31/07/2015

Série Allemagne - No 9 - Leipzig, 1869 : Ein Deutsches Requiem

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 9 – Leipzig, Gewandhaus, 18 février 1869 : la Première, en version intégrale, du Deutsches Requiem, de Johannes Brahms. Un moment majeur de l’Histoire musicale allemande.

 

 

C’est une œuvre immense, incomparable, le travail d’une vie. Et pourtant, l’auteur n’a que 36 ans. Et encore près de trois décennies à vivre. Mais c’est une tournant de maturité, une étape décisive dans l’un des plus grandes destins musicaux du monde. Lorsque l’Orchestre du Gewandhaus de Leipzig interprète, ce 18 février 1869, la Première intégrale du Deutsches Requiem, sous la direction de Carl Reinecke (1824-1910), l’œuvre a déjà été présentée au public, dans des versions partielles, notamment à la Cathédale de Brême (1868) et, la même année, à la Tonhalle de Zurich. Les trois premiers morceaux avaient déjà été joués en 1867, à Vienne.

 

Le Deutsches Requiem, c’est quinze ans de travail dans la vie de Brahms. C’est la Bible chantée dans la langue allemande, celle de la traduction de Luther. Ce sont seulement deux solistes (un baryton et une soprano), au milieu de l’immensité chorale. Le Requiem de Brahms ne ressemble à aucun autre : ni à celui de Mozart, ni à celui de Fauré, ni à celui de Verdi, ni à celui de Gounod. D’ailleurs, est-ce un Requiem, au sens classique, ou plutôt une Trauermusik, un Begräbnisgesang ? Clara Schumann nous laisse entendre que Brahms aurait écrit cette musique des morts en hommage à sa propre mère.

 

J’en viens au titre : « Ein Deutsches Requiem ». D’abord, Brahms, pétri d’éducation luthérienne, précise la nature germanique de sa musique. Voilà donc, trois ans après l’unité allemande, un an avant la guerre contre la France, au milieu des Allemagnes relevées, un Requiem dont la langue porteuse ne sera pas le latin, mais bel et bien l’allemand. Celui de Luther ! Celui de cette traduction de la Bible, autour de 1522, dont je ne vous ai pas encore parlé, mais qui constitue l’acte fondateur de la littérature allemande moderne. Brahms travaille lui-même sur le texte, puisant des fragments du Nouveau Testament, comme de l’Ancien. Mais surtout, il applique sa musique à la langue allemande. En 1869, la langue allemande est centrale, dans les Lieder, dans tous les actes artistiques et musicaux de l’époque. La germanité s’affirme.

 

Et puis, il y a toute la puissance de ce « Ein ». Comme s’il s’agissait d’une musique pour les morts, parmi tant d’autres. Le mystère de cet article indéfini, modeste, discret, partiel, qui contraste évidemment avec l’incroyable universalité de l’œuvre, jouée et chantée dans le monde entier, depuis bientôt un siècle et demi. Depuis l’adolescence, je m’interroge sur ce « Ein ». Il demeure, pour moi, en sa part de mystère.

 

Enfin, il y a Lepizig. La ville de Bach et de Wagner. En cette année 1869, l’un des centres musicaux de l’Allemagne. Brahms est natif de Hambourg, il doit beaucoup aux influences luthériennes de l’Allemagne du Nord, il terminera sa vie à Vienne, reconnu et honoré, mais c’est à Leipzig, au cœur des Allemagnes, que se joue le Deutsches Requiem. Dans une Saxe à laquelle la Prusse de Bismarck est en train de voler toute influence politique, mais qui demeure ville d’art, et de musique. Oui, un Requiem allemand, donné en Saxe, par un compositeur de naissance hanséatique, dans la langue de Luther, un Requiem arraché à tous les tellurismes germaniques, et qui pourtant deviendra oeuvre mondiale, universelle, jouée sur les cinq continents. Malgré toute la modestie de ce « Ein ».

 

Il nous resterait bien sûr à parler de Johannes Brahms. De ses sentiments pour Clara Schumann, de quatorze ans son aînée. De ce qu’il doit au mari de cette dernière, Robert Schumann, qui, lui aussi, aurait envisagé, avant de sombrer dans la maladie qui allait exiger son internement, la composition d’un Requiem allemand. Il nous resterait à évoquer, avec le cortège des biographes et des musicologues qui ont analysé tout cela par le détail, l’immensité des influences de Brahms, l’étendue européenne de sa culture, l’universalité de ses sources musicales, évidemment Beethoven (dont il a dû porter, malgré lui, le titre de « successeur »), mais Bach. Mozart, Palestrina. Nous pourrions aussi évoquer l’aspect ouvert, « humain », œcuménique de ce « Deutsches Requiem », qui est donné comme un acte de musique sacrée, mais pas liturgique. Là encore, l’auteur se nourrit de la langue luthérienne, profondément allemande, de la Bible, pour mieux nous faire accéder à l’universel.

 

C’est cela, je crois, la grandeur de ce Requiem. Non parce qu’il serait allemand. Mais parce que, étant donné littéralement comme « allemand », il nous propulse, par le miracle de la langue germanique, conjugué à celui de la musique, dans un ailleurs, planétaire. Hors du champ des langues et des nations. C’est peut-être là, le sens de ce « Ein » : partir de l’expérience individuelle, pour mieux parler le langage de tous.

 

 

Pascal Décaillet

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode - No 10 - Demain, 1er août, je vous parlerai de la Première, en 1804 à Weimar, du Wilhelm Tell, de Friedrich Schiller.

 

 

 

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30/07/2015

Série Allemagne - Intermezzo no 2 - Accomplir l'essentiel

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Jeudi 30.07.15 - 11.39h

 

L'Histoire allemande m'occupe jour et nuit, pour ma plus grande passion. Un sujet en appelle dix autres. Les connexions s'enchaînent. Par la puissance de l'instinct, tout va d'abord très vite. Mais après, à chaque fois, il faut creuser, approfondir, reprendre des lectures, en entamer de nouvelles.

 

Surtout, une chose me frappe : depuis quarante ans, je lis sur le sujet. En tout, des centaines d'ouvrages, voire plus. A chaque lecture, depuis l'adolescence, j'avais toujours l'impression de m'offrir une "excursion", hors de ce qui aurait dû être le sujet principal de mes champs d'intérêts. Combien de fois, lisant Hölderlin ou Celan, y trouvant une extase peu comparable, je me disais "Tu ne devrais pas lire cela maintenant, tu as tant d'autres choses à faire".

 

Eh bien voyez-vous, doucement, avec la lenteur d'une révélation photographique en chambre noire, je suis en train de me rendre compte que tous ces livres, j'ai eu parfaitement raison de les lire. Et qu'entrer en chacun d'eux, c'était justement accomplir à fond, dans la durée, à travers les décennies, dans le travail de mon propre vieillissement, l'une des activités principales de mon existence.

 

Pour m'en rendre compte, il aura fallu cette série. Chaque pièce, dans le puzzle, trouve sa place avec une facilité qui me fascine. Assurément, il y en aura plus que douze. Je suis parti pour un travail de beaucoup plus grande envergure.

 

Pascal Décaillet

 

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29/07/2015

Série Allemagne - No 8 - Le sac du Palatinat (1688-1689)

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 8 – Le mot « sac » est encore bien doux pour exprimer la violence de ce qui fut commis, sur ordres de Louis XIV et de Louvois, dans le Palatinat, en 1688 et 1689.

 

 

Des villes entières détruites. Les villages, les châteaux, les forteresses, les ponts, rasés. Un pays entier, dévasté. Les champs, incendiés. Les récoltes, pillées. Les populations, chassées. Le guerre est toujours une chose abominable, et les Allemands en ont souvent su quelque chose, comme agresseurs. Mais ce qui s’est passé dans le Palatinat, ou Comté palatin du Rhin, aujourd’hui Land allemand associé à la Rhénanie, naguère partie du Saint Empire, mérite aujourd’hui d’être rappelé. Par l’intensité de l’horreur. Par l’aspect systématique, et prémédité en cabinet, des crimes commis. Plus encore, par la trace que toutes ces exactions ne manqueront pas, dès 1689, de laisser dans la mémoire blessée des Allemands, par rapport à la France. Voltaire, dans « Le Siècle de Louis XIV » nous laisse d’admirables pages sur la question. François Bluche, biographe du Roi Soleil, n’épargne pas le héros de son livre, lorsqu’il traite le sujet.

 

N’oublions pas une chose : si les Allemands, à juste titre depuis 1870, ont en France une réputation d’envahisseurs (1870, 1914, 1940), les armées françaises, pour leur part, ont maintes fois mené campagne dans les Allemagnes, et occupé des provinces entières. Cela, sous l’Ancien Régime, lors des guerres de la Révolution, sous l’Empire. Et même, côté occupation, sous la République, de 1918 à 1925. Puis, après 1945. Cela, avec toujours une obsession : la maîtrise du Rhin, « frontière naturelle ».

 

Ce qui frappe, dans le sac du Palatinat, c’est l’aspect prémédité. Les armées françaises n’ont pas frappé dans le feu d’une action violente face à l’ennemi. Non, elles ont appliqué la planification de destruction de tout un pays (le Palatinat en était un), établie froidement, en haut lieu. Faut-il, devant l’Histoire, incriminer Louis XIV lui-même, ou plutôt son redoutable ministre de la Guerre, Louvois (1641-1691) ? Faut-il appliquer la responsabilité majeure aux maréchaux de camp, sur le terrain, on pense en priorité au terrible Ezéchiel de Mélac (1630-1704), destructeur d’Heidelberg en mars 1689, bourreau du Palatinat ? La guerre fut-elle menée « en cabinet » à Versailles, par un état-major trop théorique et trop éloigné des réalités ? Toutes ces questions, l’historien Jean-Philippe Cénat les traite admirablement, dans son article éclairant sur la question, « Le ravage du Palatinat : politique de destruction, stratégie de cabinet et propagande au début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg », Revue Historique 2005, no 633.

 

Dernière question, la plus importante : Louis XIV, ce grand souverain de son siècle, n’avait-il pas l’intelligence stratégique de comprendre que, s’il gagnait militairement sur le terrain, il allait perdre, pour longtemps, les estimes et les appuis des Princes d’Europe, à commencer ceux des Allemagnes ? Gagnant une bataille, il allait noircir durablement la réputation de la France. Sur un point, les historiens sont d’accord : quatre ans après la Révocation de l’Edit de Nantes (1685), l’affaire du Palatinat est, immédiatement après, la seconde erreur majeure de son interminable règne (1643-1715). La France, assurément,  n’en est pas sortie grandie. L’Allemagne, meurtrie. La mémoire allemande, lacérée. Je vous donne un exemple : au vingtième siècle, il arrivait encore aux Allemands (et, qui sait, aujourd’hui ?) de nommer leur chien « Mélac », en mémoire de l’incendiaire qui pourtant, ayant pris sa retraite après les Guerres de la Ligue d’Augsbourg, touchera jusqu’à sa mort une juteuse rente du roi.

 

Cette Guerre de la Ligue d’Augsburg est l’un des grands cycles guerriers des sept décennies de règne de Louis XIV. Elle oppose, une fois de plus, la France au Saint Empire (l’éternel conflit, millénaire), et il est vrai qu’en cette année 1688, il y a risque d’invasion de la France par l’Alsace. Alors, comme toujours dans l’Histoire, comme un siècle plus tard au moment des Guerres de la Révolution, on fait donner l’Armée du Rhin. Le plan de guerre français est très clair : pour protéger les frontières du pays, on va s’employer à neutraliser les marches rhénanes, côté allemand, justement le Palatinat. En clair, on va abattre tous les murs de fortifications, détruire la récolte (la terre brûlée), raser les villes et les forteresses. De façon à faire du Palatinat une région impossible à vivre pour une armée en campagne. Du coup, on crée une zone tampon, protégeant les frontières françaises. Sur le strict plan militaire, l’opération réussira. Louis XIV sera vainqueur, ses généraux et maréchaux de camp, récompensés. Mieux : Napoléon, plus d’un siècle plus tard, comme le note Cénat dans l’article cité plus haut, rendra hommage à l’opération, et à son efficacité. Mais politiquement, diplomatiquement, le sac du Palatinat sera pour la France un désastre.

