26/09/2016

Caisse unique, bordel !

 

Sur le vif - Lundi 26.09.16 - 13.40h

 

Caisse unique, bordel ! Même si le peuple a dit non, vote qui doit évidemment être respecté, il faut, dans l'avenir, revenir, et revenir encore, par la démocratie directe, avec des projets où l’État, garant de la Santé publique, puisse assumer son rôle régulateur et redistributeur dans la gestion de l'assurance maladie. L’État, dans un pays fédéraliste, cela peut être un canton, ou un groupe de cantons. Mais cela peut être aussi la Confédération. Tous les modèles, Caisse unique ou Caisse publique, sont à étudier, sans tabou.

 

Il faut en finir avec la loi de la jungle, la stupidité de cette mise en concurrence des Caisses, qui avait été acceptée dans les années 1990 par une conseillère fédérale... socialiste ! Il faut, dans les années, les décennies qui viennent, remettre l’État, non au sens d'une armée de fonctionnaires bien sûr, mais au sens de l'intérêt supérieur de tous, au centre du débat sur la Santé publique en Suisse.

 

Regardez l'Histoire de nos grandes assurances sociales : aucune d'entre elles n'a surgi du premier coup. Il a fallu, chaque fois, se battre pendant des générations, saisir le peuple pendant des décennies. Jusqu'au jour où, l'affaire étant mûre, le peuple dit oui.

 

La politique suisse est un chantier de très longue haleine. Il ne faut jamais se décourager.

 

Pascal Décaillet

 

13:40 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

25/09/2016

Bérénice, l'impossible rupture

157860_3$Photo%20de%20r%C3%A9p%C3%A9tition%20%C2%A9%20Xavier%20Voirol%20.jpg 

Sur le vif - Dimanche 25.09.16 - 16.14h

 

Des corps en fusion. Jusqu’à l’étreinte, la « connaissance ». Au premier acte, la frivolité des caresses, pour donner un rythme visuel à celui, sensuel et métronomique, de l’alexandrin. Mais au fil des scènes, les corps se tétanisent, l’émotion les submerge. Et la scène finale, celle des adieux, les vrais, où nul ne contrôle plus rien. L’émotion de la rupture, inéluctable, emporte tout, les corps prennent le pouvoir, les têtes disent le contraire, sublime paradoxe, entre Titus (Frédéric Landenberg) et Bérénice (Camille Giacobino).

 

En 1670, à l’âge de trente ans, Racine nous propose le récit de l’impossible rupture. Titus, empereur de Rome, aime Bérénice, reine de Palestine. Il l’aime, et elle aussi, mais la loi est sans appel : pas de reine étrangère comme impératrice. Titus aime, mais résout de se séparer. Sa tête ordonne, son corps ne suit pas. On rompt, on se retrouve, on joue les adieux, jusqu’à la scène finale, où personne ne joue.

 

Sur l’essentiel, la contradiction du corps avec la volonté mentale, la résurgence des sens, puissante, impérieuse, fusionnelle, la mise en scène de Didier Nkebereza est une réussite. Les corps parlent. L’alexandrin, comme dans les variantes d’un jeu d’orgues, nous livre toute l’infinie richesse de sa sensualité. On chuchote. On murmure, On respire. On élève le ton, juste là où il faut. On laisse le silence faire son œuvre (ainsi, Jacques Maeder, dans le rôle de Paulin, confident de Titus). Le grand vainqueur, c’est le texte. Samedi soir, il y avait des classes. Le metteur en scène, au début, a dit qu’il était important d’écouter en silence. Il n’y a pas eu un seul mot, c’était impressionnant. Racine avait gagné.

 

A voir, jusqu’au 29 septembre. En plus des comédiens déjà cités, il y a le magnifique David Marchetto, dans le rôle d’Antiochus, amoureux de Bérénice. Il y a son confident à lui, Arsace (Matteo Zimmermann). Et il y a Hélène Hudovernik en Phénice, confidente de Bérénice. A voir, et surtout à écouter, près des palmiers de Phénicie de l’Orangerie, dans un écrin de verdure, hors du monde et pourtant au cœur du monde. Quel monde ? Celui du verbe et de la musique, du silence et de la respiration, de l’impossible rupture entre deux êtres. Bérénice et Titus, c’est toi, c’est moi, c’est tout humain qui a dû vivre un jour une séparation. Longue vie à Jean Racine.

 

Pascal Décaillet

 

*** Bérénice, de Jean Racine (1670) - Mise en scène de Didier Nkebereza - Théâtre de l'Orangerie - Jusqu'au 29 septembre 2016.

 

 

16:14 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | |

23/09/2016

Le National méprise le peuple

348px-Federalpalace-dome.jpg 

Commentaire publié ce matin en première page du Giornale del Popolo - Vendredi 23.09.16.

 

En français ou en italien, peu importe : aucun mot n’est assez fort pour qualifier ce qui s’est passé ce mercredi 21 septembre au Conseil national, dans le débat de mise en œuvre de l’initiative du 9 février 2014, sur l’immigration de masse. Aucun mot, si ce n’est « hold-up » (mais c’est de l’anglais !), forfaiture, mépris du suffrage universel. Aucune attention n’a été prêtée, comme il l’aurait fallu, aux souffrances des populations de certains cantons frontaliers, on pense en priorité au Tessin et à Genève. Sous prétexte de ménager les « réactions de l’Union européenne » (comme si c’était là l’impératif premier !), on a littéralement vidé de sa substance le texte voté par le peuple et les cantons en 2014. Dans la version finalement adoptée par le National (98 contre 93), on cherche vainement les contingents, pourtant stipulés par le texte constitutionnel de l’initiative. Tout cela, suite à un arrangement entre le PLR et le PS.

