mère brésilienne, là, il faut absolument lire un roman beaucoup moins connu, mais déterminant : « Zwischen den Rassen » de Heinrich Mann (1907). Je l’ai lu pour la première fois en 1976-1977, en passant à côté des enjeux. Je l’ai redécouvert, beaucoup plus tard.

 

 

Le monde entier connaît Thomas, peu de gens (à part en Allemagne) ont entendu parler de Heinrich. L’univers entier a honoré le Zauberberg et les Buddenbrooks, un cercle beaucoup plus restreint s’est passionné pour l’œuvre littéraire de Heinrich. On connaît mieux la géniale progéniture de Thomas (Klaus, Golo, Erika, Michael Thomas, une incroyable bande de surdoués) que l’oncle Heinrich. C’est une injustice. L’un des buts de cette chronique est de contribuer à la réparer. Car Heinrich Mann est un grand écrivain, trempé dans les enjeux de son époque, mais aussi un militant très courageux contre le nazisme. Sa vie, à cause du Troisième Reich, fut plongée dans l’exil. Il meurt à Santa Monica, en Californie, en 1950, honoré par la DDR, mais désargenté, sans avoir revu l’Allemagne. Non, il n’est pas facile d’être le frère d’un monstre sacré de la littérature universelle, alors qu’on a soi-même embrassé le métier d’écrire, et qu’on l’a fait avec un rare talent.

 

 

Heinrich Mann est un très grand esprit de son temps, ses Essais politiques en témoignent. En 1932, 1933, il se bat comme un fou, sur place, contre l’inéluctable arrivée de Hitler au pouvoir. Les nazis ont sa fiche. Aussitôt au pouvoir, ils brûlent ses livres, en tête de liste des autodafés, ils savent qu’ils ont affaire à un adversaire implacable. Dès lors, avant même l’incendie du Reichstag, Heinrich prend le chemin de l’exil : la France (le fameux séjour des Allemands exilés à Sanary), puis Paris, puis dès 1940, les Etats-Unis, via l’Espagne et le Portugal. Lui, qui avait si bien décrit le retour en Allemagne dans « Zwischen den Rassen », vit, dans sa vraie vie, l’expérience de l’exil. Lui, qui avait été honoré sous la République de Weimar, présidant en 1931 la section Poésie de l’Académie prussienne des Arts, vivra les dix-sept dernières années de sa vie hors d’Allemagne.

 

 

Et puis, Heinrich Mann, c’est grâce à lui que avons tous pu découvrir les cuisses dénudées, le porte-jarretelles, et l’éclatante présence de Marlene Dietrich, en 1930, dans l’Angle Bleu, de Josef von Sternberg. Premier film parlant en Allemagne, le film qui lance la carrière de Marlene et inaugure ses fructueuses années de collaboration avec Sternberg. Heinrich Mann, que fait-il là ? Eh bien c’est de son livre, « Professor Unrat », publié en 1905, qu’est tiré le scénario du film. L’histoire d’Immanuel Rath, professeur de littérature anglaise, chahuté par ses étudiants, qui s’éprend jusqu’à la ruine de Lola-Lola, incarnée par Marlene dans la cabaret L’Angle Bleu. Il faut dire que lorsqu’elle croise les jambes, droite sur sa chaise, et qu’elle entonne « Ich bin von Kopf bis Fuss auf Liebe eingestellt », toute résistance paraît vaine, d’ailleurs à quoi bon résister ?

 

 

Bien sûr, un quart de siècle plus tôt, le roman « Professor Unrat » (Professeur Déchet, surnom donné par les étudiants chahuteurs) charriait d’autres thèmes que celui de la seule perdition devant la chair, immortalisé par Marlene et Sternberg. Je reviendrai sans doute, dans une chronique ultérieure (il m’en reste, celle-ci finie, 132 à rédiger), sur le rapport des frères Mann, Thomas et Heinrich, puis celui de Klaus (fils de Thomas) avec les structures des sociétés allemandes qu’ils décrivent. Il faudrait plutôt dire « déstructuration », de l’univers bismarckien au Troisième Reich, en passant par la société wilhelmine (Guillaume II) et la République de Weimar (1919-1933). Je ne pourrai faire l’impasse sur « Der Untertan » (1918), l’un des grands textes de Heinrich. Ni sur son rapport à la France, dont il connaît remarquablement la littérature. Ni sur le courage de ses positions politiques. Ni sur l’aspect « esthétisant » d’une partie de son œuvre, rappelant son illustre contemporain Gabriele D’Annunzio.

 

 

Mais là, cet après-midi, je voulais juste vous dire que le grand Thomas Mann avait un frère. Et que ce frère, ma foi, n’est pas n’importe qui. Ni dans ses options de vie. Ni dans l’extrême qualité de son œuvre littéraire. Encore moins, comme observateur politique, dans l’acuité de son regard sur l’époque. Ce frère magnifique, méconnu, je voulais ici, avec l’émotion qui remonte, celle du souvenir de mes premières lectures, lui rendre hommage. Oui, dans l’incroyable famille Mann, il y eut aussi Heinrich. Un destin un peu perdu, dans la lointaine Californie, une vie au milieu des livres. Une très grande conscience allemande, au vingtième siècle.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

 

*** Ce douzième épisode étant maintenant publié, je peux me dire que j'ai accompli le douzième (12 sur 144) de mon ambitieux pari.

 

 

 

 

 

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10/08/2015

Série Allemagne - No 11 - 1813 : Leipzig, la Bataille des Nations

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L'Histoire allemande en 144 tableaux - No 11 – Leipzig, 16 au 19 octobre 1813 : un choc colossal. Trois Rois et trois Empereurs. Au final, une défaite pour Napoléon. Et pour les Allemagnes, le début du renouveau.

 

 

C’est une bataille capitale, sans doute la plus importante des guerres napoléoniennes. Pourtant, à part dans l’historiographie allemande, elle est peu connue du grand public : moins que le soleil d’Austerlitz (2 décembre 1805), moins que la morne plaine de Waterloo (18 juin 1815). Mais les Allemands, eux, la connaissent : ils ont quelques raisons de s’en souvenir.

 

 

D’abord, parce que ce choc monumental de plusieurs armées s’est déroulé chez eux, dans la ville qui était celle de Bach et qui allait devenir celle de Wagner (il y est né le 22 mai, cinq mois plus tôt, et son père mourra des séquelles du typhus, contracté au moment de la bataille). Surtout, parce que Leipzig marque la fin de l’occupation française, le reflux de la Grande Armée vers son territoire national (pour le défendre, ce qu’elle fera admirablement en 1814), la victoire des peuples allemands libérés. D’où le surnom de Leipzig : Völkerschlacht, la Bataille des Nations. A bien des égards, on peut considérer la période 1813-1945 comme un cycle de l’Histoire allemande, celui du réveil national, des conquêtes, puis de la chute, lors de la prise de Berlin au corps à corps, maison par maison, par les Soviétiques.

 

 

L’historien Stéphane Calvet parle de la bataille des Trois Rois (Murat pour Naples, le roi de Prusse et le roi de Saxe) et des Trois Empereurs (Napoléon, le Tsar Alexandre, l’Empereur d’Autriche). Dans son livre, « Leipzig 1813, la guerre des peuples » Editions Vendémiaire, il nous livre le remarquable résultat de recherches sur le déroulement de la bataille, la violence du choc, les blessures, le rôle de l’artillerie, le sort terrible des mutilés (nous sommes bien avant Solferino). Les Allemands, pour leur part, ont beaucoup écrit sur la bataille de Leipzig, conscients de son rôle capital dans le destin de leur pays.

 

 

Leipzig, c’est la grande bataille de l’après Campagne de Russie. La Russie, la Prusse, l’Autriche, mais aussi la Suède de Bernadotte sont unies contre la France, qui, également ennemie de l’Angleterre, se trouve seule face à la puissance et la supériorité numérique de cette Sixième Coalition. Sur territoire prussien, dans les mois qui précèdent, Napoléon remporte encore des victoires (Lützen, Bautzen), mais c’est bel et bien dans la ville saxonne que va se dérouler, en automne, l’une des plus violentes confrontations de l’Histoire militaire européenne.