 

 

Le sac du Palatinat avait un précédent, quinze ans plus tôt, impliquant l’un des plus grands chefs militaires de l’Histoire de France : en 1674, Turenne (1611-1675), peu de temps avant de périr d’un boulet à la bataille de Salzbach, s’était déjà livré à un premier « Ravage du Palatinat ». Mais en 1688 et surtout 1689, avec le Sac, ou « Second Ravage », la violence atteint des proportions rarement égalées. Heidelberg, Mannheim, Worms, Spire sont détruites. Les églises, rasées. Des milliers de maisons, détruites. A Heidelberg, l’une des villes les plus chargées d’Histoire en Allemagne, le château demeurera en son état de destruction, en témoignage des événements de 1689.

 

 

Piller, détruire, incendier étaient certes courant au dix-septième siècle. Mais tous s’accordent à relever l’exceptionnelle violence de cette campagne française dans le Palatinat. Et surtout, les historiens s’interrogent (et Jean-Philippe Cénat aborde à fond cette question) sur l’aspect programmé à froid des exactions. Les horreurs palatines furent-elles tranquillement dictées par le « cabinet » de Versailles ? Qui, devant l’Histoire, en porte-t-il la responsabilité ? Des généraux sanglants, certes, comme le sinistre Mélac. Louvois, certes, brillant ministre, à qui rien n’échappe. Mais, in fine, comment ne pas incriminer le souverain lui-même, chef des armées, monarque absolu, autorité exécutive suprême du pays ?

 

 

Une dernière chose me frappe, elle concerne la mémoire allemande. J’ai déjà dit, dans cette série, à quel point le dix-septième était un siècle abominable pour les Allemands, véritable champ de bataille de l’Europe. Ils devront attendre le milieu du dix-huitième, avec l’avènement de la Prusse et le grand Frédéric II, pour renaître. Dans la seconde partie de ce dix-huitième siècle, avec le Sturm und Drang, puis les débuts du romantisme, ils offriront au monde leurs plus grands écrivains, sans compter (pendant tout le siècle) la musique. Mais là, sur ce Sac du Palatinat, ce qui manque cruellement, c’est une œuvre littéraire, porteuse de mémoire, comme le fut le Simplicius de Grimmelshausen pour la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Du coup, le Sac du Palatinat, personne n’en parle. Ou pas grand monde. Alors que nous sommes dans un événement majeur. Face à un étonnant silence de l’Histoire. C’est l’une des raisons qui m’ont poussé à m’y plonger  ces derniers jours, et vous offrir cette chronique.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode - No 9 - Lepizig, Gewandhaus, 18 février 1869 : la Première du Deutsches Requiem, de Johannes Brahms.

 

 

 

 

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26/07/2015

Série Allemagne - No 7 - Weimar, 1850 : la Première de Lohengrin

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 7 – Weimar, 28 août 1850 : la Première de Lohengrin, de Richard Wagner. Sous la direction d’un certain… Franz Liszt.

 

 

La vie de Richard Wagner est, en elle seule, un prodigieux roman. Au centre de tout, il y a la musique. La voix humaine. Les instruments. Et puis, de lui aussi, parce qu’il est un artiste total, il y a les paroles. Sans compter la scénographie, le visuel, la (perpétuelle !) recherche de fonds. Dans la vie de Wagner, il y a des femmes. Des histoires d’amour. Le feu de la passion. Il y a de puissantes amitiés et de terribles brouilles. Des réconciliations. Il y a l’Histoire allemande, qu’il rencontre sur les barricades de Dresde en 1849. Il y a un roi, de folie et de légende : Louis II de Bavière. Il y a l’une des entreprises les plus géniales de résurrection du Moyen-Âge germanique. Il y a un lieu, venu tardivement dans sa vie, dans les dernières années d’une existence incroyablement tumultueuse : Bayreuth. Il y a une ville de naissance, Leipzig (1813, cinq mois avant la bataille) et une ville de mort, mythique : Venise (1883). Au milieu du roman de cette vie, entre les lignes, dans les marges, sous le texte et dans le texte, l’une des œuvres majeures de l’Histoire de la Musique. Ma première rencontre avec Wagner date de la fin de l’enfance. C’était le Vaisseau fantôme. Je ne crois pas m’en être remis.

 

 

J’a choisi de partir de la Première de Lohengrin, à Weimar, le 28 août 1850 (101ème anniversaire de la naissance de Goethe, soit dit en passant). Cet événement majeur se joue… sans Wagner ! Le compositeur de cet incroyable chef d’œuvre, l’histoire du Chevalier au cygne, directement tiré du Parzival de Wolfram von Eschenbach (1170-1220), le grand auteur médiéval que tout germaniste fréquente assez tôt dans ses études, est absent ! Et pour cause : suite à un mandat d’arrêt, lancé le 16 août 1849 par la police de Dresde, il est activement recherché dans les Allemagnes. Dans la perle de la Saxe, où il résidait, il avait activement participé aux activités révolutionnaires, dans l’immédiate foulée du printemps des peuples de 1848. Traqué par les polices, il entame de longues années d’exil, d’abord à Zurich, puis à Paris. Il ne retrouvera l’Allemagne, au début des années 1860, que pour les années de gloire, devenu le favori du roi Louis II de Bavière.

 

 

Mais voyez-vous, l’homme qui dirige la Première de Lohengrin, ce 28 août 1850, au Grossherzogliches Hof-Theater de Weimar, n’est pas exactement un inconnu : il s’appelle Franz Liszt. Fantastique histoire, romantique en soi, que celle de la relation entre Liszt et Wagner, le second ne cessant de solliciter le soutien et l’appui financier du premier, lui pompant beaucoup de ses thèmes musicaux, et finalement, épousant sa fille Cosima ! Entre ces deux puissants génies, il y eut tout : une profonde amitié, de l’influence artistique, de la jalousie, de l’orgueil, des brouilles, des réconciliations. Finalement, à l’inauguration du Festspielhaus de Bayreuth, le 13 août 1876, le vieil ami, beau-père contre son gré, rival devant l’Eternel, sera là. En belle compagnie : l’Empereur d’Allemagne, le roi Louis II, Bruckner, Grieg, Saint-Saëns et Tchaïkovski. Tout ce beau monde, pour découvrir un opéra : L’Or du Rhin.

 

 

Oui, j’ai choisi la Première de Lohengrin, mais j’aurais pu prendre n’importe quelle autre, parmi les dix opéras principaux de Wagner. C’est là, à Weimar, sous la baguette de Liszt, l’auteur étant en fuite, que fut chanté, pour la première fois en public, « In fernem Land », l’air de Lohengrin. Ou encore, la Marche nuptiale, qui rivalise dans l’Histoire de la musique avec celle de Mendelssohn. C’est là, dans la scène d’ouverture, que d’aucuns purent lire une invitation à l’unité allemande. Cette Première, à Weimar, d’un auteur de 37 ans qui avance, avec un génie grandissant, vers les années de maturité, celles du Ring, un auteur absent, fuyard, à l’existence désordonnée et tumultueuse, constitue peut-être, par son importance à la fois symbolique, artistique et nationale, un moment de la prodigieuse Histoire des Allemands et des Allemagnes.

 

 

Racontant cela, je n’ai rien raconté. A la fin de mon enfance, j’ai vu le Vaisseau fantôme (je jouais de chance, c’est un opéra accessible pour ce jeune âge ; aujourd’hui, c’est bien ailleurs dans l’œuvre que je pars puiser, dans les solos vocaux, ou les duos), mai enfin oui, j’ai vu « Der fliegende Holländer », et quelque chose en moi, pour toujours, fut changé. D’inconscientes décisions, je crois, furent prises. Vous multipliez mon cas par des dizaines de millions d’admirateurs (peut-être toi, ami lecteur), chacun préférant ceci ou cela, peu importe. Oui, vous opérez cette multiplication, et vous commencez à saisir le potentiel d’influence musicale et artistique que cet homme étrange, incomparable, Richard Wagner, peut avoir sur d’innombrables autres humains, sur la planète.

 

 

Je ne vous ai rien raconté, il faudrait dix mille pages. J’ai juste voulu partir de ce jour du 28 août 1850, à Weimar. En ce jour, en ce lieu, sous la baguette de Liszt, quelque chose de puissant, dans l’Histoire allemande, s’est produit.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

*** Prochain épisode (no 8) – 1688-1689 : le sac du Palatinat par les troupes de Louis XIV ; l’une des pages les plus noires de l’Histoire allemande.

 

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25/07/2015

Série Allemagne - No 6 - Allemagne, année zéro

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 6 – 1945  : lorsque l’Allemagne capitule, le 8 mai, les villes du pays sont en cendres. Comme la Grèce, tant idéalisée par les peintres, la ville allemande de 1945 n'est plus qu'une immense ruine, dressée vers le ciel.

 

 

La grande, la majestueuse ruine allemande de 1945, je ne l’ai évidemment pas connue, étant né treize ans plus tard. Je me souviens, enfant, d’avoir visité toutes les églises luthériennes de la région de Lübeck, et le guide, un vieux Monsieur très gentil, nous montrait des éclats d’obus sur une façade de briques rouges, je lui demandais si c’était la Seconde Guerre mondiale, il me disait : « Oui, je crois. A moins que ce soient les Suédois, pendant la Guerre de Trente Ans » ! Une marge d’erreur de trois siècles !

 

Le brave homme, qui devait en avoir vécu, laissait doucement se fondre dans sa mémoire les deux plus grandes destructions de l’Histoire allemande, celle de 1648, celle de 1945. A cet égard, sa prétendue approximation n’était peut-être rien d’autre qu’une vision géniale, celle de la grande, de l’éternelle destruction allemande, dont parle, mieux que tout autre, Günter Grass. Le grande modèle baroque de Grass, Grimmelshausen, nous décrit justement, dans « Simplicius Simplicissimus », la Guerre de Trente Ans (1618-1648), l’immense tragédie allemande, la préfiguration de 1945.

 

Quand on lit l’œuvre de Grass, avec ses millions de réfugiés allemands qui fuient l’Avalanche Rouge à l’Est, avec sa description de l’Allemagne en ruines en 1945, il faut toujours avoir, quelque part dans sa tête, la Guerre de Trente Ans.1945 n’est rien à côté de la Guerre de Trente Ans. Parce que les Allemands de 1648 n’ont pas eu de Plan Marshall pour les aider à se relever. L’Allemagne de la seconde moitié du dix-septième siècle n’est plus que cendres et ruines. Il faudra attendre le dix-huitième, avec notamment l’avènement de la Prusse et de Frédéric II, pour se relever.

 

La première chose qui m’a frappée, dans mon enfance et mon adolescence : j’interrogeais les gens sur la destruction totale de certaines villes (Dresde, Nuremberg) en 1945, ils confirmaient pour avoir vu et vécu tout cela, mai nul d’entre eux, jamais, ne se plaignait des Anglais ni des Américains. Je trouvais cela étrange. Et de toute manière, ils n’aimaient pas en parler. J’aurais tant à écrire sur Dresde, nuit du 13 au 14 février 1945, ville rasée par une Royal Air Force qui, sur ordre de Churchill, visait clairement à venger les morts de Coventry en 1940. Destruction systématique, froidement programmée, de la perle de la Saxe.

 

Il y avait certes, à Dresde, des usines, des nœuds routiers et ferroviaires constituant des objectifs stratégiques, mais il y avait avant tout des dizaines de milliers de civils, réduits en poudre en quelques heures. Oui, on commence à dire aujourd’hui que les Alliés anglo-américains, avec leurs bombardiers, ont eu la main très lourde. Avez-vous entendu parler du général Arthur Harris, le chef du Bomber Command, ayant obtenu feu vert de Churchill, le 14 février 1942, pour tapisser de bombes les zones résidentielles en milieu urbain ? Cette Histoire-là reste à écrire. Il est temps de lire l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale, autrement que dans la seule version des vainqueurs.

 

 

Dresde, totalement détruite, fut la ville la plus touchée. Mais n’oublions pas Berlin, Hambourg, Cologne, Munich, Stuttgart, Bochum, Nuremberg, Chemnitz, Brême, Francfort, Hannover, Kassel. 160 villes quasiment pulvérisées, 600'000 victimes civiles sous les bombes, dont 75'000 enfants de moins de quatorze ans. La Seconde Guerre mondiale, en Allemagne, c’est aussi cela. En plus de leurs sept millions de morts sur les champs de batailles, les Allemands ont payé la guerre au prix fort, chez les civils.