 

L’impression est terrible, et de nature à ruiner le crédit du Parlement lui-même. Lorsque le peuple et les cantons ont accepté une initiative, il appartient aux autorités fédérales, exécutif et législatif, de la mettre en œuvre. Sans jouer au plus fin. Déjà pour l’initiative des Alpes et celle de Franz Weber, cela n’a pas été fait. Mais le peuple n’est pas dupe : il a des antennes, puissantes, instinctives, pour repérer toute tentative de défaire sa volonté, clairement exprimée un dimanche de votations. Or, c’est cela, hélas, qui s’est produit au National : sous prétexte de sauver le principe de libre circulation, en effet contradictoire avec le texte du 9 février 2014, on a purement et simplement jeté aux oubliettes l’essentiel de ce dernier : le principe de contingents. Étrange jugement de Salomon, où on tue un bébé pour sauver l’autre. Hold-up, oui, sur le suffrage universel de ce pays, cette démocratie directe qui est le cœur battant de notre système.

 

En décembre, le Conseil des Etats se saisira du dossier. Et en février 2017, la Suisse devra avoir trouvé une solution. Dans cette affaire, le Parlement n’est pas seul responsable : où est le Conseil fédéral ? Que fait-il ? Quelle direction politique donne-t-il à l’affaire ? Entre Mme Sommaruga, M. Schneider-Ammann, M. Burkhalter, où est la vision ? Où est la clarté d’ensemble ? Où est l’impulsion ? Craindre les « réactions de Bruxelles », ou de M. Juncker, est-ce là la seule ambition de notre pays ? Bricolage politique ! Règne des partis ! Petits arrangements de Coupole. Le peuple et les cantons, le 9 février 2014, avaient délivré un message clair. Les « institutions » officielles nous l’enfument ! Les autorités fédérales suisses ne sortent vraiment pas grandies de l’exercice.

 

En attendant, il y a dimanche. Une bonne partie de la Suisse va suivre attentivement le résultat de vos votations cantonales, au Tessin, notamment celui de « Prima i nostri ». Votre canton pourrait bien, après-demain, donner au pays une leçon de démocratie. Quel que soit le résultat des urnes, le Tessin aura au moins fait l’essentiel : donner la parole au peuple. Lorsque les Parlements deviennent des machines à fabriquer des écrans de fumée, le recours au suffrage universel nous amène ce dont notre pays a le plus besoin : clarté, courage, détermination.

 

Pascal Décaillet

 

12:45 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (17) | |  Imprimer |  Facebook | |

17/09/2016

L'Allemagne nous donne une leçon

manif_berlin_10_octobre_jacob_huber_campact_brandebourg_v_1.jpg 

Sur le vif - Samedi 17.09.16 - 18.58h

 

C'est mal connaître l'Allemagne, très mal connaître l'Histoire allemande, que de croire que ce pays est de tradition libérale. Il ne l'est pas ! Pas plus que la France. Pas plus que l'Italie. On associe Allemagne et libéralisme à cause des immenses succès obtenus par la République fédérale (aidée par le Plan Marshall), dans les vingt années qui ont suivi la guerre, sur le plan économique. Il est vrai que, totalement détruits en mai 1945, ils se sont relevés de leur défaite à une vitesse hallucinante, grâce à leur volonté, leur caractère, leur discipline.

 

J'ai souvent raconté que, lors de mon deuxième passage à Lübeck, en 1972 (le premier date de 1968), le Monsieur qui nous faisait visiter une église luthérienne de briques rouges, répondant à ma question sur des traces d'obus, m'avait dit "Oh, ce trou doit dater de 1945... Ou peut-être plutôt de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) !". On n'en était plus à trois siècles près, une cicatrice effaçait l'autre, le pays s'était remis à avancer.

 

Mais aussi, ce prodigieux relèvement économique d'après-guerre - c'est capital - les Allemands l'ont réussi grâce à un sens unique au monde (à part peut-être... en Suisse !) de la cohésion sociale, du partenariat entre employés et employeurs, du rôle de l’État dans les grandes assurances sociales, dans la redistribution des richesses. Tout cela, hérité de la tradition bismarckienne, mais aussi de la mentalité prussienne dans le rapport au travail (discipline, effort, patience).

 

De très grandes vertus, qui ne relèvent pas du libéralisme, mais plutôt d'une conception où l’État (fédéral, mais surtout Länder) joue un rôle important. Non pour étouffer l'économie, surtout pas ! Mais pour l'inscrire dans le corps social. Hegel, bien sûr, est passé par là. Mais aussi Kant, Fichte, des penseurs de l’État, de la nation, de la cohésion d'ensemble d'un peuple, et surtout de la "Gemeinschaft", communauté de racines, de valeurs. Communauté de langue, malgré les inflexions dialectales. Pour comprendre l'Histoire allemande depuis le 18ème siècle, depuis Frédéric II, il faut passer par une réflexion en profondeur sur ces choses-là. Et aussi, passer par l'Histoire de la langue allemande elle-même, son époustouflant trajet, de Luther à Heiner Müller, en passant par les Frères Grimm, Paul Celan, et bien sûr Bertolt Brecht.

 

J'écris cela, parce que les grandes manifestations de cet après-midi, dans des villes comme Hambourg, Munich, Leipzig, Francfort, Stuttgart, Cologne, me trottent dans la tête. J'essaye de prendre la mesure de ce qui se passe, et que je tiens pour essentiel. Les foules manifestent contre le libre-échange transatlantique. Pas contre le commerce ! Pas contre les échanges ! Pas contre les États-Unis en tant que tels (du moins pas encore). Mais assurément, contre un système à leur yeux trop ouvert, qui mettrait en péril chez eux, A L’INTÉRIEUR, cette secrète magie, efficace mais si fragile, de leur équilibre social. Il ne veulent pas que le vent du mondialisme vienne mettre en péril les vieilles valeurs allemandes de concertation et de protection.