 

 

La bataille dure trois jours, du 16 au 19 octobre. Encore aujourd’hui, elle est étudiée dans les Ecoles militaires. Les mouvements de troupes sont complexes. Le sort (comme, deux ans plus tard, à Waterloo) ne se décide que sur le tard. Les Alliés sont en nette supériorité numérique. Les canons, innombrables. La violence de l’artillerie, incroyable. Certains font dater de Leipzig le début du concept de « guerre totale », d’autres d'Eylau (1807, la charge de cavalerie de Murat), d’autres encore bien avant. Ce qui est sûr, comme le note Stéphane Calvet, c’est que Leipzig nous fait entrer dans un nouveau type de batailles. Il parle du « crépuscule des guerres dynastiques ». Et de la naissance de guerre des peuples.

 

 

Certes, la nation en armes s’était levée dès la Révolution, en France, avec les Soldats de l’An II, mais là, ce sont tous les peuples d’Europe qui commencent à se battre pour un autre impératif que le service du prince. Dès lors, comment ne pas rattacher Leipzig 1813 aux Discours à la Nation allemande, Fichte, Université de Berlin, 1807, dont nous avons déjà parlé dans cette Série ? Et la voilà justement, cette Prusse, quittant Napoléon pour se battre avec les autres Allemands, entrant dans un dix-neuvième siècle qui sera celui de sa plus grande puissance, elle qui forgera l’unité allemande.

 

 

Reste la question des Saxons. Alliés de Napoléon, ils ont allégrement trahi l’Empereur dans la dernière phase de la bataille (au moment où le destin pouvait sourire à la Grande Armée), et l’expression, dans bien des milieux, est restée : « Saxon », comme synonyme de « traître ».

 

 

Stéphane Calvet nous montre, avec d’autres, à quel point la bataille fut terrible. Les Coalisés perdent plus d’hommes que les Français, mais ils sont beaucoup plus nombreux. Le sort des blessés est terrible. On les isole dans des ghettos, ou des cimetières, les hôpitaux sont débordés, Henry Dunant et la Croix-Rouge n’existent pas encore. Les épidémies se lèvent. On se bat dans les rues. Il est même question un moment, précise toujours Calvet, de faire sauter la ville.

 

 

Au final, les Français sonnent la retraite. Ca n’est pas une capitulation, mais la Grande Armée s’en va. Le prochain enjeu, ce sera, en 1814, la Bataille de France, qui certes se soldera par le premier exil de Napoléon (île d’Elbe), mais montrera plus que jamais le génie stratégique de l’Empereur, qui promène les Alliés pendant des semaines, de Montmirail à Château-Thierry.

 

 

Mais diable, nous sommes ici dans une Série Allemagne. Pour les Prussiens, pour les Saxons, pour l’idée naissante de nation allemande, quelque chose se passe, du 16 au 19 octobre, autour de la ville de Leipzig. Oh certes,il faudra encore du temps, le Zollverein, puis, deux générations plus tard, les combats interallemands menant à l’unité, mais Leipzig sera vite considérée, du Rhin à l’Oder, comme le réveil armé des peuples. Que le lieu de ce choc titanesque fût la ville du Cantor Bach, celle où Mendelssohn le fera redécouvrir, celle de Richard Wagner, ne peut être considéré comme un simple caprice du hasard. Très vite, les Allemands y voient un signe du destin. La mère de toutes les batailles, autour de l’un des centres historiques de la culture allemande. La bataille de Leipzig, c’est peut-être, dans le destin allemand, le vrai début du dix-neuvième siècle, qui durera 101 ans, jusqu’en 1914.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

 

 

 

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08/08/2015

Les voix, les plumes, la montagne

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Sur le vif - Samedi 08.08.15 - 15.36h

 

Clara et Robert : des lettres de feu. Les mots de la passion, mais aussi ceux de l’intelligence, entre deux êtres qui s’aiment, autour de la musique. La correspondance de Robert et Clara Schumann, aujourd’hui connue dans le monde entier, vaut plus que jamais d’être lue. Mieux : d’être entendue. Ce fut le cas, mardi 4 août à la Salle communale de Saint-Luc, par les voix de deux comédiens, Anne Salamin et Jacques Maitre. C’était la fin d’une magnifique journée d’été, les voix se sont élevées au fur et à mesure que la lumière, derrière l’arête de la montagne, déclinait. Les stores, programmation automatique ou hasard du destin, avaient eu la courtoisie de se lever au moment précis où le soleil disparaissait. Le décor prenait son sens, s’intégrait au spectacle.

 

Les voix, donc, pour lire les plumes. Mais surtout, trois magnifiques autres voix (Géraldine Cloux, mezzo ; Laura Andres, soprano ; Claude Darbellay, baryton-basse), pour interpréter les œuvres de Clara et Robert Schumann, avec Michèle Courvoisier au piano et Florestan Darbellay au violoncelle. Et toute la magie de cette soirée, ce fut celle d’une alternance, celle du jour et de la nuit, celle des lettres lues et des Lieder chantés, à commencer par le « Kennst du das Land », sur un texte de Goethe, puis Heine, Chamisso, Eichendorff et tant d’autres.

 

Robert aime Clara, Clara aime Robert. Ils se connaissent depuis que Clara a neuf ans, Robert dix-neuf. L’un à l’autre, il sont promis. Le père de Clara n’est pas du genre facile. Il ne veut pas de cette union. La situation s’envenime. Robert devra faire intervenir la justice. Il y a, dans les voix d’Anne Salamin et Jacques Maitre, toute la part de passion musicale, celle d’intransigeance sur la forme et l’invention, mais aussi des moments d’humour : Robert se braque face à l’opposition du père, il s’emporte franchement, la lecture passe à merveille. Au moment où on espère la suite, les comédiens se taisent, laissent place à la musique.

 

Les voix des deux jeunes cantatrices, Géraldine Cloux et Laura Andres, sont incroyables, le Lied surgit avec cette urgence qui nous saisit, nous emporte, avec le piano et le violoncelle les voix ne font plus qu’un, quelque chose se passe. Un Lied, c’est d’abord une histoire. Un bijou de densité, de brièveté, de captation physique de la salle. Derrière la montagne, le jour n’en peut plus de prendre congé. Ca n’est pas rien d’être là, en Anniviers, pas rien d’être à Saint-Luc, dans la grâce de cette pente, pas rien d’être juste à cette heure-là du soir, tout s’enchaîne, spectacle total, puissance du romantisme allemand, succès, bonheur. Je ne suis pas prêt d’oublier ce moment de poésie et de musique. Il y avait les voix. Il y avait les plumes. Il y avait le témoignage muet de la montagne, allez disons magique, puisqu’on y est.

 

Le Festival du Toûno s’est tenu toute la semaine, du 3 au 7 août, en différents endroits du Val d’Anniviers, avec même un concert au mythique Hôtel Weisshorn. Déjà, on brûle de l’édition suivante. Car enfin, s’il faut interpréter le romantisme allemand, le faire au milieu d’une nature incomparable s’inscrit dans le sens premier, déjà annoncé au 18ème par le Sturm und Drang, d’un spectacle total. Où le décor réel ne saurait faire l’objet d’un seul hasard visuel. Mais fonctionne dans l’œuvre. Comme jadis à Epidaure, lorsque le soleil se couchait au moment précis où Œdipe-roi se crevait les yeux. Ou comme, beaucoup plus tard, dans les palais de Bavière ou à Bayreuth. Merci à tous, Claude Darbellay, Michèle Courvoisier, merci à Florestan, ce violoncelliste si sensible, merci aux jeunes cantatrices et aux deux comédiens. Il fut un temps où l’été en montagne avait réputation d’être nécessairement ennuyeux. Grâce à cette conception-là de la culture sur un lieu de villégiature en altitude, ce préjugé vole en éclats. Ce Festival du Toûno n’est rien d’autre qu’une grâce.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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02/08/2015

Série Allemagne - Intermezzo no 3 - 144 épisodes - Mes Années de Pèlerinage

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 L'Histoire allemande en 144 épisodes - Intermezzo no 3 - Quelques notes sur le dessein, et sur la méthode.

 

A la fin de mon épisode no 10, publié hier soir 18.30h, j’ai annoncé ma décision, prise quelques heures auparavant : ma Série Allemagne ne comptera pas 12 épisodes, mais 144.