 

 

Oui, je dis que la ruine allemande de 1945 est majestueuse. Silencieuse. Elle est comme un décor de théâtre, l’accomplissement du malheur annoncé par Brecht dans son incomparable poème « Deutschland, bleiche Mutter », Allemagne mère blafarde, composé en 1933, à l’avènement du régime. La ruine allemande de 1945 demeure, épurée, dans sa fierté verticale, avec ces pans de murs dressés vers le ciel. Il a fallu, par endroits, plusieurs années pour déblayer, avant même de pouvoir reconstruire. Pendant ce temps, où logeaient les gens ?

 

 

Les Alliés anglo-américains de 1945 n’ont pas détruit l’Allemagne, ils ont détruit la ville allemande. A la campagne, d’innombrables villages sont sortis totalement indemnes de la guerre. Certaines autoroutes, construites par Hitler, certes éventrées par endroits, ont pu vite se remettre à fonctionner. De nombreuses voies ferrées, aussi. Mais les villes, il fallait les détruire. Même celles dénuées d’importance stratégique. Soyons clairs : les morts civils des villes allemandes ne sont pas dus à des dégâts collatéraux, mais à une volonté de destruction du tissu urbain du pays.

 

 

Dès lors, il faut s’interroger sur ce qu’a pu représenter, dès le Moyen-Âge la notion de « ville » dans l’Histoire allemande. C’est dans les villes qu’Hitler faisait ses meetings, il allait voir la masse là où elle se trouvait. C’est autour des villes, dès la Révolution industrielle, puis sous Bismarck et Guillaume II, que se met en place la colossale puissance mécanique de l’Allemagne. Celle qui, entre autres, permettra de construire des armes. C’est dans les villes que s’était déroulée la Révolution de novembre 1918, si bien décrite par Döblin. Les centres historiques, médiévaux, des villes allemandes, sont encore parfaitement conservés en 1939, 1940, 1941. Le 8 mai 1945, à part quelques miraculeuses échappées (comme Würzburg, où a vécu ma mère), il n’en reste rien. Détruire la ville, c’est détruire la mémoire allemande. Eradiquer le passé médiéval, c’est attaquer le cœur d’idéalisation du Sturm und Drang, du romantisme, de Wagner, et aussi, à bien des égards, du nazisme.

 

 

Je dis que la ruine allemande de 1945 fut majestueuse. Par son épuration, sa verticalité demeurée, elle rappelle l’idéalisation picturale de la ruine grecque par les Allemands, à l’époque de Hölderlin, à la fin du dix-huitième siècle. Car enfin, deux contrées, en Europe, nous ont proposé des modèles de ruines : la Grèce antique revisitée il y a deux ou trois siècles ; et puis… l’Allemagne ! Etrange, tout de même, non ? Étonnant, que le pays qui, pendant tout le dix-neuvième siècle, et la première partie du vingtième, nous donne les meilleurs spécialistes de la Grèce antique, les meilleurs éditeurs de textes, les meilleurs archéologues, des poètes de génie pour traduire la langue grecque, oui ce pays, l’Allemagne, conduit lui-même son destin, de 1933 à 1945, à se transformer en une immense ruine.

 

 

La ruine des villes. La ruine de la ville allemande. L’éradication du passé allemand. Cela, les bombardiers l’ont obtenu militairement, en 1945. Pour une, deux, trois générations, ils ont gagné. Mais l’Allemagne, comme toujours, s’est relevée. Matériellement, très vite (en 1960, le pays est reconstruit). Culturellement, elle a donné, dès 1945, à l’Est comme à l’Ouest, les réponses qu’il fallait à cette tentative d’annihilation culturelle. Ces réponses s’appellent Brecht, Heiner Müller, Christa Wolf, Heinrich Böll, Rainer Werner Fassbinder. Ou tout récemment, Thomas Ostermeier, en Avignon. Et tous les autres. Le génie allemand est en marche. Il n’a pas fini de nous époustoufler.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode (no 7) - Weimar, 28 août 1850 : la Première de Lohengrin.

 

 

 

 

 

 

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24/07/2015

Série Allemagne - No 5 - Le Clavier bien tempéré (1722)

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 5 – 1722 : « Clavier bien tempéré, ou préludes et fugues dans tous les tons et demi-tons ». Une œuvre. Une méthode. Une rénovation de l’écriture musicale. Derrière tout cela, l’ombre immense d’un génie : Jean-Sébastien Bach.

 

Je n’entreprendrai pas ici de vous raconter la vie et l’œuvre de Jean-Sébastien Bach (1685-1750), l’éternité même n’y suffirait pas. Je dirai simplement qu’il est le début et l’aboutissement de toute chose, un univers en soi. J’ai choisi de partir de cette date, 1722, où l’homme, 37 ans, au sommet de son art, entre ses années de Weimar et celles de Leipzig (dont il sera, jusqu’à la fin de sa vie, l’illustre Cantor), nous livre deux cycles de préludes et fugues, dont il nous précise (dans le premier) qu’ils sont « pour la pratique et le profit des jeunes musiciens désireux de s’instruire, et pour la jouissance de ceux qui sont déjà rompus à cet art ».

 

Sans entrer dans les détails musicologiques (tempérament égal contre tempérament inégal, usage des 24 modes majeurs et mineurs de la gamme chromatique), nous devons rappeler ici à quel point, en ce début du dix-huitième, le travail de simplification du langage musical, et même des systèmes de notations, s’impose en Europe. Autre élément, capital : le titre de l’œuvre, BWV 846-893, porte le nom générique qui traversera les siècles, « Das Wohltemperierte Klavier ». Aujourd’hui, le mot Klavier signifie piano. Il ne faut évidemment pas l’entendre ainsi en 1722, mais bien au sens de « clavier », en l’occurrence plutôt clavecin ou clavicorde. La génération de Bach n’est pas encore celle du piano. Et le clavecin, comme on sait, n’en est pas l’ancêtre.

 

J’ai choisi cet exemple pour montrer que Bach, en plus d’être l’un des trois ou quatre génies de l’Histoire de la musique, est aussi un érudit, un musicologue, un théoricien, un inventeur, un ouvreur de chemins, en un mot, pour son temps, un révolutionnaire. C’est important de le préciser, parce qu’aujourd’hui, en écoutant cette musique si parfaite, on a souvent l’impression d’un ordre ancien, classique, un Âge d’Or. Alors que la réalité de la vie de Bach est infiniment tumultueuse : il travaille pour des princes, ou des comités de paroisses, avec lesquels les rapports sont souvent difficiles, il quitte un protecteur pour un autre, bouge beaucoup avant de se fixer à Leipzig, doit constamment faire ses preuves. Bach, aujourd’hui considéré comme un monument, n’est absolument pas reconnu, de son vivant (contrairement à Haendel) comme il aurait dû l’être. Et, sitôt après sa mort, ses œuvres n’étant que très partiellement publiées, ou s’empresse de l’oublier.

 

Savez-vous qui sera le premier à reconnaître Bach, le sortir de l’oubli ? C’est le jeune et génial Félix Mendelssohn ! A l’âge de 20 ans (1829), huit décennies après la mort du Cantor, successeur de Bach à Saint Thomas de Lepizig, il fait rejouer la Passion selon Saint Matthieu. Entre-temps, il y avait eu Mozart et Beethoven, et même Schubert, décédé un an plus tôt. La musique baroque était enterrée depuis longtemps, d’autres voies de lumière avaient été ouvertes, l’Ancien Régime était tombé, les Allemands avaient pris congé de l’Aufklärung, traversé le Sturm und Drang, pleuré par milliers pour le destin du jeune Werther, applaudi au premier Faust de Goethe. Et poutant, rien n’y fit : Bach ressuscita, pour toujours.

 

Je terminerai par une anecdote personnelle. Lorsque j’étais, en juillet 1999, en reportage à Weimar, avec mon confrère Pierre-Alexandre Joye, nous venions de passer plusieurs heures à visiter – sans échanger un seul mot – le camp de Buchenwald. De retour à Weimar, avant d’assister à un concert, tout étouffés encore de ce que nous venions de traverser, nous tombons sur un musicien de rue. Un Juif orthodoxe, vêtu selon la tradition hassidim. Un New-Yorkais, joyeux, plein d’humour, dont la famille avait été péri dans le camp, tout proche. Il nous a dit : « Mesdames et Messieurs, je vais vous interpréter un morceau de mon musicien préféré, un Allemand qui a vécu et travaillé ici ». Et aussitôt, il a entamé un prélude de Bach. Ce fut l’un des moments les plus forts de ma vie.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode (no 6) - 1945 : Allemagne, année zéro.

 

 

 

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23/07/2015

Série Allemagne - Intermezzo - En un seul paragraphe

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Série Allemagne - Intermezzo - D'un trait - Sans méthode, ni structure - Jeudi 23.07.15 - 23.15h

 

Je macère à mort, comme un possédé, dans l'Histoire allemande. En vrac et sans prétention exhaustive, j'ai encore envie de vous raconter l'émancipation des Juifs d'Allemagne par Moses Mendelssohn (18ème siècle), la publication de Cassandra par Christa Wolf en 1983, la traduction d'Antigone par Hölderlin, la reprise d'Antigone par Brecht, le passage de la Meuse en Mai 1940, la première Diète de Francfort en 1848, la première du Deutsches Requiem de Brahms, la traduction de la Bible par Luther, la grande exposition (j'y étais) pour le 500ème de Dürer à Nuremberg en 1971, le suicide de Kleist et d'Henriette à Wannsee en 1811, le travail théâtral de Heiner Müller dans le Berlin de l'après-Brecht, le suicide de Paul Celan à Paris en avril 1970, les dernières décennies de Friedrich Hölderlin dans sa tour, le cimetière militaire allemand que nous avons visité, en famille, en Italie du Nord, en 2001, la Première de Lohengrin, Wagner, tout Wagner, rien que Wagner et encore Wagner, le rapport de Thomas Mann avec sa ville de Lübeck, ma rencontre avec Genscher (j'ai la photo et les autographes) à 14 ans, en 1972, sur un mirador du Mur de Fer, mon incroyable rencontre avec Helmut Schmidt dans son bureau de Hambourg en avril 1999, le destin de l'Allemand de Pologne chez qui j'ai vécu en 1972, la publication de la Montagne magique, de Thomas Mann, la redécouverte de Bach par Felix Mendelssoh, la guerre héroïque des sous-mariniers, la Bataille du Jutland, l'Exode des Allemands, par millions, vers l'Ouest, en 1945 (cf Günter Grass), les années et les rencontres de ma mère dans l'Allemagne de 1937 à 1939, le destin de feu mon ami August von Kageneck, officier de panzers dans la campagne de Russie, fils d'un aide de camp du Kaiser, la Rose Blanche, la Rote Kapelle, Heinrich Mann, Klaus Mann, Erika Mann, les musées coloniaux de Hambourg et de Brême, le concert de Bruckner, par le Wiener Symphoniker, auquel j'ai assisté en juillet 1973, dans la Basilique d'Ottobeuren, sous la mythique direction d'Eugen Jochum, la classe d'allemand à qui j'ai fait visiter le camp de Dachau en 1983, la représentation de Götz von Berlichingen qui m'avait bouleversé à Nuremberg en 1971, ma nuit à Brême, dans un garage, en 1972, avec des anciens combattants de la Campagne de France (mai-juin 1940), mon séjour à Weimar avec mon excellent confrère Pierre-Alexandre Joye en juillet 1999, notre visite du camp de Buchenwald, mes premiers contacts avec la DDR, ma découverte d'Hildesheim et Wolfenbüttel lors du voyage d'études de l'Uni au printemps 1978, ma couverture des manifestations syndicales à Berlin au début des années 2000, mon émission spéciale en direct de Francfort sur l'Oder en septembre 1998, juste sur la frontière polonaise, ma visite admirative des usines VW à Wolfsburg en 1972, ma baignade de minuit dans le Mittellandkanal avec des anciens combattants du front de l'Est, le Kreis de Stefan George, les premières assurances sociales sous Bismarck, mon premier séjour familial en Allemagne en 1968, ma visite d'un U-Boot avec mon père, les films de Fassbinder découverts avec passion chez Rui Nogueira au début des années 80, la vie et l’œuvre d'Ernst von Salomon, les corps-francs issus de la défaite de 1918, la Révolution du 9 novembre 1918, les Spartakistes, Rosa Luxemburg, le "Novembre 1918" de Döblin, Berlin Alexanderplatz, toute l'oeuvre de Richard Strauss, sa relation avec son librettiste Hugo von Hoffmannstahl, les oratorios de Haendel, la révolution musicologique de Bach (cela, ce sera demain !), l'helléniste Wilamowitz, et je ne vous livre pas, ici, le dixième de mes passions.

