07/02/2016

Démocratie et connaissance, même combat

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"Unterwegs zur Kenntnis" - Dimanche 07.02.16 - 15.03h

 

Pas de démocratie sans connaissance. Pas de modernité de la langue allemande sans traduction de la Bible par Luther, en 1523. Pas de diffusion des idées de la Réforme sans essor de l’imprimerie, Genève en sait quelque chose. Pas de Révolution française sans le long travail de préparation, en amont, des Lumières. Sans les Encyclopédistes. Sans les progrès de la science. De la même manière, pas de démocratie directe, ce système suisse unique au monde, sans l'effort individuel de chaque citoyenne, chaque citoyen, pour s’informer.

 

La démocratie n’est pas un loto. Ni un sondage d’opinion. Notre système suisse, avec ses initiatives et ses référendums, demande quatre fois par an au corps électoral de trancher. Il s’agit de le faire en connaissance de cause. Il s’agit que chaque citoyen, en remplissant son bulletin, sache de quoi il retourne. Sinon, c’est la loi du hasard. Ou celle du plus fort. Ou de l’opinion dominante. Ça n’est plus le démos, c’est la doxa.

 

Pas de démocratie sans chemin de connaissance. « Unterwegs zur Sprache », titre Heidegger dans l’un de ses ouvrages les plus pénétrants. « Unterwegs zur Kenntnis », dirons-nous là. En route vers le savoir ! Pas de démocratie sans école, sans liberté de la presse. Pas de démocratie sans responsabilité individuelle.

 

Partisan farouche de la démocratie directe, je relève ici que cette dernière n’a aucun sens, si elle n’est pas portée par l’immense travail de chacun pour accéder aux sujets, parfois difficiles, sur lesquels on lui demande de trancher. Ici intervient la presse, celle que je veux pratiquer depuis trente ans, celle à laquelle j’ai toujours cru : la presse politique, qui certes donne son opinion, mais en même temps accueille tous les courants, les met en débat, montre les antagonismes, les lignes de tension, décrypte les réelles intentions du pouvoir, bref donne à chacun les outils de sa décision.

 

C’est à cette presse que je crois, j’en ai fait la preuve par l’acte. Créé des émissions qui durent encore aujourd’hui. Une presse où il est question de la politique, notre vie commune, notre Histoire, notre destin comme communauté nationale (ou cantonale). De ma vie de journaliste, je n’ai jamais fait autre chose que cela, jamais trempé dans une autre forme de presse.

 

Notre démocratie directe, aujourd’hui, est attaquée de toutes parts, par des cléricatures ou des élites, des juges, des professeurs de droit, des vicaires de la bonne conscience, des parlementaires, des corps intermédiaires, qui prétendent à la place du peuple détenir la souveraineté. La seule réponse que nous puissions donner à tout ce petit monde, c’est le chemin de chacun vers la connaissance des sujets. Et les seuls qui puissent, avec les moyens d’aujourd’hui, aider les citoyens dans cette démarche d’information, ce sont les médias. Journaux, radios, TV, sites. Chacun dans son genre. Chacun avec sa couleur. Mais réunis par l’aspiration à élever le niveau de connaissance.

 

Le vrai service public, c’est cela. Expliquer les enjeux. Monter des débats. Recueillir des témoignages. Travailler sur le fond. Sur la connaissance. Sur le contenu. Unterwegs zur Kenntnis.

 

Je suis persuadé, je l’ai déjà écrit ici, que d’ici quelques générations, disons un ou deux siècles, l’actuel système de démocratie représentative, issu de la fin du 18ème siècle, donc du temps des diligences, aura peu à peu été remplacé par un système de suffrage universel élargi. Mais il est très clair que l’avènement d’une telle révolution ne doit en aucun cas nous conduire vers une démocratie d’opinion, ou de sondage, où chacun voterait par un simple « clic ». Non, le pouvoir de décision accru doit s’accompagner d’un immense chemin du corps des citoyens vers la connaissance. Cela passe par l’école. Et par la qualité des médiateurs.

 

Pas de démocratie sans compétence. En dehors des champs de pouvoirs et d’antagonismes de la société, doivent pouvoir faire leur travail, en toute indépendance, ceux qui ont pour métier, ou mission, de tendre le miroir. A ceux-là, qui bénéficient d’espaces publics pour produire des textes, du son ou de l’image, incombe la responsabilité de ne pas faire n’importe quoi. La Matinale radio est là pour informer, ce que fait fort bien la RSR, et ne font pas, hélas, tous les émetteurs privés, certains sombrant dans le bavardage, entre deux disques, entre soi. La radio, la TV du début de soirée, ont une mission d’information et de mise en débat des sujets politiques, économiques, culturels, sportifs, etc, de la journée, tout ce qu’on veut, pourvu qu’on y apporte du sens. Rigoler entre soi, sur un ton branché et sympa, reprendre les causeries de bistrot pour en reproduire l’impasse, ne relève d’aucune espèce de mission de service public.

 

Pas de démocratie sans école. Sans culture. Sans livres. Sans auteurs. Sans comédiens, Sans metteurs en scène. Pas de démocratie sans solitude. Celle de chacun de nous, nourrissant sa citoyenneté, donc son apport à la société, par un long, un patient, un lumineux chemin vers la connaissance. Comme un élève qui fait ses devoirs, par un dimanche de brume, à la lumière de la bougie. Seul. Inspiré. Heureux, je crois. Unterwegs zur Kenntnis.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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30/01/2016

Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ?

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Sur le vif - Samedi 30.01.16 - 17.36h

 

« Ma comédie est faite, car l’intrigue est bâtie. Il faut juste ajouter les vers ». Le grand Ménandre, le père de la Comédie Nouvelle, au IVème siècle avant notre ère, cité ici par Plutarque, aurait-il fait un bon député PLR au Grand Conseil genevois ? Question difficile. Quand on scrute la genèse de l’acceptation, hier soir, par 58 voix, 29 non et 9 abstentions, des 45 millions de part cantonale pour la Nouvelle Comédie, on se dit que seul un dramaturge de la plus grande verve athénienne aurait pu produire un tel enchaînement de positions contraires, pour finalement se terminer, deus ex machina, par une issue heureuse.

 

Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ? Pour tout savoir sur la seconde, lire absolument « Dans les marges de Ménandre », de mon ancien professeur André Hurst, publié l’automne dernier chez Droz, et que nous évoquerons sans tarder avec l’auteur sur mon plateau. Devant l’Histoire, pour la Comédie grecque, c’est le grand rival de son prédécesseur Aristophane, auquel Plutarque, par exemple, le préférait.

 

« Ma comédie est faite, l’intrigue est bâtie ». Un parti charnière, le PLR. Le protagoniste, Frédéric Hohl, tel Pénélope, tisse son rapport de majorité le jour, pour le défaire la nuit. Des mois passés à nous répéter que le projet coûte décidément trop cher. Noël arrive, le bœuf et l’âne passent, puis l’Epiphanie, quelque myrrhe et quelque encens pour honorer l’An neuf, et voilà qu’hier, miracle, le parti fusionné, malgré des abstentions, donne son aval à un projet qu’il semblait bouder.

 

Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ? Comme chez Ménandre, il s’est passé quelque chose d’invisible au spectateur. Tenez, chez le grand auteur grec, comme plus tard chez Plaute, Térence, et notre Comédie à nous, surgit souvent un jumeau. Docteur Frédéric, Mister Hohl. Docteur Cyril, Mister Hélène. Par le miracle d’une gémellité, le cours des choses se renverse. Un mariage est possible. Le pauvre devient riche. L’avenir s’éclaircit. Nouvelle Comédie, ou Comédie Nouvelle ?

 

Comme chez Ménandre, comme chez Plaute ou Marivaux, on laisse entendre que d’autres personnages, hors du plateau, ourdissent. Des dieux ? Docteur François ? Docteur Sami ? Comme chez Ménandre, comme chez Goldoni, on passe par un moment, dans le cœur de la pièce, où plus personne n’y comprend rien. Les maîtres sont valets, les jumeaux se confondent, le destin se joue de tous. Alors, intervient l’un des mots les plus laids de la langue française : désenchevêtrement. Une saloperie d’hexasyllabe, avec une seule voyelle, le « e », six fois recommencée. Les lettres, aussi, se jumellent, se marient, font diphtongues, nous soufflent de fausses pistes. D’un mécène l’autre, de la Ville au Canton, il paraîtrait qu’on se refile l’enjeu, sur la durée, en maquignonnage avec d’autres. Secrets de coulisses, Docteur François, Mister Sami. Sabots d'Hélène.

 

Au final, une issue heureuse. Il semble que les manants n’aient même pas l’idée de lancer un référendum. L’essentiel s’est passé dans une opacité de coulisses, mais nul ne semble en souffrir exagérément. On se dit sans doute qu’il y a déjà le Musée, et que deux psychodrames culturels, ça ferait peut-être trop. Alors, Nouvelle Comédie ! Et pour la première pièce de la première Saison, je suggère une Comédie Nouvelle. Avec des maîtres, des valets, des jumeaux. Et quelque part, larrons en foire, ricanant de leur bon coup, Docteur Sami, Mister François.

 

Pascal Décaillet

 

 

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27/01/2016

Divine surprise

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 27.01.16

 

Le PLR qui lance un référendum, c’est comme si les patriciens de la rue des Granges se mettaient, furibards, à battre le pavé. Comme un parfum de cassoulet, surgi de l’office domestique, mêlé à la lavande des draps de soie, dans le buffet qui dort. C’est une nouvelle qui fait du bien. Allez, disons une «divine surprise », mais on va encore me traiter de maurrassien.

 

Le PLR, à Genève, c’est par excellence le parti du gouvernement. Ils ne cessent, l’air grave, de nous parler des « institutions », comme si ces dernières se limitaient au Conseil d’Etat et au Grand Conseil. Comme si, justement, la démocratie directe n’en faisait pas partie. Et là, patatras, voilà que, sur une histoire de déduction de frais de déplacement, ils nous balancent un référendum. Contre la modification de la loi sur l’imposition des personnes physiques, votée le 17 décembre dernier par le Parlement. Divine surprise, oui.