 

 

J’ai pris cette décision, qui va engager une part importante de mon existence dans les deux années qui viennent, la nuit de vendredi à samedi, prenant en considération l’immensité du sujet. Mais aussi, la férocité de ma passion pour la question allemande. Mais encore, l’incroyable télescopage d’idées, dans ma tête, depuis que je me suis mis à l’ouvrage. Une image, un sujet, une part d’instinct en entraînent mille autres, tout va très vite et se catapulte, une forêt de correspondances émerge : bref, j’ai beaucoup à dire, beaucoup trop retenu de choses en moi depuis plus de quatre décennies, il faut maintenant que cela sorte.

 

 

Les centaines d’ouvrages que j’ai lus, il faut désormais que j’en fasse bénéficier au lecteur. Enfin, à tout lecteur qui voudra bien prendre connaissance de mes textes. Le sujet, j’en suis conscient, n’est pas nécessairement très populaire, il ne pulvérisera pas les audiences. Mais en mon âme, rien de cela n’importe : je veux accomplir ce pèlerinage, j’ai d’ailleurs commencé, j’irai jusqu’au bout. Rien ne pourra m’arrêter.

 

 

A la vérité, j’ai commencé ce pèlerinage à la fin de l’enfance, et tout le temps que j’ai pu passer en Allemagne, à un âge tellement crucial dans la genèse des passions, puis plus tard comme adulte, et toutes ces centaines de lectures, font déjà partie du chemin. La phase d’écriture, pour laquelle je me donne deux ans, sera l’étape finale, celle de la mise en forme, celle de la transmission.

 

 

Reste la question centrale de l’organisation du propos. J’ai fait un choix initial, auquel je me tiendrai : celui de renoncer, d’une chronique à l’autre, à la chronologie. J’ai annoncé que l’étendue de mon sujet commençait en 1522, avec la traduction de la Bible en allemand par Luther, et irait jusqu’à aujourd’hui. Je ne m’occuperai donc pas de l’Allemagne médiévale. Mais de 1522 à nos jours, je ne déroulerai pas mes chroniques en fonction de la chronologie. Oh, certes, chacune d’entre elles est dûment datée, inscrite dans le temps, située dans son époque. Mais je veux me laisser la totale liberté de sauter d’un siècle à l’autre. Cela n’empêchera pas, lorsque les 144 chroniques auront été écrites, de les réunir, peut-être, dans l’ordre chronologique.

 

 

Mes grandes passions sont l’Histoire, la littérature, la poésie et la musique. On ne s’étonnera pas de découvrir ces domaines fort représentés dans la Série. J’assume en cela la totale subjectivité de mes choix. Ma grande ambition est de faire pénétrer le lecteur, petit à petit, avec la lenteur d’une révélation photographique en chambre noire, dans un certain portrait de l’âme allemande. La continuité qui aurait fait défaut aux amateurs de chronologie, je suis habité par l’idée qu’on peut la retrouver ailleurs, en recréant, avec le temps et la patience d’une traversée initiatique, un « fil rouge » du destin germanique. Dans ce dessein, il est très clair que les grands textes littéraires, les grandes œuvres musicales, les actes artistiques ne constituent ni un détail ni un luxe pour bourgeois, mais justement des parts majeures, inaltérables, de l’identité germanique. C’est par elles que dès l’adolescence, je suis entré en passion allemande. C’est donc à travers elles, entre autres, que je veux vous parler d’Allemagne.

 

 

Cette Série, pour moi, fait partie de mes « Années de Pèlerinage », pour reprendre le si beau titre de Franz Liszt. Pèlerinage, vers quoi ? Je l’ignore totalement. Mais impérieuse nécessité de prendre le Chemin. Je vous invite à le prendre avec moi, dans les deux ans qui viennent. Qu’y trouverons nous ? Nous verrons bien. Laissons-nous surprendre. Et surtout, cheminons.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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01/08/2015

Série Allemagne - No 10 - Weimar, 1804: le Wilhelm Tell, de Schiller

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L'Histoire allemande en 144 tableaux - Épisode no 10 - Weimarer Hoftheater, 17 mars 1804 : devant la haute société ducale, la Première du « Guillaume Tell », de Friedrich Schiller.

 

 

Sur Friedrich Schiller (1759-1805), considéré, déjà par ses contemporains, puis par la postérité, comme le grand poète national allemand, j’ai ma petite idée. Je crois qu’il fait partie de ces monuments de la littérature mondiale dont tout le monde parle, mais que peu ont lus. Moi-même, j’ai sans doute dix fois moins lu de Schiller que de Hölderlin, cent fois moins de Schiller que de Brecht. Et, si on le lit assez peu, il y a peut-être une raison : ce grand poète, hugolien avant la lettre (Victor Hugo n’a que trois ans à sa mort), souvent jugé comme romantique à cause de la puissance médiévale de son inspiration, n’est à vrai dire pas très facile à lire.

 

 

Tenez, « Wilhelm Tell », justement, dont nous allons parler ici, est une pièce complexe, déroutante, au sens premier de ce mot : elle quitte constamment la route ! Pour des incises, des histoires dans l’histoire, des chemins de traverse. Il y a des moments où il faut s’accrocher pour suivre. Cet art de « l’excursion » est parfaitement maîtrisé : Schiller en use, à l’instar d’autres dans l’ordre du baroque ou du picaresque, comme d’un procédé littéraire. Dans Tell, comme ailleurs dans son œuvre, théâtrale ou non.

 

 

En ce 17 mars 1804, Schiller est dans sa 45ème année. Il n’a plus qu’un an à vivre. Son œuvre, Maria Stuart, Wallenstein, les Brigands, tout cela est déjà accompli. A Weimar, à côté de Goethe, il est, de son vivant, une institution. Allez visiter cette ville (j’y ai séjourné en 1999), vous n’échapperez pas à ce couple mythique, ni à leur statue commune. Son travail sur le personnage de Guillaume Tell est considérable : il connaît parfaitement les multiples versions antérieures du récit, le contexte historique de la Suisse naissante, au début du quatorzième siècle, les épisodes face à Gessler, ces histoires-là circulent, elles constituent pour Schiller un matériau de base.

 

 

Schiller n’invente pas Guillaume Tell, mais il en propose une version qui fera le tour du monde. Au fond, le grand public sait qu’il existe un Guillaume Tell de Schiller (je soutiens que très peu l’ont vraiment lu), et, beaucoup plus connu, plus plaisant, plus populaire, un Guillaume Tell de Rossini, opéra présenté pour la première fois à Paris en 1829. Pour les dizaines, les centaines d’autres versions du mythe, la notoriété est moindre : tenez, figurez-vous qu’il existe un Guillaume Tell de Guy Mettan, opéra-rock qui m’avait amené à interviewer l’auteur pour la RSR, décidément un homme étonnant dans l’ordre de la culture, en 1991 !

 

 

Pourquoi le Wilhelm Tell de Schiller est-il universel ? Question difficile ! En tout cas pas par la langue, profondément germanique – et même volontairement germanisante – destinée en 1804 à un public allemand, dans l’exigence et les particularismes d’une écriture qui, certes, ravit les spécialistes, mais n’accède pas immédiatement à la dimension planétaire. C’est pourtant ce texte, tellement allemand, qui, en langue originale ou en traduction, fera le tour de l’Europe romantique, puis celui du monde. Au fond, dans le grand public, on sait de Schiller qu’il est l’auteur de « L’Hymne à la Joie », dans la Neuvième Symphonie de Beethoven, qu’il s’est occupé de Jeanne d’Arc et de Marie Stuart, et qu’il nous a raconté l’histoire de Guillaume Tell. Schiller : on connaît ses tubes, on ignore le reste.

 

 

Reste l’essentiel. Raconter l’histoire puissante d’une aspiration à la liberté, puis d’un tyrannicide, en mars 1804, à Weimar, doit impérativement être placé dans son contexte historique. Ce dernier n’est pas helvétique, mais bien sûr allemand, et européen. L’une des grandes affaires de Schiller, c’est la Révolution française, porteuse des idées de liberté. 1804, c’est l’année où Napoléon se fera couronner empereur (le 2 décembre), mais en mars il est encore considéré par nombre d’artistes et de grands esprits allemands comme le continuateur de la Révolution. Beethoven lui avait tout d’abord dédié sa Troisième Symphonie, l’Eroica, avant de revenir sur cette dédicace, pour cause de couronnement, donc de pouvoir personnel. Et puis, surtout, nous sommes un an avant la reprise des hostilités (1805, 1806) avec les Allemagnes, qui amèneront Napoléon à vaincre sur toute la ligne, défaire le Saint Empire (1806), créer la Confédération du Rhin, occuper la Prusse jusqu’en 1813. Bref, en ce mois de mars 1804, Bonaparte est encore (plus pour longtemps !) perçu dans les Allemagnes comme un « Robespierre à cheval », juste pas encore comme un tyran.