 

 

Et je ne vous dis rien de l'essentiel.

Juste l'écume.

A demain. Pour Bach. Clavier bien tempéré. 1722.

 

 

Pascal Décaillet

 

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Série Allemagne - No 4 - Bad-Godesberg, 1959 : Marx et Engels au vestiaire !

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 4 – 13 au 15 novembre 1959 : le tournant historique des sociaux-démocrates allemands.

 

C’est une longue, une passionnante histoire que celle de la sociale démocratie allemande. Rien que sur ce sujet, il me faudrait une série de douze épisodes ! On dit souvent qu’elle est née des mouvements révolutionnaires de 1848, auxquels j’avais consacré une série radio il y a dix-sept ans. C’est exact. Mais en vérité, il faut aller en chercher les sources dans les années qui précèdent. Ni en Allemagne, ni en France, ni en Suisse, l’effervescence de 1848 n’est surgie du néant : elle fut dûment préparée en amont, par tout un mouvement de pensée et d’action, avant que n’éclose le printemps des peuples.

 

Ce qui est sûr, c’est que ce grand parti, d’abord SAP en 1875, puis sous son nom actuel, SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands) dès 1890, est le plus ancien d’Allemagne. Il a traversé, sous le même nom, la fin des années bismarckiennes, l’époque de Guillaume II, la Grande Guerre, la République de Weimar (où il prospéra), le Troisième Reich (où il fut persécuté), puis l’après-guerre. Il donna au pays un immense Chancelier, Willy Brandt (1969-1974), ainsi que le redoutablement brillant Helmut Schmidt, 97 ans, que j’ai eu l’honneur d’interviewer à Hambourg, en avril 1999. Il avait déjà donné des hommes d’Etat sous la République de Weimar (1919-1933), on pense en priorité, bien sûr, à Friedrich Ebert (1871-1925). Bref, il est impossible de considérer les grandes figures sociales démocrates d’aujourd’hui sans avoir à l’esprit la profondeur des racines de leur parti, dans l’Histoire contemporaine de l’Allemagne.

 

Hitler et les nazis détestent les sociaux-démocrates. A cause de leur rôle en novembre 1918 (nous y reviendrons), dans l’armistice du 11, puis au moment de Traité de Versailles. C’est la fameuse thèse du « coup de poignard dans le dos ». Dès leur arrivée au pouvoir, ils les persécutent. Et je n’oublierai jamais, depuis que j’ai visité en 1983 le camp de Dachau, les noms des leaders politiques sociaux démocrates qui avaient été les premiers, dès 1933, à y entrer comme détenus. A leurs côtés, des communistes, ex-Spartakistes : eh oui, les premières victimes du nazisme furent des Allemands.

 

Beaucoup de sociaux démocrates prennent, entre 1933 et 1945, le chemin de l’exil. Pensons principalement à Herbert Ernst Karl Frahm, qui passera toutes ces années en exil en Scandinavie, avant de faire carrière sous le nom de Willy Brandt. Pensons aussi à Erich Ollenhauer (1901-1963), qui nous nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui, parce qu’il préside justement le SPD lors de ce fameux Congrès de Bad-Godesberg, du 13 au 15 novembre 1959.

 

Bad-Godesberg est presque devenu aujourd’hui un nom commun. « Faire son Bad-Godesberg », dans le langage socialiste en Europe, c’est procéder à un aggiornamento vers (un minimum, au moins) d’économie de marché. Donc, prendre congé du marxisme. Aller dans le sens d’Helmut Schmidt, ou de Michel Rocard. Ou de Bruno Kreisky, en Autriche. Ou d’Olof Palme, en Suède. Dans ce Congrès de 1959, c’est bel et bien ce qui s’est passé. Encore faut-il nuancer : la réputation d’une assemblée qui envoie Marx et Engels au musée n’est venue qu’a posteriori, mythifiant ainsi le tournant du Congrès.

 

En Europe, tout de même, Bad-Godesberg crée la surprise. La doctrine du Congrès d’Heidelberg (1925, en pleine République de Weimar) était encore officiellement en vigueur, elle qui consacrait le dogme marxiste. Il y avait certes eu de premières inflexions vers le marché aux Congrès SPD de Berlin (1954) et Stuttgart (1958), mais elles n’avaient pas triomphé. Il faut préciser ici que dès leur retour dans la vie politique, après la guerre, les sociaux démocrates avaient certes retrouvé leur légitimité, mais n’arrivaient pas, désespérément, à conquérir le pouvoir, au niveau fédéral : échec en 1949, en 1953, et encore en 1957 ; chaque fois, c’est le chrétien-démocrate rhénan Konrad Adenauer qui s’impose. Il gagnera encore en 1961. Sous l’influence de jeunes économistes, comme Karl Schiller et (déjà !) Helmut Schmidt, le parti commence à sentir que le chemin du pouvoir passera par une série de conversions.

 

Conversion à l’économie de marché, qui a incroyablement fait ses preuves (dopée par le Plan Marshall) dans les années de reconstruction. Conversion au dialogue avec les communautés religieuses, dans ces Allemagnes où ces dernières, catholiques ou réformées, jouent un rôle politique et social tellement important. Conversion à la concertation, c’est d’ailleurs simplement reconnaître l’ADN social de l’Allemagne. Bref, devenir un parti moderne, concurrentiel, pouvoir étendre son électorat au-delà du plafond de 30%. Parvenir au pouvoir. L’exercice sera une réussite totale : moins de dix ans après, l’homme qui avait participé au Congrès de Bad-Godesberg comme Maire de Berlin, Willy Brandt, accède à la Chancellerie (octobre 1969).

 

Il y aurait beaucoup à dire sur les réactions, sur le moment, dans les partis socialistes européens : elles ne sont pas très chaudes ! A commencer par celle de Guy Mollet, le leader de la SFIO se souvient que sa politique algérienne, très dure comme on sait, dans les années 1956, 1957, avait été condamnée pas les sociaux démocrates allemands. A son tour, il ne se gênera pas pour laisser perler toute la part de trahison que lui inspire la conversion des Allemands.

 

Il y aurait, aussi, tant à écrire sur toute la distance que les sociaux démocrates, à l’Ouest, entendaient prendre avec le SED, le parti communiste d’Allemagne de l’Est. Tout chemin commun était désormais impossible. A vrai dire, il l’était depuis longtemps. Peut-être, dès les années spartakistes de 1918, 1919, à l’époque de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Mais c’est une autre Histoire. Ou plutôt : c’est la même. A un autre moment du destin allemand.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

 

 

*** Prochain épisode (no 5) - 1722 : l'invention du "Clavier bien tempéré", par Jean-Sébastien Bach.

 

 

 

 

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22/07/2015

Série Allemagne - No 3 - Tannenberg (août 1914) - Naissance du mythe Hindenburg

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 3 - A l'Est, du nouveau : 500 ans après, Hindenburg venge les Chevaliers teutoniques et sauve la Prusse Orientale.

 

 

Tannenberg : trois syllabes magiques, sonnant l’une des plus éclatantes victoires de l’Histoire militaire allemande, qui n’en est pas avare. Tannenberg, du 26 au 30 août 1914 : la victoire du général Hindenburg, 67 ans, futur maréchal, futur président de la République de Weimar, sur le Grand Duc Nicolas, 58 ans, oncle du Tsar, commandant en chef des Armées impériales russes. Tannenberg, qui met fin pour longtemps aux espoirs russes contre l’Allemagne, et qui sauve la Prusse orientale, jusqu’en 1945, de la domination slave.

 

Tannenberg, revanche de la défaite subie, au même endroit, par les Chevaliers teutoniques en 1410, face aux Polonais et aux Lituaniens, sous le nom de bataille de Grunwald. Un demi-millénaire plus tard, Hindenburg offre à l’Allemagne son inoubliable revanche : dans le long, le très vieux conflit entre Slaves et Germains, il faut savoir se montrer patient, un siècle c’est parfois court, il faut plonger dans l’Histoire pour saisir les racines du présent. Et qui sait, entre nous, si Kaliningrad ne recommencera pas un jour, dans un siècle, trois siècles, à s’appeler Königsberg ?

 

L’Histoire retient que l’Allemagne a perdu la Première Guerre Mondiale, avec l’armistice du 11 novembre 1918 (surlendemain de la Révolution allemande), puis les clauses humiliantes du Traité de Versailles. Certes. Mais l’Histoire doit aussi retenir – et transmettre – que sur le front de l’Est, les Allemands furent vainqueurs dès le premier mois de la Guerre. Et que rien, dans les relations germano-russes au vingtième siècle, invasion allemande le 22 juin 1941, Stalingrad fin janvier 1943, puis prise de Berlin par les Soviétiques début mai 1945, rien de tout cela ne peut être compris, si l’on n’intègre pas Tannenberg, août 1914. Ce jour-là, le général Hindenburg, ressuscitant les Chevaliers teutoniques, est entré dans la légende de l’Allemagne éternelle. Elle lui en sera d’ailleurs, pour toujours, reconnaissante.

 

De quoi s’agit-il ? Lorsque la guerre éclate, le 2 août 1914, la Russie (encore tsariste pour trois ans) est l’alliée de la France et de la Grande Bretagne. Dès le début, les armées du Kaiser se battent sur deux fronts : à l’ouest, ultime guerre de mouvement avant quatre ans de tranchées, ils tentent de prendre Paris, c’est la Bataille de la Marne, qui sera victoire française (honneur aux taxis !) et sauvera la France. A l’Est, c’est la Prusse orientale, si chère au cœur des Allemands, qui devient très vite l’enjeu des combats. Le Tsar, Nicolas II, a nommé son oncle, le Grand Duc Nicolas, à la tête de ses armées. Les Russes entrent en Prusse Orientale, objectif Königsberg. Assurément, la prise de la ville de Kant eût été, en termes d’images comme en importance stratégique, un atout de premier plan. La première contre-attaque allemande échoue le 20 août à Gumbinnen. Le général allemand Maximilian von Prittwitz ordonne la retraite, Berlin ne l’accepte pas, il est relevé de ses fonctions, rien ne va plus.

 

C’est alors qu’on va chercher un officier de 67 ans, déjà couvert de gloire, mais à la retraite. Paul von Hindenburg, né en 1847, avait déjà, dans sa jeunesse, participé à la Bataille de Sadowa dans la guerre austro-prussienne de 1866, puis en 1870 à la guerre victorieuse contre la France ! A cet homme d’âge mûr, mais nanti d’une incomparable expérience militaire, connaissant par coeur le terrain de la Prusse Orientale, Berlin confie le commandement de la 8ème Armée. Avec une mission simple : sauver la Prusse Orientale, sauver l’Allemagne. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a de l’enjeu !

 

On a dit souvent de Paul von Hindenburg (1847-1934) qu’il était un Pétain allemand, ou l’inverse, peu importe. Militairement, la comparaison est pertinente : dans les deux cas, Verdun (1916) comme Tannenberg (1914), on a affaire à des victoires décisives, prestigieuses, symboliques, rendant le moral à une génération de combattants. Mais la différence s’arrête là : Pétain s’impose à Verdun sur une stratégie défensive, alors qu’à Tannenberg, Hindenburg fait mouvement. Il coupe en deux les lignes russes de deux généraux (Rennenkampf et Samsonov) qui se détestent mutuellement depuis la guerre russo-japonaise de 1904, 1905. Il confirme, par l’acte, la supériorité morale et matérielle des armées allemandes sur celles des Russes. Les troupes du Kaiser, face à celles du Tsar, sont pourtant, en cette fin août 1914, en nette infériorité numérique : 250'000 Allemands face à 500'000 Russes.

 

Mais la manœuvre de percée, puis d’encerclement, réussit au-delà de toute espérance : Hindenburg (aidé de Ludendorff, avec lequel il formera un remarquable couple de commandement jusqu’à la fin de la guerre), gagne la bataille, des dizaines de milliers de Russes sont faits prisonniers, Samsonov se suicide dans une forêt, le Tsar est défait.