 

Ce référendum est une excellente idée. Pour l’éclat du symbole : le grand vainqueur, ce ne seront pas les frais de déplacement (on a connu, dans l’Histoire, des sujets plus exaltants), mais ce sera… la démocratie directe, elle-même. Adoubée, enfin, par ceux-là même qui tendaient souvent à la rabaisser. Et puis, le grand vaincu, dans toute cette affaire, c’est le Conseil d’Etat : il a même désormais, contre lui, le parti de son président. Imagine-t-on l’Eglise attaquer Dieu par une collecte de signatures ?

 

Bien sûr, ce ne sera pas Maastricht. Ni l’indépendance de l’Algérie. Ni l’entrée de la Suisse dans l’ONU. Non, ce sera un petit objet, bien de chez nous. Mais lancé par qui ? Par la fine fleur du pouvoir. Celui qui a pignon sur rue. Celui qui détient la Gabelle comme la Régale. Hommage à leur conversion. Divine surprise.

 

Pascal Décaillet

 

 

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26/01/2016

Rosette : un destin brisé, qui passe par Genève

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Notes de lecture - Mardi 26.01.16 - 16.35h

 

93 pages qui se lisent d’une traite. Une histoire tragique dont on connaît la fin, avant même d’attaquer le livre : le destin de Rosette Wolczak, une jeune Juive française, d’origine polonaise, qui réussit à passer en Suisse, dans le canton de Genève, le 24 septembre 1943, s’en voit refoulée le 16 octobre, est arrêtée par les Allemands le 19, envoyée à Drancy (le camp de regroupement, près de Paris) le 25, puis à Auschwitz, par le convoi 62, le 20 novembre. Arrivée dans le camp d’extermination, dont nous célébrerons demain le 71ème anniversaire de la libération, elle est immédiatement gazée, à quinze ans et demi.

 

« Rosette, pour l’exemple », c’est le dernier livre de mon confrère Claude Torracinta. On connaît la passion de ce brillant journaliste pour l’Histoire, de la Genève de Léon Nicole et d’Oltramare (Le Temps des passions, 1978) à « Ils ont pris le Palais d’hiver ! », publié en 2013, en collaboration avec son épouse, Claire Torracinta-Pache. « Toute histoire est contemporaine », affirme l’auteur en page 16 de « Rosette » : parler du passé, c’est parler d’aujourd’hui.

 

L’histoire de Rosette ne nous éclaire pas seulement sur la France de Vichy, ni sur l’abomination du régime nazi, tout cela nous le connaissons depuis longtemps. Non, l’originalité de l’éclairage de Claude Torracinta, qui a mené une véritable enquête journalistique, braque les projecteurs sur le système « d’accueil », et bien souvent de refoulement, des réfugiés juifs dans le canton de Genève, lors de la dernière guerre. A l’automne 1943, il n’y a plus, depuis près d’un an (11 novembre 1942), de zone libre en France, l’occupant est partout, c’est lui qui tient la frontière. Pour les Juifs refoulés, c’est la certitude d’être arrêtés, puis déportés.

 

Alors, de façon sobre et factuelle, mon confrère nous raconte le chemin de Rosette, celui de sa famille, originaire de Lodz, devenue française, ayant quitté Paris pour Lyon à l’époque de la zone libre, puis Rosette ayant quitté Lyon pour tenter sa chance en Suisse.

 

L’éclairage sur Genève est cruel. L’auteur, page 35, nous donne deux noms de responsables chargés d’y appliquer les directives fédérales à l’égard des réfugiés. Je vous laisse les découvrir. L’un d’eux, en tout cas, ne se signale pas par un excès d’humanité. Bref, après quelques jours seulement à Genève, Rosette sera refoulée pour une « raison disciplinaire » que je vous laisse aussi apprécier dans l’ouvrage. Après trois jours en Haute-Savoie, elle est arrêtée par les Allemands. La suite, on la connaît.

 

Il faut être reconnaissant à Claude Torracinta pour son travail de recherche, et aussi pour la clarté journalistique de son ouvrage, où il parvient à nous restituer avec simplicité narrative le fil des événements. L’auteur sera ce soir, mardi 26 janvier, 19h, en direct sur le plateau de Genève à chaud. Et demain, 71ème anniversaire de la libération d’Auschwitz, nous aurons un morceau de musique, interprété en direct dans l'émission. Nous penserons à Rosette. Et à tous les autres.

 

Pascal Décaillet

 

 

*** Rosette, pour l'exemple - Par Claude Torracinta - Préface de Ruth Dreifuss - Editions Slatkine, 2016.

 

 

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24/01/2016

Migrants en Allemagne : rien à voir avec 1945

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* Réflexions sur l'état des migrations en Allemagne - Dimanche 24.01.16 - 17.47h

 

En ouvrant tout grands les bras aux migrants, avant de se rétracter, puis de changer à nouveau d’avis, donnant ainsi l’impression de naviguer à vue, Angela Merkel a commis l’automne dernier une faute politique. Face à un afflux massif sur le flanc Sud-Est des Allemagnes, il a fallu, à plusieurs reprises, que l’excellent Ministre-Président de Bavière, Horst Seehofer (CSU), donne de la voix pour ramener la Chancelière à la raison. La Bavière, premier Land à encaisser le choc : la frontière sud-orientale, c’est elle, justement.

 

Le 10 septembre dernier, ici même, dans l’épisode no 24 (sur 144) de ma Série Allemagne, je racontais «Le Grand Exil », l’arrivée en 1945, dans une Allemagne détruite et vaincue, de ces millions d’Allemands venus de l’Est, où certains étaient implantés depuis Frédéric II, voire avant. Ces réfugiés n’ont trouvé, en guise de Mère Patrie, qu’un pays dévasté, des villes rasées, une nation vaincue, où tout était à reconstruire. Eh bien ce pays-là, en cendres comme il ne l’avait jamais été depuis la Guerre de Trente Ans (1618-1648), les avait accueillis. Des millions de bouches supplémentaires à nourrir !

 

J’ai vécu chez l’un d’entre eux, un Allemand de Pologne, qui avait fait la guerre à l’Est, me l’a racontée par le détail, avait juste pu franchir l’Elbe au printemps 1945, échappant aux Soviétiques, mais… tombant aux mains des Américains, qui l’ont quasiment laissé crever de faim dans un camp de prisonniers (cette Histoire-là commence à sortir, il y a tant et tant à dire encore, sur cette période). Cet homme, qui avait combattu les Russes pendant quatre ans, n’éprouvait aucun ressentiment à leur égard, alors qu’il n’appréciait que modérément la présence de l’Oncle Sam en Allemagne.

 

Alors, beaucoup de gens se disent : « Si une Allemagne totalement détruite a été capable d’accueillir des millions de réfugiés en 1945, une Allemagne en pleine santé, celle d’aujourd’hui, doit bien pouvoir faire de même ». La question est pertinente. Et mérite réponse.

 

Ce qu’il faut absolument comprendre, c’est que les réfugiés de 1945 sont des Allemands. Qu’ils viennent de Roumanie, de Lituanie ou d’Ukraine, que leurs ancêtres aient émigré dans le dix-huitième siècle du grand roi Frédéric ou même plus tôt, ils sont Allemands. Reconnus comme tels par les Allemands d’Allemagne, même si d’aucuns les prennent de haut, je vous renvoie aux descriptions géniales de Günter Grass, qui sait de quoi il parle. Ils sont Allemands, au même titre que les Français d’Algérie qui remontent vers la Métropole en juillet 1962, sont Français.

 

Ils sont Allemands, parce que le concept germanique de nationalité, justement mûri au dix-huitième, pensé, théorisé pendant tout le dix-neuvième, fondé sur le droit du sang, établit que la « Gemeinschaft », l’appartenance commune, peut transcender les frontières. D’ailleurs, ces Allemands de 1945, qui refluent de contrées orientales parfois lointaines, parlent allemand.

 

Cette communauté d’appartenance n’est évidemment pas la marque des migrants actuels. Ils viennent, comme on sait, d’autres contrées. Avec d’autres langues, d’autres traditions, d’autres coutumes, d’autres visions du monde. Leur sort est tragique, c’est certain. Leur souffrance, réelle. Leur besoin d’accueil, indéniable. Leur intégration en Allemagne sera difficile, elle exigera du temps. Ce sera à eux de s’adapter. Certains y parviendront, d’autres non. Il n’est pas du tout certain que le corps social allemand, plus fragile qu’on ne l’imagine, puisse si facilement les assimiler. L’Allemagne est aujourd’hui un pays prospère, mais demain ?

 

Dès lors, la comparaison avec 1945 ne tient pas. Croire que tout va bien se passer, c’est ne vouloir voir, comme la frange la plus libérale du patronat allemand, que l’aubaine d’une main d’œuvre, pas trop regardante sur les conditions sociales et salariales. Or, justement, le génie du modèle bismarckien, précurseur des contrats collectifs et de nos grandes assurances sociales, c’est une très grande sensibilité aux conditions de travail. L’Allemagne, contrairement à ce qu’on croit, n’est absolument pas un pays de tradition économique libérale. Si ce n’est dans sa composante rhénane, qui est justement sociale.

 

Surtout, le parallèle avec 1945 évacue totalement la notion de « Gemeinschaft ». Ce mot, tellement important dans la langue allemande (on connaît son opposition avec « Gesellschaft ») nous ramène à l’intimité d’une communauté d’appartenance. Le surgissement d’une altérité numériquement pesante ne va pas de soi en Allemagne, c’est un euphémisme.

 

Ces éléments-là, Mme Merkel, qui a grandi en DDR, doit bien les avoir en tête. Dès lors, face à l’afflux de migrants, pourquoi cette navigation à vue ? Pourquoi cette absence de cap ? Un jour, elle dit « Bienvenue à tous ! », une semaine après, suite aux appels du Ministre-Président de Bavière, elle se rétracte, puis elle change à nouveau de direction, puis elle gère comme elle peut les événements dramatiques de Cologne. Oui, Berlin manque de cohérence. Oui, l’Allemagne doit impérativement écouter la voix de M. Seehofer, qui appelle à un retour de « l’Obergrenze ». Oui, Berlin doit écouter Munich. Non, la situation n’a rien de comparable avec celle de 1945.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/01/2016

Tournier et l'Allemagne : l'Ombre du Père

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Sur le vif - Mardi 19.01.16 - 17.24h

 

Prix Goncourt en 1970 pour un récit qui porte le nom de l’un des poèmes les plus célèbres de Goethe, le Roi des Aulnes (Erlkönig), Michel Tournier est régulièrement mentionné, dans tous les articles écrits sur lui, comme un germaniste, un écrivain habité par l’Allemagne, comme on le disait, par exemple, de Giraudoux. Quel est en réalité son rapport au monde et à la culture germaniques ? Quelle est la place de l’Allemagne dans son œuvre ? Est-elle aussi immense qu’on le prétend ? Vastes questions !