 

 

L’aspiration à la liberté, celle dont parle toute l’Europe, en ce mois de mars 1804, ça n’est évidemment pas celle des premiers Suisses de 1291, et années suivantes, non, c’est celle de l’immense mouvement créé par la Révolution française. Faisant représenter son Wilhelm Tell devant une Cour ducale de Weimar qui, toute éclairée qu’elle soit, fonctionne encore sur les principes d’Ancien Régime, Schiller prend le risque de déplaire. Cela ne manquera pas : le petit monde aristocratique qui assiste à la Première ne la comprend pas vraiment. Alors, au lieu de faire franchement à Schiller la critique du propos, on lui adressera, non sans quelque raison, celle de la forme, parfois touffue et complexe.

 

 

Et puis, le tyrannicide, celui de Gessler ou de Rodolphe de Habsbourg, en 1804, en évoque un autre dans les Cours d’Europe : évidemment, le « régicide » de Louis XVI, en janvier 1793. Au moment où Schiller fait jouer son Guillaume Tell, de nombreux émigrés de l’aristocratie française ont justement élu domicile dans les Allemagnes. Bref, l’absolu génie de Schiller, c’est de faire jouer sa pièce au bon moment. La question de la liberté, en ce mois de mars 1804, à Weimar comme dans toute l’Europe, est centrale. Celle du droit des peuples (comme les Suisses du quatorzième siècle, s’affranchissant des baillis des Habsbourg) à disposer d’eux-mêmes, aussi. Tout cela, alors qu’un homme immense, d’abord libérateur, bientôt oppresseur, commence à étendre son ombre sur l’Europe : Napoléon.

 

 

C’est la résonance historique, la puissance de frappe sur des enjeux non archaïques, mais totalement contemporains, qui font la grandeur, l’universalité du Wilhelm Tell de Schiller, au moment de sa Première, en mars 1804. La Suisse des origines n’y est qu’un prétexte. Les enjeux de libération sont planétaires. Schiller est habité par l’idée d’affranchissement de la « Gemeinschaft », entendez communauté humaine regroupée autour de valeurs, qu’on oppose souvent à la « Gesellschaft » de Rousseau, celle du Contrat social. Ne voulant retenir de son œuvre que l’exaltation de la germanité libérée, d’autres, plus tard, tenteront de dévoyer Schiller. Par exemple un certain Joseph Goebbels. Mais c’est une toute autre histoire. Que nous vous raconterons ici. Plus tard.

 

A ce sujet, un minuscule détail : j'ai décidé la nuit dernière de modifier légèrement le nom de ma Série Allemagne : ce ne sera plus "L'Histoire allemande en 12 tableaux", mais "L'Histoire allemande en 144 tableaux". Je me donne deux ans pour accomplir ce dessein.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en 144 tableaux, c'est une série non chronologique, revenant sur 144 moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

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31/07/2015

Série Allemagne - No 9 - Leipzig, 1869 : Ein Deutsches Requiem

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 9 – Leipzig, Gewandhaus, 18 février 1869 : la Première, en version intégrale, du Deutsches Requiem, de Johannes Brahms. Un moment majeur de l’Histoire musicale allemande.

 

 

C’est une œuvre immense, incomparable, le travail d’une vie. Et pourtant, l’auteur n’a que 36 ans. Et encore près de trois décennies à vivre. Mais c’est une tournant de maturité, une étape décisive dans l’un des plus grandes destins musicaux du monde. Lorsque l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig interprète, ce 18 février 1869, la Première intégrale du Deutsches Requiem, sous la direction de Carl Reinecke (1824-1910), l’œuvre a déjà été présentée au public, dans des versions partielles, notamment à la Cathédale de Brême (1868) et, la même année, à la Tonhalle de Zurich. Les trois premiers morceaux avaient déjà été joués en 1867, à Vienne.

 

Le Deutsches Requiem, c’est quinze ans de travail dans la vie de Brahms. C’est la Bible chantée dans la langue allemande, celle de la traduction de Luther. Ce sont seulement deux solistes (un baryton et une soprano), au milieu de l’immensité chorale. Le Requiem de Brahms ne ressemble à aucun autre : ni à celui de Mozart, ni à celui de Fauré, ni à celui de Verdi, ni à celui de Gounod. D’ailleurs, est-ce un Requiem, au sens classique, ou plutôt une Trauermusik, un Begräbnisgesang ? Clara Schumann nous laisse entendre que Brahms aurait écrit cette musique des morts en hommage à sa propre mère.

 

J’en viens au titre : « Ein Deutsches Requiem ». D’abord, Brahms, pétri d’éducation luthérienne, précise la nature germanique de sa musique. Voilà donc, trois ans après l’unité allemande, un an avant la guerre contre la France, au milieu des Allemagnes relevées, un Requiem dont la langue porteuse ne sera pas le latin, mais bel et bien l’allemand. Celui de Luther ! Celui de cette traduction de la Bible, autour de 1522, dont je ne vous ai pas encore parlé, mais qui constitue l’acte fondateur de la littérature allemande moderne. Brahms travaille lui-même sur le texte, puisant des fragments du Nouveau Testament, comme de l’Ancien. Mais surtout, il applique sa musique à la langue allemande. En 1869, la langue allemande est centrale, dans les Lieder, dans tous les actes artistiques et musicaux de l’époque. La germanité s’affirme.

 

Et puis, il y a toute la puissance de ce « Ein ». Comme s’il s’agissait d’une musique pour les morts, parmi tant d’autres. Le mystère de cet article indéfini, modeste, discret, partiel, qui contraste évidemment avec l’incroyable universalité de l’œuvre, jouée et chantée dans le monde entier, depuis bientôt un siècle et demi. Depuis l’adolescence, je m’interroge sur ce « Ein ». Il demeure, pour moi, en sa part de mystère.

 

Enfin, il y a Lepizig. La ville de Bach et de Wagner. En cette année 1869, l’un des centres musicaux de l’Allemagne. Brahms est natif de Hambourg, il doit beaucoup aux influences luthériennes de l’Allemagne du Nord, il terminera sa vie à Vienne, reconnu et honoré, mais c’est à Leipzig, au cœur des Allemagnes, que se joue le Deutsches Requiem. Dans une Saxe à laquelle la Prusse de Bismarck est en train de voler toute influence politique, mais qui demeure ville d’art, et de musique. Oui, un Requiem allemand, donné en Saxe, par un compositeur de naissance hanséatique, dans la langue de Luther, un Requiem arraché à tous les tellurismes germaniques, et qui pourtant deviendra oeuvre mondiale, universelle, jouée sur les cinq continents. Malgré toute la modestie de ce « Ein ».

 

Il nous resterait bien sûr à parler de Johannes Brahms. De ses sentiments pour Clara Schumann, de quatorze ans son aînée. De ce qu’il doit au mari de cette dernière, Robert Schumann, qui, lui aussi, aurait envisagé, avant de sombrer dans la maladie qui allait exiger son internement, la composition d’un Requiem allemand. Il nous resterait à évoquer, avec le cortège des biographes et des musicologues qui ont analysé tout cela par le détail, l’immensité des influences de Brahms, l’étendue européenne de sa culture, l’universalité de ses sources musicales, évidemment Beethoven (dont il a dû porter, malgré lui, le titre de « successeur »), mais Bach. Mozart, Palestrina. Nous pourrions aussi évoquer l’aspect ouvert, « humain », œcuménique de ce « Deutsches Requiem », qui est donné comme un acte de musique sacrée, mais pas liturgique. Là encore, l’auteur se nourrit de la langue luthérienne, profondément allemande, de la Bible, pour mieux nous faire accéder à l’universel.