 

Du haut de leur superbe, les mondialistes parleront de "sentiment de repli". Ils ne connaissent que ce mot-là, dès qu'un peuple réclame un peu de protectionnisme, de retour de la frontière au service des plus faibles, de la survie du corps social comme absolue priorité. Gemeinschaft, oui, qu'on oppose souvent à Gesellschaft. On tentera de traduire par sentiment commun d'appartenance, communauté de naissance (nation), solidarité dans l'ordre du destin.

 

Je ne sais ce que vous en pensez, mais moi, ces valeurs-là me parlent. Depuis toujours. Et plus que jamais.

 

Pascal Décaillet

 

 

18:58 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Imprimer |  Facebook | |

04/09/2016

Libre circulation : le piège grossier des libéraux

6896952.image?w=800&h=449 

Sur le vif - Dimanche 04.09.16 - 16.52h

 

Quand le PLR est tout fier de tendre un piège à l'UDC, sa manœuvre est tellement grosse, comme un câble de téléphérique, qu'elle se voit jusqu'à Romanshorn. Ainsi, dès avant-hier (vendredi), à la publication des conclusions de la Commission des institutions politiques du National sur les suites à donner à l'initiative du 9 février 2014 sur l'immigration de masse.

 

Ces conclusions sont un brouet, aussi insipide qu'illisible, nous l'avons dit vendredi, n'y revenons pas. Mais avez-vous remarqué, dès vendredi après-midi, l'insistance avec laquelle de jeunes hoplites et spadassins du PLR cherchaient à acculer leurs interlocuteurs de l'UDC, en leur répétant à l'envi : "Ayez le courage de dénoncer les Bilatérales, mettons ça devant le peuple, et on verra bien qui gagnera !".

 

Ils étaient nombreux, vendredi, en plusieurs langues, à tenir exactement ce discours, il y a donc tactique d'ensemble, facile à reconstituer. Faisant, au début des années 2000, accepter par le peuple le principe de libre circulation, les partisans du libéralisme économique et de l'ouverture des frontières avaient gagné la première manche. L'époque s'y prêtait, odieuse de négation de l’État, concupiscente face à un Marché qu'elle déifiait comme un Veau d'Or. Les socialistes ne juraient que par Tony Blair, les banquiers nous soûlaient de leurs "produits dérivés", ou "structurés", diluant dans une mathématique d'ombre toute accroche encore possible de l'économie avec la réalité du travail.

 

Le 9 février 2014, les souverainistes de ce pays, ceux qui veulent des frontières et entendent maintenir un contrôle sur les flux migratoires, gagnaient la deuxième manche. C'était le oui du peuple et des cantons à l'initiative contre l'immigration de masse.

 

Alors voilà, une manche chacun. Comme au ping-pong, il faut une belle. Et c'est exactement cela que cherchent à provoquer les milieux libre-échangistes de notre pays. Ils sont persuadés qu'en cas de vote populaire sur les Bilatérales, ils auraient gain de cause. Dans leur esprit, ce dimanche-là effacerait, devant l'Histoire, le 9 février 2014. Ils auraient gagné la première manche, perdu la deuxième, ils gagneraient la belle. Et tout serait réglé. Et tout rentrerait dans l'ordre. Et le cauchemar de l'UDC, enfin, se dissiperait.

 

Cette manœuvre est d'une grossièreté inouïe. Sur un point pourtant, les libéraux ont raison : la mère de toutes les batailles, c'est la libre circulation. Ce dont les libéraux-libertaires ont fait le plus grand dogme depuis vingt ans, c'est la libre circulation. Ce qu'ils ne cessent de nous brandir comme non-négociable, comme inspiré par l'Esprit en quelque Concile, c'est la libre circulation. Là où les souverainistes doivent porter la bataille, c'est en effet sur la libre circulation. Dont je ne suis pas sûr du tout qu'elle profite aux plus démunis de ce pays, aux précarisés, aux plus faibles, aux plus fragiles. Oui, lançons ce débat ! Mais pas tout de suite, comme dirait Juliette Gréco. Pas comme ça. Pas si vite. Et surtout pas pour céder à la vulgaire insistance du PLR.

 

De quoi s'agit-il ? D'entamer en profondeur, dans ce pays, avec des arguments fondés, vérifiables et rationnels, le procès de mise en cause du dogme de libre circulation. On ne cesse de nous répéter qu'elle est porteuse de croissance. Demandons, exactement, et avec d'autres indicateurs que ceux du patronat, à qui profite cette croissance. A quelques importateurs ou exportateurs ? Ou, par redistribution, à l'ensemble de la population ? A qui profite - ou plutôt à qui nuit en priorité - l'afflux démographique qu'on nous présente comme inéluctable ? Une Suisse de douze millions d'habitants, une Genève d'un million, un Plateau qui étoufferait sous la pression, des infrastructures (logement, transports) qui n'arrivent pas à suivre, ça vous fait à ce point envie, vous ? Ça vous semble conforme à l'impérieux besoin d'équilibre, y compris environnemental, de notre pays ?

 

Alors, oui, Mesdames et Messieurs les libre-échangistes libéraux, alliés aux libertaires et aux immigrationnistes par idéologie de gauche, la Suisse, vous avez raison, doit avoir ce grand débat populaire sur la libre circulation. Mais pas comme ça. Pas comme vous le voulez. Pas juste pour vous laisser gagner la belle. Ce débat doit prendre son temps, des années s'il le faut. Les esprits, il faut les laisser mûrir. Et puis, un jour, oui, il faudra mettre votre dogme libéral au vote populaire. Ce jour-là sera capital pour le destin de notre pays. En fonction d'un calendrier et d'un agenda dont il n'est pas question de vous laisser le monopole.

 

Pascal Décaillet

 

16:52 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (9) | |  Imprimer |  Facebook | |

26/08/2016

Walter Scheel : charmeur et visionnaire

cache_2415054001.jpg?t=1305039018 

Sur le vif - Vendredi 26.08.16 - 16.52h

 

La mort de Walter Scheel (1919-2016), depuis deux jours, me travaille. Je repense à cet homme, qui était une véritable star de la politique lorsque j'étais en Allemagne, dans les années 70. C'était le politicien le plus populaire d'Allemagne ! Les gens l'adoraient, il était simple, souriant, toujours de bonne humeur, et surtout, avec sa chanson "Hoch auf dem gelben Wagen", il avait tenu, en 1974, longtemps la tête du hit-parade allemand. Il n'était rien d'autre, alors, que... président de la République en exercice !