 

Ouvrons son œuvre. Le grand roman sur fond de mythes germaniques, c’est justement le Roi des Aulnes. Un récit complexe, où l’on pourrait retrouver les traits baroques d’un Günter Grass, qui nous emmène en Prusse Orientale, dans l’ombre de Goering, sur fond de Massacre des Innocents : l’image de l’Allemagne y est tout aussi pesante, menaçante, que fascinante, transfigurée par un style éclatant. D’un bout à l’autre, le récit porte la marque de fabrique de Tournier : l’exceptionnelle précision de sa documentation, comme dans la première page de « Vendredi ».

 

Tournier, dans un entretien avec Pivot, en son Presbytère, nous raconte précisément qu’il ne connaissait pas davantage la marine à voile de l’époque de Robinson que la Prusse Orientale, enjeu mythique de la formation des Allemagnes. Mais, tel Flaubert se rendant à Carthage pour préparer son Salammbô, tel Zola descendant dans la mine pour écrire Germinal, il fait son boulot : il se documente. Il le fait à merveille.

 

Dans la question de son rapport à l’Allemagne, il nous faut distinguer le Tournier biographique du Tournier auteur. Le premier, assurément, voit son destin, tout jeune, marqué du sceau de la chose germanique. Et pas dans n’importe quelle période : le nazisme ! Sur deux millénaires d’Histoire allemande, allez disons un demi-millénaire depuis la traduction de la Bible par Luther, il a fallu que l’adolescent Tournier aille en Allemagne pendant la courte période (douze ans) du Troisième Reich. Ses deux parents sont germanistes, la famille fréquente ce pays en 1935, 36 et 37, âge d’or du nazisme ascendant. Celui des défilés aux flambeaux, de l’esthétisme des masses en action. Il ne l’oubliera pas.

 

Mais il y a mieux : celui qui veut devenir philosophe, et non écrivain, s’en va faire ses études, à 21 ans, à Tübingen, la ville de Hölderlin (et de Hegel), pour quatre ans, à partir de…1946 ! Vous imaginez à quel immense champ de ruines pouvait ressembler l’Allemagne, un an après l’Année Zéro ? On sait que le jeune homme sera (comme Giraudoux) recalé à l’agrégation, et on se dit que l’on doit sans doute beaucoup à ses examinateurs de l’époque : accepté, il serait peut-être devenu prof de philo dans un lycée, et n’aurait, qui sait, jamais écrit !

 

Les livres où Tournier nous parle d’Allemagne ne sont pas si nombreux. C’est comme si l’homme, laissant lentement le sujet parvenir à maturation, avait tout concentré dans le Roi des Aulnes. Et celui qui veut écrire une thèse sur son rapport au monde germanique, c’est ce livre-là, en priorité, qu’il doit interroger. Par son aspect de conte, la présence de l’Ogre, le rôle de la forêt et des marais, quelque chose de monstrueux qui pourrait surgir des Frères Grimm, de Grass, de Grimmelshausen. C’est une vision de la littérature allemande. Une, seulement. C’est peu dire qu’elle est partielle. Et ne saurait en aucun cas résumer à elle seule l’univers des Lettres germaniques, depuis Luther.

 

Alors, sur la question de Tournier et des Allemagnes, on se prend à rêver. On eût aimé qu’une plume aussi géniale fût aussi trempée, par les aléas de l’Histoire, dans un autre univers de références : entre Aufklärung, Sturm und Drang, Romantisme, romans réalistes contemporains de Flaubert (Fontane), expressionnisme littéraire. Oui, de la Prague de Kafka à l’Autriche-Hongrie de Musil, en passant par la Montagne de Thomas Mann, le théâtre de Brecht et celui d’Heiner Müller, la relecture des Grecs par Hölderlin ou Christa Wolf, on aurait aimé que toute l’éblouissante moisson du champ littéraire allemand soit transfiguré par un Tournier, dans un langage aussi capteur et saisissant que celui de son Roi des Aulnes, en 1970.

 

Et si l’ombre de l’Allemagne, chez ce romancier de génie de la langue française, n’était autre que l’ombre du père ? Celui, biographique, de Tournier ? Ou peut-être celui du poème de Goethe, oui celui qui porte l’enfant, dans la forêt hantée ?

 

Pascal Décaillet

 

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17/01/2016

Jean-Noël Rey : l'intelligence et le coeur

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Sur le vif - Dimanche 17.01.16 - 17.24h

 

Un grand commis de l’Etat, un politicien d’une redoutable habileté, une intelligence sur les choses de la Cité, mais aussi un homme de cœur, qui n’a jamais oublié les fondamentaux de son parti, tel était Jean-Noël Rey (1949-2016), sauvagement assassiné à Ouagadougou, ce samedi 16 janvier, lors des attaques terroristes sur le Burkina. Il était en compagnie d’un autre homme de cœur et d’engagement, son camarade de parti Georgie Lamon, 81 ans, ancien député : les deux hommes ont perdu la vie alors qu’ils étaient venus soutenir, en Afrique, un projet humanitaire.

 

Jean-Noël Rey était, dans l’espace politique suisse, un personnage hors normes. Tant d’anecdotes, vécues avec lui, à l’époque de la RSR, mais aussi à celle de GAC, puisqu’il était venu sur notre plateau en novembre 2006, alors qu’il sortait un livre. Nous avions passé un bout de soirée ensemble, et comme toujours je lui avais demandé de nous raconter la mythique « Nuit des longs couteaux » du 6 au 7 décembre 1983, préparant l’élection d’Otto Stich, alors que nous attendions tous, comme première femme au Conseil fédéral, la Zurichoise Lilian Uchtenhagen. L’artisan, en coulisses, de ce coup de théâtre, c’était Jean-Noël Rey, secrétaire du Groupe socialiste aux Chambres fédérales. L’habileté, en politique, est une vertu.

 

La suite, ce sont les années comme conseiller personnel d’Otto Stich, ministre des Finances, puis la succession de Jean Clivaz aux PTT, et bien sûr son travail comme réformateur de la Poste, qu’il fait entrer dans le monde du marché libéralisé. Il sera plus tard conseiller national, de 2003 à 2007. Il était, depuis quelques années, le président de la Chambre de Commerce franco-suisse. Un socialiste pragmatique. Peut-être un social-démocrate. Assurément un gestionnaire. Mais qui est toujours resté un homme de cœur, attaché à la solidarité sociale, et aux grands principes de mutualité, de redistribution, qui font de notre pays une petite fleur fragile, où les équilibres sont rois.

 

En apprenant hier la tragique nouvelle, j’ai été comme envahi d’anecdotes, vécues avec ce remarquable tacticien, jamais plus séduisant qu’autour d’un verre, lorsqu’il voulait bien, entre deux sourires de silence, évoquer les coulisses de la chose politique. En 2000, avec mes confrères de la RSR, Simon Matthey-Doret et Fabrice Junod, lors d’une autre « Nuit des longs couteaux », celle de la succession Ogi, la nuit du 5 au 6 décembre, soit juste dix-sept ans après l’affaire Stich / Uchtenhagen, nous vivons en direct à l’antenne, dans la soirée, au premier étage du Café fédéral, la narration du coup de l’époque, par son auteur. Inoubliable moment, dans cette verve qui ne peut être que valaisanne, où les choses les plus précises sont signifiées sans être dites, où le silence est roi, où la complicité furtive d’un regard remplace toutes les démonstrations.

 

Peu après, grand débat de Forum, en direct de Sierre, pour les élections cantonales valaisannes du 4 mars 2001. Nous faisons l’émission, puis… nous allons prendre un peu la température, dans les bistrots. Un Monsieur vient vers moi, air de mystère, œil pétillant, il me dit : « Accepteriez-vous de me suivre, pas loin d’ici, quelqu’un désire vous parler ». On se déplace, avec l’équipe, enivrés par le parfum d’aventure, on nous fait descendre dans une cave privée, absolument somptueuse. Attablé devant son verre de blanc, un certain… Jean-Noël Rey ! Fabuleux moment partagé, jusqu’à des heures plutôt pâles, il y avait de la chaleur, de la malice, de l’allusion : la politique comme seul le Valais nous la concocte. Le retour au bercail fut d’une facilité moyenne.

 

Chez Jean-Noël Rey, le démon politique était toujours en éveil. Un rien l’aiguisait. Mais aussi, la conviction. Les valeurs. Celles, par exemple, qui l’ont amené à Ouagadougou, à la rencontre de l’insupportable. A la famille de cet homme précieux, comme à celle de M. Lamon, j’adresse ma profonde sympathie. Respect à leur mémoire, à la trace qu’ils laisseront. Bien au-delà du Valais, ils ont déjà valeur d’exemple.

 


Pascal Décaillet

 

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14/01/2016

28 février : les Clercs de la Lumière

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Sur le vif - Jeudi 14.01.16 - 16.17h

 

Le 28 février, nous voterons sur l’initiative de l’UDC visant à « mettre en œuvre » le renvoi de criminels étrangers. Déjà, c’est tout de même extraordinaire qu’il faille une deuxième initiative, alors que le peuple et les cantons, organes souverains de notre Confédération, avaient accepté la première. Le Conseil fédéral n’a donc pas fait son boulot de mise en application.

 

Cette initiative de « mise en œuvre », chaque citoyenne, chaque citoyen de ce pays, oui chacun parmi les quelque cinq millions de personnes de notre corps électoral, est appelé à se prononcer en conscience sur la réponse qu’il veut lui donner. On a le droit de voter oui, le droit de voter non, chacun est libre, c’est la démocratie.

 

Dans ce contexte, chacun a bien le droit de s’exprimer. Par exemple, les professeurs de droit des Universités suisses, dont la RSR nous apprend qu’ils ont signé un manifeste virulent contre ce texte. L’un d’eux rappelle que la Suisse est un « Etat de droit ».

