11/08/2017

Le Ténor, la Fée, le Beau Parleur

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Éditorial du Giornale del Popolo, publié ce matin en première page, en italien.

 

Ignazio Cassis (TI), Isabelle Moret (VD), Pierre Maudet (GE): un ténor de la politique nationale, chef du groupe à Berne, parfaitement polyglotte ; une efficace et consciencieuse parlementaire fédérale ; un politicien professionnel, calciné d’ambition depuis le berceau, à la fois visionnaire et (un peu trop) beau parleur. C’est dans ce trio que le groupe parlementaire PLR aux Chambres fédérales devra choisir, le 1er septembre, le ticket qu’il proposera le 20 septembre à l’Assemblée fédérale pour la succession de Didier Burkhalter. On peut imaginer que deux de ces trois personnes seront retenues. Et la troisième, écartée. Mais qui ? Impossible, pour l’heure, de le savoir. Nous verrons bien. L’art du journalisme n’est pas de se perdre en pronostics, mais d’analyser le réel. Comme on scrute la réalité, bien tangible, d’un terrain.

 

Ticket équilibré, oui. Tout pour plaire. Tout pour satisfaire la fragilité de nos équilibres suisses : un Tessinois (enfin !), une femme, un surdoué de la politique genevoise, aussi exaspérant que brillant. Deux parlementaires fédéraux, un conseiller d’Etat. Même la diversité des âges est respectée : Pierre Maudet 39 ans, Isabelle Moret 46, Ignazio Cassis 56. A première vue, le triangle parfait : isocèle, équilibré, respectueux des différences, politiquement correct à l’extrême, version moderne et tellement rassurante des Trois Suisses. L’Assemblée fédérale aime qu’on lui laisse un choix. Elle sera servie.

 

Depuis la victoire du Vaudois Georges-André Chevallaz, en 1973, sur le candidat officiel des radicaux, le Genevois Henri Schmitt, en passant par Jean-Pascal Delamuraz (1983), Pascal Couchepin (1998) et Didier Burkhalter (2009), j’ai suivi toutes les élections d’un Romand au Conseil fédéral. Je dis « d’un Romand » et pas « d’un Latin », parce que ce dernier mot ne veut pas dire grand-chose : il n’existe pas, dans une élection à l’exécutif suprême de notre pays, de solidarité entre la Suisse de langue française et celle de langue italienne, contre les « méchants Alémaniques ». A la vérité, chacun roule pour soi, chaque écurie, chaque clan. On encense son candidat, on tente de noircir l’adversaire, on occupe au maximum les médias, on s’emploie à contrôler l’agenda politique.

 

Dans cet exercice d’hyper-propagande, où la communication emporte tout, comme un torrent, sur son passage, le Genevois Pierre Maudet, beau parleur devant l’Eternel, est roi. Toujours là pour nous laisser entendre qu’il a inventé l’action politique, qu’il va la rénover de fond en comble, que rien n’a existé avant lui, que sa jeunesse amènera au pouvoir une nouvelle génération. De quoi lasser, ou tout au moins retenir, ceux (dont je continue de faire partie) qui admirent son intelligence, sa culture politique, l’ampleur de ses vues. En un mot comme en mille, Maudet s’exprime bien, mais il en fait trop, au risque de taper sur les nerfs de ses propres supporters. Il faudrait un jour que ce garçon se calme un peu dans le registre de l’auto-promotion.

 

Face à lui, Isabelle Moret. Avocate, vice-présidente du PLR suisse, compétente sur les dossiers, parlementaire fédérale depuis plus d’une décennie, un peu desservie par une voix trop haut perchée (d’où son surnom de Fée Clochette), jouissant d’un excellent réseau à Berne, présidente de la faîtière des Hôpitaux suisses (d’aucuns lui reprocheront ce lien), mais enfin au final une personne de qualité dans l’environnement politique suisse, parfaitement connue de l’Assemblée fédérale, ce qui pourrait représenter, le 20 septembre (si elle est retenue dans le ticket) un avantage non-négligeable.

 

Enfin, celui que vous, amis de la Suisse italienne, connaissez le mieux, Ignazio Cassis. Candidat unique, le 1er août dernier, du PLR tessinois ! Chef du groupe. Jugé (en Suisse romande) trop lié au monde des assureurs. Très compétent, polyvalent, parlant un français impeccable, prêt à combler le vide créé, en 1999, par le départ de Flavio Cotti. Et le dernier radical tessinois, c’était Nello Celio, autant dire la Préhistoire ! Il fait figure de favori, mais il connaît le proverbe : « Qui entre Pape au Conclave en ressort Cardinal ». Face à lui, pour la prochaine étape déterminante, le choix du ticket par le groupe PLR aux Chambres fédérales, ce Ténor aura les multiples qualités d’une Fée et les accents de renouveau d’un Beau Parleur. Assurément, trois candidats de valeur. Mais, le 20 septembre, en fin de matinée, il n’y aura qu’un seul élu. Rien, pour l’heure, ne nous permet de deviner lequel aura l’avantage.

 

Pascal Décaillet

 

12:19 Publié dans Editos Giornale del Popolo | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

04/08/2017

Pierre Maudet, candidat première classe

 

Sur le vif - Vendredi 04.08.17 - 14.04h

 

Je connais Pierre Maudet depuis 17 ans. Il était jeune conseiller municipal radical, en Ville de Genève, et je lançais l'émission Forum.

 

Très vite, comme beaucoup de mes confrères, j'ai saisi que l'homme irait loin. Sa jeunesse, son énergie, son intelligence, sa vitalité, son sens de l’État et du pays, tout cela était déjà perceptible, alors qu'il venait à peine de passer le cap de la vingtaine.

 

Depuis, cet homme d'un rare talent politique (je le compare souvent, depuis deux décennies, à un Christophe Darbellay, ou un Pierre-Yves Maillard) n'a fait que confirmer. Exécutif de la Ville de Genève. Mairie. Et, depuis cinq ans, gouvernement cantonal.

 

Sur son action politique, je suis le premier à exprimer des réserves. Hypertrophie, trop voyante, de la communication. Pratique maladroite et malvenue des fusibles, notamment au plus haut niveau du Corps de Police. Discours moderniste et jeuniste, à la Macron, dont toute âme lucide doit être capable de prendre distance, sauf à sombrer dans la complicité, dans l'ordre de la propagande.

 

Mais enfin, tout cela posé, un fauve politique de grande race. Une culture historique, ce qui est fort rare. Une vision pour le pays. Une ambition. On partage ou non ses options (cela n'est pas mon cas, en matière européenne, notamment), mais comment ne pas reconnaître la stature de l'homme ?

 

Pierre Maudet a raison de tenter sa chance au Conseil fédéral. Sa candidature est crédible, charpentée idéologiquement, nourrie d'une première expérience aux deux autres échelons de notre vie fédérale. J'ignore absolument quelles seront ses chances, nous verrons bien, et il faut bien avouer que la question de la Suisse italienne se pose.

 

Mais je lui souhaite bonne chance. Nous avons eu assez de souris grises pour bouder l'entrée en scène d'un homme politique de premier plan.

 

Ensuite ?

 

Ensuite, le destin décidera. Nul d'entre nous ne peut le prévoir.

 

Pascal Décaillet

 

14:29 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Imprimer |  Facebook | |

13/07/2017

Mémoire et chaos, désordre et lumière

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Sur le vif - Mercredi 12.07.17 - 18.47h

 

Je reviens d'un magnifique voyage familial de quelques jours au pays de Louis II et de Richard Wagner. Le château de Linderhof, je l'avais visité en 1971, 1973, puis (dernière fois) 1983. Celui de Neuschwanstein, je ne l'avais plus vu depuis 1973 ! J'ai encore toutes mes notes sur ces visites, dans les journaux que je tenais à l'époque, avec textes et images.