 

C’est cela, je crois, la grandeur de ce Requiem. Non parce qu’il serait allemand. Mais parce que, étant donné littéralement comme « allemand », il nous propulse, par le miracle de la langue germanique, conjugué à celui de la musique, dans un ailleurs, planétaire. Hors du champ des langues et des nations. C’est peut-être là, le sens de ce « Ein » : partir de l’expérience individuelle, pour mieux parler le langage de tous.

 

 

Pascal Décaillet

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode - No 10 - Demain, 1er août, je vous parlerai de la Première, en 1804 à Weimar, du Wilhelm Tell, de Friedrich Schiller.

 

 

 

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30/07/2015

Série Allemagne - Intermezzo no 2 - Accomplir l'essentiel

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Jeudi 30.07.15 - 11.39h

 

L'Histoire allemande m'occupe jour et nuit, pour ma plus grande passion. Un sujet en appelle dix autres. Les connexions s'enchaînent. Par la puissance de l'instinct, tout va d'abord très vite. Mais après, à chaque fois, il faut creuser, approfondir, reprendre des lectures, en entamer de nouvelles.

 

Surtout, une chose me frappe : depuis quarante ans, je lis sur le sujet. En tout, des centaines d'ouvrages, voire plus. A chaque lecture, depuis l'adolescence, j'avais toujours l'impression de m'offrir une "excursion", hors de ce qui aurait dû être le sujet principal de mes champs d'intérêts. Combien de fois, lisant Hölderlin ou Celan, y trouvant une extase peu comparable, je me disais "Tu ne devrais pas lire cela maintenant, tu as tant d'autres choses à faire".

 

Eh bien voyez-vous, doucement, avec la lenteur d'une révélation photographique en chambre noire, je suis en train de me rendre compte que tous ces livres, j'ai eu parfaitement raison de les lire. Et qu'entrer en chacun d'eux, c'était justement accomplir à fond, dans la durée, à travers les décennies, dans le travail de mon propre vieillissement, l'une des activités principales de mon existence.

 

Pour m'en rendre compte, il aura fallu cette série. Chaque pièce, dans le puzzle, trouve sa place avec une facilité qui me fascine. Assurément, il y en aura plus que douze. Je suis parti pour un travail de beaucoup plus grande envergure.

 

Pascal Décaillet

 

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29/07/2015

Série Allemagne - No 8 - Le sac du Palatinat (1688-1689)

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 8 – Le mot « sac » est encore bien doux pour exprimer la violence de ce qui fut commis, sur ordres de Louis XIV et de Louvois, dans le Palatinat, en 1688 et 1689.

 

 

Des villes entières détruites. Les villages, les châteaux, les forteresses, les ponts, rasés. Un pays entier, dévasté. Les champs, incendiés. Les récoltes, pillées. Les populations, chassées. Le guerre est toujours une chose abominable, et les Allemands en ont souvent su quelque chose, comme agresseurs. Mais ce qui s’est passé dans le Palatinat, ou Comté palatin du Rhin, aujourd’hui Land allemand associé à la Rhénanie, naguère partie du Saint Empire, mérite aujourd’hui d’être rappelé. Par l’intensité de l’horreur. Par l’aspect systématique, et prémédité en cabinet, des crimes commis. Plus encore, par la trace que toutes ces exactions ne manqueront pas, dès 1689, de laisser dans la mémoire blessée des Allemands, par rapport à la France. Voltaire, dans « Le Siècle de Louis XIV » nous laisse d’admirables pages sur la question. François Bluche, biographe du Roi Soleil, n’épargne pas le héros de son livre, lorsqu’il traite le sujet.

 

N’oublions pas une chose : si les Allemands, à juste titre depuis 1870, ont en France une réputation d’envahisseurs (1870, 1914, 1940), les armées françaises, pour leur part, ont maintes fois mené campagne dans les Allemagnes, et occupé des provinces entières. Cela, sous l’Ancien Régime, lors des guerres de la Révolution, sous l’Empire. Et même, côté occupation, sous la République, de 1918 à 1925. Puis, après 1945. Cela, avec toujours une obsession : la maîtrise du Rhin, « frontière naturelle ».

 

Ce qui frappe, dans le sac du Palatinat, c’est l’aspect prémédité. Les armées françaises n’ont pas frappé dans le feu d’une action violente face à l’ennemi. Non, elles ont appliqué la planification de destruction de tout un pays (le Palatinat en était un), établie froidement, en haut lieu. Faut-il, devant l’Histoire, incriminer Louis XIV lui-même, ou plutôt son redoutable ministre de la Guerre, Louvois (1641-1691) ? Faut-il appliquer la responsabilité majeure aux maréchaux de camp, sur le terrain, on pense en priorité au terrible Ezéchiel de Mélac (1630-1704), destructeur d’Heidelberg en mars 1689, bourreau du Palatinat ? La guerre fut-elle menée « en cabinet » à Versailles, par un état-major trop théorique et trop éloigné des réalités ? Toutes ces questions, l’historien Jean-Philippe Cénat les traite admirablement, dans son article éclairant sur la question, « Le ravage du Palatinat : politique de destruction, stratégie de cabinet et propagande au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg », Revue Historique 2005, no 633.

 

Dernière question, la plus importante : Louis XIV, ce grand souverain de son siècle, n’avait-il pas l’intelligence stratégique de comprendre que, s’il gagnait militairement sur le terrain, il allait perdre, pour longtemps, les estimes et les appuis des Princes d’Europe, à commencer ceux des Allemagnes ? Gagnant une bataille, il allait noircir durablement la réputation de la France. Sur un point, les historiens sont d’accord : quatre ans après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), l’affaire du Palatinat est, immédiatement après, la seconde erreur majeure de son interminable règne (1643-1715). La France, assurément,  n’en est pas sortie grandie. L’Allemagne, meurtrie. La mémoire allemande, lacérée. Je vous donne un exemple : au vingtième siècle, il arrivait encore aux Allemands (et, qui sait, aujourd’hui ?) de nommer leur chien « Mélac », en mémoire de l’incendiaire qui pourtant, ayant pris sa retraite après les Guerres de la Ligue d’Augsbourg, touchera jusqu’à sa mort une juteuse rente du roi.

 

Cette Guerre de la Ligue d’Augsburg est l’un des grands cycles guerriers des sept décennies de règne de Louis XIV. Elle oppose, une fois de plus, la France au Saint Empire (l’éternel conflit, millénaire), et il est vrai qu’en cette année 1688, il y a risque d’invasion de la France par l’Alsace. Alors, comme toujours dans l’Histoire, comme un siècle plus tard au moment des Guerres de la Révolution, on fait donner l’Armée du Rhin. Le plan de guerre français est très clair : pour protéger les frontières du pays, on va s’employer à neutraliser les marches rhénanes, côté allemand, justement le Palatinat. En clair, on va abattre tous les murs de fortifications, détruire la récolte (la terre brûlée), raser les villes et les forteresses. De façon à faire du Palatinat une région impossible à vivre pour une armée en campagne. Du coup, on crée une zone tampon, protégeant les frontières françaises. Sur le strict plan militaire, l’opération réussira. Louis XIV sera vainqueur, ses généraux et maréchaux de camp, récompensés. Mieux : Napoléon, plus d’un siècle plus tard, comme le note Cénat dans l’article cité plus haut, rendra hommage à l’opération, et à son efficacité. Mais politiquement, diplomatiquement, le sac du Palatinat sera pour la France un désastre.

 

 

Le sac du Palatinat avait un précédent, quinze ans plus tôt, impliquant l’un des plus grands chefs militaires de l’Histoire de France : en 1674, Turenne (1611-1675), peu de temps avant de périr d’un boulet à la bataille de Salzbach, s’était déjà livré à un premier « Ravage du Palatinat ». Mais en 1688 et surtout 1689, avec le Sac, ou « Second Ravage », la violence atteint des proportions rarement égalées. Heidelberg, Mannheim, Worms, Spire sont détruites. Les églises, rasées. Des milliers de maisons, détruites. A Heidelberg, l’une des villes les plus chargées d’Histoire en Allemagne, le château demeurera en son état de destruction, en témoignage des événements de 1689.