 

Il a parfaitement raison, ce Monsieur. La Suisse est un Etat de droit. Dans notre arsenal juridique et politique, il y a l’usage de l’initiative populaire. Si l’une d’entre elles est acceptée par le peuple et une majorité de cantons, elle DOIT être mise en application. Pourquoi cela, après la première initiative, n’a-t-il pas été fait ?

 

Chacun a le droit de s’exprimer, les professeurs aussi. Mais ce droit, ils ne l’ont pas plus que n’importe quel citoyen. Le corps électoral du dimanche 28 février, ce seront les cinq millions de personnes qui ont le droit de vote sur le plan fédéral. Et la majorité populaire, ce jour-là, alliée à celle des cantons, aura force de loi.

 

Au reste, il n’est pas certain que l’électorat profond de ce pays, pétri de démocratie et de respect du droit de chaque électeur, parfaitement informé des enjeux, à disposer de sa conscience, apprécie tant que cela les Lumières des éminents juristes. Car la démocratie suisse ne saurait se réduire à une glaciale géométrie, où seule une cléricature disposerait de la vérité scientifique, à imposer au peuple ignare.

 

Il est même plutôt probable que de telles démarches, venues des Leviers Célestes, aillent exactement à fins contraires. Rendez-vous le 28 février.

 


Pascal Décaillet

 

 

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11/01/2016

UDC : une nouvelle ère commence

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Éditorial publié ce matin en première page du Giornale del Popolo, sous le titre "L'UDC, l'inizio di una nuova era".

 

Toni Brunner, Christoph Blocher : en l’espace de deux jours, deux démissions au sommet de l’UDC suisse. Toni Brunner, le président. Christoph Blocher, officiellement vice- président, mais surtout âme fondatrice, figure tutélaire, l’homme sans qui rien, dans l’ascension du parti ce dernier quart de siècle, n’aurait été possible. Une double déflagration dans le ciel politique suisse de ce début d’année, d’autant moins attendue que le parti obtenait, le 18 octobre dernier, en tutoyant les 30%, son meilleur résultat historique au National.

 

Il est certes toujours préférable, pour des généraux, de se retirer au lendemain d’une victoire qu’à la suite d’une défaite. Mais il y a autre chose, de plus fondamental : l’UDC suisse, premier parti du pays, se trouve à un tournant de son Histoire. Elle entre dans une période nouvelle. Moins fracassante, sans doute, que les temps héroïques des premiers conquérants (Blocher, Maurer, Brunner), mais plus gouvernementale, plus responsable. La parenthèse Widmer-Schlumpf (2007-2015) est maintenant fermée, l’UDC a deux conseillers fédéraux, le nouvel élu (Guy Parmelin) faisait partie du ticket officiel, bref le temps des psychodrames doit laisser la place à celui de la gestion du pays.  

 

On notera tout de même que Toni Brunner, comme son prédécesseur Ueli Maurer, a fort bien fait son boulot : le Saint-Gallois comme le Zurichois (aujourd’hui conseiller fédéral, et nouveau ministre des Finances), ont patiemment prolongé l’œuvre de croissance et de conquête entamée pas Christoph Blocher lors de la campagne du 6 décembre 1992, sur l’Espace Economique Européen. Un quart de siècle d’expansion ! Aujourd’hui, l’UDC est partout. Elle a deux conseillers fédéraux, de deux régions linguistiques différentes, elle domine le National, le parti est incontournable.

 

La succession Brunner, le 23 avril à Langenthal, semble déjà jouée, puisque la direction du parti propose le conseiller national bernois Albert Rösti (le nom ne s’invente pas !) pour succéder au vaillant paysan saint-gallois. Il faudra aussi repourvoir le secrétariat général du parti : Martin Baltisser, lui aussi, s’en va. Plus qu’une valse de personnages dans le palais, c’est bel et bien une page qui se tourne dans l’Histoire de l’UDC.

 

Pour aller où ? La réponse est multiple. Globalement, il faudra gouverner le pays, en phase notamment avec le PLR, mais en sachant qu’entre ces deux partis de droite, malgré de nombreux horizons communs, il y a la dissension fondamentale sur la libre circulation des personnes. Quelle application pour le 9 février 2014 (initiative sur l’immigration de masse) ? Quels rapports avec le patronat ? Quel discours face à l’Union européenne ? Il y a du pain sur la planche !

 

La nouvelle direction du parti devra briller dans l’art de la politique, avec au programmes des exercices d’équilibrisme : demeurer le « parti du peuple » (Volkspartei), avec ses composantes telluriques, colériques, capables de secouer l’establishment, tout en participant de manière compétente et responsable au plus haut niveau de gestion. « Responsable », cela ne signifie pas renoncer à ses valeurs en matière de libre circulation (pourquoi l’UDC devrait-elle reculer, et pas le PLR ?). Non, cela signifie continuer à défendre son point de vue, mais avec des tonalités adaptées à la rhétorique fédérale. A Berne, il faudra se montrer ferme, mais courtois. C’est parfaitement possible.

 

Et puis, d’autres hommes arrivent. Dans toutes les parties du pays. En Suisse romande, des figures conservatrices émergent, dont on va beaucoup parler ces prochaines années. A Berne, mon confrère Roger Koeppel, meilleur élu de l’Histoire suisse le 18 octobre dernier, apparaît déjà comme l’un des hommes forts de l’UDC nouvelle. Ses tonalités à lui, lisibles tous les jeudis dans la Weltwoche, nous ouvrent des horizons intellectuels et culturels qui ne se limitent pas, allez disons-le comme cela, au simple cercle de sciure d’une Fête de lutte. Eh oui, la pensée conservatrice, en Suisse, est en marche. Et ses outils d’approche vont en surprendre plus d’un.  

 

Pascal Décaillet

 

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10/01/2016

La Suisse : un instinct de reconnaissance

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Sur le vif - Dimanche 10.01.16 - 17.42h

 

La Suisse est un pays d’équilibres. Entre langues, religions, origines, cultures différentes, nous bâtissons notre destin national sans nous faire la guerre. C’est un petit miracle, mais jamais vraiment gagné : chaque génération doit réinventer la fragile géométrie qui nous tient. Politiquement, le génie de notre pays a été d’intégrer les oppositions : le Lucernois Josef Zemp, premier catholique conservateur au Conseil fédéral après 43 ans de règne absolu des radicaux, en 1891 ; le Bernois Rudolf Minger, premier UDC en 1929 ; le Zurichois Ernst Nobs, premier socialiste en 1943. C’est un art de la grande coalition, expérimentée bien avant l’Allemagne des années 1966-1969, qui va son chemin.

 

Pays d’équilibres, oui. Sans les assurances sociales, au premier plan desquelles l’AVS (1948), notre premier pilier, notre fleuron, la Suisse ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. Sans la Paix du Travail (1937) et l’importance accordée au partenariat social, non plus. Elle le serait encore moins sans la démocratie directe, ce trésor, cette géniale soupape, qui permet aux revendications de remonter, surgies des profondeurs, jusqu’à l’échelon de débat national, tranché par un corps électoral de quelque cinq millions de personnes.

 

Pays d’équilibres, dans le rapport intime, mystique peut-être, entretenu par chacun de nous avec notre paysage national. Notre sentiment d’appartenance ne relève pas seulement de l’idée que nous nous faisons du pays (système politique, fédéralisme, souveraineté, solidarité sociale, etc.). Non, il se fonde sur quelque chose de plus profond, où une forme d’émotion mystique, un attachement à la terre, aux lacs, aux montagnes, joue un rôle majeur. Nous avons en Suisse des paysages d’exception : pourquoi ces derniers ne produiraient-ils pas sur nous un puissant instinct de reconnaissance ?

 

Certains de ces paysages ne doivent pas grand-chose à l’établissement des humains. D’autres, si : vignobles valaisans superposés sur des murettes de vieille pierre, sublime tableau de Lavaux, entre ciel et lac, comme un Hodler, infatigable travail des champs dans les vallées de montagnes, lutte séculaire contre le marécage, en plaine, pour établir le cadastre céréalier, début de civilisation. Dans tous ces exemples, l’humain dans son paysage a fait son œuvre.

 

Pays d’équilibres, où le sentiment de nature est profond. Il se vérifie dans le vote sur les marais de Rothenthurm (1987), dans l’initiative des Alpes (1994), dans celle de Franz Weber (2012). Nous avons aujourd’hui huit millions d’habitants, je doute qu’il soit judicieux de monter à douze, ou quinze. Aimer la Suisse et ses équilibres, c’est entrer en matière sur la question de la surpopulation du Plateau, dont le territoire fait déjà l’objet d’un « mitage » sur lequel les Suisses ont tranché, avec Weber. A Genève, nous arrivons à un demi-million d’habitants : je doute que la volonté du souverain (si on daigne solliciter son avis) soit de s’empresser de passer le cap du million, juste pour satisfaire une soif de profit à court terme. Aimer son canton, son pays, c’est tenter de voir plus loin que le rendement immédiat de quelques-uns.

 

Pays d’équilibres. Où l’un des soucis premiers doit être la préservation du corps social. L’immense chantier lancé à Berne autour de la réforme de l’AVS ne devra laisser personne sur le chemin. Surtout, il devra témoigner d’un peu plus de vision que le simple montage de vases communicants (entre premier et deuxième pilier) proposé pour l’heure. Mais où une autre réflexion, majeure, ne saurait être esquivée : celle sur la densité de population par rapport au paysage. La terre suisse n’est en aucun cas extensible. Notre Plateau se fraye un étroit chemin entre Alpes et Jura. Nos villes n’ont pas vocation à devenir New York. La question du nombre d’habitants est centrale. Si, du moins, nous entendons léguer à nos enfants, puis aux générations d’après, le pays si vivable et respirable, à taille humaine, que nous aimons depuis toujours.

 

Pascal Décaillet

 

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08/01/2016

"Monopole grotesque" : bravo, Roger Koeppel !

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Sur le vif - Vendredi 08.01.16 - 10.23h

 

Mon vivifiant confrère Roger Koeppel, patron de la Weltwoche et nouveau conseiller national, le mieux élu de l’Histoire suisse (18 octobre 2015), a le sens des formules. Invité ce matin à la SSR, qualifiant l’ahurissant projet de société commune de publicité entre la SSR, Swisscom et Ringier, il a tout résumé en deux mots : « monopole grotesque ».