 

J'ai tant et tant à dire sur ce roi, qui à la fois m'exaspère et m'enchante. Les sentiments qui étaient miens à l'âge de 13 ans, lors de mes premières visites en ces lieux, mais aussi l'année de ma découverte de Richard Wagner, sont au fond les mêmes, 46 ans après. Réticence face à l'inaction politique du roi, qui est passé (volontairement) complètement à côté du mouvement de son époque, imprimé par Bismarck et l'unité. Mais, d'un autre côté, admiration face à ses intuitions artistiques, sa mise en scène des grands mythes de l'Allemagne médiévale. Et, avant toute chose, reconnaissance d'avoir été le tout premier (à part dans le monde musical, Liszt surtout) à déceler l'immensité du génie de Richard Wagner.

 

Bref, je pense consacrer les trois prochains épisodes (les numéros 25, 26 et 27) de ma Série Allemagne au Roi Louis II. Je vais tâcher de faire vite : les souvenirs de ces toutes dernières visites sont encore totalement vivaces, jusqu'aux cygnes gravés dans les poignées des portes, imprimés dans ma mémoire récente. Surtout, je veux inscrire Louis dans la perspective de la révolution des esprits dans l'Allemagne du 19ème siècle. Et mettre en évidence le paradoxe (que je sentais déjà en 1971, très clairement) entre son attitude de repli, évidemment inadmissible pour un souverain, fût-il constitutionnel, et l'extraordinaire présence de ses antennes artistiques.

 

Dans ce petit voyage, j'ai retrouvé de puissantes émotions de mon année 1971. L'année de ma découverte de Wagner, de Dürer (expo du 500ème à Nuremberg), de la Haute-Franconie où avait vécu ma mère juste avant la guerre, en 1937 et 1938. Mais aussi, de Würzburg, de Rothenburg, Dinkelsbühl, plusieurs fois Munich (où j'ai emmené mes élèves en voyage d'études en 1983). Mon lien avec cette région est puissant. Tout comme mon lien avec l'Allemagne du Nord, les Cités Hanséatiques, la Saxe, la Thuringe, les Länder de l'ex-DDR, la Rhénanie des poètes. Et tant d'autres Allemagnes, de Hölderlin à Brecht, puis plus loin Heiner Müller, Christa Wolf, qui se pressent et se mélangent dans les méandres de ma mémoire. Deux mots, pour exprimer ce fracas, ce fatras : Sturm und Drang. Ces deux mots, à eux-seuls, explosifs, résument mon rapport passionnel avec les Allemagnes.

 

Mon souci numéro un, dans cette Série entamée il y a deux ans, et qui va encore me prendre de longues années, n'est pas d'avoir des idées ni des sujets - j'en ai des centaines - mais de trier, ordonner, organiser, mettre en page, pour que cela soit plaisant et accessible au plus vaste public possible.

 

Vous me direz que c'est le lot de tout transmetteur. Et vous aurez raison.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Le Tessin se tire une balle dans le pied

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Éditorial publié ce matin en italien, en première page du Giornale del Popolo, sous le titre "Il Ticino si tira la zappa sui piedi".

 

Dans la succession de Didier Burkhalter au Conseil fédéral, qui se jouera à Berne le mercredi 20 septembre, personne, en Suisse, ne peut sérieusement contester au Tessin la profonde légitimité, 18 ans après le retrait de Flavio Cotti (1999), à présenter un ticket. J’ai moi-même plaidé, ici, pour cette primauté, dans mon commentaire « Stavolta partitte in vantaggio », dans l’édition du 16 juin 2017 du Giornale del Popolo. Pourquoi ? Parce que nous sommes tous Suisses, nous aimons ce pays, nous savons qu’il est une petite fleur fragile, avec des équilibres précaires, dont le respect est capital. Dans ces équilibres, multiples, il y a celui entre les langues : la Suisse italienne existe, elle est une part inaliénable de notre communauté nationale ; presque 20 ans sans conseiller fédéral, c’est long, trop long.

 

Reste qu’en avançant un ticket à une seule personne, le Tessin se tire une balle dans le pied. Oh, il n’a pas perdu définitivement la partie, loin de là, mais disons que le signal donné mardi, par la présidence du PLR cantonal, n’est pas bon. Il est perçu comme une arrogance, une volonté de passer en force. Dans notre mentalité politique suisse, vous le savez bien, on n’aime pas cela. Peut-être une correction du ticket par les délégués du PLR tessinois, le 1er août prochain, serait-elle de nature à augmenter les chances de ce canton, lorsque siègera l’Assemblée fédérale, le dernier jour de l’été.

 

Car c’est bien elle qui choisit, et non le suffrage universel ! Une campagne pour le Conseil fédéral ne consiste pas à séduire nos cinq millions d’électrices et d’électeurs suisses, mais juste les 200 du Conseil national et les 46 des Etats. C’est dans le théâtre de miroirs et de pouvoirs de ce cénacle que tout va se jouer. Souvent, les choix de l’Assemblée fédérale nous déplaisent, par exemple lorsqu’une femme comme Karin Keller-Sutter ou un homme comme Pierre-Yves Maillard sont écartés. Mais c’est ainsi, c’est la règle. Or, auprès de ces 246 grands électeurs, le principe de ticket double (homme-femme, par exemple), passe bien. Il donne aux parlementaires l’impression d’avoir le choix.

 

L’autre point faible du ticket unique tient au profil politique de M. Cassis. Il est certes un homme très important sous la Coupole, chef de groupe, polyglotte, compétent, tout ce qu’on voudra. Mais ses liens avec le monde des assureurs privés, via sa présidence de Curafutura, sont mal perçus, à ce stade de la campagne, en Suisse romande. Il suffit de regarder comment nos cantons romands votent lorsqu’on les interroge sur une Caisse unique, ou publique : il y a, clairement, une aspiration à un retour de l’Etat, et un climat de révolte contre certaines pratiques des Caisses privées, la hausse constante des primes par exemple. D’ailleurs, les deux conseillers d’Etat de l’Arc lémanique chargés de la Santé, le Genevois Mauro Poggia (MCG) et le Vaudois Pierre-Yves Maillard (socialiste), travaillent ensemble à des scénarios où l’Etat reprendrait ses responsabilités, dans l’assurance maladie. Bref, les Romands n’ont rien contre la personne de M. Cassis, mais son profil pose problème.

 

Vous me direz que, dans l’Assemblée fédérale, le poids des Romands ne les amène pas à faire la loi ! C’est parfaitement exact, et c’est pour cela que M. Cassis a ses chances. D’ici au 20 septembre, beaucoup d’eau peut encore couler sous beaucoup de ponts. Bien sûr, la maladresse commise par le Tessin, avec ce ticket unique, va sans doute aiguiser les appétits des quelques Romands (ils ne sont pas si nombreux !) qui pourraient se sentir de taille à relever le défi. On pense en priorité à Pierre Maudet, conseiller d’Etat genevois dont j’ai déjà parlé ici, et programmé bien avant sa naissance pour le Conseil fédéral. D’autres candidatures, sur Genève, sur Vaud, pourraient éclore. Mais enfin, n’oublions pas que les Romands ont déjà deux conseillers fédéraux : le Fribourgeois Alain Berset et le Vaudois Guy Parmelin ! Exactement pour cela, il m’apparaît que les chances tessinoises, pour le 20 septembre, sont intactes. Tout au plus, le canton aurait-il intérêt à ouvrir davantage le jeu. Ne serait-ce que pour la forme.

 

Pascal Décaillet

 

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05/07/2017

Bon Anniversaire à l'AVS !