 

La suite, on la connaît : Tannenberg fait de Paul von Hindenburg une légende. En 1925, il est élu Président de la République (celle de Weimar), puis réélu en 1932 contre un certain… Adolf Hitler. Le vieux maréchal déteste le petit caporal de 1914. Mais le 30 janvier 1933, il n’aura d’autre possibilité que de lui confier la Chancellerie du Reich. Il meurt un an après, funérailles grandioses et nationales. A partir de 1934, Hitler peut concentrer entre ses mains tous les pouvoirs. Lui aussi, de 1941 à 1945, mènera campagne contre les Russes. Et finira par perdre. Tout perdre. Se perdre lui-même. Perdre l’Allemagne. Là où le vieil officier prussien, de 42 ans son aîné, fin août 1914, avait signé une incomparable victoire.

 

Sur ces événements, je pourrais vous donner d'innombrables conseils de lectures. J'en retiendrai un seul, mais il faut le lire absolument : il s'appelle Août 14, et il est signé d'un certain Alexandre Soljenitsyne.

 

 

Pascal Décaillet

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode (no 4) - Bad Godesberg, 1959 : réunis dans un Congrès qui marquera l'Histoire du socialisme européen, les sociaux-démocrates allemands renoncent à la lutte des classes et au marxisme. Dix ans plus tard (1969), Willy Brandt sera Chancelier d'Allemagne fédérale.

 

 

 

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21/07/2015

Série Allemagne - No 2 - Les Discours à la Nation allemande (1807)

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 2 – Quand Fichte invente l’idée allemande de nation.

 

 L’ambiance intellectuelle et morale, à Berlin, dans les années 1807, 1808, n’est pas au beau fixe. La Prusse, si éclatante une ou deux générations plus tôt, à l’époque de Frédéric II, véritable « inventeur » du pays, 14ème électeur de Brandebourg, roi de Prusse de 1740 à 1786, auteur des grandes conquêtes à l’Est (Silésie, Poméranie), véritable pionnier de l’Ostpolitik, grand ami des artistes, cette Prusse si jeune, surgie des Lumières, n’est plus en 1807 que l’ombre d’elle-même. Les successeurs du grand Frédéric n’ont pas été à sa hauteur, le pays s’est appauvri, il s’est même endetté (figurez-vous !), il a perdu de son influence en Europe.

 

Mais surtout, voici, venue de la lointaine Corse, la ruine de la Prusse : elle s’appelle Napoléon. En 1806, par ses victoires d’Iéna et d’Auerstaedt, qui mettent fin à mille ans de Saint Empire, le nouvel homme fort de l’Europe coupe en deux les Allemagnes : il crée à l’Ouest, sous contrôle français, la Confédération du Rhin, puis règle le sort de la Prusse à Eylau et Friedland en 1807, une grande partie du pays est occupée, le grand rêve de Frédéric II, mort seulement vingt ans auparavant, s’effondre.

 

L’occupation de la Prusse durera jusqu’en 1813, la décisive bataille de Leipzig (la Bataille des Nations, Völkerschlacht, 16 au 19 octobre) libérant les Allemagnes du joug français. Alors, pendant tout le dix-neuvième siècle, la puissance de la Prusse au sein du monde allemand ne fera que croître : Zollverein en 1834, puis bien sûr la grande aventure de l’unification (1866, 1871), qui se fera par la Prusse, autour de la Prusse, sous le fer de la Prusse, dans l’accomplissement de la volonté et des desseins de la Prusse. Du coup, dans la guerre franco-allemande de 1870, lorsque déferlent les régiments de Uhlans, on ne dit pas "Voici les Allemands !", mais "Voici les Prussiens !" . Les plus âgés, en août et septembre 1914, au moment de la Bataille de la Marne, garderont ce langage.

 

Mais en 1807, 1808, dans Berlin défait, nous n’en sommes pas là. La Prusse est humiliée, occupée par les Français. C’est dans ce contexte qu’un homme de 45 ans, Johann Gottlieb Fichte (1762-1814), entreprend, le 13 décembre 1807, une série de conférences, dont l’Histoire retient le nom sous le titre : « Reden an die deutsche Nation », Discours à la Nation allemande. Il faut le dire très clairement : c’est une bombe. Au nez et à la barbe des troupes napoléoniennes, le philosophe invite la Prusse au réveil national. Et même, il invite les Allemagnes à former un État sur le modèle prussien, dont on sait, depuis Frédéric II, la part qu’il doit au rationalisme, à l’Aufklärung, à la fois aux Lumières et à la discipline d’Etat, dans toute la rigueur de sa structure.

 

Tout germaniste devrait lire ces Discours. Ils ne sont d’ailleurs pas faciles d’accès, parlant de philosophie, et principalement d’éducation (Fichte avait connu Pestalozzi), autant que de politique. Mais assurément, la page des Lumières étant tournée, le Sturm und Drang ayant fait son œuvre, nous sommes, dans ces Discours, à un tournant fondamental de la pensée allemande : les « Reden an die deutsche Nation » invitent les Allemagnes à entrer dans l’action, à forger l’Histoire. Il ne s’agit plus seulement de s’inscrire dans le prolongement d’une Révolution française qu’on a tant admirée. Car Fichte, en plus d’un ordre politique, appelle les Allemagnes à une Révolution nationale : deux ans après la mort de Schiller (1805), ce héros tant aimé, tant pleuré, le conférencier de Berlin appelle à rénover l’Allemagne en partant de ses propres racines, de son propre génie national.

 

A cause de tout cela, il faut lire ces Discours. Ils sont l’une des sources vives de la résurrection allemande. Et l’Histoire retiendra que tous les chemins d’affranchissement, puis de puissance, dès 1813, 1815, sont nés à Berlin, pendant l’occupation française, et que Johann Gottlieb Fichte y a tenu un rôle de premier plan. On rêve d’imaginer le rôle qu’aurait pu y tenir le grand Kleist (1777-1811), s’il ne s’était donné la mort à Wannsee, près de Potsdam, le 21 novembre 1811, entrant, comme son héros le Prince de Hombourg, dans l’immortalité. Mais privant l’Histoire allemande, et le monde des mortels, de la fulgurance de son génie, lui Prussien parmi les Prussiens. On retrouvera ce grand nom sur la Meuse et dans les Ardennes, en mai-juin 1940, porté par l’un des plus brillants maréchaux de la campagne de France (Ewald von Kleist, 1881-1954). Mais celui que porte l’immortalité, c’est bien sûr Heinrich, qui quittait volontairement ce monde à l’âge de 34 ans, en 1811, dans une Prusse encore occupée. Retenons ce vers du Prince de Hombourg :

 

« Nun, o Unsterblichkeit, bist du ganz mein ».

 

Maintenant, immortalité, tu es toute à moi.

 

 

Pascal Décaillet

 

 *** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode (no 3) - 26 au 30 août 1914 : la victoire sur les Russes à Tannenberg. La naissance du mythe Hindenburg.

 

 

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20/07/2015

Série Allemagne - No 1 - Rastenburg, 20 juillet 1944

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L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été - No 1 - L'attentat contre Hitler - Ombres et lumières - Lundi 20.07.15 - 14.45h

 

Tous les 20 juillet, depuis l'adolescence, je pense évidemment à ce qui s'est passé au Quartier Général du Führer, le 20 juillet 1944. Je pense au Colonel-Comte von Stauffenberg, à ses complices dans l'opération Walkyrie, à leur échec, à l'exécution de Stauffenberg quelques heures plus tard à Berlin (1h du matin, le 21 juillet), et à l'épouvantable répression qui a suivi. Des milliers d'officiers exécutés, leurs cadavres suspendus à des crocs de bouchers : alors que l'Allemagne était en danger de mort, les Russes avançant à l'Est et un nouveau front s'étant ouvert le 6 juin à l'Ouest, la première préoccupation du régime était de tuer des officiers... allemands !



L'affaire du 20 juillet 1944 est complexe. Aujourd'hui, on considère les conjurés comme des héros. Ils le sont, assurément, si on prend la seule mesure de leur acte, le risque encouru, puis surtout leur sang versé. Mais il ne s'agit pas de se fourvoyer sur leurs intentions, ni surtout de leur prêter, face au régime nazi, une pureté de résistants qu'ils n'avaient pas. L'immense majorité de ces hommes qui tentent d'assassiner le chef suprême, en juillet 44, avaient été les premiers à le suivre dans les heures de gloire. A commencer, bien sûr, par la campagne de France, la plus fulgurante et la plus accomplie de toutes, du 10 mai au 22 juin 1940. Mais aussi, dans la percée des Balkans en mai 1941, et encore dans les premières victoires en Russie, à partir du 22 juin 1941. Jusqu'à Stalingrad. Et même, après Stalingrad. Faut-il rappeler ici les remarquables contre-attaques de von Manstein (le théoricien de génie de la campagne de France en 40), après la défaite de la Sixième Armée (Paulus), fin janvier 1943, à Stalingrad ?


Autre élément, capital : le profil idéologique de Stauffenberg. Je lui avais consacré plusieurs épisodes d'une série historique, il y a vingt ans, à la RSR, ayant rencontré des témoins directs. Le héros du 20 juillet avait longtemps soutenu Hitler. Il était un national-conservateur détestant Versailles, ayant voté Hitler contre Hindenburg à la présidentielle de 1932, et certains éléments de sa correspondance laissent poindre un homme qui, sans être certes un nazi militant, applaudit aux victoires du régime. L'asservissement des populations de l'Est, par exemple, ne semble pas créer chez lui un traumatisme irréversible. Le Colonel-Comte von Stauffenberg, mort fusillé en criant "Vive l'Allemagne sacrée !" dans la nuit du 20 au 21 juillet 1944, fait donc partie de ces nombreux hommes qui, quelque part dans l'année 1943, sans doute après Stalingrad, a commencé à se rendre compte qu'il fallait "faire quelque chose". Sans doute davantage par pragmatisme, pour la survie d'une Allemagne qu'il aimait passionnément, plutôt que par choc face aux horreurs du régime.



Cela, il faut le savoir. Nous sommes très loin, avec les gens du 20 juillet, de la Rose Blanche (j'y reviendrai) ou de la Rote Kapelle (Résistance communiste). Mais enfin, au final, son acte, Stauffenberg l'a commis. L'incroyable courage de tenter de tuer Hitler, il l'a eu. De sa vie, quelques heures après, il a payé. Cette incomparable preuve par l'acte efface et dilue, comme une vague sur la plage, toutes les légitimes réticences dûment établies par les historiens sur la "pureté" de ses intentions résistantes.



Je serai amené, d'ici quelques années, à en dire un peu plus sur ce qui me relie à cette affaire, qui m'a amené à fréquenter des témoins directs de l'opération Walkyrie. Des gens dont je fus proche. Et qui, pour leur part, avaient profondément désapprouvé l'attentat du 20 juillet. Officier comme Stauffenberg, ayant combattu en Russie, dans les chars, l'un d'entre eux, pourtant lié familialement au héros de l'attentat, me disait toujours, jusqu'à sa mort : "En temps de guerre, on ne porte pas la main contre le chef suprême".



Le courage d'avouer cette position loyaliste, qui fut, sur le moment, celle de l'écrasante majorité, il fallait aussi l'avoir, après la guerre.

 

Pascal Décaillet

 

*** L'Histoire allemande en douze tableaux, c'est une série d'été non chronologique, revenant sur douze moments forts entre la traduction de la Bible par Luther (1522-1534) et aujourd'hui.

 

*** Prochain épisode (no 2) - Berlin, 1807 : les Discours à la Nation allemande, Reden an die Deutsche Nation, de Johann Gottlieb Fichte.

 

 

 

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17/07/2015

Jean Lacouture : une perte, irrémédiable

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 Sur le vif - Vendredi 17.07.15 - 16.59h

 

On m’aurait annoncé, en début d’après-midi, l’incendie de la Bibliothèque Vaticane, mon sentiment de vide et de perte n’eût pas été plus vif. On a envie, dans ces moments.là, de sortir toutes les variantes du proverbe africain sur la mort d’un sage, un aîné qui nous aurait conduits, sur la présence duquel nous comptions pour toujours. Jean Lacouture avait certes 94 ans, je ne l’avais plus eu au téléphone depuis deux ou trois ans, je ne sais plus, mais rien n’y fait, le choc est là. La perte, oui, irréparable. La perte, parce que c’est une vie qui s’éteint. Une conscience. Une encyclopédie. Un art incomparable du récit, du portrait. La semaine dernière, traversant le Vaucluse avec mon épouse, nous nous disions que je devais absolument reprendre contact avec lui. Et puis voilà, la mort a frappé.