 

Pourquoi faut-il un invité zurichois, germanophone, pour venir enfin nous dire ce que tant de gens pensent de cet inimaginable scandale que nous annonçaient en août dernier, goguenards et des pépites plein les mirettes, les trois larrons ? Certes, la COMCO (Commission de la Concurrence) est sur le coup, elle a d’ailleurs signifié en décembre à la SSR, via l’OFCOM (Office fédéral de la Communication) une mesure provisionnelle lui interdisant, pour le moment, de se positionner sur ce marché. On en saura plus au terme de la procédure de surveillance, d’ici au 31 mars.

 

Mais tout de même ! L’idée est toujours dans l’air. Le projet est bien là. Les lobbyistes s’activent pour neutraliser les résistances : à côté de leur fureur à s’infiltrer partout, même les représentants des caisses-maladie, à Berne, passent pour des apprentis un peu mous. L’idée est dans l’air, et c’est cette idée même qui constitue un scandale. Déjà financée par l’apport massif d’une redevance de plus en plus sous le feu de la critique, la SSR se comporte avec les méthodes les plus offensives et les plus discutables des grands fauves du privé. Bref, elle veut l’argent public et l’argent privé, le beurre, l’argent du beurre, une idylle sur l’Aar avec la crémière, et en plus la bénédiction des belles âmes, au nom du « service public » !

 

SSR, OFCOM, COMCO. Il serait bien naïf de considérer ces trois entités comme parfaitement étanches l’une par rapport à l’autre. Statutairement, elles le sont. Dans les faits, la SSR a largement les moyens, et elle ne s’en prive pas, de déployer son lobbying pour infiltrer son organe de tutelle confédérale, et tenter de persuader une autorité indépendante du bienfondé sanctifiant de sa mission. Dans ces démarches, il n’y a certes rien d’illégal. On notera simplement que toute entreprise de médias, en Suisse, n’a pas nécessairement des milliers d’heures à sa disposition pour activer, à Berne, sa diplomatie économique. Pour ma part, patron d’une toute petite entreprise dans le domaine des médias, je ne dispose pas de ce temps-là. Et je doute que mes amis des médias audiovisuels privés puissent se payer le luxe d’un tel lobbying.

 

Surtout, il y a le fond, tellement énorme qu’on se demande pourquoi la COMCO a encore besoin de tant de semaines pour sa décision définitive : depuis Jean-Pascal Delamuraz, on ne cesse (à juste titre) de nous tenir le discours de la décartellisation. Et voilà justement que par une construction particulièrement fumeuse, on nous prépare le plus ahurissant cartel d’intérêts de l’après-guerre. Entre le premier opérateur de téléphonie en Suisse, le premier groupe privé de presse écrite, et le Mammouth subventionné de l’audiovisuel. Le vrai scandale, c’est que la COMCO se soit contentée d’une mesure provisionnelle, alors qu’on attend d’elle une décision claire, celle d’un non à ce consortium d’intérêts financiers.

 

« Monopole grotesque » : les mots de Roger Koeppel, ce matin chez mon confrère Simon Matthey-Doret, étaient parfaitement exacts. On aimerait que notre classe politique romande use de la même précision, avec le même courage. On le souhaite. Rêver, en Suisse, n’est encore interdit ni par l’OFCOM, ni par la COMCO.

 

Pascal Décaillet

 

 

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07/01/2016

Angela Merkel, Année Zéro

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Sur le vif - 07.01.16 - 15.33h

 

Les récents événements, à Cologne, vont avoir l'effet d'un brasier. Ils sont la cause directe contribuant à pulvériser définitivement un mythe que nous brandit, depuis des décennies, une certaine gauche libertaire, objectivement alliée à la frange la plus ultra-libérale du patronat : la sanctification de l'altérité. Au nom de l'ouverture des frontières.

 

Comme si "l'Autre" était par nature salvateur. Et comme si le contraire de l'Autre, donc nous-mêmes, ce que nous sommes, ce que nous avons forgé ensemble comme identité commune, comme communauté de valeurs (Gemeinschaft), pendant des siècles, était par nature suspect. Comme si nous devions nous méfier de nous-mêmes, en absolue priorité, avant que d'oser le moindre jugement sur l'Autre.

 

Ce mythe, aujourd'hui, vole en éclats. Les beaux discours d'une certaine gauche libertaire, du reste associée aux plus ultras des libéraux libre-échangistes, cette rhétorique de l'exaltation du métissage et du "vivre ensemble", ne passe plus.

 

Face au destin allemand, dont elle a la charge, face au continent européen, auquel elle adore, comme aux temps du Saint Empire, donner des leçons, Mme Merkel a échoué. Elle n'a pas su contenir l'incroyable flux de "migrants" de ces derniers mois. Elle a même, dans un premier temps, pour plaire à l'aile la plus libérale de son grand patronat, sanctifié à son tour cette altérité, qu'elle décrivait comme providentielle. Heureusement, le Ministre-Président de Bavière, le Land le plus exposé à l'afflux massif, l'excellent Horst Seehofer, lui a signifié la déraison de sa posture. Mais il était déjà bien tard.

 

Mme Merkel, Chancelière d'Allemagne fédérale, a échoué, dans le discours comme dans les actes, face à la crise la plus importante que doit affronter son pays depuis 1945, Année Zéro, année la plus noire de l'Histoire allemande depuis la fin de la Guerre de Trente Ans (1648). Son crédit en sort très entamé. Saura-t-elle en tirer les conséquences ?

 

En comparaison de cette gravissime sous-estimation, l'affaire Guillaume, qui avait coûté son poste, le 7 mai 1974, à Willy Brandt, apparaît, malgré son fumet populaire de roman d'espionnage, porté en apothéose en pleine Guerre froide, comme bien mineure.

 

Pascal Décaillet

 

 

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06/01/2016

Pierre Boulez : la mathématique et la grâce

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Sur le vif - Mercredi 06.01.16 - 18.38h

 

Comme pas mal de monde, je crois, c’est par sa direction d’orchestre dans l’œuvre de Richard Wagner, notamment la Walkyrie, que j’ai fait musicalement, il y a longtemps, avec un rare saisissement, la connaissance de Pierre Boulez. Je n’ai pas vu sur place, hélas, sa Tétralogie à Bayreuth, sur la mise en scène de Patrice Chéreau, dès1976. Mais je sais une chose : Chéreau, Boulez, ces deux noms nous feront rêver, nous et nos descendants, pour des siècles et des siècles. Ils ont marqué le vingtième siècle. Créateurs, initiateurs, visionnaires. Associés pour porter Wagner, ils sont allés si loin dans la compréhension de cet œuvre unique, incomparable.

 

La puissance de Boulez (1925-2016) dans l’Histoire musicale du vingtième siècle, c’est d’avoir été à la fois un grand compositeur et un grand chef d’orchestre, reconnu de Cleveland à New York, en passant par l’Orchestre symphonique de la BBC. Cette double faculté, si rare, justement en un siècle qui, à première vue et d’ailleurs à tort, semble celui de la séparation entre la fonction de créer une œuvre, et celle de la diriger. La vérité, c’est que les créateurs ont presque toujours dirigé leurs œuvres, mais que le vingtième aura été, par le génie de la technique et la popularité de la diffusion, le siècle de quelques dieux de la baguette qui, de Toscanini à Abbado, en passant par Furtwängler et Karajan, n’étaient pas (ou très peu) des compositeurs. Cette scission, que d’aucuns auraient pu croire inéluctable, Boulez, purement et simplement, par l’œuvre de sa vie, l’abolit.

 

Toute sa vie, Boulez, comme Stockhausen, comme Webern, comme Ligeti, comme Messiaen son aîné, aura relevé le défi de composer au vingtième siècle ! Grâce à eux, grâce à ces noms-là, et tant d’autres (Schönberg, Alban Berg, etc.), le vingtième demeurera, pour toujours, dans la musique qu’il est convenu d’appeler « classique », un siècle de de création, de novation, de percées, de découvertes. Au 22ème, au 23ème siècle, les œuvres de ces artistes-là seront considérées comme « classiques ». On les écoutera peut-être comme aujourd’hui, on écoute du baroque.

 

Un peu trop vite, on a dit de ces gens qu’ils composaient de la « musique contemporaine ». Mais enfin, toute musique est contemporaine ! Beethoven, lorsqu’il offre au public si averti de Vienne, dans ses ultimes années, ses sublimes et derniers Quatuors, jugés dissonants par la critique, que diable commet-il d’autre que de la « musique contemporaine » ? Le jazz, le rock ne sont-ils pas éminemment « contemporains » ? Brahms, lorsqu’il présente au Gewandhaus de Leipzig, le 18 février 1869, la Première intégrale d’un Requiem qu’il qualifie « d’allemand », parce que la musique n’est plus chantée en latin, mais dans la traduction de la Bible en allemand par Luther, tout cela à trois ans de l’Unité allemande, ne nous propose-t-il pas l’un des actes les plus « contemporains » de l’Histoire musicale ?

 

La singularité de Boulez n’est pas d’avoir composé de la musique « contemporaine ». Mais d’avoir composé de la musique tout court, dans un domaine réputé (totalement à tort) comme condamné à l’assèchement, après les grandes révolutions du début du vingtième, notamment le dodécaphonisme. Son chemin à lui est d’avoir cherché toute sa vie, je vous renvoie au « sérialisme », ou même à l’utilisation de l’informatique, dont il fut l’un des précurseurs. Cela, tout en dirigeant des œuvres, les siennes ou celles des grands du répertoire : chaque diffusion d’un concert dirigé par Boulez, sur Mezzo, nous permet de mesurer à la fois sa rigueur et sa différence, dans la compréhension d’une œuvre.

 

A huit ans, Boulez joue Chopin, à 21 (1946), il compose sa première Sonate pour piano. Bachelier à 15 ans, surdoué en maths, physique et chimie, il doit se destiner à une carrière scientifique : la puissance intérieure de sa passion musicale en décide autrement. Cet immense créateur a-t-il choisi son destin, a-t-il « été choisi » ? Regardez-le diriger, ses œuvres ou celles d’un autre, contemplez ce visage qui ne sourit jamais, pénétrez-vous de sa précision, pas seulement celle du Tempo, mais celle de son oreille exceptionnelle, vous y découvriez peut-être une singulière mathématique, d’ombre ou d’éclats de lumière, que seul il sait nous transmettre.

 

Au-delà de tout cela, il y a le Boulez biographique, ses relations très vite tumultueuses avec Messiaen, avec le pouvoir politique français, avec Malraux, son exil à Baden-Baden (contrairement au Général, il n’y passera pas quelques heures, mais des décennies, et c’est là, du reste, qu’il vient de nous quitter). On notera son retour en grâce dans les années Pompidou, puis l’inauguration de l’IRCAM (Institut de recherche et de coordination acoustique/musique), dessiné par le génial architecte italien Renzo Piano. Aux années de retrait succéderont alors des années de référence, où Boulez apparaîtra comme l’élément central de la création musicale « contemporaine » en France, et bien au-delà.

 

On mentionnera enfin ses années de complicité avec Jean-Louis Barrault et Patrice Chéreau, autour de l’œuvre d’Alban Berg (Lulu, Wozzeck). On notera ses recherches fondamentales sur le son et la musique (à l’IRCAM). On lira ses écrits. On reprendra ses interviews. On n’en pourra plus de visionner le Ring. On écoutera ses œuvres, sans doute en viendra-t-on, au fil du temps, à les statufier. Sans doute, dans trois siècles, l’étudiera-t-on comme un « classique ». Mais une chose est sûre : en plus d’un grand compositeur et d’un grand chef, c’est une incomparable conscience de la musique qui vient de nous quitter. Comme si cet art, bien au-delà de la seule organisation des sons, relevait d’une totalité invisible, seulement perceptible par fragments. Au-delà de la mathématique nocturne, il y aurait, peut-être, l’irruption de ces éclairs qui nous transforment. En théologie, il paraît que cela s’appelle la grâce. Mais c’est une autre histoire. Ou celle-là, justement. Paix à l’âme de ce créateur.

 

 

Pascal Décaillet

 

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04/01/2016

Ne laissons pas tomber nos paysans !

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Sur le vif - Lundi 04.01.16 - 16.29h

 

En 2016, le ministre de l’Economie sera en même temps le président de la Confédération. Lui-même entrepreneur, Johann Schneider-Ammann veut placer son année présidentielle sous le signe de l’encouragement aux entreprises. Premier message, excellent : le Conseil fédéral 2016 pose devant une grande imprimerie bernoise, hommage à l’industrie, coup de pouce à un secteur en pleine mutation. Oui, l’image fait plaisir à voir, elle nous change de ces photographies du collège, ces dernières années, qui frappaient par leur gratuité, désertées tant par le sens que par l’esthétique. Là, au contraire, le message est clair : le gouvernement de notre pays affiche son soutien aux entreprises locales, on ne s’en plaindra pas !

 

Assurément, en cette période d’incertitudes financières et de franc fort, nos autorités doivent montrer qu’elles sont aux côtés de notre secteur industriel, et d'ailleurs pas seulement celui d’exportation. Mais l’économie, ça n’est pas seulement l’industrie. C’est aussi l’agriculture. Il y aurait tant et tant à dire sur l’Histoire, au moins depuis la Guerre (le Plan Wahlen) de notre paysannerie suisse, celle de plaine comme celle de montagne, l’économie laitière, céréalière, et bien sûr viticole. Il manque, à ce jour, en langue française, un ouvrage de référence, écrit dans une langue claire et accessible à tous, qui nous raconte l’extraordinaire aventure des agriculteurs, éleveurs et vignerons de notre pays. Le jour où ce livre existera, on y découvrira, avant toute chose, le courage et le sens du risque de ces hommes et de ces femmes qui ont choisi de rester agrippés à leurs terres, au prix d’immenses sacrifices.

 

On ne peut certes pas demander à M. Schneider-Ammann de faire poser le Conseil fédéral en deux endroits à la fois, mais on appréciera, dans son année présidentielle, que tous les messages de soutien ne soient pas braqués sur la seule industrie d’exportation, avec au passage une louange extatique du dogme des bilatérales, mais que le Président montre aussi des signes d’intérêt pour l’état de nos paysans. Dans une certaine presse, où le PLR est roi, on véhicule encore l’idée d’une agriculture suisse corsetée dans son lobbyisme. Ainsi, l’édito du Temps, ce matin, qui égratigne ce secteur à deux reprises. La réalité est bien différente : si l’ouverture des frontières a pu favoriser le secteur industriel d’exportation, elle a mis en danger de mort certains de nos agriculteurs, ou vignerons. L’industriel Johann Schneider-Ammann en est-il bien conscient ?

 

La précarité de nos paysans est d’autant plus injuste qu’ils ont vraiment tout entrepris, depuis le Septième Rapport sur l’Agriculture, déposé en 1992 par Jean-Pascal Delamuraz, pour accomplir ce qu’on attendait d’eux : en moins d’un quart de siècle, un effort exceptionnel a été fourni pour aller vers une paysannerie beaucoup plus soucieuse de qualité des produits, de respect des normes biologiques et écologiques. Partout en Suisse, les organisations agricoles se sont battues pour mettre en valeur le terroir local, la spécificité des produits, les appellations contrôlées. Partout aussi, on œuvre, et c’est tant mieux, à respecter davantage l’animal d’élevage : nul ne s’en plaindra.

 

Oui, les paysans ont fait leur boulot. Oui, ils ont mené le combat pour survivre, dans des secteurs (comme la production laitière) où le salaire agricole est en baisse constante. Oui, ils multiplient les efforts pour la qualité de nos fromages, le respect des appellations, tout cela avec un revenu qui ne cesse de maigrir. L’éditorialiste du Temps, ce matin, mon éminent confrère, comment peut-il comparer le « lobbyisme » des agriculteurs avec celui – assurément éhonté – des assureurs maladie, sous la Coupole ?

 

Que 2016 soit l’année du soutien à notre économie suisse, bravo ! Mais de grâce, ne laissons pas tomber nos paysans. Sans eux, sans le fruit de notre terre, sans leurs immenses efforts, notre pays ne serait pas ce qu’il est. Nous n’avons guère de matières premières, en Suisse, notre sous-sol n’est guère concurrentiel avec celui de nos voisins. Mais notre sol, en plaine comme en montagne, dans l’arrière-pays vaudois comme dans les vallées latérales valaisannes, sur les crêtes de l’Arc jurassien comme dans la Verte Gruyère, recèle des trésors, mondialement appréciés. Pour que ces derniers demeurent, l’autorité politique, à commencer par Berne, doit confirmer, et même accentuer sa confiance au monde agricole suisse. Et si cela passe par le protectionnisme, et un régime d’exception à la férocité libéralisée des échanges mondiaux, eh bien allons-y pour cette préférence-là. Gouverner, c’est choisir. L’agriculture est le cœur palpitant de notre terroir. En aucun cas, nous ne pouvons l’abandonner.

 

Pascal Décaillet

 

 

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03/01/2016

Une ou deux réflexions sur la défense nationale

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Sur le vif - Dimanche 03.01.16 - 17.37h

 

L’armée suisse d’aujourd’hui n’a strictement plus rien à voir avec celle de mes dix-neuf ans, lorsque j’y suis entré (1977) pour accomplir, dans les douze années qui allaient suivre, quelque 500 jours de service. Elle n’a plus rien à voir, et c’est tant mieux ! Nous étions en pleine guerre froide, nous tenions une armée héritée des principes du Réduit national et de l’esprit de 1940, elle comportait plusieurs centaines de milliers d’hommes, elle était une immense masse, nous nous interrogions tous, avec légitimité, sur son utilité.

 

Nous nous interrogions, et nul n’était capable de nous répondre. Les manœuvres actionnaient beaucoup trop d’hommes, nous y passions le plus clair du temps à attendre, nul n’en saisissait l’enjeu, il ne nous était d’ailleurs pas expliqué. Il a fallu que j’entre au régiment genevois, le régiment d’infanterie 3, où j’ai accompli tous mes cours de répétition, pour commencer à tomber sur certains supérieurs éclairés, pédagogues, sachant mettre en contexte nos actes avec des missions de grande échelle.

 

Expliquer aux hommes de troupe pourquoi ils sont là, quelles causes ils défendent, en fonction de quelle stratégie ils pourront atteindre leurs buts, c’est tout de même le moins qu’on puisse attendre d’un chef militaire. Tout le monde n’a pas eu la chance de servir sous les ordres d’un Bernard Privat, ou d’un Jean-François Duchosal. Alors, à très juste titre, d’innombrables militaires suisses de ces années-là ont eu l’impression de perdre leur temps sous les drapeaux.

 

C’est grave, catastrophique même, et la responsabilité en incombe à tous ceux qui n’étaient là que parce qu’ils étaient cadres dans une banque et voulaient grader dans la vie civile, prenaient du galon dans l’armée sans avoir pour autant une vision pour la collectivité, pour l’intérêt national. Aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai rencontré, à mon époque, des esprits beaucoup plus éclairés chez les officiers professionnels que chez certains miliciens carriéristes, qui voulaient juste grimper dans la vie professionnelle, dans le monde bancaire par exemple.

 

En 1990, le DMF a voulu tirer les leçons de la votation fédérale du 26 novembre 1989, où plus d’un tiers du corps électoral (35.6%) s’était prononcé pour l’abolition de l’armée. Cette dernière avait certes été refusée, mais tout de même, il y a eu là un coup de semonce, il fallait en prendre acte, ce fut la mission de la « Commission Schoch », ou « Groupe de travail pour la réforme de l’armée », à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir. Nous avons siégé toute l’année, quelque 25 jours en tout, en décentralisant nos séances sur l’ensemble du territoire national.

 

La Commission était présidée par un parlementaire d’exception, le conseiller aux Etats appenzellois (Rhodes-Extérieures) Otto Schoch, remarquable connaisseur de la chose militaire, radical éclairé, moderne, visionnaire même. J’y ai fréquenté des gens aussi divers que le sociologue Uli Windisch ou le criminologue Martin Killias. Nous étions vraiment une belle équipe, désireuse d’offrir au pays un modèle de défense adapté aux dangers de l’époque. Au final, Kaspar Villiger nous a remerciés très courtoisement, mais je n’exclus pas que le « Rapport Schoch » ait été discrètement déposé dans un tiroir. Sans doute y dort-il encore d’un profond sommeil.

 

Je regarde l’armée d’aujourd’hui, je discute beaucoup avec les jeunes qui font du service. Eh bien franchement, je les trouve infiniment plus positifs, plus motivés que la génération de mon époque. L’armée suisse a beaucoup maigri, il le fallait, elle reçoit beaucoup moins d’argent qu’à l’époque, elle a dû drastiquement réduire son train de vie, et c’est tant mieux. Coupant dans le gras, elle doit aujourd’hui miser sur l’essentiel. Reste à le définir, ce qui appartient au politique, donc à l’ensemble des citoyens. Voulons-nous une défense nationale ? Si oui, face à quelles menaces, quels dangers ? En 2016, les chars et les canons, la masse de l’infanterie sont-ils vraiment la meilleure préparation pour défendre les intérêts supérieurs de notre pays ? Quelle armée, face au terrorisme ? Face aux attaques informatiques, cybernétiques ? Pour défendre quoi ? Ces questions-là sont celles d’aujourd’hui et de demain. Sans tabou, elles doivent être empoignées : rien ne sert de préparer la guerre d’hier, il faut être prêt pour les vrais périls, ceux d’aujourd’hui et de demain.

 

Ces périls existent. Côté terrorisme, pas besoin de vous faire un dessin. Avons-nous aujourd’hui, 3 janvier 2016, les corps d’élite idoines à combattre des actions comme ont pu en connaître nos amis français ? Au plus haut niveau de notre renseignement, disposons-nous des éléments d’appréciation capables d’identifier les sources possibles d’attentats ? Le travail coordonné entre armée, polices cantonales, services de secours, de sauvetage, est-il suffisamment exercé, dans un domaine où le fédéralisme – si fructueux par ailleurs - peut s’avérer un frein à l’efficacité ? Franchement dit, le renseignement suisse est-il, aujourd’hui, à niveau ?

 

Pour ma part, comme citoyen, une chose est certaine : la Suisse a besoin, plus que jamais, d’une défense nationale. Elle en a toujours eu besoin ! Mais chaque génération doit faire son aggiornamento. Celle de 2016 n’a pas le droit de faillir à cette tâche : l’armée n’est pas un but en soi, elle ne doit en aucun cas redevenir ce qu’elle m’a semblé du temps de ma jeunesse, une machine à Tinguely tournant sur elle-même, orientée davantage, hélas, sur la conservation d’une hiérarchie sociale interne que sur la défense stratégique des intérêts supérieurs du pays. La défense nationale suisse a besoin d’esprits inventifs, éveillés, polyglottes, ayant voyagé, connaissant les systèmes militaires étrangers, notamment dans le cadre du renseignement. Nous avons une jeunesse très motivée, d’un excellent niveau de formation, je pense à de jeunes officiers comme Murat Julian Alder, Adrien Genecand, Emmanuel Kilchenmann. Confier à ces personnes de valeur des missions pour préparer la guerre d’hier, plutôt que celle de demain, serait bien plus grave qu’une erreur tactique et morale : ce serait une faute politique. Impardonnable.

 

Pascal Décaillet

 

 

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02/01/2016

Mes trois voeux pour la Suisse en 2016

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Solidarité à l'interne, écoute des citoyens, souveraineté : mes trois souhaits les plus vifs pour l'avenir de notre pays, en 2016 - Samedi 02.01.16 - 18.33h

 

J’aime la Suisse. D’abord, parce que c’est mon pays, j’y suis né, j’y ai vécu toute ma vie, j’en ai étudié avec passion l’Histoire (celle, principalement, des deux derniers siècles, depuis 1798), ou plutôt les 26 Histoires, ainsi que notre destin fédéral, depuis 1848. Depuis trente ans, comme journaliste, le champ politique suisse est, avec le champ cantonal genevois, celui que j’observe de plus près. J’ai connu de très grands hommes, comme Tschudi (interviewé chez lui, à Bâle, pour ses 80 ans, en 1993), mais aussi Furgler, et bien plus encore Delamuraz. L’un était socialiste, le deuxième PDC, le troisième radical.

 

Le moins qu’on puisse dire, lorsque j’étudie la vie et l’œuvre d’un grand personnage de l’Histoire suisse, française ou allemande (mes domaines de prédilection, depuis toujours), c’est que son appartenance idéologique ne vient que très loin dans la hiérarchie de mes considérations. Pierre Mendès France, François Mitterrand, Willy Brandt, Helmut Schmidt, André Chavanne font partie des personnages que j’admire le plus, ils sont socialistes (ou sociaux-démocrates), je ne le suis pas, et alors ? Bismarck, le grand Bismarck, dont j’ai lu toutes les biographies, me passionne bien plus pour son œuvre sociale, à l’intérieur du pays, que pour ses exploits militaires contre la France, en 1870.

 

J’aime la Suisse. Quand je dis que j’ai étudié les 26 Histoires cantonales, ça n’est pas une simple formule : pendant toute l’année 1998, à la RSR, j’étais co-responsable des séries historiques pour le bicentenaire de la Révolution helvétique (1798) et les 150 ans de la Suisse fédérale. Eh bien, nous avons présenté en direct des émissions commémoratives, avec les historiens et spécialistes du lieu, dans tous les cantons de notre pays ! De ce voyage extraordinaire à travers la géographie et l’Histoire de mon pays, je garde un souvenir ému.

 

J’aime la Suisse, et lui adresse mes vœux pour 2016. En premier lieu, je veux un pays qui demeure celui de la pluralité dans l’unité, c’est d’ailleurs l’une de nos devises. Nous avons quatre langues nationales, dont trois sont parlées dans les grands pays d’Europe. Notre Histoire politique, mais aussi confessionnelle, économique, sociale, culturelle, est pétrie, brassée des enjeux de l’Histoire européenne : les grands Ordres médiévaux, l’imprimerie, l’extraordinaire aventure de la Réforme, le vent de la Contre-Réforme, les Lumières, la Révolution française, les guerres de l’Empire, la Restauration, la montée des idées vers 1848, le triomphe des radicaux, le Ralliement du très grand Pape Léon XIII à l’idée républicaine (1891), le socialisme, la Révolution industrielle, les deux Guerres mondiales, la Guerre froide, la chute du Mur, et aujourd’hui les mouvements migratoires.

 

J’aime la Suisse, son essence européenne, au cœur palpitant du continent, et pourtant, pour ma part, je ne veux pas d’une Suisse intégrée à la grande machinerie intitulée « Union européenne ». Parce que cette dernière, à mes yeux, produit hélas davantage de technocratie que de citoyenneté. Or – et c’est là mon deuxième vœu pour 2016 – je veux un pays qui demeure un modèle mondial dans la parole donnée à ses citoyens. Non celle de la rue. Mais celle qui, par la voie de l’initiative et du référendum, fait du corps électoral de notre pays (environ cinq millions de citoyennes et citoyens, sur huit millions d’habitants), non une masse qui subit, mais un véritable ACTEUR POLITIQUE de notre destin national. Que notre pays demeure l’exemple mondial de l’expression citoyenne venue d’en bas, oui, c’est là mon deuxième vœu pour 2016.

 

Le troisième, qui aurait pu être le premier, est que nous demeurions un Etat souverain. Contrairement à la génération de mes immédiats aînés, celle de Mai 68, j’ai cru toute ma vie aux frontières, aux nations. Et dans le même temps, je me suis toujours viscéralement méfié de la prétendue « dimension mondiale », ou mondialiste, des approches. On dira que politiquement, lecteur de Barrès, je me suis toujours senti beaucoup plus proche de la terre que des grandes idées qui échapperaient à la gravitation, au génie propre de chaque lieu. Oui, je crois aux frontières, parce que simplement elles délimitent un horizon de destin pour une communauté donnée, tracent un périmètre de responsabilité, nos efforts ni nos forces n’étant extensibles à l’infini. Surtout, elles sont le fruit (provisoire, et certes toujours en mouvement) d’une Histoire, de batailles, de sang versé, de traités. Elles n’ont donc rien de gratuit, définissent des lieux de mémoire, portent le sens profond des actes de ceux qui nous ont précédés. On ne touche pas impunément à ces choses-là.

 

Alors oui, mon vœu est que la Suisse demeure en 2016 un Etat souverain. Ce qui ne remet en cause ni l’amitié avec nos voisins immédiats, ni l’action de notre diplomatie, ni l’adhésion à des traités internationaux, tout au plus souhaiterais-je que ces derniers soient systématiquement soumis à l’approbation du suffrage universel. Ceux qui nous disent « souveraineté = repli sur soi, fermeture des frontières, etc. » nous mentent. L’indépendance (j’en sais quelque chose dans le domaine professionnel), ça n’est pas creuser son trou et y enfouir sa tête. Non, c’est demeurer maître de ses actes, responsable dans la prise de risque, autonome dans l’appréciation des situations. L’indépendance est infiniment moins confortable que l’appartenance, ou l’obédience. C’est pourtant, justement parce qu’elle est le choix le plus difficile, l’option que je souhaite, pour la survie de mon pays dans le concert des nations.

 

Respect et écoute de nos différences internes, mutualité dans la répartition des richesses et des ressources, intransigeance sur la démocratie directe et l’écoute des citoyens, lutte pour demeurer souverains, tels sont mes vœux pour mon pays, la Suisse, en 2016. Que vous les partagiez ou non, je vous adresse à tous, lectrices et lecteurs de de blog depuis sa création en octobre 2007, mes vœux les plus chaleureux pour la Nouvelle Année.

 

Pascal Décaillet

 

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30/12/2015

Moritz pète un tube, Pascal surgit

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Sur le vif - Mercredi 30.12.15 - 19.00h

 

J’ai connu Moritz Leuenberger et Pascal Couchepin bien avant qu’ils ne devinssent conseillers fédéraux : le premier a accédé à ce poste en 1995, le second en 1998. Je les ai fréquentés alors que j’étais à Berne, ils étaient conseillers nationaux, tous deux brillants dans cette fonction. Et puis, ils ont siégé à peu près en même temps au Conseil fédéral, ils sont comme deux compères, ils se connaissent.

 

C’est peut-être pour cela qu’aujourd’hui, tels deux diables, à quelques heures d’intervalle, ils ont surgi de la boîte. Quelle boîte ? Mais celle du silence, parbleu ! Cette chape de zinc et de titane qui voudrait qu’après avoir siégé au Conseil fédéral, on entre dans le reste de ses jours comme en Carmel. Il faudrait ne rien dire, jamais, raser les murs, faire comme si on n’avait jamais existé. Certains y parviennent à peu près. D’autres, jamais. Moritz et Pascal sont de cette seconde catégorie.