 

 

Piller, détruire, incendier étaient certes courant au dix-septième siècle. Mais tous s’accordent à relever l’exceptionnelle violence de cette campagne française dans le Palatinat. Et surtout, les historiens s’interrogent (et Jean-Philippe Cénat aborde à fond cette question) sur l’aspect programmé à froid des exactions. Les horreurs palatines furent-elles tranquillement dictées par le « cabinet » de Versailles ? Qui, devant l’Histoire, en porte-t-il la responsabilité ? Des généraux sanglants, certes, comme le sinistre Mélac. Louvois, certes, brillant ministre, à qui rien n’échappe. Mais, in fine, comment ne pas incriminer le souverain lui-même, chef des armées, monarque absolu, autorité exécutive suprême du pays ?

 

 

Une dernière chose me frappe, elle concerne la mémoire allemande. J’ai déjà dit, dans cette série, à quel point le dix-septième était un siècle abominable pour les Allemands, véritable champ de bataille de l’Europe. Ils devront attendre le milieu du dix-huitième, avec l’avènement de la Prusse et le grand Frédéric II, pour renaître. Dans la seconde partie de ce dix-huitième siècle, avec le Sturm und Drang, puis les débuts du romantisme, ils offriront au monde leurs plus grands écrivains, sans compter (pendant tout le siècle) la musique. Mais là, sur ce Sac du Palatinat, ce qui manque cruellement, c’est une œuvre littéraire, porteuse de mémoire, comme le fut le Simplicius de Grimmelshausen pour la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Du coup, le Sac du Palatinat, personne n’en parle. Ou pas grand monde. Alors que nous sommes dans un événement majeur. Face à un étonnant silence de l’Histoire. C’est l’une des raisons qui m’ont poussé à m’y plonger  ces derniers jours, et vous offrir cette chronique.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode - No 9 - Lepizig, Gewandhaus, 18 février 1869 : la Première du Deutsches Requiem, de Johannes Brahms.

 

 

 

 

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26/07/2015

Série Allemagne - No 7 - Weimar, 1850 : la Première de Lohengrin

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 7 – Weimar, 28 août 1850 : la Première de Lohengrin, de Richard Wagner. Sous la direction d’un certain… Franz Liszt.

 

 

La vie de Richard Wagner est, en elle seule, un prodigieux roman. Au centre de tout, il y a la musique. La voix humaine. Les instruments. Et puis, de lui aussi, parce qu’il est un artiste total, il y a les paroles. Sans compter la scénographie, le visuel, la (perpétuelle !) recherche de fonds. Dans la vie de Wagner, il y a des femmes. Des histoires d’amour. Le feu de la passion. Il y a de puissantes amitiés et de terribles brouilles. Des réconciliations. Il y a l’Histoire allemande, qu’il rencontre sur les barricades de Dresde en 1849. Il y a un roi, de folie et de légende : Louis II de Bavière. Il y a l’une des entreprises les plus géniales de résurrection du Moyen-Âge germanique. Il y a un lieu, venu tardivement dans sa vie, dans les dernières années d’une existence incroyablement tumultueuse : Bayreuth. Il y a une ville de naissance, Leipzig (1813, cinq mois avant la bataille) et une ville de mort, mythique : Venise (1883). Au milieu du roman de cette vie, entre les lignes, dans les marges, sous le texte et dans le texte, l’une des œuvres majeures de l’Histoire de la Musique. Ma première rencontre avec Wagner date de la fin de l’enfance. C’était le Vaisseau fantôme. Je ne crois pas m’en être remis.

 

 

J’a choisi de partir de la Première de Lohengrin, à Weimar, le 28 août 1850 (101ème anniversaire de la naissance de Goethe, soit dit en passant). Cet événement majeur se joue… sans Wagner ! Le compositeur de cet incroyable chef d’œuvre, l’histoire du Chevalier au cygne, directement tiré du Parzival de Wolfram von Eschenbach (1170-1220), le grand auteur médiéval que tout germaniste fréquente assez tôt dans ses études, est absent ! Et pour cause : suite à un mandat d’arrêt, lancé le 16 août 1849 par la police de Dresde, il est activement recherché dans les Allemagnes. Dans la perle de la Saxe, où il résidait, il avait activement participé aux activités révolutionnaires, dans l’immédiate foulée du printemps des peuples de 1848. Traqué par les polices, il entame de longues années d’exil, d’abord à Zurich, puis à Paris. Il ne retrouvera l’Allemagne, au début des années 1860, que pour les années de gloire, devenu le favori du roi Louis II de Bavière.

 

 

Mais voyez-vous, l’homme qui dirige la Première de Lohengrin, ce 28 août 1850, au Grossherzogliches Hof-Theater de Weimar, n’est pas exactement un inconnu : il s’appelle Franz Liszt. Fantastique histoire, romantique en soi, que celle de la relation entre Liszt et Wagner, le second ne cessant de solliciter le soutien et l’appui financier du premier, lui pompant beaucoup de ses thèmes musicaux, et finalement, épousant sa fille Cosima ! Entre ces deux puissants génies, il y eut tout : une profonde amitié, de l’influence artistique, de la jalousie, de l’orgueil, des brouilles, des réconciliations. Finalement, à l’inauguration du Festspielhaus de Bayreuth, le 13 août 1876, le vieil ami, beau-père contre son gré, rival devant l’Eternel, sera là. En belle compagnie : l’Empereur d’Allemagne, le roi Louis II, Bruckner, Grieg, Saint-Saëns et Tchaïkovski. Tout ce beau monde, pour découvrir un opéra : L’Or du Rhin.

 

 

Oui, j’ai choisi la Première de Lohengrin, mais j’aurais pu prendre n’importe quelle autre, parmi les dix opéras principaux de Wagner. C’est là, à Weimar, sous la baguette de Liszt, l’auteur étant en fuite, que fut chanté, pour la première fois en public, « In fernem Land », l’air de Lohengrin. Ou encore, la Marche nuptiale, qui rivalise dans l’Histoire de la musique avec celle de Mendelssohn. C’est là, dans la scène d’ouverture, que d’aucuns purent lire une invitation à l’unité allemande. Cette Première, à Weimar, d’un auteur de 37 ans qui avance, avec un génie grandissant, vers les années de maturité, celles du Ring, un auteur absent, fuyard, à l’existence désordonnée et tumultueuse, constitue peut-être, par son importance à la fois symbolique, artistique et nationale, un moment de la prodigieuse Histoire des Allemands et des Allemagnes.

 

 

Racontant cela, je n’ai rien raconté. A la fin de mon enfance, j’ai vu le Vaisseau fantôme (je jouais de chance, c’est un opéra accessible pour ce jeune âge ; aujourd’hui, c’est bien ailleurs dans l’œuvre que je pars puiser, dans les solos vocaux, ou les duos), mai enfin oui, j’ai vu « Der fliegende Holländer », et quelque chose en moi, pour toujours, fut changé. D’inconscientes décisions, je crois, furent prises. Vous multipliez mon cas par des dizaines de millions d’admirateurs (peut-être toi, ami lecteur), chacun préférant ceci ou cela, peu importe. Oui, vous opérez cette multiplication, et vous commencez à saisir le potentiel d’influence musicale et artistique que cet homme étrange, incomparable, Richard Wagner, peut avoir sur d’innombrables autres humains, sur la planète.

 

 

Je ne vous ai rien raconté, il faudrait dix mille pages. J’ai juste voulu partir de ce jour du 28 août 1850, à Weimar. En ce jour, en ce lieu, sous la baguette de Liszt, quelque chose de puissant, dans l’Histoire allemande, s’est produit.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

*** Prochain épisode (no 8) – 1688-1689 : le sac du Palatinat par les troupes de Louis XIV ; l’une des pages les plus noires de l’Histoire allemande.

 

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25/07/2015

Série Allemagne - No 6 - Allemagne, année zéro

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 6 – 1945  : lorsque l’Allemagne capitule, le 8 mai, les villes du pays sont en cendres. Comme la Grèce, tant idéalisée par les peintres, la ville allemande de 1945 n'est plus qu'une immense ruine, dressée vers le ciel.

 

 

La grande, la majestueuse ruine allemande de 1945, je ne l’ai évidemment pas connue, étant né treize ans plus tard. Je me souviens, enfant, d’avoir visité toutes les églises luthériennes de la région de Lübeck, et le guide, un vieux Monsieur très gentil, nous montrait des éclats d’obus sur une façade de briques rouges, je lui demandais si c’était la Seconde Guerre mondiale, il me disait : « Oui, je crois. A moins que ce soient les Suédois, pendant la Guerre de Trente Ans » ! Une marge d’erreur de trois siècles !