 

Je perds aujourd’hui quelqu’un qui m’a nourri. J’étais parmi les premiers à faire la queue devant une grande librairie des Rues Basses, ce jour de 1984 à Genève, lorsque venait de sortir de presse le tome 1 de son triptyque sur de Gaulle, sous-titré « Le Rebelle ». Puis en 1985, tome 2, « Le Politique ». Puis 1986, tome 3, « Le Souverain ». Henri Guillemin s’était exclamé, dans le Monde : « J'en jurerais. Pour quelque vingt ou trente ans, l'étudiant qui s'informera auprès de son professeur : et sur de Gaulle, quoi de fondamental ? s'entendra forcément répondre : sur de Gaulle, voyez Lacouture. » Il avait parfaitement raison : nous y voilà, au terme de ces trente ans, et nulle biographie du Général, parmi des centaines, n’a égalé ces trois volumes de Lacouture.

 

Alors, ayant lu ces trois tomes en 1986, il n’y eut rien de plus urgent que de dévorer tous les autres, ceux qu’il avait déjà écrits, et ceux que, jusqu’à sa mort, il allait nous réserver. Car le mot « retraite » ne devait pas dire grand chose à cet incomparable vieillard, gorgé de vie, de goût et de mémoire, à l’image de ces grands crus bordelais dont il parlait avec passion. A la RSR, je l’appelais soit aux Editions du Seuil, où il avait encore son bureau, soit chez lui, dans le Vaucluse. Dans l’heure, il rappelait, et acceptait avec enthousiasme toute proposition d’interview. Il jouait le modeste, mais aussitôt en direct face au micro, éblouissait par sa faconde, son érudition. Il nous racontait Bernanos ou Malraux, Léon Blum ou Mauriac, de Gaulle ou Nasser, Germaine Tillion, l’Indochine (qu’il avait couverte comme journaliste) ou l’Algérie, et bien sûr Pierre Mendès France, dont il demeure l’un des plus grands spécialistes, et qui fut l’un des hommes de sa vie.

 

Après l’interview, il nous rappelait : « Ca allait ? Je n’ai pas trop radoté ? Surtout, n’hésitez pas à couper. » Nous ne coupions pas une seconde, pour la bonne raison que l’entretien avait eu lieu en direct, l’acte était commis, et l’interviewé, comme toujours, avait été génial. C’était un homme d’une incroyable vivacité, racontant comme nul autre, restituant vie aux morts, ressuscitant des personnages largement oubliés (comme ce fameux Emile Mayer (1851-1938), dont il nous établit, dans le Tome 1 sur de Gaulle, l’immense influence exercée par cet officier supérieur sur le futur homme de Londres. Qui, avant Lacouture, à part quelques ultra-spécialistes, avait entendu parler d’Emile Mayer ?

 

Jean Lacouture n’était pas historien, mais journaliste. Il marchait à la passion, mais alors totale, dévorante. Pour de Gaulle, il a passé des années à fouiner dans des milliers d’archives, il s’est entretenu avec une quantité de témoins encore vivants. Et lui qui, comme journaliste, dans l’équipe du Monde, à l’époque de Beuve-Méry (1944-1969), n’avait jamais épargné le Général, et même l’avait parfois franchement combattu, sera, quinze ans après la mort du Rebelle, celui qui écrira le mieux sa vie. Avec le plus de souffle. Avec la plus grande galerie de portraits. Avec une foule d’inédits. L’éditorialiste s’était mué en portraitiste. Dans cet art, nul ne saurait se comparer à lui.

 

Oui, c’est un homme qui m’a nourri. Les grandes biographies politiques. Mais aussi, son incomparable vie de Mauriac : Bordelais comme son héros, né 36 ans après lui, il a connu la même grande bourgeoisie girondine, celle du négoce des grands vins, celle des grands familles, où pèse le couvercle du silence. Dans les cent premières pages du livre, la jeunesse de Mauriac à Bordeaux, il nous raconte cette ambiance avec une telle plume qu’on se croirait dans Thérèse, dans Frontenac, ou dans le Nœud de Vipères.

 

Je dirai un dernier mot sur l’Algérie algérienne. L’Histoire politique de ce pays est l’une de mes grandes passions. La genèse de l’idée indépendantiste, pendant la présence française (1830-1962), depuis Abdel Kader jusqu’à l’indépendance, c’est grâce à Lacouture que j’ai pu la connaître en détail. C’est lui qui m’a fait découvrir des hommes comme Fehrat Abbas ou Messali Hadj. Et tous les autres. Lui, Français, si ouvert au monde arabe : à l’Egypte, à la Tunisie, au Maroc, à l’Algérie. Un monde dont il avait couvert comme journaliste, dans le détail et sur le terrain, le processus de décolonisation, après la guerre.

 

La France, aujourd’hui, perd son plus grand biographe. Oui, cet homme m’a nourri. Comme un père, ou comme une mère. Il a raconté, transcrit, donné vie. Il a galvanisé nos énergies, nos appétits, nos curiosités. Oui, la perte est irréparable. Un homme, c’est une conscience. Le jour où elle prend congé, nous sommes tous orphelins.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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16/07/2015

L'Histoire allemande en douze tableaux - Série d'été

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Jeudi 16.07.15 - 15.27h

 

Chers lecteurs de ce blog,

 

Je vous propose cette année une série d’été. Elle commencera demain, et s’intitulera « L’Histoire allemande en douze tableaux ». De la traduction de la Bible en allemand par Martin Luther (acte fondateur de la littérature allemande moderne), jusqu’à aujourd’hui.

 

Il n’y aura, dans cette série, aucune prétention d’exhaustivité, peut-être d’ailleurs aucun déroulement chronologique du premier au douzième épisode. Il n’y aura que douze coups de cœur personnels, avec un accent sur ce que je connais le mieux : la fin du dix-huitième siècle, le Sturm und Drang, la résistance intellectuelle prussienne à l’occupation française (1806-1813), la naissance de l’idée nationale allemande, le Zollverein, les chemins de l’unité, les premières assurances sociales sous Bismarck. Et puis, bien sûr, des éléments liés aux deux Guerres Mondiales, mais cela, vous le connaissez tout autant que moi, je préfère vous présenter des aspects plus inattendus.

 

J’aimerais vous parler de la traduction de Sophocle par Hölderlin, de l’helléniste Wilamowitz, de l’importance de la ville de Lübeck chez Thomas Mann, de la génuflexion de Willy Brandt à Varsovie (décembre 1970). Et puis, tout de même, concernant la Seconde Guerre Mondiale, il me sera difficile de ne pas consacrer un épisode à l’attaque allemande à l’ouest, le 10 mai 1940, Pays-Bas, Belgique, et surtout France, qui capitulera comme on sait le 22 juin, six semaines seulement plus tard. Nous sommes là dans une période que je connais jour après jour, et sur laquelle l’opinion publique nourrit quantité de préjugés, archifaux.

 

Et puis, en vrac, j’aimerais aussi vous parler de musique, et sans doute consacrer un épisode à mon poète préféré dans la littérature germanophone du vingtième siècle : le Roumain de langue allemande Paul Celan (1920-1970).

 

Mais là, je me rends compte, avec ce plan improvisé, que je suis déjà en train de vous préparer une série en… 120 épisodes ! Il me faudra donc faire des choix. Chaque fois, je vous donnerai, en fin d’article, l’un ou l’autre conseil de lecture. Et je vous annoncerai, après chaque épisode, le titre du suivant.

 

J’espère que cette série vous plaira. Puisse-t-elle, en cette période caniculaire, avoir au moins une vertu : celle de nous rafraîchir la mémoire !

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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Grèce, Allemagne : les outils pour décrypter

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Sur le vif - Jeudi 16.07.15 - 10.21h

 

Depuis l'Antigone de Sophocle, il y a vingt-cinq siècles, et sans doute avant (car le mythe véhiculaire pré-existait à l'âge classique), des dizaines de milliers de personnes ont tenté d'en décrypter le sens, déjà puissamment dans l'Antiquité, puis à travers une infinité de variantes du récit, dans toutes sortes de mythologies, par exemple balkaniques.



Le grand critique littéraire George Steiner a consacré à cette richesse, cette diversité du mythe, un ouvrage décisif. Les plus grands écrivains de la littérature allemande, Friedrich Hölderlin (1770-1843) et Bertolt Brecht (1898-1956), ont empoigné le texte de Sophocle, l'un pour le traduire avec la fulgurance de son génie, jamais deux langues ne furent aussi bien enchevêtrées l'une dans l'autre; le second, pour nous en donner une version théâtrale inoubliable avec des inflexion d'une Souabe qui lui était natale, tout autant qu'au premier.



Le Courrier de ce matin est donc sur la bonne voie en évoquant le mythe d'Antigone comme clef de lecture de l'actuelle affaire grecque. On peut contester ses conclusions, les trouver un peu courtes, je dirais surtout hors du texte. Mais je guetterai, pour ma part, avec attention et intérêt toute entreprise éditoriale, sur la crise autour de la Grèce, faisant appel à d'autres outils que simplement nous parler de la dette et son échelonnement, des dernières gesticulations de la machinerie européenne, ou les derniers délais collés sur la tempe de M. Tsipras. Tout cela est certes factuel. Eh bien, il y a un moment, dans le décryptage d'une situation, où la simple énumération juxtaposée des faits ne suffit absolument plus. Pire : il y a un moment où ne coller qu'aux faits, c'est servir le puissant. Emboucher son clairon.



D'autres outils. Mais alors, lesquels ? Il se trouve, voyez-vous, que les deux pays dont nous parlons le plus dans cette crise, la Grèce et l'Allemagne, ont produit les systèmes de références littéraires et culturelles les plus aboutis de la civilisation européenne. Ils ont inventé des mythes. Produit des récits. A peu près tous les mécanismes de domination et de pouvoir, ils les ont imaginés, racontés, en leur donnant des noms. La crise actuelle était à prévoir dans l'Histoire de la Grèce. Et elle l'était aussi, assurément, dans l'Histoire de l'Allemagne de l'après-guerre. Tout cela, tout ce qui advient historiquement, a été comme puissamment préfiguré par les poètes, les tragiques, des hommes de théâtre de ces deux prodigieuses cultures.

 

Prenez l'éblouissante "Cassandra" de Christa Wolf (1929-2011) : l'une des plus grandes plumes de la littérature de l'Allemagne de l'Est nous livre en 1983 sa version du cri prophétique de la princesse troyenne. Prenez les pièces de Heiner Müller, autre génie est-allemand (1929-1995), lorsqu'il revisite Médée ou Philoctète : partout, les Allemands convoquent la Grèce, l'interrogent, la parcourent, puisent en elle leur propre génie. Cela, depuis la seconde partie du dix-huitième siècle. Cela, en mettant en scène les rapports de domination et de soumission. Cela, il faudrait l'ignorer, le passer sous silence, alors que tous les archétypes de pouvoir de la crise actuelle sont là ? Préfigurés. Hurlés en prophétie. En prémonition.



Il commence donc à être temps, dans les rédactions, d'ôter aux seuls chroniqueurs économiques et financiers le monopole de discours de décryptage. Ils doivent bien sûr être là, avec leurs outils, il ne s'agit pas de se priver de leur parole. Mais il est urgent de faire appel à une autre lecture, plus en profondeur, davantage en regard des récits, des textes, des visions de ces deux saisissantes civilisations. Car enfin, une crise entre la Grèce et l'Allemagne, ça ne se raconte tout de même pas de la même manière qu'un conflit, ou, une divergence de perspectives, entre le Luxembourg et la Lettonie.

 

Pascal Décaillet

 

 

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14/07/2015

14 Juillet, mémoire et communion

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Sur le vif - Mardi 14.07.15 - 17.58h

 

Champs-Elysées, 14 Juillet. L’armée française qui défile. Temps superbe. Foule heureuse. Comme chaque année, on en a pour ses yeux. Mais cette retransmission télévisée, sur les grandes chaînes françaises, ne se contente pas de ravir le regard. Le spectacle est total : d’abord, par la qualité du défilé lui-même, dûment rodé plusieurs semaines à l’avance, impeccablement chorégraphié ; plus encore, par le travail télévisuel lui-même, avec à l’œuvre de grands professionnels des prises de vue.

 

Aux côtés des commentateurs, des spécialistes se succèdent. A tout moment, on va dans la foule, prendre la température. Le tout, parsemé de reportages sur les différents corps de troupes en action : on les découvre sur le terrain, là où ils œuvrent, servent la France : l’armée, hors de la parade, nous est montrée dans son utilité existentielle. Spectacle total, oui, parce que tout s’enchaîne, admirablement.

 

Imaginez, une seule seconde, qu’en Suisse, le Conseil fédéral se mette en tête d’organiser un défilé comprenant l’ensemble des éléments de l’armée, et qu’il soit question d’une retransmission de cet événement sur nos chaînes dites « de service public » ! Vous voyez le tollé ? Les hurlements des antimilitaristes. Tout serait mis en œuvre pour faire pression, et finalement empêcher l’émission d’exister. Elle est pourtant bien brave et bien paisible, notre armée suisse, en comparaison des forces françaises, constamment déployées sur les théâtres d’opérations de la planète.

 

On nous dira aussi que la superbe retransmission assurée par les chaînes françaises vaut toutes les propagandes pour l’armée : il y a du soleil, de la couleur, du mouvement, une jeunesse magnifique et engagée, des corps de troupes chargés d’Histoire, avec les faits d’armes de la République (depuis 1792) brodés sur leurs fanions, ceux de l’Ancien Régime, ceux de l’Empire, ceux de la Somme et de Verdun, de Valmy et de Jemmapes, de Friedland, Wagram, Austerlitz, Ulm, Iéna, Rivoli, Lodi, Marengo, et tous les autres.

 

Et c’est là, pour ma part, que je commence à adorer. Le génie du défilé, et aussi celui de l’émission, est de ne surtout pas présenter l’armée française en bloc, mais au contraire régiment par régiment, chacun ayant son commandant, son Histoire, ses morts, ses traditions, sa mémoire, sa contribution dans l’incomparable geste de l’Histoire militaire française, celle de Philippe Auguste, de François 1er, de Vauban, de Louvois, de Maurice de Saxe, des Guerres de la Révolution, des Soldats de l’An II, de tous ces champs de bataille du Consulat et de l’Empire, des conquêtes coloniales, puis des terribles conflits lorsque ces colonies allaient être perdues.

 

L’Histoire, aussi, de deux Guerres Mondiales. La Première, épouvantable (mille morts par jour, en moyenne, pendant quatre ans). La Seconde, peut-être pire encore, parce qu’elle commence, en mai-juin 1940, après six semaines seulement de combats, par la plus grande défaite morale de l’Histoire de France. Peut-être, d’ailleurs, ne s’en est-elle pas relevée. La guerre, en France, la vraie, a duré du 10 mai au 22 juin 1940, elle s’est terminée par un armistice : la France a perdu. Le reste, c’est une autre Histoire.

 

Alors, je dis que j’aime, en regardant le défilé, parce que chaque régiment nous est (très intelligemment, de façon documentée, précise, avec les bons interlocuteurs), présenté dans sa perspective diachronique : d’où il vient, par qui il fut fondé, sur quels champ de bataille il a versé son sang, en quels lieux de mémoire on peut honorer ses morts. Ce travail de mise en perspective, de la part de journalistes, avec le concours de spécialistes, ne se contente pas de laisser défiler sous nos yeux un spectacle : il lui donne du sens, une raison d’être, un appel à l’Histoire, une invitation à la mémoire.

 

En cela, le défilé du 14 Juillet, chaque année mieux présenté, mieux mis en scène, mieux expliqué, s’avère un événement télévisuel de premier plan. Certes, au service des armées. Mais avant tout, dans le grand brassage de la mémoire française, en reconnaissance pour le sang versé, et en communion avec les morts.

 

Pascal Décaillet

 

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La Grèce, l'Allemagne, les commentateurs kleenex

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Sur le vif - Mardi 14.07.15 - 10.12h

 

La vision diachronique : c'est exactement ce qui manque à tant de commentateurs sur la crise autour de la Grèce. La vision diachronique, c'est faire appel, en profondeur, à la connaissance des antécédents historiques d'une situation. Non en tant que tels. Mais comme éléments déterminants d'une chaîne de causes et de conséquences. Cela, depuis Thucydide et sa Guerre du Péloponnèse (431 avant JC), porte un nom : cela s'appelle l'Histoire.

 

Dès la fin de l'année 1990, et pendant toute l'année 1991 et la décennie qui a suivi, ce sont cette vision, cette connaissance, qui ont si cruellement manqué aux donneurs de leçons sur les guerres balkaniques. Prisonniers d'une vision morale, manichéenne, le méchant Serbe contre les gentils Croates, ou les gentils Kosovars, ces moralisateurs en chemise blanche avaient cru bon de faire l'économie de se plonger dans les racines historiques des événements. S'ils l'avaient fait, ils auraient découvert un faisceau de réalités autrement plus complexes que leurs préjugés de Bien et de Mal.



Dans l'actuelle crise autour de la Grèce, ou de l'Ukraine, même cécité. On parle de la Grèce, de l'Allemagne, sans connaître les ressorts historiques de ces deux pays. Il y a pourtant matière ! Sans connaître leur langue, leur littérature, ce qui a forgé leur Weltanschauung, leur représentation du monde. Sans y avoir jamais mis les pieds. Sans lire leur presse, ou si peu, juste les titres. Pire : même l'Histoire de l'Union européenne, depuis la CECA (Charbon et Acier) des années 1950, 51 à aujourd'hui, en passant par le Traité de Rome (1957), la réconciliation franco-allemande (1962), le Traité de Reims, le passage à neuf pays, puis douze, jusqu'aux vingt-huit d'aujourd'hui, le Traité de Maastricht, la Monnaie unique, la naissance de la Zone Euro, toute cette Histoire passionnante, bien des gens (y compris les pro-européens !) la méconnaissent.

 

Ils ne voient que l'instant présent, captifs de la coupe synchronique, arrêtée, figée. Cette vision, ils se refusent à la placer dans la perspective dynamique d'une Histoire en mouvement : ce serait cela, la démarche diachronique. Ils ne voient que la surface. Tétanisés par la toute dernière gesticulation de "l'Euro-Groupe", ou autres mécanismes bruxellois. La vrais ressorts de la puissance d'aujourd'hui, qui sont à chercher dans la résurgence d'ambitions nationales, et non dans l'impuissance impersonnelle de l'UE, ils ne les voient pas. Ne veulent pas les voir. Parce que leur parler encore d'ambitions nationales, ils trouvent cela vieillot, d'un autre âge, dépassé.

 

C'est ce genre d'ignorance, de superficialité, conjuguées à une bonne dose d'obédience aux puissants du moment, qui amenait hier soir un "commentateur économique" de France 2 à trouver normal que la Grèce soit désormais promise à n'être plus qu'une zone de distraction pour touristes du Nord. J'en ai eu la nausée. Accompagnée d'une sourde colère.



Nous sommes à l'heure des commentateurs kleenex. On avance une opinion, on la tente, on la jette, on en en avance une autre. Je ne connais rien d'une situation, je n'ai lu aucun livre sur le sujet, ou juste deux ou trois (alors qu'il faut en lire des centaines), je méprise l'Histoire, la taxant d'inutile vieillerie, je me contente de sautiller, "comme un cabri", sur un réseau social, changeant de vision comme d'humeur, jugeant, étiquetant à l'emporte-pièce, tout cela dépourvu de la moindre profondeur, de la moindre épaisseur, de la moindre consistance. Je donne mon opinion sur tout, instantanément, sur les choses que je connais (ce qui est bien), comme sur celles dont j'ignore tout (ce qui l'est moins). Je sautille, Je papillonne. Je butine. Je bats des ailes, dans le jeu de miroirs de mon réseau social, à l'image d'un éphémère, offrant à la chaque phare qui m'éblouit le cadeau inespéré d'aller m'écraser contre lui.

 

Pascal Décaillet

 

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13/07/2015

De Valéry à Séféris : Grèce rêvée, Grèce réelle

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Sur le vif - Lundi 13.07.15 - 18.14h

 

Terrible occupation allemande entre 1941 et 1945, admirable Résistance, puis (directement, dans la foulée) abominable Guerre civile, entre 1946 et 1949. Deux conflits d'horreur, l'un sur l'autre ! A l'issue de cette décennie de sang, on estime que la Grèce a perdu le 8% de sa population totale. En 1949, la Grèce est littéralement à terre. Exsangue. A la fin des années 50, elle commence, timidement, à se refaire une santé avec le tourisme (j'y suis allé pour la première fois en 1966, souvenir de lumière, inoubliable), et puis patatras, en 1967, c'est le régime des colonels: sept ans de dictature, jusqu'en 1974.

 

On n'imagine pas ce que ce peuple a souffert au vingtième siècle. Lui-même, pour les touristes, a oublié, omis, gommé, enjolivé. Il a tu le tragique (pourtant passionnant) de sa propre Histoire, pour ne pas ternir l'image immaculée de la carte postale : cette beauté épurée de la ruine grecque, attique, ionienne ou dorique, entre le bleu de la mer et celui du ciel. La Grèce rêvée, celle des Romantiques allemands, puis anglais. La Grèce, plus d'un siècle plus tard, de Paul Valéry (1871-1945), dans son Cantique des Colonnes, dédié à Léon-Paul Fargue :

 

"Filles des nombres d'or,

Fortes des lois du ciel,

Sur nous tombe et s'endort

Un dieu couleur de miel."

 

Que voulez-vous ? Lorsque l'ardeur conjuguée des plus grands poètes et des nécessités du gain touristique nous impose un prototype de beauté et de pureté, celui d'insouciantes vacances au pays des dieux, comment s'intéresser à l'Histoire récente du pays, dont on pressent qu'elle fut de sang et de déchirure, sans apparaître comme un rabat-joie ?

 

Je crois que ce peuple, que j'aime profondément, a eu tort. Tout en s'ouvrant au tourisme, il n'aurait pas dû cacher son Histoire. Il n'avait d'ailleurs nullement à en rougir. Et c'est pour cela, voyez-vous, que j'aime les pages culturelles de Gauchebdo : à travers des chroniques non maquillées, non promotionnelles, sur la littérature, la poésie, le cinéma de la Grèce d'aujourd'hui, ce journal nous restitue, depuis des années, des fragments de vérité sur la réalité profonde - et non idéalisée - de la Grèce contemporaine.

 

Pour ceux d'entre vous qui voudraient entrer dans la littérature grecque contemporaine, je conseille à tout prix les poèmes de Georges Séféris (Γιώργος Σεφέρης), 1900-1971. Un magnifique recueil, préfacé par Yves Bonnefoy, a été publié en 1988, chez Gallimard.

 

Pascal Décaillet

 

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Crise grecque : la voix de la France nous manque

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Sur le vif - Lundi 13.07.15 - 14.45h

 

Il y a, bien sûr, un problème grec. Mais il y a avant tout, dans la gestion de cette crise comme dans celle de l'Ukraine, une question allemande. Je crois que c'est celle-là que l'Histoire retiendra.

 

Non pas le renouveau d'une puissance allemande en Europe (cela, on s'en est bien rendu compte, et depuis des années, pour ma part depuis juin 1991, double reconnaissance de la Slovénie et de la Croatie par MM Kohl et Genscher). Non, ce qui frappe, aujourd'hui en 2015, c'est l'usage insistant, dans la prise de parole allemande sur la Grèce (Mme Merkel, M. Schäuble), de tonalités suzeraines. La Chancelière, son Ministre des Finances, parlent comme s'ils étaient naturellement l'autorité suprême de l'Union européenne. Ils ne le sont pas. Et pourtant, nul ne semble leur contester cette primauté.

 

Ces inflexions vocales, où le paternalisme le dispute à l'autoritaire, ne rappellent pas le Troisième Reich, soyons sérieux. Ni même l'époque wilhelmine, ni bismarckienne. Mais elles pourraient bien rappeler cette époque qui, de 800 (Charlemagne) à 1806 (Iena), s'est appelée le Saint-Empire. Une portion majeure de l'Europe, non directement allemande, mais construite autour de la suzeraineté protectorale allemande.