 

Il faut absolument visionner ce document, voir ce plaisir qu'il a à chanter avec ce chœur d'hommes derrière lui, le Düsseldorfer Männergesangverein, ce sourire, ce regard, cet amour de la vie. Là, puissamment, cet homme transmet quelque chose. Et on ne peut pas trop lui adresser le grief de populisme, parce que le Président de la République fédérale, en Allemagne, n'est pas élu par le suffrage universel, mais par le Parlement. Mais je crois que Scheel, grand séducteur toute sa vie, déjà comme lieutenant de la Luftwaffe pendant la guerre, était habité par un viscéral besoin d'être aimé. D'ordinaire, je n'aime pas trop cela, mais là, j'avoue que moi aussi, cet humaniste de la vie m'avait charmé.

 

Et puis, l'essentiel : derrière ce jeu d'apparences, il y a le Scheel politique. Un libéral (FDP), mot qui n'a absolument pas, dans la politique allemande depuis Bismarck, la même connotation que chez nous, ou en France, ni même en Grande-Bretagne. Le libéral allemand ne nie en rien le pouvoir d'arbitrage de l’État dans le champ économique, il cherche moins que d'autres à le réduire. Simplement, ne provenant d'aucun des deux grands pôles (CDU-CSU, ou SPD) de la vie politique allemande de l'après-guerre, donc n'étant redevable ni aux épigones du Zentrum catholique bismarckien, ni à ceux du grand parti social-démocrate de la République de Weimar, il est d'une conception plus individualiste, et souvent plus décontractée de la politique. Dans l'ordre de la décontraction (certes moins apparent chez un Genscher), Walter Scheel fut tout simplement impérial.

 

Mais attention : sous le gant de velours, la griffe du tueur. En Histoire, seules parlent les archives : il nous faut visionner, et visionner encore (je viens de le faire), cette philippique de Scheel contre le leader CDU Rainer Barzel, auteur d'une motion de censure pour faire tomber Brandt en avril 1972. Scheel, un moment, se tourne directement vers Barzel, et lance les mots de feu : "Machen Sie unser Land und sich selber nicht unglücklich, indem Sie zur falschen Zeit mit den falschen Methoden eine Regierung etablieren wollen, deren Fundament sich auf politische Überläufer stützen müsste und deren Geburtsstunde vom Makel des Wortbruchs gekennzeichnet wäre!". Devant le Parlement, c'est Scheel qui sauve le chancelier social-démocrate et l'Ostpolitik, et ruine à jamais la carrière politique de Barzel, ce qui, sur le moment, arrange le rival interne de ce dernier chez les chrétiens-démocrates, un certain... Helmut Kohl.

 

Enfin et surtout, Scheel fut un très bel instinct politique. C'est grâce à son ralliement, donc à un historique renversement d'alliances, en 1969, que Willy Brandt put accéder à la chancellerie. Scheel, de 1969 à 1974, fut à la fois le vice-chancelier de Brandt, et son ministre des Affaires étrangères. Brandt lui-même sortait de trois années (66-69) comme chef de la diplomatie de la Grande Coalition. Eh bien l'Ostpolitik, ce tournant génial et décisif de la politique allemande sous l'ère Brandt (qui culminera le 7 décembre 1970 avec la génuflexion de Varsovie), il le faut pas imaginer que Scheel n'en fut que le porte-serviette.

 

Bien au contraire, il en fut, au tout premier plan, l'un des inspirateurs. C'est très important de s'en souvenir, parce que les gens de la CDU-CSU, au pouvoir depuis 1949, s'étaient signalés par un atlantisme tel qu'ils s'interdisaient toute initiative politique de taille dans un champ (l'Est) où l'Allemagne joue son destin depuis au moins Frédéric II, sans remonter aux Chevaliers Teutoniques. L'équipe qui a recommencé à porter le regard allemand vers l'Est, c'est celle de Brandt. Et Scheel y a joué un rôle majeur. Ces cinq années Brandt (69-74) sont un âge d'or de la diplomatie allemande.

 

Voilà, quelques mots sur ce grand Allemand qui vient de nous quitter. Un homme de charme et de contact. Mais aussi, un homme d’État, pourvu d'une vision, capable de lire et d'anticiper l'Histoire.

 

La politique allemande perd, derrière le chanteur de charme, un tempérament et une lucidité politiques de premier plan.

 

Pascal Décaillet

 

16:52 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Imprimer |  Facebook | |

28/06/2016

Des yeux pour ne pas voir

wertherdrama.jpg 

Sur le vif - Mardi 28.06.16 - 12.59h

 

A la SSR et dans les médias dominants (Ringier, jusqu'à la caricature), tous les sujets sur l'après-Brexit sont construits sur la recherche du moyen de sauver l'Union européenne. C'est tout de même étrange, de la part de médias suisses. Notre pays n'est pas dans l'UE. L'écrasante majorité des Suisses n'a aucune envie d'en être. Mais nos chers médias se cramponnent de toutes leurs forces à la pérennité d'une structure dont notre pays ne veut pas pour lui. Elle ne serait bonne que pour les autres ?

 

Pourquoi personne n'ose franchement la question d'une dissolution de cette usine à gaz ? Et d'une réinvention de l'idée européenne sur des fondements totalement différents, par exemple un vrai respect des nations (au lieu de vouloir les abolir), des souverainetés, des frontières, de la voix des peuples. L'usine à gaz est pourrie, polluée, infectée. La détruire, pour construire autre chose, plutôt que désespérément bricoler son rafistolage.