 

Le brave homme, qui devait en avoir vécu, laissait doucement se fondre dans sa mémoire les deux plus grandes destructions de l’Histoire allemande, celle de 1648, celle de 1945. A cet égard, sa prétendue approximation n’était peut-être rien d’autre qu’une vision géniale, celle de la grande, de l’éternelle destruction allemande, dont parle, mieux que tout autre, Günter Grass. Le grande modèle baroque de Grass, Grimmelshausen, nous décrit justement, dans « Simplicius Simplicissimus », la Guerre de Trente Ans (1618-1648), l’immense tragédie allemande, la préfiguration de 1945.

 

Quand on lit l’œuvre de Grass, avec ses millions de réfugiés allemands qui fuient l’Avalanche Rouge à l’Est, avec sa description de l’Allemagne en ruines en 1945, il faut toujours avoir, quelque part dans sa tête, la Guerre de Trente Ans.1945 n’est rien à côté de la Guerre de Trente Ans. Parce que les Allemands de 1648 n’ont pas eu de Plan Marshall pour les aider à se relever. L’Allemagne de la seconde moitié du dix-septième siècle n’est plus que cendres et ruines. Il faudra attendre le dix-huitième, avec notamment l’avènement de la Prusse et de Frédéric II, pour se relever.

 

La première chose qui m’a frappée, dans mon enfance et mon adolescence : j’interrogeais les gens sur la destruction totale de certaines villes (Dresde, Nuremberg) en 1945, ils confirmaient pour avoir vu et vécu tout cela, mai nul d’entre eux, jamais, ne se plaignait des Anglais ni des Américains. Je trouvais cela étrange. Et de toute manière, ils n’aimaient pas en parler. J’aurais tant à écrire sur Dresde, nuit du 13 au 14 février 1945, ville rasée par une Royal Air Force qui, sur ordre de Churchill, visait clairement à venger les morts de Coventry en 1940. Destruction systématique, froidement programmée, de la perle de la Saxe.

 

Il y avait certes, à Dresde, des usines, des nœuds routiers et ferroviaires constituant des objectifs stratégiques, mais il y avait avant tout des dizaines de milliers de civils, réduits en poudre en quelques heures. Oui, on commence à dire aujourd’hui que les Alliés anglo-américains, avec leurs bombardiers, ont eu la main très lourde. Avez-vous entendu parler du général Arthur Harris, le chef du Bomber Command, ayant obtenu feu vert de Churchill, le 14 février 1942, pour tapisser de bombes les zones résidentielles en milieu urbain ? Cette Histoire-là reste à écrire. Il est temps de lire l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, autrement que dans la seule version des vainqueurs.

 

 

Dresde, totalement détruite, fut la ville la plus touchée. Mais n’oublions pas Berlin, Hambourg, Cologne, Munich, Stuttgart, Bochum, Nuremberg, Chemnitz, Brême, Francfort, Hannover, Kassel. 160 villes quasiment pulvérisées, 600'000 victimes civiles sous les bombes, dont 75'000 enfants de moins de quatorze ans. La Seconde Guerre mondiale, en Allemagne, c’est aussi cela. En plus de leurs sept millions de morts sur les champs de batailles, les Allemands ont payé la guerre au prix fort, chez les civils.

 

 

Oui, je dis que la ruine allemande de 1945 est majestueuse. Silencieuse. Elle est comme un décor de théâtre, l’accomplissement du malheur annoncé par Brecht dans son incomparable poème « Deutschland, bleiche Mutter », Allemagne mère blafarde, composé en 1933, à l’avènement du régime. La ruine allemande de 1945 demeure, épurée, dans sa fierté verticale, avec ces pans de murs dressés vers le ciel. Il a fallu, par endroits, plusieurs années pour déblayer, avant même de pouvoir reconstruire. Pendant ce temps, où logeaient les gens ?

 

 

Les Alliés anglo-américains de 1945 n’ont pas détruit l’Allemagne, ils ont détruit la ville allemande. A la campagne, d’innombrables villages sont sortis totalement indemnes de la guerre. Certaines autoroutes, construites par Hitler, certes éventrées par endroits, ont pu vite se remettre à fonctionner. De nombreuses voies ferrées, aussi. Mais les villes, il fallait les détruire. Même celles dénuées d’importance stratégique. Soyons clairs : les morts civils des villes allemandes ne sont pas dus à des dégâts collatéraux, mais à une volonté de destruction du tissu urbain du pays.

 

 

Dès lors, il faut s’interroger sur ce qu’a pu représenter, dès le Moyen-Âge la notion de « ville » dans l’Histoire allemande. C’est dans les villes qu’Hitler faisait ses meetings, il allait voir la masse là où elle se trouvait. C’est autour des villes, dès la Révolution industrielle, puis sous Bismarck et Guillaume II, que se met en place la colossale puissance mécanique de l’Allemagne. Celle qui, entre autres, permettra de construire des armes. C’est dans les villes que s’était déroulée la Révolution de novembre 1918, si bien décrite par Döblin. Les centres historiques, médiévaux, des villes allemandes, sont encore parfaitement conservés en 1939, 1940, 1941. Le 8 mai 1945, à part quelques miraculeuses échappées (comme Würzburg, où a vécu ma mère), il n’en reste rien. Détruire la ville, c’est détruire la mémoire allemande. Eradiquer le passé médiéval, c’est attaquer le cœur d’idéalisation du Sturm und Drang, du romantisme, de Wagner, et aussi, à bien des égards, du nazisme.

 

 

Je dis que la ruine allemande de 1945 fut majestueuse. Par son épuration, sa verticalité demeurée, elle rappelle l’idéalisation picturale de la ruine grecque par les Allemands, à l’époque de Hölderlin, à la fin du dix-huitième siècle. Car enfin, deux contrées, en Europe, nous ont proposé des modèles de ruines : la Grèce antique revisitée il y a deux ou trois siècles ; et puis… l’Allemagne ! Etrange, tout de même, non ? Étonnant, que le pays qui, pendant tout le dix-neuvième siècle, et la première partie du vingtième, nous donne les meilleurs spécialistes de la Grèce antique, les meilleurs éditeurs de textes, les meilleurs archéologues, des poètes de génie pour traduire la langue grecque, oui ce pays, l’Allemagne, conduit lui-même son destin, de 1933 à 1945, à se transformer en une immense ruine.

 

 

La ruine des villes. La ruine de la ville allemande. L’éradication du passé allemand. Cela, les bombardiers l’ont obtenu militairement, en 1945. Pour une, deux, trois générations, ils ont gagné. Mais l’Allemagne, comme toujours, s’est relevée. Matériellement, très vite (en 1960, le pays est reconstruit). Culturellement, elle a donné, dès 1945, à l’Est comme à l’Ouest, les réponses qu’il fallait à cette tentative d’annihilation culturelle. Ces réponses s’appellent Brecht, Heiner Müller, Christa Wolf, Heinrich Böll, Rainer Werner Fassbinder. Ou tout récemment, Thomas Ostermeier, en Avignon. Et tous les autres. Le génie allemand est en marche. Il n’a pas fini de nous époustoufler.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode (no 7) - Weimar, 28 août 1850 : la Première de Lohengrin.

 

 

 

 

 

 

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24/07/2015

Série Allemagne - No 5 - Le Clavier bien tempéré (1722)

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 5 – 1722 : « Clavier bien tempéré, ou préludes et fugues dans tous les tons et demi-tons ». Une œuvre. Une méthode. Une rénovation de l’écriture musicale. Derrière tout cela, l’ombre immense d’un génie : Jean-Sébastien Bach.

 

Je n’entreprendrai pas ici de vous raconter la vie et l’œuvre de Jean-Sébastien Bach (1685-1750), l’éternité même n’y suffirait pas. Je dirai simplement qu’il est le début et l’aboutissement de toute chose, un univers en soi. J’ai choisi de partir de cette date, 1722, où l’homme, 37 ans, au sommet de son art, entre ses années de Weimar et celles de Leipzig (dont il sera, jusqu’à la fin de sa vie, l’illustre Cantor), nous livre deux cycles de préludes et fugues, dont il nous précise (dans le premier) qu’ils sont « pour la pratique et le profit des jeunes musiciens désireux de s’instruire, et pour la jouissance de ceux qui sont déjà rompus à cet art ».