 

Sur le vif - Mercredi 05.07.17 - 09.51h

 

Demain, jour pour jour, l'AVS aura 70 ans. Le 6 juillet 1947, le peuple acceptait (80% de oui ; participation 79,66%) son principe, après l'un des débats parlementaires les plus passionnants de notre Histoire. Il faut en lire les minutes, cela vaut la peine. Pendant mes années à Berne, comme correspondant parlementaire, je pensais tous les jours à ceux qui, quarante ans plus tôt, avaient mené ce débat. Par exemple, lorsque je couvrais moi-même, pour la RSR, les débats-fleuves sur la LAMal ou la TVA.

 

Hommage à ce fleuron de nos assurances sociales. Sans ce premier pilier, sans ses principes de mutualité, de subsidiarité, la Suisse d'aujourd'hui ne serait pas ce qu'elle est.

 

Je me suis passionné pour l'Histoire des assurances sociales en Europe, depuis Bismarck, absolu précurseur dans le domaine. Premières caisses de retraite, secteur par secteur, idem pour l'invalidité, le chômage, la maladie, les accidents. Dureté des négociations pour y parvenir. Rôle des socialistes, mais aussi de tout le syndicalisme chrétien, nourri de la Doctrine sociale de 1891, de Léon XIII, puis du Sillon. Intelligence, aussi, des radicaux éclairés, soucieux de justice sociale, imprégnés d'esprit républicain.

 

La convergence de tous ces courants a amené nos pays, dans les années encore très difficiles de l'immédiate après-guerre, à voir grand. En France, ce fut la Sécurité sociale, lancée par de Gaulle lors de son éblouissant passage aux affaires en 44-46, les dix-sept mois les plus réformateurs de l'Histoire du pays, sous l'impulsion du Conseil National de la Résistance. En Grande-Bretagne, ce furent les grandes réformes travaillistes dans le domaine de la Santé. En Suisse, ce fut l'immense et remarquable chantier de l'AVS.

 

L'Histoire de nos assurances sociales, en Suisse, devrait être obligatoire dans les écoles. L'Histoire de l'AVS, pendant 70 ans, ses dix révisions, maintenant onze, l'Histoire de l'exceptionnel conseiller fédéral Tschudi (1959-1973), qui menait au pas de charge les réformes, pour relever le défi démographique. Pourquoi cette Histoire n'est-elle pas enseignée, ou si peu ?

 

Les Suisses peuvent être fiers de l'AVS. Hélas, le même bilan, et de loin, ne peut pas être tiré du deuxième pilier (introduit en 1984), indissociable de placements aventureux et spéculatifs opérés, dans les années de Veau d'or, sous l'impulsion de condamnables usuriers, par certaines caisses. Pas toutes, heureusement.

 

L'AVS est un principe de redistribution pour tous. Oui, elle est notre fleuron. Pensons-y, très fort, lorsque nous glisserons notre bulletin dans l'urne, le 24 septembre.

 

Pascal Décaillet

 

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02/07/2017

Le noir magma de nos silences

 

Sur le vif - Dimanche 02.07.17 - 10.34h

 

Il y a, depuis longtemps, des choses qu'on ne peut tout simplement plus exprimer dans l'espace public. Je ne parle pas ici de ce qui est interdit par la loi : là au moins, c'est clair, mesurable, écrit, délimité ; et la loi, on peut toujours aspirer à la changer.

 

Non. Je parle de tout le reste. Ce qui ne tombe pas (encore) sous le coup d'une loi, mais opprime, étouffe toute conscience sous la pesanteur de l'autocensure. On voudrait tant l'exprimer, mais on se retient. À cause de la tempête de réactions bien pensantes, inévitable, juste après.

 

Alors, on se tait. Et le noir magma de ces silences, qui rumine et vocifère de l'intérieur, consume les entrailles. Il vous isole. Il contribue à ciseler votre solitude.

 

Mais cette matière est volcanique. Sous le poids des convenances, elle demeure tacite. Souterraine. Inaudible. Jusqu'au jour où tout éclate. Lave, cendres, poudre.

 

On dit du réseau social qu'il permet l'expression du non-dit. C'est faux. Il l'aura peut-être permis dans un premier temps, héroïque, balbutiant. Mais déjà s'organise la restauration. La mise au pas. On moralise, puis on légifère. Puis on régente. Puis, on sanctionne. L'ordre cosmique du convenable s'installera ici, comme ailleurs. Avec, comme petits collabos, et fermiers généraux du pouvoir, ceux-là même qui s'en prétendent les critiques distants.

 

Aujourd'hui, ces chiens de garde du convenable couvrent de leurs aboiements l'émergence de toute parole alternative. Avec le système Macron, c'est dans cette ère-là que nous entrons. La Suisse romande n'y échappe pas, loin de là. Le pouvoir n'a rien à craindre du réseau social : déjà, il y trouve cent fois plus de petits valets, multipliés par les miroirs, que de discours critiques.

 

Lecteur passionné de Brecht, depuis quelque 45 ans, je crois pourtant à la distance critique. Pour peu que cette dernière s'organise dans la matérialité réelle d'une résistance des âmes. Et non dans la seule posture rhétorique de la révolte. La plus grande preuve de distance critique de Brecht, c'est son adaptation de Sophocle. Dans la métallique réalité des syllabes, avec les accents souabes de sa jeunesse.

 

La prise en charge des mots est devant nous. Plus que jamais, elle exige courage et solitude. Le salut, quelque part dans la lumière du verbe.

 

Pascal Décaillet

 

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29/06/2017

Danse de pluie

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 28.06.17

 

« Sauveur du monde libre », « président-philosophe », les qualificatifs les plus délirants, venant des plus célèbres plumes de France et de Navarre, n’en peuvent plus de pleuvoir, pour désigner le demi-dieu Emmanuel Macron.

 

Pleuvoir, oui. Incantation. Danse de pluie. Devant l’homme providentiel, on ne pense plus, on n’argumente plus. On se trémousse. Comme si l’univers éditorial, en langue française, avait perdu la raison. Tout à l’extase de louer le Seigneur de l’Elysée.

 

Avant la fin du quinquennat, ceux qui reliront ces délices de pâmoison, dans nos journaux de ce printemps 2017, ne pourront retenir l’immense éclat de rire qui, aujourd’hui déjà, devrait s’imposer à toute âme bien née.

 

Chacun a bien sûr le droit d’aimer le nouveau Président, croire en lui, vouloir faire un bout de chemin en sa compagnie. Là n’est pas la question. Mais tant de courtisans. Tant de prosternations. La France, pays de Voltaire, ne serait plus que miroirs et révérences, Roi Soleil, bruissements de cour, culte d’un homme.

 

Je vais vous dire le fond de ma pensée : cette mise d’un homme au centre de toutes les attentions, magnifiquement mise en scène dans le Discours de Bayeux (16 juin 1946), je ne suis pas contre ! Si l’être vénéré s’appelle Charles de Gaulle. Mais là, l’objet du désir me semble un peu jeune pour mériter, déjà, pareilles sollicitudes. Un peu jouvenceau, oui. Il lui manque le tragique de l’Histoire. Et quelques cicatrices.

 

Pascal Décaillet

 

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27/06/2017

Protectionnisme en Suisse : de quoi se mêle l'UE ?

 

Sur le vif - Mardi 27.06.17 - 13.39h

 

Il paraît que la Commission européenne dénonce une "montée du protectionnisme en Suisse".

 

Eh bien nous, les Suisses, demeurons parfaitement sereins, et dénonçons l'obligation de pensée libérale qui sévit, depuis un bon quart de siècle, au sein de l'Union européenne.

 

Comme si le libéralisme, le culte du libre-échange, l'abolition de toute préférence à la production locale, dans les pays-membres, étaient consubstantiels à l'idée européenne.