 

Mais le plus drôle, c’est que la RSR, parce que Moritz s’est permis une appréciation sur le second tube routier du Gotthard, donne la parole à qui ? A Pascal, of course ! Pour disserter sur ces anciens conseillers fédéraux qui parlent trop, elle invite le recordman toutes catégories (principalement, d’ailleurs, avec la complicité de la … RSR) de la parole post-pouvoir. Littérairement, cela s’appelle une mise en abyme. Chez les amis des animaux, on dira que le serpent se mord la queue et qu’au pays des couleuvres, les vipères sont reines.

 

On peut dire ce qu’on veut, qu’ils parlent beaucoup trop, qu’ils feraient mieux de respirer l’air de la vie. C’est possible. Pour ma part, une journée de brume avec l’évocation de Moritz et de Pascal me rajeunit. Elle me rappelle deux hommes de valeur. L’un, lunaire. L’autre, comme une moraine, à l’orée du glacier qui gronde. L’un et l’autre, bien au-delà de leurs options, de leurs actes, ont marqué leur passage au Conseil fédéral. Des tronches. Des personnages. De l'autre côté de la grisaille.

 

Pascal Décaillet

 

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29/12/2015

Yves Laplace, élévation et solitude

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Sur le vif - Mardi 29.12.15 - 17.47h

 

C’est en 1982, dans la Revue Furor, que j’ai commencé à lire des textes d’Yves Laplace, couronné hier par le Prix suisse de littérature. Jusqu’à cette date, je n’avais jamais entendu parler de ce contemporain, né comme moi au printemps 1958. Très vite, le sentiment d’avoir affaire à un écrivain. Sans tarder, au fil des années 80, la première impression se confirme, avec la lecture de « Sarcasme » puis « Fils de perdition », et surtout une pièce dont j’ai souvent parlé, tant elle m’a marqué : « Nationalité française », publiée au Seuil en 1986, et mise en scène par Hervé Loichemol à la Salle Patino, en 1989. Aujourd’hui encore, ce texte si troublant sur les Français d’Algérie, avec notamment le souvenir d’une Anne Durand saisissante, est l’un de ceux, dans l’œuvre de Laplace, qui me retiennent le plus.

 

Dans « Nationalité française », comme plus tard dans « Nos Fantômes », ou plus encore « La Réfutation », ou son tout dernier texte « Plaine des héros » (autour du fasciste genevois Georges Oltramare), j’aurais envie de dire, en « première lecture », que c’est le thème qui me retient. Mais le disant, je sais déjà que c’est faux, ou tout au moins largement insuffisant. Car Laplace n’est ni journaliste, ni historien, bien qu’il eût pu devenir l’un comme l’autre. Mais dès ses premiers textes publiés, à la fin de l’adolescence, c’est une autre voie, un autre chemin vers le réel, que choisit le jeune homme.

 

Oltramare a certes bien existé, les guerres des Balkans aussi, ou la fin si douloureuse de 132 ans de présence française en Algérie, oui tout cela est bien palpable, vérifiable, dans les archives du réel. Mais la relation qu’en donne Laplace, c’est autre chose. Cela passe par une forme immatérielle de magie, qui s’appelle l’écriture. C’est là qu’il existe, là qu’il crée la différence, là qu’il finit par nous offrir « autre chose » que la simple chronique du temps qui passe. Entreprendre une lecture critique de l’œuvre d’Yves Laplace, ce serait peut-être tenter de montrer comment l’art du récit, tout trempé qu’il apparaisse dans le réel, prend corps et distance, par un procédé d’écriture d’une rare finesse.

 

Avec Laplace, pas davantage qu’avec Cingria ni d’ailleurs aucun auteur, une œuvre ne peut ni ne doit se réduire à des thèmes. Pour l’aridité – parfois bienvenue – de ces grilles de lecture, on ira s’en référer aux « Que sais-je ? » ou aux encyclopédies. Mais enfin, tout de même, parler d’Yves Laplace sans évoquer le sujet de la filiation (dans « La Réfutation » comme dans « Fils de perdition »), c’est sans doute passer à côté de quelque chose d’essentiel dans la relation de l’auteur avec son texte.

 

Le Prix suisse de littérature n’est de loin pas le premier que reçoit Yves Laplace. Mais il tombe rudement bien, à une époque où la valeur d’un livre se soupèse en fonction de ses seules vertus marchandes. J’ai parlé de Cingria, dont le style éblouissant n’a certes rien à voir, mais qui, lui aussi, étincelait dans l’art de la chronique. Autres mots, autres sources, autres ancres. Mais là aussi, la troublante perpétuité d’un décalage. Il ne serait peut-être ni vain, ni indifférent que la littérature en Suisse romande soit un peu mieux perçue, reconnue, identifiée, du vivant de ses auteurs. Nous en avons beaucoup, dans ce coin de pays. Des femmes, des hommes, des talents. Parlons d’eux pendant qu’ils sont encore de ce monde. Et, très accessoirement, pendant que nous le sommes aussi.

 

Yves Laplace, cet écrivain si particulier, cette solitude si fièrement dressée, mérite infiniment le Prix suisse des écrivains. Plus encore, il mérite qu’on lise ses livres, sans tarder. Tant que la vie est encore là.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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28/12/2015

Pierre-Alexandre Joye (1959 - 2015) : chaleur et lumière

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Sur le vif - Lundi 28.12.15 - 17.08h

 

Un être pressé, angoissé, joyeux, toujours palpitant de la vie qui va. Un être de lumière, même au cœur de la brume. Un être de culture – immense – qui semblait comme arraché aux fragments de cette vie originelle, cet Âge d’Or, propulsé dans les aléas d’une modernité à laquelle il n’avait rien demandé, même pas l’asile. Juste jeté là. Riche de sa seule mémoire, infinie. Pierre-Alexandre Joye, qui vient de nous quitter, beaucoup trop jeune, faisait partie de ces quelques compagnons, si rares, avec lesquels l’appétit du temps présent s’aiguise d’Histoire et de nostalgie. Comme si vivre, c’était tenter de restaurer une grandeur perdue.

 

Je l’ai connu il y a plus de 32 ans, dans le cadre de l’armée, lors d’un paiement de galons commun. Nous parlions de Barbara, de poésie, et surtout de musique. Ses connaissances, dans ce domaine, surtout dans le registre romantique, étaient époustouflantes. En sa compagnie, il n’y avait plus ni pèlerine, ni pluie, ni boue, ni guêtres crottées, tout cela allait s’abolissant, laissant place à l’évocation d’un trio, d’un oratorio, d’un sonnet. Impatience, essoufflement, tambourinement du sang dans les artères, prunelles envoûtées par le désir de vivre, mais aussi puissance d’évocation. Donc, capacité d’extraction de la pesanteur terrienne. Vers la paix des galaxies. Ou la guerre des étoiles.

 

Puis, des années de complicité dans les couloirs du Palais fédéral. Puis d’autres, dans les mêmes médias, la RSR notamment. Pierre-Alexandre Joye, c’était une plume de chroniqueur, un style, un humour, un regard. Lors d’un reportage commun à Weimar, en juillet 1999, nous avions visité ensemble pendant trois heures, sans un seul mot, le camp de Buchenwald, situé – terrible ironie – sur l’une des très belles collines boisées de Thuringe. Le soir ou le lendemain, je ne sais plus, nous étions allés au concert, en plein air, dans la ville de Bach, de Goethe et de Schiller. De ces quelques jours passés avec lui dans le cœur battant de la culture allemande, je garde un souvenir inoubliable.

 

Journaliste, Pierre-Alexandre Joye a aussi été enseignant, notamment professeur de français à l’Ecole supérieure de commerce de La Neuveville. Tiens, je me souviens maintenant de nos conversations sur Racine. Il aimait la musique, la poésie, la politique, mais aussi une impressionnante quantité d’autres choses, il était toujours en quête d’élargissement de son savoir, non pour cumuler, mais pour éclairer, trouver un chemin d’initiation. Dans les brumes des campements militaires, en 1983, il n’était pas difficile d’entrevoir chez ce camarade de régiment joyeux, et si pressé de vivre, tellement ailleurs, un rapport à la lumière capable de transformer le réel. Le transfigurer, peut-être, en une forme supérieure de chaleur. Je ne l’oublierai pas.

 


Pascal Décaillet

 

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22/12/2015

La vie qui va, en cinq actes

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Sur le vif - Mardi 22.12.15 - 14.51h

 

Initiative "de mise en oeuvre" de l'UDC sur le renvoi des criminels étrangers : déjà, il est tout de même hallucinant qu'un parti, ayant été approuvé par le peuple et les cantons, doive lancer une "initiative d'application", parce que le Conseil fédéral ne fait pas son boulot.

 

Mais au delà de cette incongruité, revoilà, pour la énième fois, Mme Sommaruga en position défensive. Résumons, en cinq actes :

 

Acte 1 : l'UDC lance une initiative, récolte les signatures, le chef du DJJP prend la parole à Berne pour dire qu'il ne faut surtout pas la voter. Et il fait l'ouverture des journaux SSR.

Acte 2 : l'UDC, un beau dimanche, avec cette initiative, gagne devant le peuple et les cantons.

Acte 3 : le Conseil fédéral entreprend toutes choses pour freiner (voire annuler) la mise en oeuvre de ladite initiative. Ce qui est totalement contraire à notre ordre constitutionnel.

Acte 4 : l'UDC lance une "initiative de mise en oeuvre", pour que sa première initiative soit acceptée.

Acte 5 : le chef du DFJP, récupérant dans une corbeille le brouillon de la première intervention, prend la parole à Berne pour dire qu'il ne faut surtout pas voter cette "initiative de mise en oeuvre". Et il fait l'ouverture des journaux SSR.

 

Vivement l'initiative de mise en application de l'initiative de mise en oeuvre. Vivement l'invitation de Mme Sommaruga à ne surtout pas la voter. Vivement les ouvertures, pour relayer la conseillère fédérale, de tous les journaux SSR.

 

Et vive la vie. La vie qui palpite. La vie qui va.

 

Pascal Décaillet

 

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