 

Sans entrer dans les détails musicologiques (tempérament égal contre tempérament inégal, usage des 24 modes majeurs et mineurs de la gamme chromatique), nous devons rappeler ici à quel point, en ce début du dix-huitième, le travail de simplification du langage musical, et même des systèmes de notations, s’impose en Europe. Autre élément, capital : le titre de l’œuvre, BWV 846-893, porte le nom générique qui traversera les siècles, « Das Wohltemperierte Klavier ». Aujourd’hui, le mot Klavier signifie piano. Il ne faut évidemment pas l’entendre ainsi en 1722, mais bien au sens de « clavier », en l’occurrence plutôt clavecin ou clavicorde. La génération de Bach n’est pas encore celle du piano. Et le clavecin, comme on sait, n’en est pas l’ancêtre.

 

J’ai choisi cet exemple pour montrer que Bach, en plus d’être l’un des trois ou quatre génies de l’Histoire de la musique, est aussi un érudit, un musicologue, un théoricien, un inventeur, un ouvreur de chemins, en un mot, pour son temps, un révolutionnaire. C’est important de le préciser, parce qu’aujourd’hui, en écoutant cette musique si parfaite, on a souvent l’impression d’un ordre ancien, classique, un Âge d’Or. Alors que la réalité de la vie de Bach est infiniment tumultueuse : il travaille pour des princes, ou des comités de paroisses, avec lesquels les rapports sont souvent difficiles, il quitte un protecteur pour un autre, bouge beaucoup avant de se fixer à Leipzig, doit constamment faire ses preuves. Bach, aujourd’hui considéré comme un monument, n’est absolument pas reconnu, de son vivant (contrairement à Haendel) comme il aurait dû l’être. Et, sitôt après sa mort, ses œuvres n’étant que très partiellement publiées, ou s’empresse de l’oublier.

 

Savez-vous qui sera le premier à reconnaître Bach, le sortir de l’oubli ? C’est le jeune et génial Félix Mendelssohn ! A l’âge de 20 ans (1829), huit décennies après la mort du Cantor, successeur de Bach à Saint Thomas de Lepizig, il fait rejouer la Passion selon Saint Matthieu. Entre-temps, il y avait eu Mozart et Beethoven, et même Schubert, décédé un an plus tôt. La musique baroque était enterrée depuis longtemps, d’autres voies de lumière avaient été ouvertes, l’Ancien Régime était tombé, les Allemands avaient pris congé de l’Aufklärung, traversé le Sturm und Drang, pleuré par milliers pour le destin du jeune Werther, applaudi au premier Faust de Goethe. Et poutant, rien n’y fit : Bach ressuscita, pour toujours.

 

Je terminerai par une anecdote personnelle. Lorsque j’étais, en juillet 1999, en reportage à Weimar, avec mon confrère Pierre-Alexandre Joye, nous venions de passer plusieurs heures à visiter – sans échanger un seul mot – le camp de Buchenwald. De retour à Weimar, avant d’assister à un concert, tout étouffés encore de ce que nous venions de traverser, nous tombons sur un musicien de rue. Un Juif orthodoxe, vêtu selon la tradition hassidim. Un New-Yorkais, joyeux, plein d’humour, dont la famille avait été péri dans le camp, tout proche. Il nous a dit : « Mesdames et Messieurs, je vais vous interpréter un morceau de mon musicien préféré, un Allemand qui a vécu et travaillé ici ». Et aussitôt, il a entamé un prélude de Bach. Ce fut l’un des moments les plus forts de ma vie.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode (no 6) - 1945 : Allemagne, année zéro.

 

 

 

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23/07/2015

Série Allemagne - Intermezzo - En un seul paragraphe

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Série Allemagne - Intermezzo - D'un trait - Sans méthode, ni structure - Jeudi 23.07.15 - 23.15h

 

Je macère à mort, comme un possédé, dans l'Histoire allemande. En vrac et sans prétention exhaustive, j'ai encore envie de vous raconter l'émancipation des Juifs d'Allemagne par Moses Mendelssohn (18ème siècle), la publication de Cassandra par Christa Wolf en 1983, la traduction d'Antigone par Hölderlin, la reprise d'Antigone par Brecht, le passage de la Meuse en Mai 1940, la première Diète de Francfort en 1848, la première du Deutsches Requiem de Brahms, la traduction de la Bible par Luther, la grande exposition (j'y étais) pour le 500ème de Dürer à Nuremberg en 1971, le suicide de Kleist et d'Henriette à Wannsee en 1811, le travail théâtral de Heiner Müller dans le Berlin de l'après-Brecht, le suicide de Paul Celan à Paris en avril 1970, les dernières décennies de Friedrich Hölderlin dans sa tour, le cimetière militaire allemand que nous avons visité, en famille, en Italie du Nord, en 2001, la Première de Lohengrin, Wagner, tout Wagner, rien que Wagner et encore Wagner, le rapport de Thomas Mann avec sa ville de Lübeck, ma rencontre avec Genscher (j'ai la photo et les autographes) à 14 ans, en 1972, sur un mirador du Mur de Fer, mon incroyable rencontre avec Helmut Schmidt dans son bureau de Hambourg en avril 1999, le destin de l'Allemand de Pologne chez qui j'ai vécu en 1972, la publication de la Montagne magique, de Thomas Mann, la redécouverte de Bach par Felix Mendelssoh, la guerre héroïque des sous-mariniers, la Bataille du Jutland, l'Exode des Allemands, par millions, vers l'Ouest, en 1945 (cf Günter Grass), les années et les rencontres de ma mère dans l'Allemagne de 1937 à 1939, le destin de feu mon ami August von Kageneck, officier de panzers dans la campagne de Russie, fils d'un aide de camp du Kaiser, la Rose Blanche, la Rote Kapelle, Heinrich Mann, Klaus Mann, Erika Mann, les musées coloniaux de Hambourg et de Brême, le concert de Bruckner, par le Wiener Symphoniker, auquel j'ai assisté en juillet 1973, dans la Basilique d'Ottobeuren, sous la mythique direction d'Eugen Jochum, la classe d'allemand à qui j'ai fait visiter le camp de Dachau en 1983, la représentation de Götz von Berlichingen qui m'avait bouleversé à Nuremberg en 1971, ma nuit à Brême, dans un garage, en 1972, avec des anciens combattants de la Campagne de France (mai-juin 1940), mon séjour à Weimar avec mon excellent confrère Pierre-Alexandre Joye en juillet 1999, notre visite du camp de Buchenwald, mes premiers contacts avec la DDR, ma découverte d'Hildesheim et Wolfenbüttel lors du voyage d'études de l'Uni au printemps 1978, ma couverture des manifestations syndicales à Berlin au début des années 2000, mon émission spéciale en direct de Francfort sur l'Oder en septembre 1998, juste sur la frontière polonaise, ma visite admirative des usines VW à Wolfsburg en 1972, ma baignade de minuit dans le Mittellandkanal avec des anciens combattants du front de l'Est, le Kreis de Stefan George, les premières assurances sociales sous Bismarck, mon premier séjour familial en Allemagne en 1968, ma visite d'un U-Boot avec mon père, les films de Fassbinder découverts avec passion chez Rui Nogueira au début des années 80, la vie et l’œuvre d'Ernst von Salomon, les corps-francs issus de la défaite de 1918, la Révolution du 9 novembre 1918, les Spartakistes, Rosa Luxemburg, le "Novembre 1918" de Döblin, Berlin Alexanderplatz, toute l'oeuvre de Richard Strauss, sa relation avec son librettiste Hugo von Hoffmannstahl, les oratorios de Haendel, la révolution musicologique de Bach (cela, ce sera demain !), l'helléniste Wilamowitz, et je ne vous livre pas, ici, le dixième de mes passions.

 

 

Et je ne vous dis rien de l'essentiel.

Juste l'écume.

A demain. Pour Bach. Clavier bien tempéré. 1722.

 

 

Pascal Décaillet

 

23:15 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | |