20/12/2014

Droite élargie, horizons rétrécis

 

Sur le vif - Samedi 20.12.14 - 17.36h

 

Un budget dominé par la droite élargie, la gauche marginalisée, le PDC réduit à pleurnicher : tout ce qui s’est passé jeudi et vendredi en plénum était, d’un bout à l’autre, prévisible. Non depuis quelques semaines, mais depuis plusieurs années. Il faut lire la politique dans sa mémoire historique, placer l’événement sur sa ligne de continuité, renvoyer hors sujet les moralistes.

 

Droite élargie : oui, maintenant, c’est fait. Mais il faut rappeler que l’émergence de cette nouvelle donne trouve ses racines dans la dernière législature, voire celle d’avant. Le vote final, hier, du budget, a constitué pour toute une génération politique une seconde douche glacée, après celle du 6 octobre 2013, ce dimanche de l’élection législative voyant à la fois les Verts s’effondrer et le MCG passer à 20 députés.

 

Quelle génération ? Mais celle, parbleu, qui n’a cessé de s’imaginer le MCG comme une parenthèse de l’Histoire, un mauvais rêve, dont on allait bien se réveiller. Encore aujourd’hui, au lendemain du vote du budget, le chef du groupe PDC qualifie de « séditieux » un parti qui, jusqu’à nouvel ordre, fut porté par les voies démocratiques à son actuelle représentation parlementaire, les mêmes voies qui, le même jour, avaient envoyé beaucoup moins de députés PDC au Parlement. Il y aurait donc « sédition » quand le peuple préfère une formation rivale, s’étant engagée dans le même débat démocratique, l’ayant simplement gagné. Singulier diagnostic démocratique, Monsieur le Bon Docteur.

 

J’ai été le tout premier, il y a plusieurs années, à parler à Genève de droite élargie. C’était encore sous le poids idéologique dominant de ces deux précédentes législatures, où M. Longchamp ne tarissait pas d’éloges sur son collègue M. Hiler, ce cher David, et où les Verts, tout heureux de collaborer à maintes facettes du pouvoir, s’employaient à briller dans l’ordre de l’illisible. Eh bien cette époque-là, entre l’active collaboration des Verts et les ultimes tentatives de charnière du PDC (j’allais dire « du MRP »), est révolue. Nous avons eu, avec cette affaire budgétaire, une démonstration de force de la mécanique de droite de la nouvelle législature : ensemble, le PLR, le MCG et l’UDC peuvent, s’ils le décident, faire ce qu’ils veulent.

 

Pour autant, voyez-vous, je ne m’en réjouis pas. La droite élargie que j’appelais de mes vœux il y a plusieurs années, c’était pour mettre fin à cette indéchiffrable physique des fluides que, dans son seul intérêt, M. Longchamp faisait donner, établissant ses majorités avec l’active collaboration du centre. Eh bien cela aussi, c’est fini. Le même, devenu président à vie du Conseil d’Etat, ne rechigne pas une seconde à établir le levier des décisions avec l’appui de ces Gueux auxquels il n’a cessé de vouer tant d’arrogance. Il ne perd pas le nord, M. Longchamp : lorsque l’axe du pouvoir, ci-devant appelé « curseur » (M. Aellen me comprendra), se déplace vers la droite, il laisse faire. Et se tait.

 

Je ne m’en réjouis pas, parce que la droite élargie que j’esquissais il y a plusieurs années n’avait pas vocation à s’articuler autour des forces de l’argent, de la domination par les puissants et les possédants, la mise à l’écart des plus faibles. Bref, je ne rêvais pas que cela se fît pour la plus grande gloire de l’idéologie libérale, bénéficiant désormais de l’appui de l’aile ploutocrate des Gueux. J’aurais aimé une droite élargie se fondant sur d’autres valeurs, autour de l’idée républicaine. Je ne tire donc, pour ma part, aucune satisfaction d’une nouvelle donne que, paradoxalement, j’avais été l’un des premiers, naguère, à appeler de mes vœux.

 

On rappellera enfin, en cette période de Fêtes, que la seule quête de la prospérité individuelle n’apporte que peu de bonheur, si c’est pour enjamber dans la rue la masse des quémandeurs et des nécessiteux. On ajoutera que l’aventure républicaine doit se fonder dans l’espace commun, comme une construction collective. Et que le niveau de civilisation d’une société, comme chacun sait, se mesure à tout ce qu’on peut entreprendre pour les plus faibles, les plus fragiles. Je n’ai pas exactement perçu cette dimension-là dans les ultimes arbitrages sur le budget 2015 de l’Etat de Genève.

 

Pascal Décaillet

 

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17/12/2014

Deux hommes d'honneur

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 17.12.14

 

Dominique Louis, Jean-François Duchosal. Le premier fut chef adjoint du Protocole à l’Etat de Genève, le second chef de la sécurité à l’aéroport. Les deux sont colonels. J’ai eu l’honneur de servir sous les mêmes drapeaux qu’eux, au régiment d’infanterie 3.

 

Je crois que j’aime les histoires d’hommes. Celles avec de la mélancolie, de la verve, de l’humour, du désespoir, du panache. L’histoire de ces deux hommes me plaît, parce qu’elles sont, l’une et l’autre, entièrement vouées à l’idée de servir. Son éloquence, sa faconde, Dominique Louis les a mises au service de l’intérêt public. Jusqu’à devenir, en 25 ans, un incomparable héraut de l’Escalade. Il n’a pas brillé pour lui-même, il a mis son talent au service d’une cause plus ample.

 

Ses vacances, Jean-François Duchosal les passait le plus souvent en Afrique, dans des missions humanitaires bénévoles. Il y avait déjà, chez ce futur pèlerin, la quête spirituelle du moine-soldat. La seule jouissance de la matière ne le satisfaisait pas.

 

Il existe, à Genève, pas mal d’hommes et de femmes comme Dominique et Jean-François. Dans cette cité du luxe et du paraître, il se pratique d’autres valeurs, qui furent tout autant portées par la Réforme, l’humanisme, puis l’ouverture aux catholiques, le service des armes et celui de l’école. Le don de soi. L’abnégation. L’émotion face à la bannière. A ces deux hommes, je dis merci. Ils sont pour moi des exemples.

 

Pascal Décaillet

 

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PAV : poudre aux yeux !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 17.12.14

 

Le PAV : voilà une décennie qu’on nous balance des promesses. On nous fait miroiter des gratte-ciel dans un futur incertain. Une décennie de belles paroles, comme dans la chanson de Dalida, mais résultat : rien du tout ! Pas la moindre tour, même pas de chantier. Juste des maquettes. Des projets. Des accords-cadres, entre l’Etat et les communes. On brode sur l’avenir, on spécule. Mais on ne prend ni pelle, ni pioche. Rien. Le néant. Le quartier Praille-Acacias-Vernets, qu’on nous présentait il y a dix ans comme un nouveau Manhattan, présente exactement la même allure fin 2014 que fin 2004. Et en 2024, ils seront là, les gratte-ciel ?

 

Le PAV, c’est comme le Grand Genève. La génération politique qui aura le moins construit depuis la guerre s’avère, par paradoxe, celle qui fait le plus valser les projets dans nos imaginaires. Elle joue avec nos désirs, flatte notre urbanité verticale, celle du héros de l’Amérique, de Kafka, entrant en rade de New York, l’une des premières pages les plus saisissantes de l’univers romanesque. En chacun de nous, il y a un révolutionnaire de l’urbanisme qui sommeille, alors allons-y, caressons ses rêves, excitons ses désirs, donnons-lui du building, densifions sa ville rêvée, ça ne coûte rien. Et ça apporte des électeurs.

 

Oh, dans l’ordre du virtuel, elle est grandiose, Genève. On y truffe la Praille de tours, on y traverse rade et lac, on y construit des logements par dizaines de milliers, on y voit grand, jusqu’à abolir toute frontière avec la France, constituer une « région » dont la ville de Calvin serait la capitale naturelle. Séduisant, peut-être. Mais juste un rêve. Une projection. Quelques fragments de désir, échappés du réel. Evaporés. Le PAV, le Grand Genève, c’est cela : des gouvernants qui règnent par le perlimpinpin. Jeteurs de poudre ! Où l’espace politique devient le Grand Magic Circus. Avec des baguettes, des chapeaux dorés. Et nous, dans le rôle des pigeons.

 

Où sont-ils passés, nos conseillers d’Etat constructeurs ? Nos Jaques Vernet, nos Christian Grobet, et même nos Philippe Joye ? Ces hommes-là n’arrivaient pas avec des projets mondiaux, mais avec de cartes de chantier, concrètes, structurées. Ils informaient la presse lorsque le projet était mûr, les négociations menées, les accords passés. Christian Grobet, dans son bureau de la rue David-Dufour, dépliait une carte pour quelques journalistes seulement, dont votre serviteur, et se livrait à un exposé incroyablement pointilliste, digne d’un chef de chantier, sur l’Alhambra ou le Goulet de Chêne-Bourg. C’était l’extrême contraire : la tyrannie de l’infiniment petit, à la merci d’un magistrat incapable de déléguer, mais animé d’un sens prodigieux du concret. Pour ma part, je préfère la rugosité de cette folie-là, à l’insoutenable légèreté des miroirs aux alouettes.

 

Je propose ici, sur le PAV, un moratoire du silence. Tant que nos autorités n’ont pas totalement débloqué un projet, avec autorisations de construire et financement sonnant et trébuchant, elles se taisent. Parce que pour l’heure, chaque nouvelle parole, chaque nouvelle promesse, ne font que ruiner un peu plus le crédit de ceux qui les brandissent. De l’infini au zéro, il n’y a parfois que la courbe sublime de l’absurde. Le saviez-vous ?

 

Pascal Décaillet

 

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15/12/2014

DIP : radicaux, réveillez-vous !

 

Sur le vif - Lundi 15.12.14 - 12.50h

 

Il existait naguère à Genève un grand et vieux parti, grogneur et grognard, bonapartiste dans le tréfonds, férocement républicain, passionné d’institutions. Le parti de James Fazy. Ils s’appelaient les radicaux, je les admirais, plus encore à Genève qu’au niveau suisse, parce que là, il fallait tout de même compter avec la Bahnhofstrasse, qui n’était pas exactement ma tasse de thé. Hier soir encore, entre 18.45h et 19h, en écoutant Gilles Petitpierre (que j’ai tant interviewé dans mes années bernoises) à la RSR, je me disais qu’il lui restait peut-être, à ce parti, quelques fragments d’âme. Mais peut-être n’était-ce là, comme dans la légende du Cid, qu’un cadavre encore habillé en guerrier. L’illusion d’une survivance.

 

Oui, j’ai aimé à Genève ce parti de grenadiers, parce qu’il était profondément populaire, sentait la soupe et le cassoulet, avait érigé les barricades de Saint-Gervais, donné au canton ses institutions modernes, renvoyé le patricien à la rue des Granges, démoli les barricades, encouragé la petite entreprise. Ils avaient en eux la fureur victorieuse de la République. Ils avaient aussi tant œuvré pour l’école, de la fondation de l’Université à celle du Cycle d’Orientation, dont on oublie parfois que le vrai père est le radical Alfred Borel. Il y a eu, chez ces radicaux historiques, les Ducret et les Segond, et je l’espère encore chez les deux magistrats d’aujourd’hui, comme un attachement viscéral à l’idée même de l’Etat, non comme superstructure mais comme théâtre, le seul qui puisse valoir, de la mise en forme de notre destin commun.

 

Aujourd’hui, cette âme radicale, où est-elle ? A l’heure où le PLR, improbable produit de la fusion du grognard avec le patricien, brandit le sécateur pour couper dans la formation, où sont-elles, les voix radicales qui, au nom d’une certaine idée de l’Etat, de l’École, viendraient publiquement afficher leur désaccord ? Car dans l’affaire de ces coupes, on joue avec le feu avec une légèreté qui bafoue toute la part du symbole que peut revêtir l’acte politique : on les met en balance avec la question de l’annuité. Et c’est à celui, en fin de semaine en plénum, qui, comme dans les Comices agricoles, saura se montrer le plus maquignon, le plus retors, le plus vicelard dans la tactique parlementaire.

 

Pour ma part, je déteste cela. Je n’aime pas ces manières. On peut m’aligner tous les chiffres que l’on veut, me démontrer toute la prétendue impossibilité de mélanger des lignes budgétaires, bref, me jeter aux yeux toute la poudre qu’on voudra, on ne parviendra pas à me convaincre que, dans cette vulgaire démonstration de force de la droite libérale, l’âme républicaine et guerrière des radicaux serait là, alignée, comme un seul homme. Affidée. Obédiente. Sans la moindre amertume ? Sans la moindre colère ? Sans la moindre révolte ?

 

Si l'aile radicale, sur ce coup, ne donne pas signe de vie ou de réveil, alors oui - et c'est là l'un des enjeux cryptés de toute l'affaire - l'aile libérale, avec le soutien de quelques gueux convertis à la ploutocratie, aura, pour longtemps, marqué des points, pris le pouvoir à l'interne. Il y a là, au sein même de la droite genevoise, une tonalité de législature que, pour ma part, je ne souhaite pas à notre République.

 

Pascal Décaillet

 

12:50 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

14/12/2014

Aimer et défendre l'école

 

Sur le vif - Dimanche 14.12.14 - 17.17h

 

Face aux attaques de la droite libérale et de ses alliés, il ne s’agit pas de défendre l’école comme un bastion. Ni comme une Arche Sainte. Ils ont le droit de demander au DIP des économies. Mais face à eux, une contre-pensée a lieu d’être, non pour sanctifier le tabou, mais pour expliquer, dans toute la puissance du verbe et de l’esprit, pourquoi s’en prendre à l’école, comme ils le font, représente dans l’état actuel de notre République un signal catastrophique.

 

Le verbe et l’esprit. Ces deux mots me ramènent à François de Sales, immense acteur et penseur de la Contre-Réforme, l’une des grandes voix et aussi l’une des grandes plumes de son temps. J’ai lu son œuvre, et j’aime autant vous dire que l’esprit la traverse, la porte, l’anime, la transcende. Mais je pourrais tout autant citer Charles Péguy, auquel vous connaissez l’intransigeance de mon attachement, le Péguy de la République et celui de la nation, celui qui avec Barrès (mais par des chemins différents) va chercher dans l’humus et le sillon, non dans la géométrie céleste, oui va fouiner dans le terreau l’âme des ancêtres, ceux qui sont tombés et dont chante encore la présence.

 

J’ai maintes fois cité le Péguy de « L’Argent », inclus dans les Cahiers de la Quinzaine, année 1913, un an avant sa mort au combat, ce texte à pleurer de beauté sur les instituteurs, les « hussards noirs » : parmi les plus belles lignes jamais écrites sur le principe de transmission. Dans un débat récent, le matin, à la RSR, où seul Jean Romain fut bon, un professeur d’Histoire s’évertuait à nous démontrer que sa discipline n’était pas transmissible. Outre qu’on a juste envie de l’inviter, dans ces conditions d’impossibilité, à faire autre chose de sa vie, il faut surtout rappeler qu’il commet une erreur répandue chez les siens : l’école obligatoire n’a pas pour but, en Histoire, de former des historiens professionnels, cela c’est le but de l’Université. Obsédés par la critique des sources – qui est assurément une approche passionnante, et un solfège pour pratiquer le métier de chercheur – certains profs oublient d’enseigner l’Histoire elle-même, de former « l’honnête homme » ayant, au sortir de l’école obligatoire, le minimum de vision diachronique pour se sentir à l’aise dans le champ historique.

 

Mais là n’est pas l’essentiel, il y aura toujours maintes méthodes rivales, maintes voies d’apprentissage en concurrence. Et je le dis ici, j’ai presque envie de le crier, je me sens mille fois plus proche d’un prof d’Histoire, pour demeurer sur cet exemple, dont je désapprouve les méthodes, que de n’importe qui ne s’intéressant ni à l’Histoire, ni à la transmission. Parce que le premier, au moins, son champ de références, ses arpents de labeur et de labour, sont ceux qui me tiennent à cœur ; le choix de l’outil ne vient qu’après. Je proclame ici ma fraternité avec tout enseignant, homme ou femme, jeune ou moins jeune, enthousiaste ou fatigué, qui demeure sur le front du métier, et peu m’importe qu’il soit de gauche ou de droite : l’essentiel est ailleurs.

 

Il est où, l’essentiel ? Mais dans Péguy, parbleu ! Et dans François de Sales. Et dans tous les autres qui ont porté au principe de transmission leur attention, la puissance de leur cœur, la fragile inquiétude de leur âme. Le problème n’est pas entre enseignants de gauche et enseignants de droite, il est entre ceux qui veulent encore croire dans le principe sacré de l’école, et ceux qui semblent y avoir renoncé. Avant d’être journaliste, il y a plus de trente ans, j’ai été prof d’allemand, plusieurs années. J’ai passionnément aimé ce métier, autant qu’aujourd’hui j’aime le mien. A part transmettre, par la voix ou par la plume, je ne sais pas faire grand-chose.

 

A partir de là, les coupes au DIP, ils les feront ou non. On verra bien. Je dis juste que le signal est profondément inopportun. Dans cette République que nous aimons tous, il me semble y avoir d’autres arbitrages financiers à opérer que de tailler dans la formation. J’espère que les partis d’Etat, y compris à droite (les radicaux), auront le sursaut et le courage de dire finalement non à ce vent libéral ultra, ce vent destructeur du lien social, et finalement d’une transmission qui devrait, à tous, nous être si précieuse. Je ne jette pas ici l’anathème sur les libéraux : il se trouve que l’un d’entre eux fut pour moi un formidable maître, un exemple de clarté et de simplicité dans le génie de la transmission. Il s’appelait Olivier Reverdin. Et avait construit toute sa vie sur d’autres valeurs que celles du profit immédiat, spéculé, facile. Il paraît qu’on appelle cela l’humanisme. Dans l’Histoire de Genève, celle de la Réforme comme celle des grands imprimeurs, je ne sache pas que cette appellation sublime puisse résonner comme un vain mot.

 

Pascal Décaillet

 

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13/12/2014

Le budget, le fouet, le tapis rouge

 

Sur le vif - Samedi 13.12.14 - 17.20h

 

Dans la tragi-comédie budgétaire, tout est affaire de postures. Le budget est un acte de domination intense et jouissif. Ce moment d’extase où chaque député peut distiller son pouvoir, à commencer par cette délicieuse oligarchie de hobereaux qu’on appelle la Commission des finances. On y savoure la plus noire des dominations, celle de donner l’argent, ou non. Libérer ou non la substance. On y menace, on y joue, on y coupe, on y castre, on y punit. Pourquoi se gênerait-on : on y tient le fouet par le manche.

 

Député n’est pas une fonction très drôle. A longueur d’année, on y sue sur des textes de lois qui n’intéressent personne. On se coltine des commissions sur des questions techniques, on s’écharpe sur des queues de cerises, on n’est pour cela que modestement rétribué. Alors, vous pensez, une fois par an, pouvoir distribuer l’argent. Approcher la table du poker menteur, où quelques caïds de la Commission des finances ricanent et dissimulent. Pour un peu, ne manqueraient que le bleu des yeux de Paul Newman, la musique de Scott Joplin, l’éclair de ces regards entendus, comme un big-bang, le destin du monde dans la doublure d’une manche.

 

Chaque automne, la même liturgie. Le Conseil d’Etat arrive avec un projet, le croupier de la Commission des finances le met en jeu, on annonce la couleur, on dupe, on simule, on prend trois coups d’avance. Bref, on y déroule la Messe Basse dans l’Ordre du Jeu. C’est cela, confier le budget d’un Canton à des parlementaires. La force des baïonnettes n’ayant pas vraiment donné suite, en juin 1789, à l’injonction de Mirabeau, les « élus du peuple » ont pris leurs habitudes, leurs quartiers. Ils ont élaboré leurs hiérarchies internes : aux Finances, les caïds. Lorsque ces derniers sont libéraux, ou livrés à la conciergerie des libéraux, on y décide, dans une veillée d’armes appelée « caucus », de se faire le DIP, par exemple. Alors, haro sur l’école. Haro sur ce que notre trésor commun a de plus cher, de plus important : la formation de nos enfants.

 

Et là, il suffit que l’un des caïds, un finaud, brandisse le diapason, et c’est toute une meute qui se met à parler le même langage, débiter les mêmes slogans, ruminer les mêmes chiffres. On tombe sur le DIP comme sur un animal malade de la peste : l’Ecole, Agneau sacrificiel, Agnus Dei.

 

Parce que chaque automne, il faut une victime, ainsi le veut le rituel noir du budget. Au solstice, il faut sacrifier quelque chose. Cette année, ce sera le DIP. Juste pour l’accomplissement de la liturgie. Pour que la messe soit dite. Pour que le plénum, juste avant Noël, puisse se séparer sur un accord qui donne l’impression d’avoir été arraché, comme l’Edit de Nantes, après des nuits d’intenses négociations. Alors que là, tout est bidon. Chiqué. Pipé. La nature de l’issue, on la savait dès le début. Il avait fallu accomplir le rite. C’est cela, la comédie parlementaire du budget. Reste qu’au DIP, pour prendre cet exemple, il pourrait bien y avoir des victimes, des vraies, Sur le carreau. Des humains dévoués à leur tâche. Ayant juste eu la malchance, comme l’agneau de la fable, de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, dans la ligne de tir des caïds. Quelque part sur le tapis rouge.

 

Pascal Décaillet

 

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12/12/2014

PAV : l'immatérielle tyrannie du néant

 

Sur le vif - Vendredi 12.12.14 - 18.03h

 

 

Je regrette le temps où l’un des sept dicastères de l’Etat s’appelait « le Département des Travaux publics ». Il y avait du concret, Grobet qui dépliait des plans pour quelques initiés (dont votre serviteur, naguère au Journal de Genève) au septième étage de la rue David-Dufour, il y avait des casques jaunes et des bottes boueuses. Il y avait l’odeur acide de la bière dans les baraquements de chantiers. Mon père était ingénieur en génie civil, il a beaucoup construit, toute sa vie. Enfant, je le suivais les samedis après-midi (nous finissions l’école le samedi 12h) sur les chantiers, j’adorais ça. Je voulais faire ce métier. Il aura fallu la lecture du Grand Meaulnes, un peu avant l’âge de quatorze ans, pour que le destin me détourne, avec la sainte douceur d’un ange gardien, vers d’autres horizons.

 

A l’époque de Jaques Vernet, de Christian Grobet, et même à celle de Philippe Joye, les Travaux publics étaient quelque chose de merveilleusement concret, on pouvait toucher, tâter, il y avait des chantiers, des maîtres d’œuvre, des pelles mécaniques, du bruit et de la poussière. Puis, il y eut Laurent Moutinot, homme débonnaire et sympathique, mais dont l’équation personnelle avec le principe de construction n’éclatait pas d’évidence.

 

Puis, il y eut le PAV. L’érection fantasmée des grandes illusions virtuelles. On s’est mis à rêver la verticalité. On en a fait un slogan électoral, on a jeté des tonnes de poudre à des milliers d’yeux. On a baratiné, charmé, élucubré, séduit les salons, illuminé les cocktails. Mais d’immeuble, ou même de simple chantier, pas le moindre. Oh, des plans, à n’en plus finir, des maquettes, des concours d’architectes, du rêve lustré, brillantiné. Mais de concret, rien. Le PAV, pour l’heure, c’est un espace intermédiaire entre le zéro et l’infini, dans la galaxie du néant.

 

Alors, pardonnez-moi, mais au moment où les uns reviennent avec une initiative, d’autres nous balancent un projet à 2,5 milliards dont personne ne détient le premier centime, cette idée de tyrannie du virtuel, qui m’habite depuis une bonne décennie, ne parvient toujours à s’extirper de mon esprit. Pour l’heure, puisqu’on parle d’argent, j’aimerais déjà que l’Etat se dote d’un budget 2015 en respectant la fonction publique, sans lui chouraver son annuité ni surtout couper dans la formation. Oui, déjà la garantie de ces quelques millions. Par décence pour ceux qui servent l’Etat, et pour l’idée que nous voulons garder, depuis Chavanne, de l’instruction publique.

 

Déjà cela, oui. Et les 2,5 milliards de poudre aux yeux, toute cette insoutenable légèreté du virtuel, de l’immatériel, tous ces mots évaporés de leur substance, cela, par pitié, après. Une fois que vous aurez honoré vos engagements. Parce que faire rêver le peuple avec des gratte-ciel, sans qu’il n’y ait rien derrière, même pas le quota le plus décemment élémentaire de logement social, c’est se foutre du monde.

 

Pascal Décaillet

 

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L'Histoire suisse est passionnante !

 

Commentaire publié dans GHI - 10.12.14


 
De nombreuses voix s’élèvent, à juste titre, pour que l’Histoire suisse soit mieux enseignée, ou même soit enseignée, tout court. Totalement d’accord sur le fond, mais avec une importante précision. L’Histoire suisse qui compte, celle qui détermine nos sociétés actuelles, les rapports de force entre nos partis politiques, les relations de chaque canton à la question confessionnelle, ou à la laïcité (Genève, Neuchâtel), ne remonte pas à la mythologie du treizième siècle, mais à une période beaucoup plus récente. Par exemple, 1798. Ou 1848.


 
Non qu’il faille faire l’impasse sur Sempach et Morgarten. Mais enfin, la société d’aujourd’hui, nos systèmes parlementaires, l’Etat fédéral (1848), notre démocratie directe (1891), le scrutin proportionnel (1919, dans le sillage de la grève générale de novembre 1918), la paix du travail (1937), les grandes assurances sociales (AVS, 1947), c’est dans les deux derniers siècles qu’ils ont vécu leurs enjeux décisifs.
 


Si vous racontez aux élèves l’Histoire de la Suisse d’aujourd’hui, l’essor industriel, la part du Capital dans les entreprises, le développement des banques, le réseau des transports, les conquêtes sociales, vous les passionnerez. Oui, j’affirme ici que le dix-neuvième et le vingtième siècles sont totalement déterminants pour comprendre l’état actuel du pays. En gros, depuis la Révolution française, cette immense rupture dans l’Histoire des hommes, qui n’a épargné ni la Suisse, ni les Allemagnes. Cette Histoire-là, jointe à celle des idées et de la presse, fera naître chez les jeunes des vocations. Canton par canton. Et tant pis s’il faut un peu moins mettre l’accent sur 1291.
 
 
Pascal Décaillet

 

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11/12/2014

Oui au mariage pour tous

 

Sur le vif - Jeudi 11.12.14 - 17.58h

 

Dans l’espace public, notamment sur les questions de société, quand on s’engage, il faut être clair. Sur certains sujets, point n’est besoin de palabrer des heures : c’est oui, ou c’est non. Ainsi, ce que nos amis français appellent le mariage pour tous. Il y a ceux qui sont pour. Ceux qui sont contre. Eh bien pour ma part, je suis pour. Et, comme je n’ai pas l’habitude de camoufler mes opinions, je le dis. J’aurai contre moi bien des gens, bien des milieux, qui ont d’ailleurs parfaitement le droit d’être contre. Mais j’aurai manifesté un engagement sur la place publique. Je n’ai jamais écrit pour plaire. Ni pour faire plaisir.

 

La cause homosexuelle a considérablement évolué ces trente dernières années. Il est maintenant acquis que nulle discrimination ne doit être à l’ordre du jour. Dès lors, appliquons-le, ce principe, à l’institution qui régit et codifie, devant la loi, l’union civile de deux personnes. Pourquoi les uns auraient-ils droit au mariage, les autres au seul PACS, qui n’apparaît que comme une étape intermédiaire, inachevée, sur le long chemin de la non-discrimination ?

 

Je rêverais qu’en Suisse, cette égalité statutaire dans le mode d’union de deux êtres puisse s’acquérir, ou tout au moins se discuter, autrement dans que dans le fatras, le fracas et le tintamarre qui marquèrent, jusqu’à la caricature, le débat français. Chez nos voisins, on s’est insulté, étripé, on a hurlé par dizaines de milliers dans les rues, on a laissé resurgir les vieilles passions françaises sur les sujets de société, d’un côté des partisans cassants, de l’autre des opposants affichant les vieilles postures contre-révolutionnaires dont notre éminent voisin a le secret.

 

Oui, je rêve qu’en Suisse, nous en venions un jour à empoigner ce sujet, dans la tradition de discussion qui est la nôtre. Avec des pour, des contre, un vaste débat national, et un beau dimanche une votation populaire. Ce jour-là, si j’ai la chance de le vivre, j’accepterai le résultat, quel qu’il soit, me réjouissant si le oui l’emporte, m’abstenant d’insulter les vainqueurs dans le cas contraire. Nous ne sommes pas un pays de la dichotomie, noir ou blanc, comme la France : républicaine ou royaliste, pour l’Eglise ou pour la Séparation, pour ou contre Dreyfus. Bien sûr, si le sujet parvient un jour au peuple, il faudra dire oui ou non. Mais je crois profondément que la Suisse, ce pays dont j’aime la secrète fragilité, pourra, le jour venu, vivre sur ce sujet un débat pluriel et enrichi, dans toute la polyphonie de nos résonances, de nos différences. Je suis sûr que notre tradition démocratique nous évitera le triste théâtre qui fut celui de la genèse de la loi Taubira.

 

Vous me direz que ce sujet n’est pas aujourd’hui à l’ordre du jour en Suisse, au moment où le Parlement vient de se pencher sur un texte emberlificoté dont seul le PDC a le secret. Vous me direz cela, et vous aurez raison.  Pour lancer un débat, il faut que les esprits soient mûrs : le faire trop tôt ne sert à rien. Tout cela est vrai. Tout cela est juste et bon. Tout cela respire le raisonnable. Mais moi, je vous dis juste que je suis favorable à l’égalité du mode d’union entre couples homosexuels ou couples hétérosexuels. Je n’aborde pas ici la question de l’adoption. Le parti que j’ai pris, je le tiendrai et le défendrai. En espérant qu’un jour, le sujet soit saisi par le corps de mes concitoyennes et concitoyens, ce suffrage universel auquel vous connaissez mon indéfectible attachement.

 

Pascal Décaillet

 

 

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10/12/2014

Cessons d'attaquer l'Etat !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 10.12.14
 
 
J’ai suivi jour après jour, heure après heure même, les longues querelles autour du budget 2015. Il y a, comme tous les ans, une part de tragi-comédie. Laissons aux politiciens les petites joies de ce théâtre. Prenons juste un peu de hauteur. Et plaçons les attaques contre la fonction publique, particulièrement vitriolées en cet automne 2014, dans leur contexte : celui d’une véritable offensive des milieux libéraux, voire ultra, contre tout ce qui ressemble au service universel, tout ce qui provient de l’Etat. Cela, pour une raison simple : ces gens-là n’ont pas la culture de l’Etat. Tétanisés par le seul mirage de la réussite individuelle, ils ne parviennent pas à entrevoir la beauté de la construction collective d’une communauté humaine.


 
Il ne s’agit pas ici de défendre des privilèges. Assurément, la fonction publique n’en est pas dépourvue, notamment pour les hauts cadres. Il lui appartient, dans chaque Département, de faire le ménage. Mettre fin au copinage, aux prébendes et aux placards dorés, oui : dans le Petit Etat (les fonctionnaires) comme dans le Grand (les régies). Ainsi, rien, je dis bien rien, ne justifie les salaires de certains directeurs, du côté par exemple de l’aéroport. Oui, s’il y a des économies à réaliser, c’est bien du côté des hauts revenus, des nababs et des placards dorés. Mais ces excès ne justifient en rien la vague d’assaut, parfaitement pensée et programmée, contre les serviteurs de l’Etat, dans leur ensemble.


 
Le plus choquant, c’est qu’on s’en prenne au personnel. Dans un canton qui est en train de griller deux milliards pour une liaison ferroviaire dont j’attends qu’on nous prouve l’efficacité, il y a d’autres arbitrages à opérer que se montrer pusillanime sur l’octroi d’une annuité, ou sur l’aide aux plus faibles au sein du DIP. Et de grâce, qu’on ne vienne pas nous faire la leçon sur la différence entre budget d’investissement et de fonctionnement : pour le CEVA, nous passons tous à la caisse, peu importe la ligne budgétaire. Il faudra d’ailleurs un jour revenir sur l’incroyable arrogance de ces quelques roitelets de la Commission des finances, une quinzaine de personnes sur près d’un demi million, qui n’en peuvent plus de distiller leur jouissance dans leur pouvoir de faire peur, brandir les coupes. Naguère deux libéraux agrippés à leur blason, aujourd’hui d’autres, avec hélas l’appui de la toute récente aile ploutocrate du MCG.


 
Pour ma part, je suis tout, sauf fonctionnaire. Petit entrepreneur depuis bientôt neuf ans, j’assume le risque économique, j’ai toujours un peu peur. Je sais ce que signifie payer un loyer professionnel, une charge salariale, les assurances sociales. Mais voilà, à côté de cela, je suis citoyen. Et comme tel, je veux contribuer à entretenir ce qui nous rassemble, dans l’amour du pays et celui de la République. L’école, la santé, la sécurité et font partie au premier plan. Elles doivent certes produire des efforts de gestion, nous sommes tous d’accord. Mais s’acharner à les démanteler, en multipliant les attaques ou les petites piques, relève d’un esprit qui n’est pas le mien. J’appelle ici la population à se battre pour l’idée de l’Etat : il est notre meilleur rempart contre la jungle, la loi du plus fort, la tyrannie du possédant, l’arrogance du pouvoir. 

 


Pascal Décaillet

 

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07/12/2014

Serge Dal Busco : une chance pour Genève

 

Sur le vif - Dimanche 07.12.14 - 17.48h

 

L’homme de caractère, c’est dans la tempête qu’on le reconnaît, pas dans la tiédeur des agapes. Celui qui fait front. Celui qui ne se laisse démonter ni par les attaques, ni par le vent mauvais. Dans l’actuel septuor qui dirige Genève, un caractère émerge, doucement, mais creusant son sillon avec toujours plus de force : Serge Dal Busco. Ni matamore, ni glaçon : juste un homme qui mène son entreprise. Un homme qui se bat.

 

Je dis ici qu’il émerge doucement : il n’a pas l’autorité statutaire du glaçon pour parler au nom du collège, ni la faconde festive de son collègue de parti pour vibrionner dans le vide sidéral de la mondanité sociale. Cette équipe a des maillons faibles, deux à mes yeux, comme il y en eut deux dans le collège précédent. Elle a son évanescence diaphane, entrée en troisième législature comme on entre dans un Ordre silencieux, ou dans l’ère glaciaire. Elle a son petit rusé qui sait se taire quand ça va mal, histoire de ne pas compromettre sa future carrière fédérale, mondiale, cosmique. Et puis, elle a la chance d’avoir Serge Dal Busco.

 

L’homme est rude, incroyablement bosseur, déterminé. Il a hérité du Département des finances alors que les caisses sont vides, la conjoncture moins souriante que sous M. Hiler, le renflouement des caisses de pension plombe pour des décennies toute audace d’investissement, et ne parlons pas du CEVA. Homme d’exécutif, il n’a pas le contact très aisé avec la ductilité parlementaire, c’était déjà le cas lorsqu’il était député. Attaqué sur une mythologie d’absentéisme en Commission des finances, concoctée entre la droite ultra-libérale et une partie de la gauche, il répond par des faits : « Mercredi, j’y ai siégé huit heures ». Il n’accuse personne, ne braille pas, donne juste une réalité factuelle.

 

Serge Dal Busco est un démocrate-chrétien, totalement mûri dans la philosophie de cette tradition politique, mais avec en plus, face à la dimension d’Etat, la raideur régalienne d’un radical. Du PDC, il a toutes les qualités : la chaleur, la famille, la convivialité. Des radicaux, il a la tenue. Nous avons un peu moins perçu cette dernière dans les frasques de son collègue de parti.

 

Alors oui, j’affirme ici que Genève tient, avec cet homme-là, la puissance de travail, de caractère, de solitude qui, un jour, au service du plus grand nombre, pourrait faire la différence. Non comme un homme providentiel, cela n’est guère dans nos traditions suisses. Mais comme celui dont l’ardeur et l’amour du pays donneront l’exemple. J’ai souvent identifié, dans mes textes, les maillons faibles, je le fais en général bien en amont de la meute. Il ne me déplaît pas, non plus, de percevoir les maillons forts. Ces derniers sont simplement plus rares. Mais assurément, Serge Dal Busco en fait partie.

 

 

Pascal Décaillet

 

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03/12/2014

Conseil d'Etat : le Vaisseau fantôme

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Publié dans GHI - Mercredi 03.12.14

 

En présentant au public de Dresde, fière capitale de la Saxe, la Première de son opéra « Le Vaisseau fantôme », le 2 janvier 1843, Richard Wagner aurait-il éprouvé, avec 170 ans d’avance,  comme une prémonition de l’actuel Conseil d’Etat genevois ? Pour ma part, j’adore cette œuvre, que j’ai vue pour la première fois à l’âge de seize ans. Il y est question d’un Hollandais volant, qui dérive sur les mers. Un Vaisseau fantôme, par définition, ne sait où il va. Il a perdu tout contrôle de lui-même. Le pilote est évanescent, diaphane comme nuage sous la lune. L’équipage invisible, muet. Le livre de bord, englouti au fond des mers. Dans la cabine de pilotage, un vieux compas rouillé, battu par le vent glacé.

 

A l’image du Hollandais volant, le gouvernement de Genève donne davantage l’impression de dériver que de tenir un cap. Il aura suffi que survienne le premier automne, avec le rugissement d’une grève, la promesse d’une autre, le traditionnel bras-de-fer autour du budget, pour que ces fiers enfants de la Gaule s’évaporent comme marins d’eau douce, soudain moussaillons clopinant sur le pont arrière : ne manquent que l’orchestre, le frisson de l’ultime baiser, la grâce immaculée de l’iceberg. Car enfin, dans la première grève des TPG, on a commencé par laisser un bleu monter à l’abordage, avec menaces, rodomontades. Il a fait le matamore, oui, mais au matin s’est démonté, dès la première clarté. Il avait parlé de faire intervenir la police, c’était en ordre avec son collègue, pourquoi pas l’armée. Au final, il n’y eut ni l’une, ni l’autre. On n’aura, dans cette affaire, ruiné que son propre crédit.

 

Le matamore ayant un peu trop ruminé, croyez-vous qu’on eût publiquement montré une quelconque désapprobation ? On aurait pu, soit le soutenir, soit signifier la distance. On ne fit ni l’un, ni l’autre. On ne régna que par le silence. On ne se montra pas. On ne parla pas. On rasa les murs en trottinant, d’une passerelle l’autre, dans la nuit fantomatique des flots impérieux. Le voilà donc, le Conseil d’Etat 2013-2018 ! Le voilà, ce singulier attelage où celui qui parle trop dispute la vedette à ceux qui trop se taisent, comme si toute parole, toute intervention, se trouvaient par nécessité frappées du sceau de décalage. Un concert dont toute la partition aurait trouvé son édification sur le principe de la fausse note.

 

Face à cette non-pertinence, l’impertinence s’impose. Qui sommes-nous, après tout ? Mais enfin, des citoyens, tout de même, pas des sujets ! Le respect de l’autorité, lorsque cette dernière ne s’impose pas d’elle-même, a des limites. Face à la pression sociale, face à l’extrême difficulté d’élaborer un budget, on aimerait entendre le collège parler avec vision, cohérence. Alors que chacun s’efforce, dans son coin, de préserver le pré-carré de son dicastère, brandissant des menaces de licenciements dès que la tragi-comédie budgétaire de l’automne feint de toucher à un Département. Apeurés, les ministres ! Le signal, dans la cabine de pilotage, ou sur le pont avant, n’est pas le meilleur pour inspirer la confiance. Malgré la grâce de l’orchestre. Et le sourire de l’iceberg.

 

Pascal Décaillet

 

 

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30/11/2014

Le dimanche qui rassure le bourgeois

 

Sur le vif - Dimanche 30.11.14 - 14.54h

 

J’ai voté trois fois oui, ce sera trois fois non, dont acte. J’ai toujours respecté les décisions du peuple : le 9 février j’étais dans le camp des vainqueurs, là je suis dans celui des perdants, c’est la vie. L’essentiel, c’est que notre démocratie directe a parfaitement fonctionné. Trois objets ont été soumis au peuple et aux cantons. Il y a eu une vaste campagne, au niveau national, des débats vifs et éclairants. Au final, le souverain a tranché. Que demander de mieux ?

 

Le grand vainqueur, aujourd’hui, c’est la démocratie directe. Cet appel, tous les trois mois, au suffrage universel, permet d’y voir plus clair. En avoir le cœur net. Par exemple, le fait que le souverain ait dit oui le 9 février sur l’immigration massive, et non aujourd’hui à Ecopop (qui, entre autres, paie cher son absence d’unité de matière et cette histoire de planning familial en Afrique qui n’avait rien à y faire), ce oui et ce non précisent, affinent, cisèlent les données dont dispose désormais le Conseil fédéral pour la suite de notre politique migratoire.

 

Le peuple et les cantons ne veulent pas d’Ecopop, mais veulent le contrôle des flux d’immigration du 9 février 2014. Ce contrôle, il va falloir maintenant l’instituer, le mettre en application, sans faillir, sans tricher, sans jouer au plus fin. On sait maintenant que c’est cela que veulent les Suisses, mais pas le pourcentage donné dans Ecopop sur le solde migratoire. Alors OK, on ne fait pas le second, mais de grâce on exécute la volonté populaire, sur le premier.

 

Pour le reste, il est tellement édifiant, dans notre bonne Suisse, de voir le bourgeois souffler et s’éponger. Notre pays, peut-on lire dans les premiers commentaires du Temps ou du PLR (ce sont d’ailleurs exactement les mêmes, celui-là étant le porte-parole de celui-ci), aurait retrouvé le bon sens, la raison. Traduction : une majorité a voté dans la direction que nous voulions. En clair, si le peuple vote comme nous, il est doté des facultés médicales et psychiques de la raison. S’il vote contre nous, il est frappé de folie.

 

Là est le vrai fossé de notre pays. Entre ceux qui décrètent le bien, le raisonnable, et ceux qui osent interroger le frisson tellurique. Cette faille-là, malgré le cri d’aisance du bourgeois en ce premier dimanche de l’Avent, est loin, très loin d’être comblée.

 

Pascal Décaillet

 

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29/11/2014

Au coeur du monde, la solitude

 

Samedi 29.11.14 - 17.17h

 

L’homme seul me fascine, entendez l’humain dans sa dimension de solitude. Cette dernière, ne pas la confondre avec isolement : elle doit pour moi relever d’un choix, ou tout au moins d’une inclination profonde de l’âme. Être seul, ça n’est en rien rejeter l’autre, bien au contraire. C’est poser, pour un moment, la verticalité de son existence sur la terre. Au rendez-vous, il y a aura, au sens de la physique, la pesanteur, que serions-nous sans elle ? Mais il y aura une fierté d’être. Une clarté. L’homme qui prie est seul. L’homme qui meurt est seul.

 

L’homme seul est justement dans la totalité du monde, là où le grégaire n’en vit que le fragment. L’opposition n’est pas entre solitude et universel, mais entre l’universelle solitude et le compagnonnage corporatiste. J’affirme ici aimer les gens, mais à l’absolue condition de les rencontrer isolément, laissant au temps la mission de ciseler chaque contour, chaque destin humain. Ce que je rejette absolument, ça n’est pas le monde, mais le mondain. Perte de temps, de substance, fausses chaleurs. « Et vous, comment allez-vous, laissez-moi votre carte, déjeunons un de ces jours » : cela, je ne l’ai jamais pu, ne le pourrai jamais. Mais rencontrer dans les yeux, dans l’authenticité d’une souffrance, la sincérité d’une nostalgie, un humain, là je dis oui.

 

Je me demande souvent si la solitude n’est pas l’ombilic du monde, la note blanche, ou ronde, qui en musique marque la pause. Plus l’univers, autour de soi, est dense, urbain, jaillissant de mille clameurs, plus la nécessité du vide et du silence s’impose. Affirmer sa solitude, ça n’est en rien renier ce monde. Juste s’en extraire – un temps – pour mieux le vivre, mieux vibrer, mieux en percevoir la brûlante présence. En cela, la contemplation de l’apparente immobilité botanique, au-delà du sublime, m’apparaît comme la naissance de l’éloquence, justement dans le cœur retrouvé du silence.

 

Pascal Décaillet

 

 

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27/11/2014

Nos préférences à nous

 

Sur le vif - Jeudi 27.11.14 - 12.42h

 

Depuis des années, et déjà bien avant l’apparition de ces deux mots dans le langage politique genevois, je défends l’idée de préférence cantonale. Aujourd’hui, cela semble aisé. Mais croyez-moi : il a fallu traverser bien des solitudes, encaisser bien des attaques, avant de parvenir à cette acceptation du concept. Encore cette dernière n’a-t-elle rien de définitif : en politique, tout peut se retourner, les périodes de protectionnisme et celles de libre-échange alternent, c’est la vie des peuples, la vie des nations.

 

Oui, je suis favorable à la préférence, bien avant qu’on en parle en tant que telle, et qu’un certain mouvement n’en fasse son cheval de bataille. A partir de là, deux possibilités. Soit vous cessez de me lire, vous me traitez de réactionnaire, de frileux, de régressif, de populiste. Nous en resterons là, et nous demeurerons bons amis, car je ne juge jamais un humain à la seule aune de ses idées. C’est même là, dans mon appréciation globale d’un être, l’un des derniers paramètres qui entrent en considération. Ce qui m’amène à des affinités aussi nombreuses à gauche qu’à droite, chez les hommes et les femmes, les catholiques, les juifs, les protestants, les musulmans, les agnostiques, les athées. Et même les ramoneurs.

 

La deuxième possibilité, c’est de m’écouter défendre la préférence cantonale sans aussitôt entrer en catalepsie. A cette catégorie de gens, je commencerai par dire que toute communauté humaine, organisée à l’intérieur de frontières, a ontologiquement pour mission de défendre en priorités les siens. Les citoyens ou les résidents, à voir. Mais en tout cas, ceux qui participent organiquement à la communauté. Dire cela n’a rien de xénophobe, et ceux qui nous brandissent ce mot, nous mentent. La xénophobie, étymologiquement peur de l’étranger, nous amène à rejeter ce dernier, lui coller des étiquettes négatives, l’humilier dans l’essence même de son altérité. Dans le concept de préférence, rien de cela. En aucun cas on n’acceptera la stigmatisation de l’autre. Simplement, on s’efforcera de privilégier économiquement ceux qui sont déjà là. Ceux qui, antérieurement, ont participé à l’effort. Ceux qui, venant d’ailleurs, ont déployé des signes et des preuves de leur attachement aux coutumes et aux traditions locales. Ce trajet d’initiation, loin de se limiter aux seuls Etats, ou cantons, est propre à toute société humaine organisée.

 

Vous me direz : pourquoi défendre seulement la préférence cantonale, confinant cette chronique aux seuls horizons genevois, et ne pas oser (malgré sa connotation en France) le terme de préférence nationale ? Je vous répondrai que vous avez parfaitement raison. Au niveau d’une Genève très exposée – trop – à la concurrence transfrontalière, je défends la préférence cantonale. Et en effet, au niveau national, je soutiens la préférence pour les résidents suisses. Mes positions, depuis des années, ont toujours été parfaitement claires à cet égard, par exemple le 9 février, par exemple Ecopop. Il m’apparaît urgent que notre pays reprenne le contrôle de son immigration. Non pour y renoncer, il n’a jamais été question de cela, et ceux qui l’affirment, nous mentent. Mais pour la RE-GU-LER.

 

Aujourd’hui, cela n’est absolument pas le cas, la libre circulation jouera des tours terribles à notre pays le jour où la croissance se tassera. C’est aujourd’hui qu’il faut anticiper, par un meilleur contrôle des flux migratoires. Dire cela n’a rien de xénophobe, n’affecte en rien l’amitié que nous portons à nos voisins, nos amis, à tous les peuples de la terre. Simplement, la Suisse, faisant le jeu d'un patronat trop gourmand, a trop ouvert les vannes. Le canton de Genève s’est trop laisser emporter, pour le profit d’une minorité, dans l’euphorie transfrontalière. Dans ces deux domaines, à ces deux échelles, l’heure du protectionnisme a sonné. Non pour l’éternité. Mais pour un certain temps. Dans cette phase, nous entrons. J'aspire absolument à ce que cela se fasse sans la moindre haine de l'autre, sans la moindre dévalorisation, en total respect de chaque individu. Mais néanmoins fermement. Il n'y a rien d'incompatible.

 

Pascal Décaillet

 

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26/11/2014

Revoici la littérature allemande !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 26.11.14

 

En programmant coup sur coup Heiner Müller (Vie de Grundling, mise en scène Jean Jourdheuil, jouée au Théâtre du Loup) et Hölderlin (Hypérion, mise en scène Marie-José Malis, du 2 au 6 décembre), la Comédie de Genève nous offre deux textes absolument superbes de la littérature allemande. Le premier, de 1976. Le second, de 1797, l’âge d’or de l’Allemagne artistique, en permanente révolution poétique, et d’ailleurs musicale.

 

Il faut saluer cette double programmation. J’ai vu avec bonheur la pièce de Jourdheuil, et redoute un peu, malgré ma passion pour le poète (directement transmise, il y a longtemps, par le saisissant germaniste Bernhard Böschenstein) Hypérion, programmé sur une durée de 3h45 ! Il faudrait un jour, je pense, et n’écris pas seulement cela en fonction d’une fatigue passagère, que les gens de théâtre, tout en maintenant leur exigence artistique, pensent au public. Il y a certaines durées de spectacle qui sont vraiment très difficiles.

 

Mais l’essentiel n’est pas là. Heiner Müller, c’était (et c’est encore, jusqu’au 30 novembre) une rare réussite visuelle, une succession de tableaux capables à la fois de ravir les sens, et laisser courir la rêverie. Hypérion, ce sera dès le mardi 2 décembre la tentative de mettre sur une scène l’un des textes majeurs de la littérature allemande. Par une femme qui s’est déjà frottée à Pasolini, Kleist ou Pirandello. Dans tous les cas, félicitations à la Comédie d’oser l’exigence. Oser le génie.

 

Pascal Décaillet

 

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Préférence cantonale : la victoire du MCG

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 26.11.14

 

Préférence cantonale : il y a encore cinq ans, ces deux mots ne faisaient partie que du vocabulaire MCG. Ils étaient rejetés, conspués, vilipendés par les partis au pouvoir. Quand vous osiez les avancer dans une conversation, c’est juste si on ne vous traitait pas de fasciste. Il fallait croire, c’était obligatoire, à l’ordre libéral du monde, le salut par le libre-échange, la libre circulation des personnes, sans la moindre entrave. Il fallait abolir les frontières, jugées ringardes dans les cocktails des dominants. Il fallait renoncer à l’idée de communauté humaine organisée à l’intérieur de limites : ce qu’on appelle par exemple un canton, ou un pays. Aujourd’hui, tout cela s’est effondré. La préférence cantonale est au rendez-vous. Les mêmes, qui naguère la prenaient de haut, maintenant la prônent. Singulier retournement, qui en dit long sur la nécessité en politique d’avoir du courage, se battre, ne pas craindre la solitude ni les quolibets, fuir, oui absolument fuir la compagnie tiédasse des suppôts du pouvoir, toujours les mêmes, dans l’oligarchie genevoise, circulaire et recommencée.

 

Oui, c’est cela, la grande leçon. Elle est valable, aussi, pour ce marécage illisible qu’on a cru bon d’appeler le « Grand Genève », étiquette devant laquelle tout le monde s’était aussi prosterné. Parce que ça faisait bien de penser global, respirer global, mépriser le tracé d’une frontière dûment héritée des chocs et des frottements de l’Histoire. Il n’y aurait eu qu’une grande région, Genève, Vaud, Ain, Haute-Savoie. Jamais on ne s’est avisé de procurer à cette improbable construction de l’esprit la moindre légitimité démocratique. Non, le Grand Genève était pensé d’en haut, ruminé d’en haut, ne pas y croire c’était retourner au paléolithique. Eh bien aujourd’hui, fin novembre 2014, il est où, le Grand Genève ? Disparu ! Evaporé ! Les mêmes quotidiens bleutés qui naguère ne juraient que par lui, font part aujourd’hui de leurs doutes. Le même Grand Horloger du Conseil d’Etat qui avait présidé à ce grand projet, vient aujourd’hui regretter son manque de lisibilité. Mais enfin, qui, Monsieur Longchamp, si ce n’est vous-même, étiez responsable de le rendre « lisible » ? Il y a des moments, oui, où les citoyens que nous sommes ont le droit de s’énerver, clamer leur colère, dire qu’on s’est payé leurs têtes.

 

Alors maintenant, il faut commencer à dire que ça suffit. Ancrée, vendredi 21 novembre, par une directive de Mauro Poggia, la préférence cantonale a gagné la bataille. Enterré par celui-là même qui l’avait sacralisé, le « Grand Genève » ne fait plus peur à grand monde. Mais ça suffit, oui, de se laisser monter le bourrichon par une cohorte de snobinards, juste le fan’s club des conseillers d’Etat à la mode, donc leurs laquais, qui viennent comme ça, du promontoire de leur superbe, du Cervin de leur arrogance, nous bourrer le mou avec la terminologie du clinquant. Juste pour faire mode, transfrontalier, post-moderne. La réaction citoyenne face à ces oligarques ne doit pas seulement s’opérer sur le front des idées. Mais sur celui du vocabulaire : plus question de se laisser enfiler n’importe quoi par n’importe qui. Rassurez-vous, je ne parle ici que de mots. Rien de grave, si ce n’est l’essentiel.

 

Pascal Décaillet

 

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25/11/2014

Thomas Bläsi : le meilleur joker de l'UDC

 

Sur le vif - Mardi 25.11.14 - 16.30h

 

Ici même (http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2014/06/06/tho...), je saluais le 6 juin 2014 en Thomas Bläsi « l’émergence d’un homme libre ». Aujourd’hui, ce pharmacien de 43 ans, député UDC, présente sa candidature à l’exécutif de la Ville. C’est un acte de courage et de clarté, à l’image de l’homme, à la fois sincère, pétri de convictions, habile, très rapide quand il le faut, toujours doux, aimable, respectueux de l’adversaire. Soyons clairs : l’UDC sort là son meilleur joker. Un profil inattendu, savoureux, complexe, cultivé. L’un des nouveaux venus les plus intéressants sur la scène politique genevoise.

 

Quand on fréquente Bläsi, on se dit qu’on doit avoir affaire à un homme de l’Entente. Il en a les tonalités. Mais le contenu est bien celui qui s’ancre dans les valeurs du premier parti de Suisse : attachement au pays, à la patrie, fidélité à la tradition, à quoi s’ajoute un humanisme qui lui est propre, je veux dire surgi de sa personne, venant de lui et de nul autre, des entrailles de son destin, la singularité de son parcours. Quand on discute avec Bläsi, on rend grâce à la création d’être ce qu’elle est, chaque individu méritant qu’on en cisèle les contours, au-delà des blocs, des idéologies, du fracas du temps.

 

Candidat, ce petit-fils de l’aide de camp de Charles de Gaulle, Gaston de Bonneval, a-t-il ses chances ? Difficile à dire : il est certain que son parti, pris tout seul, n’est pas considéré au départ, dans cette compétition-là, comme l’enfant chéri de la victoire. Mais justement, il dispose, cet homme-là, de singulières capacités à réunir bien au-delà du socle idéologique de sa formation. La puissance de l’humanisme transcende les barrières. A l’Entente, il aura des voix. Au MCG, ce sera plus difficile. En attendant, sa candidature est à suivre avec grand intérêt. Emergence d’un homme libre, oui : ça fait du bien.

 

Pascal Décaillet

 

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La démocratie directe ? Elle se porte à merveille !

 

Sur le vif - Mardi 25.11.14 - 12.53h

 

C’est le vieux principe du messager qu’on fait tuer, la nouvelle dont il est porteur n’ayant pas l’heur de plaire. Parce qu’aujourd’hui, les initiatives populaires, ce vieux droit de plus d’un siècle, vont dans un sens qui n’est pas le leur, les adversaires de ces textes mettent en cause la démocratie directe elle-même. Elle serait, nous dit-on «malade ». Synonyme « d’irrationnel, d’instabilité, de populisme ». Oui, c’est le langage méprisant de la pathologie dont n’hésite pas à user ce matin l’éditorialiste du Temps pour dénigrer un système de recours au suffrage universel qui, tout au contraire, ne s’est jamais porté aussi bien.

 

Dans les colonnes de ce journal, ce matin, on prétend non seulement que le système est malade, mais en parlant « d’irrationnel », on désigne d’un peu plus près le type d’affection dont il souffrirait : il aurait, au sens propre, perdu la raison. Cette Raison, Vernunft, si chère au Freisinn, ces valeurs des Lumières qui ont porté depuis deux siècles la démocratie suisse. Et n’appartiennent en propre ni au Temps, ni à votre serviteur, ni à aucun d’entre nous, pris isolément. On se demande juste de quel droit ce journal viendrait, tout seul, distribuer les bons points de la raison face à la folie, toiser l’aune du rationnel, qui serait acceptable, face à « l’irrationnel », qu’il s’agirait d’ostraciser.

 

Depuis 1891, l’initiative populaire constitue, parmi d’autres, l’un des organes de notre vie démocratique. Organe, au sens grec, « outil ». Elle n’est pas là pour se substituer aux travaux parlementaires, mais pour permettre au corps des citoyens de se mobiliser, puis d’appeler le suffrage universel à se prononcer sur des sujets que nos bons parlementaires auraient pu oublier, omettre, sous-estimer, mépriser. Fabuleux contre-pouvoir, que tant de voisins nous envient. Comme je l’ai récemment rappelé, les succès à répétition des initiatives sont dans notre Histoire un phénomène très récent : quand j’étais jeune journaliste, au Journal de Genève, elles n’aboutissaient jamais, jusqu’à ce dimanche de 1987 où celle de Rothenthurm, dite « pour la protection des marais », créait la surprise.

 

Aujourd’hui, les initiatives créent l’événement. Tous les trois mois, le peuple et les cantons doivent se prononcer sur au moins l’une d’entre elles, souvent plusieurs. Cela nous vaut de vastes débats nationaux, où tout le monde peut s’exprimer, et un jour le souverain décide. C’est exactement ce qui se produira dimanche : nous avons trois initiatives, on a largement pris le temps d’en parler, le suffrage décidera, et nous verrons bien. Franchement, où est le problème ? De quel droit un éditorialiste du Temps vient-il décréter, face à un rouage qui n’a jamais aussi bien fonctionné, que notre système serait « malade, irrationnel » ? J’ai beau chercher, désolé, je ne décèle ni mal, ni déraison.

 

A la vérité, ce qui déplaît à l’éditorialiste du Temps, c’est le CONTENU de ces trois initiatives. Eh bien, il est citoyen, il n’a qu’à voter non. Il votera trois fois non, je voterai trois fois oui, des millions de nos compatriotes combineront tout cela dans le sens qu’ils voudront, et le produit cartésien, mathématique, de tous ces votes constituera le verdict de dimanche. Il n’y a là ni «maladie », ni « irrationnel ». Il y a juste la mise en œuvre, parfaitement légale, constitutionnelle, de l’un des organes de notre démocratie.

 

Que mon estimé confrère combatte les trois objets du 30 novembre, c’est son droit le plus strict. Nous sommes en démocratie : chaque citoyenne, chaque citoyen a toute latitude pour exprimer son opinion. Mais qu’il dénigre, en utilisant des termes médicaux, un système qui ne s’est jamais aussi bien porté, a de quoi nous étonner. Car notre démocratie directe est en pleine forme. Il existe un droit d’initiative. Le corps des citoyens en fait usage , de plus en plus. Il n’y a là rien de sale, rien d’anormal, rien de « malsain », rien « d’irrationnel ». La démocratie directe, comme la pile Leclanché, comme la liberté d’expression, ne commencera à s’user que lorsqu’on ne s’en servira pas. Ne bradons pas un droit qui donne une vitalité à de si salutaires contre-pouvoirs, surgis d’en bas.

 

Pascal Décaillet

 

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24/11/2014

Jourdheuil, Heiner Müller : plénitude visuelle et bonheur théâtral

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Sur le vif - Lundi 24.11.14 - 12.12h

 

La scène, toute en longueur. Les deux gradins de public se font face. Sur un promontoire, des bustes d’atelier. Aux extrémités, des placards. D’où sortent des personnages, écrivains, marionnettes, pantins. « Vie de Grundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing » (oui, ça s’appelle comme ça !) est un avant tout un ravissement visuel. Le théâtre, dans toute sa dimension étymologique : non ce qui démontre, mais ce qui montre. Succession de tableaux, à la manière des collages : le scénographe et costumier, Jean-Claude Maret, évoquait hier soir, juste après la représentation, la figure de Max Ernst. Oui, Jourdheuil et ses formidables acteurs nous concoctent là un spectacle pour l’œil. Pour les sens, en général. Pour la mise en action de la rêverie. Celle du spectateur, au moins autant que celle de Lessing. Un spectacle par lequel il faut accepter de se laisser emporter. Au risque de passer à côté, par excès de prise. Volontaristes, s’abstenir.

 

La première scène ressemble à un Lehrstück de Brecht : en voyant le Roi Sergent, Frédéric Guillaume (Ahmed Belbachir), humilier son fils le futur Frédéric II (Anne Durand, somptueuse d’un bout à l’autre de la pièce), au milieu du corps rigolard de ses officiers, on se dit qu’on aura droit à une pièce didactique sur la vie du plus éclairé des souverains du dix-huitième siècle, père de la Prusse, musicien, ami des arts et des sciences. Et c’est d’ailleurs un peu cela, tout en ne l’étant pas ! Il faut vite se rendre à l’évidence : le fil de Jourdheuil (suivant en cela des indications très précises contenues dans le texte de Heiner Müller) ne sera ni chronologique, ni biographique. Il sera celui de ces images qui se succèdent,  à l’instar de ce saisissant collage visuel actionné dans la pièce par Armen Godel, scènes de batailles, extraits de films, le théâtre qui montre, vous en met plein la vue.

 

Au théâtre, je ne suis pas un volontariste, je me suis donc laissé faire. Avec tout de même, en permanence, cette question : celui, parmi les spectateurs, qui n’est pas nécessairement porté sur le dix-huitième siècle historique et littéraire de l’Allemagne, Lessing, Schiller ou Kleist, donc disons 99% du public, est-il désavantagé pour saisir l’univers de références ? La réponse, clairement, est non. La puissance de Jourdheuil, de la scénographie et du jeu des comédiens, c’est d’abolir absolument l’idée d’un théâtre qui ne s’adresserait, par jeux de miroirs, qu’aux initiés. J’ai souvent pensé, hier soir au Théâtre du Loup, à l’univers de Günter Grass, celui des grands romans mais aussi d’une pièce somptueuse (« Les Plébéiens répètent l’insurrection »), oui Grass avec ces scènes où l’Histoire, souvent la grande, tragique et noire, tutoie le loufoque, l’impromptu. La mise en scène de Jourdheuil, sur ce texte de Heiner Müller, est toujours là pour nous surprendre. Elle ne nous laisse guère de répit, ni à nos yeux, ni à notre faculté d’imagination. Elle met en action, chez les spectateurs, des trésors de mémoire et de souvenirs, de rêves et de projections : En cela, elle est, au sens propre, œuvre littéraire, elle ouvre portes et fenêtres : chez Jourdheuil, le spectateur travaille.

 

On se dit que peut-être, le « rêve de Lessing » (magistralement interprété par Armen Godel) est notre rêve à tous. La capacité à se mouvoir dans l’Histoire littéraire d’une période exceptionnelle de la littérature allemande. Ou, plus simplement, celle de se laisser emporter par une remarquable équipe d’acteurs, dont voici les noms : Frank Arnaudon, Ahmed Belbachir, Jean Aloïs Belbachir, Anne Durand, Mirjam Ellenbroek, Armen Godel, Pio Gonzato, Bernard Héritier dit Babar, Michel Kullmann, Jacques Maeder, Nalini Menamkat, Benoît Moreau. Lire aussi la pièce de Heiner Müller, publiée aux Editions de Minuit dans le même volume que Quartett, 1982. Dans la traduction d’un certain... Jean Jourdheuil.

 

Pascal Décaillet

 

*** "Vie de Grundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing", de Heiner Müller, mise en scène Jean Jourdheuil. Théâtre du Loup. Jusqu'au 30 novembre 2014.

 

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