 

Ce pas intellectuel et mental, pourquoi nos médias dominants suisses ne l'osent-ils pas ? À quoi, à quels réseaux d'intérêts, financiers par exemple, se sentent-ils liés ? A quels dogmes supranationaux, attachés ? À quelle école de formation, redevables ? A quels maîtres à penser, reconnaissants ?

 

Toute la question est là. Cette génération d'éditorialistes (chez Ringier, c'est flagrant) baignés dans l'idéologie de Mai 68, passés par les sciences sociales, ou sciences po, ou HEI, illuminés par l'idée que la nation était ringarde et que seuls des conglomérats plus vastes nous apporteraient le salut, cette génération s'accroche follement à ses lentilles de lecture.

 

Elle ne veut pas voir que l'Europe a changé. Nous entrons dans un vaste mouvement de Révolution conservatrice, nous n'en sommes qu'au début, les structures mêmes de nos démocraties représentatives sont promises, dans les décennies qui vont venir, à laisser la place à des prises de décision plus directes de l'ensemble des citoyennes et citoyens. L'échelon de la nation, vilipendé depuis un demi-siècle, revient en force. La préférence aux résidents monte.

 

Les nations se tournent vers elles-mêmes. Et ce regard vers l'intérieur leur réservera des trésors. C'est exactement ce qui est arrivé à l'âme allemande, au moment du Sturm und Drang, puis du Romantisme naissant.

 

Ce mouvement, la génération des éditorialistes de type Ringier, tour à tour européistes, mondialistes, tout sauf nationaux, ne peut tout simplement pas l'appréhender. Il dépasse et contredit tout ce qui fut leur outillage intellectuel, leur système de valeurs. Ils ont des yeux, pourtant, et ne voient pas.

 

À quand un grand média romand proposant à ses lecteurs une vision à la fois conservatrice et sociale, populaire, proche des plus démunis, patriotique et nationale ? Une vision de solidarité interne, pour sauver le corps social du pays. Et non le meurtrir à l'infini, en le livrant à la tyrannie des marchés financiers ?

 

À quand, oui ? Cela devient urgent.

 

Pascal Décaillet

 

 

12:59 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (19) | |  Imprimer |  Facebook | |

26/06/2016

Les marchés ou la patrie : il faut parfois choisir

Jean-Pascal_Delamuraz_by_Erling_Mandelmann.jpg 

Sur le vif - Dimanche 26.06.16 - 15.55h

 

Une mentalité de commis-voyageurs. Au plus haut niveau de notre pays. Une tyrannie du commerce extérieur qui, sous prétexte qu’un franc sur deux est gagné à l’étranger, tyrannise notre diplomatie. Ce qu’on fait pour nos exportateurs, on n’en fait pas le dixième pour nos paysans. Sous l’impulsion du PLR, qui tient à la fois nos Affaires étrangères et notre Economie, tout est organisé, en Suisse, pour la plus grande facilité de ceux qui font des affaires à l’étranger, sans contrepartie pour ceux qui, ayant choisi de demeurer attachés à un sol qu’ils aiment, labourent et produisent, travaillent à la qualité du terroir suisse, respectent l’environnement, nourrissent notre population. Toute la lecture de nos relations avec l’Europe est à placer dans ce contexte-là, qui procède de choix politiques très précis, dictés par une idéologie plus que jamais au pouvoir à Berne : celle du néo-libéralisme. D’abord les marchés, ensuite la patrie.

 

Le 9 février 2014, le peuple et les cantons de ce pays, souverains, ont exigé l’instauration de contingents. Il n’y a pas à tergiverser, c’est parfaitement clair. Deux ans et demi plus tard, non seulement pas l’ombre d’un contingent, alors que le délai de mise en application approche, mais la volonté très claire, de la part du Conseil fédéral et du PLR, d’entreprendre toutes choses pour freiner, voire annihiler la mise en œuvre de la volonté populaire. C’est un absolu scandale, cela donne l’image d’un gouvernement et d’un parti à la botte et à la solde du grand patronat, composé justement, de façon très majoritaire, de ce puissant lobby des importateurs et des exportateurs, ceux qui font commerce avec l’étranger. Ce sont eux qui ont poussé à mort Jean-Pascal Delamuraz dans l’aventure de l’Espace Economique Européen (EEE) en 1992, eux qui ensuite ont lancé la Suisse dans l’idéologie de la libre circulation des personnes, non par humanisme pour les mouvements migratoires (ne soyons tout de même pas naïfs), mais par attrait de l’aubaine d’une main d’œuvre providentielle, infiniment moins regardante que les Suisses sur les conditions contractuelles.

 

Pendant ce temps, à petit feu, on a laissé gentiment crever la paysannerie suisse. On lui a imposé des normes concurrentielles étouffantes, on a laissé les exploitations fermer les unes après les autres, on a voulu livrer à la sauvagerie du marché un secteur si cher à la patrie, tenant une place si importante dans le cœur des Suisses, et qui, dans aucun pays au monde (en tout cas pas les Etats-Unis !) ne saurait survivre sans une sérieuse dose de protectionnisme. Bref, sans que nous soyons dans l’Union européenne, le parti radical, Jean-Pascal Delamuraz nous ayant à peine quittés, puis plus tard le PLR, ont imposé à la Suisse ce que l’UE avait de pire : l’idéologie ultra-libérale, tueuse de services publics, préférant l’actionnaire à l’entrepreneur, plus soucieuse de profits à court terme que de consolidation durable du corps social. Proche de Jean-Pascal Delamuraz, à l’époque, je me suis longtemps, comme on sait, senti des proximités avec le radicalisme historique, républicain ; aujourd’hui, je ne m’en sens aucune – je dis bien aucune – avec le PLR.

 

Tyrannie du commerce extérieur, jusque sur les discours des responsables PLR. Deux ou trois exemples. Le Royaume-Uni quitte l’Union européenne, c’est le Brexit. Qu’entend-on de nos deux conseillers fédéraux radicaux, et même à Genève du président radical du Conseil d’Etat, dans une intervention d’ailleurs intempestive vendredi 14h devant le Grand Conseil ? On entend des Messieurs qui, au lieu d’affirmer, face à une UE totalement affaiblie par cette amputation, la volonté farouche de la Suisse d’appliquer la volonté voulue par son peuple et ses cantons, n’ont de cesse de nous rappeler les impératifs de libre circulation. Et les contingents, Messieurs ? Vous essayez de profiter du tumulte pour les passer par pertes et profits ? Mais votre politique, MM Burkhalter, Schneider-Ammann et Longchamp, vous la puisez où ? Dans quelles valeurs, si ce n’est la sage duplication de ce que vous dictent les grands patrons, ceux-là mêmes qui financent vos campagnes ?

 

Brexit ou pas, la Suisse se fonde sur des valeurs. La solidarité intérieure. Le partage des richesses. La mutualité. Une très grande attention à préserver nos équilibres, car nous ne sommes qu’une petite fleur fragile. Plus que jamais, nous devons tourner nos regards vers l’intérieur du pays. Préserver le corps social parmi les gens qui sont déjà là. Ce sont, voyez-vous, les plus humbles et les plus fragiles d’entre eux qui souffrent le plus d’une ouverture des vannes, et d’un afflux massif de « migrants », guettés comme aubaine par certains employeurs peu regardants sur les conditions sociales, en un mot peu patriotes.

 

Le marché ou la patrie ? Bien sûr, il faut du marché, nul ne le nie. Mais il y a des moments où les intérêts supérieurs d’une communauté nationale doivent prendre en compte d’autres dimensions que la seule prospérité de notre commerce extérieur. Le marché ou la patrie : s’il faut choisir, je choisirai toujours la patrie.

 

Pascal Décaillet

 

 

15:55 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Imprimer |  Facebook | |

25/06/2016

Juste une question allemande

FredericII_Graff.jpg 

Publié ce matin , 09.11h, sur mon site FB - Samedi 25.06.16

 

Depuis 48 heures, et c'est bien normal, on ne parle que du Royaume-Uni et de l'Europe continentale. C'est normal, oui, vu les évènements, mais le degré de collaboration institutionnelle des Îles Britanniques avec Bruxelles n'est de loin pas l'enjeu majeur de l'Europe. Le pari de l'appartenance n'aura duré que 43 ans, de 1973 à 2016. C'est très peu, en regard de l'Histoire.

 

Il n'y a pas de question européenne, il y a juste une immense question allemande. En 1957, au Traité de Rome, l'Allemagne, douze ans seulement après la défaite, intégrait bien sagement les Six pays fondateurs de la Communauté économique européenne. Gouvernée par le gentil conservateur catholique Konrad Adenauer, un homme si présentable, qui avait tenu tête à Hitler, l'Allemagne était polie, réservée, rassurante.

 

Au milieu d'autres gentils catholiques, de Gasperi pour l'Italie, Schuman pour la France, Adenauer, au pouvoir depuis 1949, travaillait à une sorte d'internationale catholique européenne, de Saint-Empire démocrate-chrétien, plutôt Gibelin que Guelfe, qui nous affranchirait des nations au profit d'une superstructure rappelant à s'y méprendre celle des Princes Électeurs, jusqu'à la dissolution du Saint-Empire par Napoléon, en 1806.

 

C'était l'époque où, politiquement, l'Allemagne se faisait toute petite, rasait les murs. La réalité, c'est que dès le début, très lentement, patiemment, inexorablement, sous le paravent de l'Europe, l'Allemagne se remettait à jouer son jeu. Reconstitution d'une force militaire, sous couvert d'Otan, prodigieuse vitalité de son économie, maîtrise des matières premières sidérurgiques, tout cela avec le sourire, la courtoisie de ceux qui cherchent à se faire oublier.

 

Et puis, il y a eu Willy Brandt. La géniale intuition de l'Ostpolitik. La génuflexion de Varsovie (1970). L'Allemagne, sous l'impulsion d'un Chancelier hanséatique, issu de la même ville que Thomas Mann (Lübeck), rappelait au monde qu'une partie de son destin était à l'Est. Et puis, il y a eu la chute du Mur (1989), et, sous l'impulsion d'un autre conservateur catholique de Saint-Empire, Helmut Kohl, Rhénan comme Adenauer, l'Allemagne a, plus que jamais, joué le double jeu de son apparente loyauté européenne et de son propre destin national. Personne, ou presque, n'y a rien vu. Seuls des hommes comme Jean-Pierre Chevènement, que j'interviewais régulièrement à l'époque, démontaient ce double jeu. C'est Kohl qui, avec son ministre Genscher, a largement contribué à démembrer l'ex-Yougoslavie, sanctifiant les anciens pays vassaux du monde germanique, comme la Croatie, diabolisant les autres, comme la Serbie.

 

Ne parlons pas de Mme Merkel. Sous couvert européen, reconstitution de tous les axes de pénétration du monde germanique, c'est particulièrement éloquent dans la question ukrainienne. Avec la Grèce, la Chancelière se comporte avec la tonalité d'un Roi-Sergent, ce père de Frédéric II qui brutalisait le futur grand roi.

 

En regard de cette lente et inéluctable renaissance de la puissance allemande, l'affaire britannique, toute sonore soit-elle ces jours, est d'une importance mineure. L'Europe peut vivre sans l'Angleterre, mais sans l'Allemagne ? C'est l'Allemagne qui a voulu l'élargissement à l'Est, elle a exactement désigné les pays qui l'intéressaient comme futurs marchés pour les entreprises allemandes, et tout le monde a suivi. La France va très mal, le Royaume-Uni prend le large, mais l'Allemagne se porte à merveille. Elle a, dit-on, perdu la Seconde Guerre mondiale (j'en suis de moins en moins sûr), mais elle a, sans tirer un seul coup de feu, génialement gagné l'après-guerre. Ce qu'on appelle aujourd'hui "Europe", c'est une Allemagne consolidée.

 

Il n'y a pas de problème européen, pour la simple raison que le mot "Europe" ne veut rien dire.

 

Il n'y a pas de problème européen. Il y a juste une question allemande.

 

Pascal Décaillet

 

 

18:01 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

24/06/2016

La voix des peuples

2030b1f1e071ebe2cae83e385c0384bf.jpg 

Sur le vif - Vendredi 24.06.16 - 12.44h

 

Qu’ont fait les Britanniques, pour mériter tout ce vacarme ? Ils ont donné la parole à leurs citoyennes et à leurs citoyens. Sur un enjeu aussi majeur, il le fallait bien. Voilà déjà une première chose qui mérite d’être relevée, et qui, nous Suisses, habitués à la démocratie directe, devrait nous toucher. Ils n’ont pas voté sur le prix du sel, les citoyens britanniques, ni sur celui de la vignette. Ils se sont prononcés, à l’issue d’une longue et rude campagne, sur une question de toute première importance, touchant au destin de leur pays. Le Continent, le Grand Large ? On connaît la phrase de Churchill à de Gaulle, on sait à quel point toute l’Histoire britannique, depuis plus d’un millénaire, est habitée par ce dilemme. Il ne sera jamais vraiment résolu : la Grande-Bretagne est une île, mais elle est européenne, elle est l’un et l’autre, elle doit gérer depuis toujours ce paradoxe, cet équilibre de tensions, ce point d’adhésion et de rupture.

 

Le Royaume-Uni en a vu d’autres. Il était encore, il y a juste un siècle, la première puissance du monde. Les Britanniques ont résisté à Napoléon, qui leur a imposé le Blocus continental. Ils ont résisté à la Luftwaffe de Goering, en été 1940, seuls contre tous, la France ayant capitulé en juin, l’embouchure de l’Escaut se trouvant (comme sous Napoléon) aux mains d’une grande puissance conquérante. L’Angleterre nous a légué, avant même la Révolution française, un système parlementaire dont le 19ème siècle s’est inspiré. Elle a créé un immense Empire colonial, s’en est défait au milieu du vingtième siècle. Elle a connu la guerre, les bombardements, la peur, les privations, les tickets de rationnement. Elle a, sur le front Ouest, largement contribué à la victoire, en 1945. Je ne suis personnellement pas très anglophile, toutes mes passions sont tournées vers les Allemagnes, mais comment ne pourrais-je vouer une immense admiration à cette grande nation, ce grand peuple, son sens du combat, la pérennité de ses institutions ?

 

Le Brexit crée du vacarme, oui. Il en créée en Angleterre, c’est bien le moins, il en crée dans les pays de l’Union européenne, c’est normal, puisqu’il y a la réalité d’une amputation. Il en crée aussi – c’est un peu plus étrange – dans la presse de Suisse romande, notamment à la SSR, qui mène depuis des semaines une Croisade autoproclamée contre le Brexit, ce dernier n’étant pourtant nullement l’affaire des Suisses : nous ne sommes même pas membres de l’Union européenne, et je crois bien que notre pays survivra à la complexe machinerie technocratique de Bruxelles.

 

Vacarme, oui. Mais qui doit être relativisé. Sur près de mille ans d’Histoire depuis Hastings (1066), le Royaume-Uni ne sera, au total, demeuré que 43 ans en ancrage institutionnel avec le Continent. Pendant toute le reste du temps, il ne semble pas que sa superbe solitude l’ait amené à disparaître, bien au contraire. Quittant la machine, les Anglais n’en demeureront pas moins toujours Européens, toujours en relations politiques, économiques, culturelles, commerciales, avec le Continent. Ils définiront d’autres accords, cela prendra du temps, ils feront jouer leurs intérêts vitaux, feront donner leur diplomatie, négocieront. Et, à coup sûr, survivront.

 

Oui, l’Angleterre survivra. Comme elle a toujours survécu depuis plus d’un millénaire. Je n’en dirai pas autant de la machinerie européenne. Autant il était vital, au début des années cinquante, sur les décombres de la guerre, de mettre en commun le charbon et l’acier (CECA), parce que les gens peinaient encore à se nourrir et se chauffer, autant il fallait la Réconciliation franco-allemande (de Gaulle – Adenauer), autant la construction est devenue difforme, déréglée, beaucoup trop vaste, dépourvue de toute vision politique, de toute légitimité démocratique. Ce monstre est promis à éclatement. J’ignore absolument dans quel délai. Mais cette machine-là a entamé aujourd’hui, 24 juin 2016, le chemin de sa petite mort.

 

A la place, il faudra ériger autre chose. Sur d’autres fondements. D’autres piliers. Avec d’autres nefs. D’autres inspirations dans l’image ou le vitrail. D’autres saints, dans les travées. D’autres voix, surgies d’autres chaires. Il faudra des décennies, peut-être des siècles. L’idée européenne n’est pas morte aujourd’hui. Elle peut, au contraire, alors que s’amorce la mort de cette machine-là, commencer à entrevoir une vie nouvelle. Mourir, pour renaître. C’est cela, je crois, l’essentiel à retenir, quand on chemine dans une Cathédrale.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

12:44 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

11/04/2016

La chaire est triste, hélas...

Misscalimero139248645298_gros.jpg 

Sur le vif - Lundi 11.04.16 - 14.56h

 

Il fut un temps où les "humoristes" transgressaient, aujourd'hui ils régulent. Ils voulaient bousculer l'ordre établi, aujourd'hui le confortent. Surgissaient de la marge, aujourd'hui se calcifient dans le texte. Ils choquaient, aujourd'hui moralisent. Ils maraudaient, aujourd'hui montrent du doigt, désignent les coupables. Ils excitaient nos sens, aujourd'hui nous endorment. Ils dissonaient, aujourd'hui brandissent le diapason. Ils proposaient d'autres voies, d'autres voix, aujourd'hui nous remettent sur le droit chemin, dans la rectitude du ton. Ils nous invitaient à les prendre au second degré, aujourd'hui ils prêchent. Clowns blancs. Régulateurs de la pensée dominante. Niveleurs. Géométrie si parfaite, dont juste, infime détail, le moindre rire est absent.