 

Et si la "Zone Euro", depuis le début des années 2000, n'était que la tentative de résurrection, autour des exigences très sévères d'une convergence monétaire, d'une solide et durable influence allemande en Europe ? A cet égard, je mentionnerai, dans un prochain texte, une histoire que m'avait racontée Jean-Pierre Chevènement, après une interview, au sujet de Hans-Dietrich Genscher : le ministre des Affaires étrangères d'Helmut Kohl lui avait dessiné, sur un bout de nappe, au début des années 1990, "l'Europe utile". La Croatie, la Slovénie, en font partie. Pas la Serbie. La France, jusqu'à la Loire (ça vous rappelle quelque chose ?). La Suisse alémanique, pas la Suisse latine. La Tchéquie, pas la Slovaquie. La riche et laborieuse Lombardie, mais aussi la Vénétie, le Trentin, le Haut-Adige. Mais évidemment pas le Mezzogiorno.

 

Certes, ça n'était rien qu'un bout de nappe. Mais la carte esquissée par Genscher (à l'issue d'une soirée arrosée ?) en dit très long sur la conception allemande de "l'Europe qui fonctionne". Tout le temps que j'ai vécu en Allemagne, cette "Europe utile" revenait dans les conversations. Les Allemagnes, dans toute leur Histoire, n'ont jamais cherché d'influence que continentale, très Mitteleuropa, à vrai dire sur des Marches de prolongation d'un territoire national dont les frontières sont aussi fluctuantes que peu naturelles.

 

Tous ces sujets, vous le savez, me travaillent. Passionné d'Histoire allemande, je leur ai consacré plusieurs blogs, ces dernières semaines. Avec, à la clef, une question : le vrai problème, dans toute cette affaire, est-il la constante prise de parole de l'Allemagne (on a l'impression de n'entendre au monde que Mme Merkel et M. Schäuble) ? Ou n'est-il pas, plutôt, l'assourdissant silence de la France ? En tout cas, jusqu'à ce matin. Apparemment, le Président de la République française est en train de se réveiller : si c'est bien le cas, c'est une très bonne nouvelle. L'Europe n'a rien à gagner d'une France silencieuse, qui ferait le dos rond, ou raserait les murs.

 

Demain, 14 Juillet, Fête nationale, 226ème anniversaire de la Prise de la Bastille (acte d'affranchissement majeur, dans l'ordre de la symbolique, face à l'arbitraire de la féodalité), le Président de la République française s'exprimera, dans une interview. Puisse-t-il porter haut et fort la voix de la France, jamais plus grande que lorsqu'elle appelle au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. La voix, par exemple, d'un Charles de Gaulle, dans son Discours de Brazzaville (30 janvier 1944). C'est cela, M. Hollande, que l'Europe attend de vous. Non pour attaquer l'Allemagne. Mais pour porter une autre voix, celle de la souveraineté des peuples. Et puis, vu la date de demain, osons le mot : celle de la fraternité.

 

Pascal Décaillet

 

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12/07/2015

Gauchebdo : l'exigence du regard

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Sur le vif - Dimanche 12.07.15 - 18.25h

 

Semaine après semaine, de quoi nous parle Gauchebdo ? De politique. De fierté citoyenne. D’hommes et de femmes debout, juste des humains qui veulent vivre. Et puis, d’une façon que j’estime incomparable en Suisse romande (et surtout pas dans les cahiers week-end de nos quotidiens), Gauchebdo nous parle de culture. A des milliers de lieues marines des circuits commerciaux, des automatismes promotionnels, des complaisances, des courbettes. Depuis des années, Gauchebdo, par exemple, nous raconte la Grèce d’aujourd’hui, à travers son cinéma. Qui d’autre, en Suisse romande, le fait ?

 

Il y a, dans la manière de traiter la culture dans cet hebdomadaire, un fumet de résistance. Non parce qu’ils défendraient une culture de gauche contre une culture de droite. Mais parce qu’ils vont chercher des livres, des thèmes historiques, une approche de la musique, de la peinture et du cinéma dont le lecteur a le sentiment qu’ils viennent d’ailleurs. Ils sont pourtant bien de chez nous (ou de Grèce, ou de France, ou d’Allemagne, on d’Italie), ces actes artistiques, mais les grands circuits de diffusion promotionnelle les ignorent. Ce qui surgit d’un autre monde, c’est l’audace de quelques regards, la solide vaillance de quelques plumes.

 

Car enfin, qui d’autre, dans notre bonne presse Ringier ou Tamedia, a consacré une page entière, comme ici la page 5 de Gauchebdo no 28, daté du 10 juillet 2015, à « Sankara, le premier des hommes intègres » ? Oui, Alexander Eniline est allé interroger Bruno Jaffré, le meilleur connaisseur de l’immense dirigeant burkinabé entre 1983 et son assassinat, en 1987. Et cette page 5 de Gauchebdo, il faudrait la distribuer dans les écoles. Pour que les élèves d’ici sachent qui a été Thomas Sankara, quel souffle il a donné à tant d’Africains, de quels espérances il fut le porteur, et comment « on » a mis fin à son passage au pouvoir, alors qu’il n’avait pas encore 38 ans. Voyez, la vertu journalistique dont je parle ici n’est même pas spécialement éditoriale, ni militante, elle n’a le parfum d’encens de nulle sacristie, simplement elle informe, elle présente, elle va nous dénicher des sujets insoupçonnés, incarne des figures, nous en détoure le portrait, donne vie aux disparus. Juste cela. Aimer les livres, aimer l’Histoire, c’est cultiver l’art ancestral de la résurrection.

 

J’aurais pu citer tout autant, dans ce seul numéro 28, l’ouvrage d’Alexandre Elsig sur la « Ligue d’action du bâtiment », évocation passionnante de la Genève syndicale des années Tronchet, dans l’Entre-Deux-Guerres, compte-rendu de Pierre Jeanneret. Ou encore, le papier de Bertrand Tappolet sur Môtiers Art, dont je puis vous dire qu’il relève d’une autre conception de l’écriture, et de la critique artistique, que juste le sucre de la complaisance, ou son équivalent diamétral, l’acide de la démolition. Quand Gauchebdo nous parle d’art (c’est aussi valable pour la musique contemporaine), il nous emmène dans la lecture de l’œuvre, son interprétation, loin des facilités biographiques. Pour ma part, dans ce journal que je lis toujours, dans la semaine, juste dans la foulée (eh oui !) de la Weltwoche, c’est cette faculté-là de résistance qui retient mon attention, et capte mon admiration. Elle s’exerce certes dans l’ordre politique. Mais plus encore dans une exigence du regard, qui fait de leurs papiers culturels des modèles.

 

Plus je lis, plus je cherche la différence. Non par passion du singulier. Mais parce que la révélation de l’unique – et bouleversante - pluralité du monde passe par une hauteur de couture dont s’accommode assez mal le supermarché promotionnel. Si on a la chance d’avoir face à soi un grand metteur en scène, ou musicien, ou écrivain, de grâce que la conversation tente de porter sur l’intimité secrète de son œuvre. Cette approche, Gauchebdo fait partie des rares à nous la proposer. Je lui en suis infiniment reconnaissant.

 

Pascal Décaillet

 

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02/07/2015

Question grecque, ou question allemande ?

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Sur le vif - Jeudi 02.07.15 - 18.56h

 

Vue d’Allemagne, la question de la construction européenne n’est en rien comparable à la perception du même objet en France, en Italie ou en Grèce. Dans l’Histoire allemande, l’idée européenne est à vrai dire très ancienne, plus que millénaire : elle ne l’est assurément pas en France, où l'épisode carolingien fut une exception. Mais c’est l’idée d’une certaine Allemagne, ou plutôt de certaines Allemagnes : parlons quand même du Saint-Empire, dont on oublie qu’il a existé jusqu’au 6 août 1806, définitivement défait par les victoires de Napoléon, et la création, dans l’Ouest romanisé, de la Confédération du Rhin.

 

Bien plus défait, à vrai dire, à l’intérieur de la civilisation germanique, par l’émergence de la Prusse. Cette dernière, après sept ans d’occupation française (1806-1813), fera de toute l’Histoire allemande au dix-neuvième siècle, comme on sait, une Histoire prussienne. Mais cet épisode, né de la Bataille des Nations (Leipzig, octobre 1813), se terminera en mai 1945, dans l’incroyable combat, au corps à corps, maison par maison, étage par étage, de la prise de Berlin.

 

* Toujours un suzerain, plus haut...

 

A bien des égards, lorsque la toute jeune République fédérale allemande (créée en 1949) se lance, dans les années 1950, 1951, dans l’aventure de la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier), puis bien sûr dans le Traité de Rome de 1957, elle renoue – encore bien timidement, n’ayant au chapitre que la voix du vaincu – avec la grande construction qui, de l’An 800 (Charlemagne) à 1806, avec scellé une certaine Histoire des Allemagnes avec celle de l’Europe. Ce qui, dans l’aventure européenne née au milieu des années cinquante, apparaît comme singulièrement nouveau pour un Français, ne l’est pas pour un Allemand : l’extrême décentralisation de l’Histoire germanique, liée aux rapports de suzeraineté inhérents au Saint-Empire, font, pour les Allemands, de la « supranationalité » un phénomène au fond assez naturel. Vous pouvez être prince, roi, il y a toujours, jusqu’au 6 août 1806, un Empereur, plus haut. Nous sommes à des années-lumière de la conception de la monarchie absolue en France, et plus loin encore de celle de la Nation souveraine, inventée au lendemain de Valmy, en 1792.

 

Bien sûr, dans les peuples de langue allemande, cela n’est pas valable pour la Prusse, nation quasiment « inventée » par Frédéric II (et déjà son père, le Roi-Sergent), au milieu du dix-huitième siècle. A bien des égards, il faut apprendre, en Histoire allemande, à dissocier le destin de la Prusse de celui de la Confédération du Rhin, si bien vue par Napoléon, largement construite autour des Allemagnes catholiques, jusqu’à la pointe de l’avancée, il y a deux mille ans, des légions romaines. En clair, l’Histoire allemande est complexe, plurielle, sans « frontières naturelles », surtout sur ses marches de l’Est.

 

* De grands voix discordantes, à l'interne

 

Dans l’affaire grecque, les interventions de la classe politique allemande montrent – c’est le moins qu’on puisse dire – que la ligne politique de Mme Merkel et M. Schäuble est loin de faire l’unanimité à l’interne. Preuve de la vitalité démocratique de l’Allemagne actuelle, d’ailleurs : il faut bien savoir qu’à l’intérieur de son pays, la Chancelière est loin de bénéficier du même rayonnement de « grande de ce monde » dont elle jouit à l’externe, la lecture de la presse de ce pays nous en persuade jour après jour. Ainsi, deux interventions décisives : d’abord, celle de Gregor Gysin, chef de groupe de la Gauche radicale « Die Linke » au Bundestag, où ce puissant orateur surgi (comme Mme Merkel !) de l’Allemagne de l’Est, conjure la Chancelière de ne pas abandonner la Grèce. L’autre exemple vient de beaucoup plus haut encore : les constantes prises de position de l’ancien Chancelier Helmut Schmidt (1974-1982), 97 ans en décembre prochain, pour une politique radicalement différente par rapport à la Grèce.

 

Nous terminerons par une remarque qui vaudrait, en soi et pour la développer correctement, plusieurs papiers d’analyses : les Chanceliers qui font le plus preuve de tonalités suzeraines, face notamment au monde balkanique ou à la question ukrainienne, se trouvent issus de la démocratie chrétienne : laissons Adenauer et Erhard, qui n’avaient pas les moyens, encore, de parler haut et fort, mais prenons Helmut Kohl (1982-1998) et Angela Merkel. Il y aurait beaucoup à dire sur les relents de Saint-Empire dans la politique étrangère de ces deux personnes, à la fois européens convaincus, mais ayant su l’un et l’autre, le premier dans les Balkans, la seconde en Ukraine, avancer avec une extrême habileté, sous le paravent étoilé de l’Europe, des pions évoquant davantage les intérêts nationaux supérieurs de l’Histoire allemande. Ne sont-ils pas, d’ailleurs, comme Chanceliers, en charge, avant toute chose, de ces derniers ?

 

La question allemande, par rapport à l’Europe, est complexe, et prodigieusement intéressante. Beaucoup plus disputée, à l’interne, qu’on ne le croit. Révélatrice, surtout, des grandes tensions internes à l’Histoire allemande, en matière de visions politiques, et de relations avec l’étranger. C’est peut-être cela que la postérité historiographique pourrait retenir de l’épisode grec de cette semaine. Ce qui n’enlève évidemment rien à l’importance intrinsèque de ce dernier.

 

Pascal Décaillet

 

*** Image : la Bataille de Lepizig, Völkerschlacht, la "Bataille des Nations", du 16 au 19 octobre 1813.

 

 

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