 

Comme si cette idée d'Europe ne pouvait pas, aussi, se construire sur d'autres bases. Respect des nations, de leurs souverainetés, de leurs frontières. Faciliter les échanges, oui bien sûr, c'est de cela qu'est née la Communauté européenne, à l'époque de la CECA : il s'agissait d'échanger le charbon et l'acier, dans l'immédiate après-guerre, à l'époque des économies fragiles, avec des populations mal nourries, mal chauffées. Pour être très clair, il s'agissait surtout d'aller piquer à vil prix le charbon des Allemands : Vae Victis !

 

Nous, Suisses, avons assurément une tradition d'exportations et de Commerce extérieur. Mais nous avons aussi, au moins depuis 1848, lentement forgé notre pays sur la cohésion sociale, la subsidiarité, la mutualité, la répartition des richesses, la plus vive attention aux fragilités. Cela, en certaines périodes - et nous y sommes, là, en plein - nous amène, oui, à restaurer des protectionnismes. Quitte à lâcher la bride, quelques années plus tard.

 

Décider ou non d'une dose de protectionnisme, notamment pour l'agriculture, mais pas seulement, relève, et doit continuer de relever, de NOTRE SEULE SOUVERAINETÉ NATIONALE. Nulle instance externe, et surtout pas l'Union européenne, n'a à nous imposer notre politique, en la matière.

 

Tout cela, nous Suisses, expliquons-le, très gentiment, très poliment, à nos amis européens. Nous sommes un pays souverain. Nous ne sommes pas membres de l'Union européenne. Nous n'avons aucun compte à lui rendre sur notre organisation interne. Nous souhaitons entretenir avec eux les meilleurs rapports, mais ils doivent juste comprendre qu'ils ne sont pas le bailli. Ni nous, leur sujet.

 

C'est aussi simple que cela. Et c'est non-négociable. Et, au cas où ils ne comprendraient pas, nous pourrions alors, peut-être, devenir un peu moins polis. En leur suggérant, puisque la question hellénique semble jouer un rôle important dans leurs équilibres internes, d'aller se faire voir chez les Grecs.

 

Pascal Décaillet

 

 

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25/06/2017

Il n'y a pas d'affaire Barthassat

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Sur le vif - Dimanche 25.06.17 - 15.07h

 

Il n’y a pas d’affaire Barthassat. Cette histoire d’amende de 40 francs, infligée le 23 août 2016 à un hôte de la Conférence des Ambassadeurs, et que le conseiller d’Etat aurait tenté de faire sauter, est dépourvue de tout intérêt. Tout au plus, une maladresse. Aucun motif personnel, aucune lésion à l’Etat ni à sa bonne marche. Aucun intérêt. Une fuite, bien orchestrée, dont la source est visible à l’œil nu, pour affaiblir, au sein de la droite, un candidat en pré-campagne pour la réélection du printemps 2018.

 

Il n’y a pas d’affaire Barthassat. Pas plus qu’il n’y en avait, à Noël, au sujet de son avance de salaire. Il y a, pourtant, beaucoup à dire sur ce ministre. Non sur sa vie privée, qui n’intéresse personne et doit être respectée, ni sur ses gaffes ou dérapages au quotidien, ni sur sa personne, ni sur son style, il a le droit d’être comme il est, c’est son affaire.

 

Il n’y a pas d’affaire Barthassat. Ou plutôt si. La véritable affaire, pour un analyste politique qui voudra bien élever ses naseaux plus haut que le niveau de l’amer, de la délation et de la manipulation, ce ne sont pas les barthasseries au jour le jour, si délicieuses soient-elles pour les gazettes. Non. C’est le bilan, après bientôt quatre ans, de son Département. Sur le thème qui fâche, qui n’est évidemment pas l’Agriculture, mais la Mobilité.

 

Jeudi soir, aux Yeux dans les Yeux, je consacrais justement 6 minutes et 29 secondes à ce bilan, en compagnie de la députée socialiste Caroline Marti. Cette jeune et talentueuse parlementaire, se gardant bien de toute attaque personnelle, demeurait dans le champ d’action qui doit être celui de la députation : la mise en cause, sur des thèmes et des exemples précis et étayés, d’une politique publique. C’était ciblé, professionnel. Et d’un autre horizon d’attente que celui du psittacisme, du grec psittacos (le perroquet), consistant à relayer en boucle de pseudos-affaires, lancées par des sources manipulatoires, pour affaiblir un concurrent politique.

 

Alors oui, sur le bilan, il y a à dire. Gestion clochemerlesque de tout ce qui touche aux TPG, rodomontades de matamore suite à la dernière défaite sur les hausses de tarifs, tartarinades par rapport au tram 12 et à la punition des Carougeois, désaveu par ses pairs (mercredi dernier en Conseil d’Etat, cf. le Courrier) sur les 4,5 millions de crédit complémentaire, création d’une « commission consultative sur la traversée du lac » dont l’aptitude à la palabre surpasse les soirées les plus caniculaires des villages d’Afrique.

 

C’est sur ces thèmes qu’il convient, si on l’estime nécessaire, de demander des explications au conseiller d’Etat. Mais foncer, tête baissée, puis reprendre en boucle chaque épisode narratif supplémentaire destiné à alimenter la légende de Tarascon d’un ministre sympathique, mais parfois un peu approximatif, c’est faire aveuglément le jeu de ceux qui, à l’interne, voudraient bien voir partir, au printemps 2018, cet encombrant personnage surgi des fières campagnes de notre cher canton.

 

Ces gens-là ne viennent pas nécessairement des rangs de la gauche. On en trouvera aisément dans la famille, recomposée depuis les années trente pour mieux s’Entendre, du magistrat concerné. Je vous ferais bien un dessin, mais n’ai jamais été capable de tenir un crayon.

 

Pascal Décaillet

 

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21/06/2017

La réhabilitation d'un homme d'honneur

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 21.06.17

 

Un fusible. C’est par ce mot que nous avions qualifié ici même, il y a un an, le chef des opérations de la Police genevoise, Christian Cudré-Mauroux. A cette époque, les voix n’étaient pas innombrables, pour défendre l’homme. Il y eut même quelques belles prises de position pour justifier la véritable persécution que le Conseil d’Etat exerçait sur ce grand policier, trente ans de loyaux services, sur les épaules duquel on avait voulu faire porter tous les maux, en lien avec la manifestation sauvage du 19 décembre 2015. Pendant près d’un an, l’affaire est demeurée figée. Et voilà que ce vendredi 16 juin, par temps magnifique et tout le monde se préparant à savourer le week-end, un communiqué de la Cour de Justice était publié, réhabilitant le policier.

 

Le vendredi 16, cette publication, et pas, par exemple, le jeudi 15. Amusant, non ? Le soir de ce jeudi, se déroulait à Veyrier l’Assemblée des délégués du PLR, qui désignait son ticket pour le Conseil d’Etat 2018. Elu en tête du trio de candidats, avec Nathalie Fontanet et Alexandre de Senarclens, un certain… Pierre Maudet, ministre de tutelle de la Police. Eût-il obtenu une aussi bonne désignation, si la Cour avait publié son arrêt (datant du 6 juin) 24 heures plus tôt, donc AVANT l’Assemblée de Veyrier ? Oui, je sais ce que vous allez me répondre : séparation des pouvoirs, et patati, et patata. Fort bien. Allons-y pour la séparation.

 

Toujours est-il que voilà un homme d’honneur réhabilité. La Cour annule, purement et simplement, l’arrêté du Conseil d’Etat du 22 juin 2016, qui dégradait l’officier de lieutenant-colonel à major, sanction totalement infamante dans le signal qu’elle donne, avec son côté Dreyfus, Cour des Invalides, 5 janvier 1895, sans compter la réduction de traitement. Elle estime, notamment, que « le recourant n’avait pas menti à sa hiérarchie, ni ne lui avait dissimulé de documents ou d’autres renseignements pertinents ». En clair, elle s’inscrit totalement en faux contre les arguments du Conseil d’Etat, qui avait cloué publiquement au pilori l’un des serviteurs les plus fidèles de la Police genevoise.

 

Pire : ce même vendredi 16 juin, à peine la Cour avait publié son arrêt, le Département Maudet s’empressait de réagir (à une décision de justice !), rappelant qu’il s’était appuyé sur le rapport administratif d’un ancien juge. Là encore, l’autorité de tutelle se défausse de sa responsabilité politique, car enfin, l’humiliante dégradation, c’est lui qui doit en assumer la décision. Dans le même communiqué, il n’exclut pas de recourir lui-même contre l’arrêt de la Cour, ce qui est certes son droit, mais accentue le signal de « mauvais perdant ». En conclusion, dans cette case éditoriale que nous tenons depuis six ans et où nous n’avons pas l’habitude de distiller la langue de bois, nous dirons que le Conseil d’Etat, d’un bout à l’autre de cette affaire, a fait tout faux, s’est montré arrogant, a dissimulé sa propre responsabilité pour faire fonctionner des fusibles. On a dû connaître, ici ou là, meilleure gouvernance. Quant à M. Cudré-Mauroux, nous lui faisons part publiquement de notre respect et de notre considération.

 

Pascal Décaillet

 

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18/06/2017

Moutier : les leçons d'un scrutin

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Sur le vif - Dimanche 18.06.17 - 18.50h

 

Un oui du bout des lèvres (51,7%). Mais un oui quand même ! Moutier rejoindra la République et Canton du Jura. L’événement dépasse, et de loin, le seul cadre de la Cité Prévôtoise, et même celui de l’Arc jurassien. Il est d’importance nationale, comme l’ensemble de cette passionnante question historique, depuis le Congrès de Vienne en 1815. Le Jura, c’est nous. Comme d’ailleurs aussi, le Canton de Berne. Les gens de Moutier sont nos compatriotes, comme ceux de Delémont, de Porrentruy, de Bienne ou de Tavannes. Nul Confédéré, qu’il soit de Genève, de Coire, de Lugano ou de Zurich, ne peut demeurer indifférent au destin de ce coin de pays, qui fait partie de notre communauté nationale. Ce soir, nous saluons leur choix, comme nous l’aurions d’ailleurs salué en cas de décision contraire : le vote leur appartenait, nous en prenons acte, avec le respect que tout Suisse voue aux autres parties du pays.

 

Je suis né le 20 juin 1958. En 1978, la majorité pour voter était encore à vingt ans. Mon premier vote, sur le plan fédéral, fut donc, en septembre de la même année, pour dire oui, un oui du fond du cœur, à la création du nouveau Canton du Jura. J’avais lu Béguelin, je l’avais entendu dans des émissions de radio, il m’avait convaincu. En aucun cas, pourtant, mon oui n’était un désaveu du Canton de Berne. Il n’était pas question pour moi de jouer la carte ethnique, Romands contre Alémaniques, encore moins la carte confessionnelle, catholiques contre protestants. La richesse exceptionnelle de la Suisse, sa survie dans l’Histoire, c’est que les facteurs religieux ne se sont jamais exactement calqués sur les facteurs linguistiques. Sans quoi, nous serions dans un cas comparable à la Belgique, avec le risque de sécession que cela implique.

 

J’ai passionnément aimé et étudié, sur le plan historique, la question jurassienne. Je respecte totalement les deux points de vue, les deux attaches affectives, celle pour Berne, celle pour le Jura. J’ai connu, dans la jeunesse, ces fameuses années 70 où le combat, physiquement, faisait rage. J’ai fréquenté, dans mes années bernoises puis fédérales, de brillants esprits, émanant des deux côtés. Les uns et les autres sont mes compatriotes, mes amis. Je salue le Canton de Berne, je salue celui du Jura.

 

La grande leçon de toute cette série de plébiscites et votations autour de la question jurassienne, c’est que cette dernière, malgré les bagarres physiques des années 70, malgré le déchaînement des passions, pendant le dernier demi-siècle, s’est finalement jouée dans le seul théâtre d’opérations qui symbolise la culture politique suisse : celui des urnes. Plébiscite de 1974, ratification par les autres cantons en 1978, pour aboutir au vote, serré mais bien réel, d’aujourd’hui. Je ne suis pas sûr, comme je l’entends dire avec un peu d’imprudence sur les ondes, que ce vote scelle pour l’éternité la question jurassienne. Mais disons que, pour un certain temps, les dés sont jetés.

 

Aux Jurassiens, aux Bernois, aux Jurassiens bernois, aux Jurassiens tout court, à ceux de tous les districts, du Nord comme du Sud, de cette région profondément amie, j’adresse le salut d’un Confédéré qui aime son pays, et souhaite le maintien de son unité dans la diversité. Sans ce petit miracle-là, comme un soupir retenu devant une petite fleur fragile, nous sommes perdus.

 

Pascal Décaillet

 

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Français, vous l'aurez voulu !

 

Sur le vif - Dimanche 18.06.17 - 10.31h

 

En confirmant ce dimanche l'envoi à l'Assemblée, pour cinq ans, d'une pure et simple Chambre d'enregistrement, les Français fabriquent eux-mêmes les verges avec lesquelles ils se fouetteront.

 

Charmés, comme en 1974 avec Giscard, par la duperie d'un discours sur la jeunesse et la rénovation, ils découvriront vite - sans doute, dès cet automne - le vrai visage de ce pouvoir. Tout, autour d'un homme. Autour du "miracle" de sa personne. Tous les corps institutionnels, de la même couleur. Culte de la personnalité. Contrôle absolu de l'image du Prince. Chasse aux sorcières face aux éditorialistes qui se permettraient d'émettre des doutes.

 

Résultat : les Français passeront ces cinq ans dans la rue. Ils adorent ça, la rue. Et là, créant eux-mêmes les conditions de leur colères futures, ils l'auront bien cherché.

 

"Français, encore un effort !", écrivait Donatien Alphonse François de Sade. Il s'y connaissait, le Divin Marquis, en masochisme.

 

Cinq ans de répit pour l'Ancien Monde.

 

Pascal Décaillet

 

 

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16/06/2017

Helmut Kohl (1930-2017) : la vision rhénane d'un bâtisseur

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Sur le vif - Vendredi 16.06.17 - 18.53h

 

Il est d’usage de dire qu’Helmut Kohl était un géant. Au pays des Frères Grimm, des Contes, enraciné dans des milliers de légendes médiévales, celles que le Sturm und Drang exhumera après l’Aufklärung, à la fin du 18ème siècle, un géant ça compte. Ça parle au cœur des Allemands, à leur imagination. Ça peut être quelque chose de terrifiant, comme le Roi des Aulnes, Erlkönig, mangeur d’enfants, ou au contraire de très rassurant. Alors, allons-y pour le géant. Helmut Kohl était aussi un catholique. Et il était un Rhénan. Les deux mots à retenir pour l’ancrer dans une filiation historique. Le grand Willy Brandt, natif (comme Thomas Mann) de Lübeck, était un Hanséatique, le regard tourné vers l’Est. Kohl, un Rhénan.

 

J’ajoute qu’il était un Palatin. Région proche de la France, mais ayant subi sous Louis XIV le plus atroce des traitements. La Rhénanie-Palatinat, fleuron d’Empire, où le futur Chancelier voit le jour le 3 avril 1930, sous la République de Weimar, trois ans avant l’arrivée d’Hitler, respire le catholicisme allemand, le Zentrum bismarckien, le lien millénaire avec Rome, le souvenir des légions, des centaines d’églises. C’est une région peut-être plus européenne que proprement allemande. Willy Brandt, qui s’agenouille à Varsovie en décembre 1970, est tourné vers l’Est, Helmut Kohl vers l’Ouest. Ses affinités avec François Mitterrand ne seront pas feintes, c’est une vraie amitié, le géant Kohl verse des larmes aux funérailles du Président français, en janvier 1996.

 

Les deux grands chanceliers CDU de l’après-guerre sont Konrad Adenauer (1949-1963) et Helmut Kohl (1982-1998). Les deux sont catholiques, les deux sont Rhénans, les deux sont tournés vers la France. Willy Brandt, lui, n’aura aucun de ces attributs : c’est un Allemand de la Baltique, habité par la reconstruction, à l’Est, d’une entreprise d’une incroyable puissance, lancée au milieu du 18ème siècle par le Roi de Prusse Frédéric II. Il faut de tout pour façonner le destin allemand : des catholiques, de protestants, des Rhénans, des Baltes, des Frédéric II, des Bismarck, des Willy Brandt, des Helmut Schmidt, des Helmut Kohl. C’est l’addition de ces différences, nourrie de la prodigieuse diversité des Allemagnes, qui creuse, scelle et façonne le chemin de reconstruction du pays, depuis Frédéric, après la totale destruction de 1648, lisez Grimmelshausen, Simplicius, vous saisirez.

 

Helmut Kohl est mort très seul, dans sa ville natale de Ludwigshafen, à l’âge de 87 ans, ayant connu la fin de la République de Weimar, l’intégralité du Troisième Reich, l’Année Zéro (1945), la reconstruction, les Glorieuses économiques, puis (comme forgeron) la réunification. Après son départ, en 1998, il y avait eu cette affaire de caisses noires, le décès de son épouse, les amis s’étaient éloignés, la vie n’est pas toujours facile.

 

Je ne vous raconterai pas ici la réunification (1989-1990), vous connaissez tout cela. Oui, Helmut Kohl en fut l’artisan. Oui, il a su saisir, avec une rare intuition, ce que la langue grecque appelle le « kairos », le moment opportun, oui il a mené l’affaire au pas de charge, il a injecté des milliards de Deutschemarks. Soyons clairs : ce qu’on appelle « réunification », avec la béatitude occidentale qui est nôtre, fut en réalité la pure et simple absorption de la DDR par une Allemagne de l’Ouest opulente, insolente, souvent arrogante et méprisante face aux gens de l’Est, ces Allemands de Saxe et de Prusse tombés sous occupation soviétique, en 1945. Lentement mais sûrement, l’Histoire entreprendra de ré-écrire tout cela, rendant justice aux uns, soulignant la superbe des autres.

 

Je n’aborderai pas ici la question des Balkans. Je me contenterai de rappeler que Kohl s’est comporté, en contribuant à démembrer l’ex-Yougoslavie, n’apportant son soutien qu’aux anciens dominions des tutelles germaniques, diabolisant les autres, engageant ses services secrets dans l’affaire du Kosovo, en suzerain de Saint-Empire, davantage qu’en digne successeur de Willy Brandt et Helmut Schmidt. Je n’aborderai pas non plus la question européenne, où le défunt chancelier a surtout, comme aujourd’hui Mme Merkel, joué la carte économique allemande sous le paravent du pavillon bleuté aux douze étoiles d’or. Mais il avait le sens du symbole : nul n'oublie sa main dans celle de Mitterrand, à Verdun.

 

Reste qu’un géant nous quitte, ce soir. Physiquement, c’est certain. Pour le reste, j’invite l’Histoire, la décantation du temps, la relecture critique à faire leur œuvre. Mais enfin, une chose est sûre : en novembre 1989, alors que rien n’était certain, un homme a su saisir l’occasion, le "kairos". Dans la tradition du grand Bismarck, il a sonné la charge dans la parfaite exactitude du moment opportun. C’est assurément un très grand Allemand qui nous quitte, ce soir.

 

Pascal Décaillet

 

18:53 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

Réhabilitation d'un homme d'honneur

 

Sur le vif - Vendredi 16.06.17 - 14.40h

 

La Cour de justice annule l'arrêté du Conseil d'Etat du 22 juin 2016, sanctionnant le chef des opérations de la police, Christian Cudré-Mauroux. En lien avec la manif sauvage du 19 décembre 2015.

 

Dans cette affaire, qui suinte le fusible depuis le début, dont le Conseil d'Etat ne sort pas grandi (j'use d'un euphémisme), et que nous n'avons cessé, ici ou dans GHI, de dénoncer comme relevant du plus pur arbitraire du Prince, comment ne pas se féliciter de cette réhabilitation judiciaire ?

 

Juste bizarre que la Cour informe aujourd'hui. Et pas, par exemple, hier.

 

Quant à certains journaux de la place, qui embrassaient jusqu'à l'étreindre la cause du pouvoir, ironisant sur la thèse du fusible, cirant et lustrant les pompes du ministre, accablant un homme à terre...

 

Vous ne vous souvenez pas ?

 

Moi, si.

 

Pascal Décaillet

 

16:03 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | |

Messieurs les Tessinois, tirez les premiers !

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Edito du Giornale del Popolo - Paru en première page de l'édition de ce matin - Vendredi 16.06.17 - Sous le titre : "Stavolta partitte in vantaggio"

 

Conseiller fédéral, démissionnaire au 31 octobre prochain, Didier Burkhalter laissera le souvenir d’un ministre simple et rigoureux, respectueux des gens, toutes choses que les Suisses aiment beaucoup. Une image a fait le tour du monde : celle de ce magistrat suprême d’une démocratie occidentale, attendant sagement son train, sans la moindre escorte, sur un quai de gare. Imaginez M. Macron, Mme Merkel, dans une telle situation. Ne parlons pas de MM Trump ou Poutine ! Cela, cette humilité, cette dignité dans l’exercice de la fonction, est à porter au crédit du conseiller fédéral sortant. Le pouvoir ne lui est pas monté à la tête, cela mérite un vrai bravo.

 

Le legs, c’est une autre affaire. Au Département fédéral de l’intérieur, puis surtout aux Affaires étrangères, Didier Burkhalter n’a pas été un révolutionnaire. On parle souvent, avec une sorte d’extase convenue, de sa présidence de l’OSCE, mais enfin, il faudrait déjà commencer par démontrer que cette organisation sert à quelque chose. Puis, dégager, dans la très difficile question ukrainienne, en quoi la présidence suisse, à part autocélébrer ses propres qualités d’hospitalité diplomatique, a fait avancer les choses. En Ukraine, les fronts fondamentaux, entre russophones attachés à Moscou, et occidentaux souhaitant se rapprocher de l’Union européenne, n’ont pas vraiment bougé. On se gardera donc de tout triomphalisme : on a multiplié les rencontres diplomatiques, on n’a pas fait, pour autant, avancer le dossier. Le politique ne doit-elle pas, avant tout, se jauger à l’aune des résultats ?

 

Reste la succession. Oh, nous avons le temps ! M. Burkhalter a démissionné le 14 juin, son successeur sera élu le 20 septembre par l’Assemblée fédérale, il entrera en fonctions le 1er novembre ! D’ici là, beaucoup d’eau peut couler, sous beaucoup de ponts. Quelques noms, bien sûr, commencent à être articulés : M. Cassis, au Tessin, actuel chef de groupe, fonction stratégique, homme connaissant à fond la machine fédérale (comme Pascal Couchepin, en 1998, lorsqu’il fallait trouver un successeur à Jean-Pascal Delamuraz), parlant les langues, représentant enfin le Tessin après 18 ans (M. Cotti est parti en 1999). Bref, le candidat idéal ! Seulement voilà, vous connaissez tous l’adage : « Qui entre Pape au Conclave en ressort Cardinal » ! Rien de plus tétanisant, donc, dans le système suisse, que cet horrible statut de favori du premier jour. Il faut vivre avec, risquer de tout voir s’effondrer, endurer des coups qui peuvent pleuvoir, pendant trois mois. Bonne chance, M. Cassis !

 

A Genève aussi, d’où j’écris ces lignes, nous avons une locomotive. Un turbo ! Il s'appelle Pierre Maudet, a juste 39 ans, a déjà siégé dix ans dans un exécutif (cinq ans à la Ville de Genève, cinq ans au Canton), il fait tout juste, il est travailleur, intelligent, synthétique, il a de la vision, et même de l’humour. Tout au plus pourrait-on disserter sur l’extrême longueur de ses dents, sujet de thèse pour stomatologue, tant elles rayent le plancher ! L’homme n’a pas peur d’afficher ses ambitions, il n’a pas que des amis. Bref, un tempérament. Et puis, ce matin (jeudi 15), j’écoutais à radio l’excellente conseillère aux Etats saint-galloise Karin Keller-Sutter, à laquelle l’Assemblée fédérale, dans un moment de fatigue sans doute dû à la chaleur, avait cru bon de préférer M. Schneider-Ammann. J’écoutais cette dame d’une rare qualité, et me disais que le système suisse, décidément, avait la singulière spécialité d’écarter les meilleurs.

 

En conclusion, côté succession, il est beaucoup trop tôt pour dire quoi que ce soit de solide. Mais je crois que le Tessin part avec un avantage : 18 ans sans conseiller fédéral, c’est long. Nous sommes un pays à quatre langues, chacune doit être respectée, la diversité est notre richesse, ces facteurs-là sont essentiels. Laissons donc passer quelques jours : il fait beau, il fait chaud, l’été va bientôt nous enrober de torpeur. Il sera bien assez tôt pour revenir parler de politique, ce que je fais toujours avec un immense plaisir pour mes amis du Sud des Alpes.

 

Pascal Décaillet

 

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14/06/2017

France : une Chambre de groupies

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 14.06.17

 

Au risque de déplaire et de casser l’ambiance, je vais expliquer ici pourquoi le raz-de-marée des troupes macroniennes, à l’Assemblée Nationale, n’est pas une bonne nouvelle. Ni pour la France, ni pour l’équilibre des pouvoirs, ni surtout comme modèle politique, dont il paraît qu’il faudrait s’inspirer, « parce qu’il dépasse les clivages traditionnels ». D’abord, parce qu’en Histoire, rien ne dépasse rien, jamais. La noirceur du pouvoir, le tragique des destinées, tout cela disparaît puis revient, nulle génération n’est épargnée, nul progrès n’est linéaire. Mais aussi, surtout, parce qu’en faisant du Palais Bourbon, pour cinq ans, une Chambre d’enregistrement de l’Elysée, les électeurs, hélas, anéantissent le rôle essentiel de contre-pouvoir qui doit être celui de l’institution parlementaire, dans un pays où cette dernière, par tradition monarchique, n’a jamais été bien puissante, sauf sous les Troisième et Quatrième Républiques.

 

L’erreur majeure, c’est le quinquennat. Faire coïncider (depuis 2002) le temps parlementaire avec le temps présidentiel, c’est arracher aux élections législatives leur vie propre, soit l’addition de 577 combats locaux, un par circonscription. Au lieu de cela, on commence par élire le Président (en mai, tous les cinq ans), puis, en juin, on lui donne les moyens de gouverner. Evidemment qu’on ne va pas le désavouer en plein état de grâce, un mois après l’avoir élu ! Du coup, la législative n’est plus que la confirmation d’une élection monarchique, autour de laquelle tout s’articule. On élit M. Macron, on estime qu’il faut lui donner sa chance, et du coup on compose, pour le servir, une Chambre de groupies, à ses ordres.

 

Ça n’est pas pour parvenir à cela que s’est forgée, lors de la Révolution française, la représentation nationale. Pas pour confirmer sagement les édits de l’exécutif ! Une bonne Assemblée doit avoir son existence propre, sa logique, elle ne doit rien devoir à l’exécutif. Elle est là, au contraire, pour le contrôler, le rappeler à l’ordre s’il dérape, au besoin le censurer. Il est sain qu’elle entretienne avec lui un rapport tendu. Voire conflictuel : de cette dialectique peuvent jaillir des étincelles favorables à l’intérêt supérieur du pays. Toutes choses, hélas, qui feront défaut à la France dans les cinq ans qui viennent. Du coup, la Chambre étant aux ordres, l’opposition, les colères, les ruminations se déplaceront dans la rue.

 

Dès cet automne, les choses sérieuses vont commencer avec la réforme de la loi sur le travail, et vous verrez, l’état de béatitude du présent printemps sera vite oublié. Les vraies fractures de la société française resurgiront, les onze millions d’électeurs du Front National, aussi. Sans compter l’équivalent, côté gauche radicale. Alors, on commencera à réaliser à quel point l’opération Macron aura, dès le début, fait office de tour de magie et d’illusions. Mais il sera trop tard. Il faudra aller jusqu’au bout de la législature. Cinq ans, c’est parfois très long.

 

Pascal Décaillet

 

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13/06/2017

Brumaire démocratique

 

Sur le vif - Mardi 13.06.17 - 09.26h

 

Toute l'opération Macron est celle d'une gigantesque captation d'héritages par un illusionniste exploitant la candeur des gens, comme l'avait fait Giscard en 1974, sur les thèmes de la jeunesse, du changement, de la "rénovation".

 

Il est en train de tout gagner, rafler toutes les mises. Il réussit son Brumaire démocratique, au-delà de toutes ses propres espérances. C'est vrai.

 

Il n'y a pourtant ni révolution, ni monde nouveau. Il y a juste un petit malin, soutenu par de redoutables puissances financières, en France et à l'étranger, qui a repeint à neuf une voiture d'occasion. La voilà lustrée, rutilante. Éblouissante.

 

Brumaire parfaitement démocratique. Rien à dire sur la légalité, ni la légitimité de l'élection. S'il faut changer le système, ce sera pour la prochaine fois, et je gage que ce pouvoir-là ne se pressera pas de le faire.

 

Aujourd'hui, on se perd en pâmoison face à des paroles, des promesses, des postures rénovatrices, un style (dont je ne nie pas l'élégance), une fascination faustienne pour la jeunesse. Bref, on se laisse envoûter par une FORME.

 

Mais de concret, rien encore. Je le dis et le répète, laissons passer l'été. Laissons le thaumaturge rénovateur savourer son état de grâce. "Le Bien Aimé", disait-on de Louis XV dans les premières années de son règne. A sa mort, en 1774, il faudra l'enterrer de nuit, furtivement, en cachette.

 

Les choses sérieuses commenceront cet automne. La Chambre étant aux ordres, l'opposition sera dans la rue. Les vieilles passions françaises, avec l'archaïque noirceur des colères, tout cela resurgira au fil de la législature. On se rendra compte, comme avec Giscard, que le gentleman rénovateur des débuts n'est qu'un homme de pouvoir comme un autre. Son impopularité grandira. Il éprouvera, comme les autres, le tragique de l'Histoire.

 

Alors, les onze millions d'électeurs qui n'avaient pas voté pour lui, au second tour, se rappelleront à notre bon souvenir. D'autres chocs, d'autres fracas. Parce que l'Histoire est ainsi, simplement. Sa démarche n'est pas celle du progrès, mais du crabe.

 

Un Brumaire démocratique. Et cinq ans de répit pour l'Ancien Monde.

 

Ah oui, un détail encore. Ceux qui, dès le début, roulent pour Macron, méritent le respect. Ceux qui, au fil de ses tours de prestidigitation, se rallient à lui comme on plie devant le pouvoir et la fortune, méritent le plus glaçant des mépris.

 

Pascal Décaillet

 

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10/06/2017

Le quinquennat, erreur majeure

 
 
Sur le vif - Samedi 10.06.17 - 10.11h
 
 
Depuis 2002, donc depuis le quinquennat, erreur majeure de Jacques Chirac, le temps législatif épouse le temps présidentiel. On élit le Président en mai, puis en juin on lui donne les moyens de gouverner. Après ces deux performances, on prend sa douche, tout heureux d'avoir accompli son devoir citoyen, et on part en vacances, prendre ses Congés payés.
 
 
Le quinquennat tue le débat politique. Le charme du système antérieur, c'était justement cette séparation entre le temps législatif (5 ans) et le temps présidentiel (7 ans). Chacun avait sa vie propre, sa logique, sa mesure, ses horizons. Parfois (1986, 1993, 1997), alors qu'un Président était en fonction, le peuple envoyait à l'Assemblée une majorité qui lui était contraire. Cela s'appelait la cohabitation, le Premier ministre était enfin autre chose qu'un exécutant, la démocratie fonctionnait.
 
 
Depuis 2002, tout est centré sur un homme, le système n'a jamais été aussi monarchique. En mai, on élit le Roi, en juin on lui donne sa majorité, version républicaine du Sacre de Reims. Évidemment qu'on la lui donne ! Juste un mois après l'élection, c'est encore l'état de grâce, le printemps, la vie est belle, on fredonne "Nationale 7" de Trenet, avant de s'engouffrer sur les plages de France. Personne, dans ces moments-là, n'a envie de créer une crise politique !
 
 
Depuis 2002, l'élection législative française a perdu sa vie propre. Elle est devenue un plébiscite pour établir la mesure de popularité du nouveau souverain. Les courtisans, autour de lui, pourront se plier encore plus vers le sol à chacune de ses apparitions.
 
 
Le quinquennat est une erreur majeure. Une errance signée Jacques Chirac. Plus que jamais, l'intelligence politique d'un François Mitterrand manque. Lui qui, notamment entre 1986 et 1988, avait si génialement, si diaboliquement, exploité la cohabitation.
 
 
Pascal Décaillet
 

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09/06/2017

La noire fureur des entrailles

 

Sur le vif - Vendredi 09.06.17 - 09.49h

 

L'ère Macron : cinq ans de répit pour l'Ancien Monde.

 

Cinq ans, non pour rénover, mais pour conserver.

 

Conserver le système actuel, ultra-libéral, celui qui nous étouffe depuis trois décennies. Négation de l'idée nationale. Intégration progressive à une idée impériale, appelée "Union européenne", en réalité une vassalité de l'Allemagne qui, doucement, construit sa puissance tutélaire sur le continent.

 

Cinq ans d'obédience à l'atlantisme. Priorité à la finance spéculative. Aucun souci de l'humain, de son épanouissement. Dérégulation. Délocalisations. Défaut de contrôle sur les flux migratoires. Mépris de la cohésion sociale. Mort de la paysannerie. Prolongation du mensonge multilatéral : cinq ans de SDN, cinq ans d'Aristide Briand. On prend des milliers d'avions, on grille des millions de tonnes de kérosène, pour signer des protocoles sur le... climat. Cinq ans de tartufferies encravatées.

 

Et les gens, pour l'heure, applaudissent. Parce que c'est le printemps. L'état de grâce d'un nouveau souverain, le Bien Aimé, comme on surnommait Louis XV au début de son règne. Il fait beau. On s'apprête à savourer les Congés payés, cet été. On ne pense pas, on sifflote. On est au printemps 36.

 

Cinq ans de répit pour l'Ancien Monde. Cinq ans pour réprimer, enfouir, jeter au diable toute parole contraire. Cinq ans pour oublier les neuf millions de voix qui, au second tour, n'ont pas soutenu Macron, mais sa rivale.

 

Cinq ans pour laisser l'Ancien Régime, faussement rajeuni sous l'aimable visage de l'orléanisme, briller de mille feux. Mais un jour, le contrepoids surgira. Tout ce que l'ère Macron aura voulu enfouir, dissimuler, en se bouchant le nez, tout cela éclatera comme un volcan demeuré trop longtemps silencieux.

 

Tout cela, toute cette lave et cette braise, ne jaillira pas des cerveaux, ni des puissants raisonnements, ni du choc démontré de quelque Talmud. Mais de la noire, l'incandescente fureur des entrailles.

 

Pascal Décaillet

 

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08/06/2017

Union de la gauche : espoir ou chimère ?

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 07.06.17

 

Le Front populaire : l’image est puissante, la référence historique est éloquente. Cet appel aux élections du printemps 1936, et à la victoire de Léon Blum, l’un des moments forts de la vie politique française au vingtième siècle, c’est sous la plume de Thierry Apothéloz qu’on a pu le découvrir. Dans une lettre ouverte aux militants socialistes, publiée sur son blog, lundi 29 mai. Un texte fort, dont l’auteur se conduit comme un chef, celui qui inspire la manœuvre, et, au passage, ne serait pas fâché de la diriger lui-même. Un texte où le candidat au Conseil d’Etat montre qu’il a le sens de l’Histoire, du recul, de la vision, de la stratégie. De quoi contenter ses admirateurs, et… nourrir à mort les jalousies de ses rivaux ! Un texte, surtout, où le bouillant conseiller administratif de Vernier appelle les gauches genevoises à l’unité, dès le premier tour, en vue de l’élection du printemps 2018 au Conseil d’Etat. Bref, le manifeste Apothéloz fait jaser. Exactement ce que voulait l’auteur.

 

Le Verniolan n’a peur de rien. Alors que fleurissent les candidatures à gauche, et que nulle discussion officielle ne s’est encore déroulée entre les trois grandes composantes (socialistes, Verts, Ensemble à Gauche), le voilà, seul et sûr de lui, qui sonne la charge de l’unité. La victoire du Front populaire, en 1936, était celle d’une alliance entre trois partis : les radicaux, les socialistes (SFIO), les communistes. Elle a permis de grandes choses, dont la plus connue est évidemment les Congés payés, permettant, dès l’été 36, à des centaines de milliers de travailleurs français, qui n’avaient jamais vu la mer, de partir en vacances. C’est dire la puissance d’impact de l’évocation. Dès lors, demande Apothéloz, pourquoi pas à Genève ? Présentées comme cela, les choses ont l’air toutes simples. La réalité est un peu plus complexe.

 

D’abord, rien ne dit que toutes les composantes de la gauche partagent ce rêve unitaire. Succédant à l’auteur de l’idée dans l’émission « Les Yeux dans les Yeux », les deux candidats de Solidarités à l’investiture, Jocelyne Haller puis Pablo Cruchon, ont remis les pendules à l’heure. La première, en rappelant qu’une alliance, en politique, devait s’articuler autour du sens, ce qui semble fort difficile à contredire. Du côté des Verts, qui alignent trois candidats (Marjorie de Chastonay, Yvan Rochat et le sortant Antonio Hodgers), quelle sera la stratégie ? Mais surtout, que pensent les deux colistières socialistes du flamboyant unitaire, Sandrine Salerno et Anne Emery-Torracinta, sortante ? Au fond d’elles-mêmes, sont-elles si joyeuses de voir leur cher camarade jouer en solo dans l’ordre de la tactique ? Bref, rien n’est réglé ! D’autant que le rapport de forces entre la droite et la gauche, si l’on devait reporter sur 2018 celui d’aujourd’hui, ne laisse guère envisager pléthore d’élus de gauche au Conseil d’Etat ! En attendant, un homme a montré son aptitude à la manœuvre : saluons-le, reconnaissons-lui audace et clairvoyance. Pour la suite, qui vivra, verra.

 

Pascal Décaillet

 

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