 

Pascal Décaillet

 

 

14:55 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Imprimer |  Facebook | |

01/04/2016

Genscher, un destin allemand

hans-dietrich-genscher-108~_v-gseapremiumxl.jpg 

Sur le vif - Vendredi 01.04.16 - 17.26h

 

« On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Hans-Dietrich Genscher (1927-2016), ce géant de la politique allemande qui vient de nous quitter à l’âge de 89 ans, connaissait-il ce vers de Rimbaud ? Lui, natif de Reideburg, près de Halle (la ville de Haendel), qui fut mobilisé à l’âge de seize ans comme auxiliaire dans la Luftwaffe, et fit partie, les deux dernières années de guerre, de ces « Marie-Louise », ces ados que le Troisième Reich déclinant enrôlait, de plus en plus jeunes, à l’instar de ces gamins de la Campagne de France à qui Napoléon avait promis, en 1814, la gloire éternelle sur les ultimes champs de bataille de l’Empire. Quelques années plus tôt, à dix ans (1937), il avait déjà perdu son père. Il est, vous en conviendrez, des débuts de vie plus heureux. Le sien, comme celui de Willy Brandt, d’Helmut Schmidt, sera marqué dès les jeunes années par le sceau du destin allemand. Au fer rouge.

 

Pour comprendre Genscher, il faut bien se dire qu’il est, par sa naissance, sa culture, sa formation, un Allemand de l’Est. Non au sens du régime politique de la RDA (qu’il quittera en 1952 pour s’installer à l’Ouest), mais au sens de la Saxe-Anhalt, de ces provinces certes profondément allemandes, mais déjà prises dans le tropisme d’une autre Europe, celle de la Prusse et de la Pologne, et jusqu’aux grandes plaines de Russie. Lorsque, plus tard, avec et après Willy Brandt, il œuvrera à l’édification d’une Ostpolitik, c’est en parfaite connaissance de cause, en intimité de relation avec les Marches orientales de l’Allemagne, dans la conscience de l’extrême complexité d’un dessin définitif de la frontière germano-polonaise, même s’il signera, lui Genscher, avec le Polonais Skubiszewski, la reconnaissance de la ligne Oder-Neisse, en 1990. L’année de la réunification.

 

Cette ouverture d’esprit aux réalités de l’Est, ce refus de diabolisation de l’Union soviétique (dûment encouragée en RFA lors de la Guerre froide, je l’ai vécu sur place), n’ont pas fait à Genscher, à l’Ouest, que des amis. Mais l’homme qui a dirigé pendant dix-huit ans (1974-1992) la diplomatie allemande, huit ans sous le chancelier social-démocrate (SPD) Helmut Schmidt, puis dix sous le chrétien-démocrate (CDU) Helmut Kohl, après avoir été cinq ans (1969-1974) ministre fédéral de l’Intérieur de Willy Brandt, comment un tel homme aurait-il pu si longtemps assumer la permanence des intérêts supérieurs de l’Allemagne, s’il avait laissé en son for l’idéologie l’emporter sur le pragmatisme, et la connaissance du terrain ? Le legs de Genscher, comme celui des tout grands, les Bismarck et les Metternich, c’est d’être parti, toute sa vie, de la dureté du réel, la connaissance des hommes et des rapports de forces. C’est ce qui lui a permis, lui qui a connu à 18 ans l’Allemagne Année Zéro (1945), de faire partie – au tout premier rang – de ceux qui en ont fait aujourd’hui la première puissance d’Europe, et l’une de celles qui comptent dans le monde.

 

La restauration de la grandeur politique allemande ne va pas sans zones d’ombres, et les historiens mesureront la part que Genscher y aura tenue. Ainsi, sa politique, plus ou moins ouvertement connue, lors de l’éclatement des Guerres balkaniques au début des années 1990. Il conviendra aussi de se demander si le pragmatisme de Genscher n’a pas, parfois, outrepassé les limites du genre : c’est lui, en 1982, qui précipite le renversement d’alliances de son parti (le FDP, les libéraux), permettant à Helmut Kohl l’accès au pouvoir. Et rejetant dans l’opposition ce très grand chancelier, largement sous-estimé, qu’était Helmut Schmidt. Lui encore qui si souvent, sous couvert de « politique européenne », avançait en fait les cartes des intérêts profonds de l’Allemagne. Assurément, les Allemands n’ont pas à le lui reprocher, il était là pour tenir ce rôle-là. Mais les « Européens » ?

 

 

Reste la grandeur d’un homme. Son sens politique hors-pair. Sa défense sans faille des intérêts nationaux. Sa patience exemplaire dans la reconstruction de son pays, à partir de la destruction totale de 1945, jusqu’à aujourd’hui. Cette Allemagne, oui, assez vite redevenue un géant économique, puis aussi (plus lentement) une grande puissance politique. Le destin de cet homme, trop jeune combattant de la Wehrmacht, défenseur de Berlin au printemps 1945, prisonnier de guerre à 18 ans, puis trois ans tuberculeux, immense lecteur, véritable pont de conscience entre l’Allemagne de l’Est et celle de l’Ouest, visionnaire de l’Ostpolitik, mérite largement d’être scruté avec précision par les historiens. Un destin allemand dans le siècle vient de prendre congé. Entre la permanence du tragique et l’espoir d'une Allemagne porteuse des plus grandes valeurs : celles de Luther et de Bach, de Haendel, Hölderlin et Thomas Mann.

 

 

Pascal Décaillet

 

17:26 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

20/03/2016

Corinna Bille - Maurice Chappaz : des lettres souveraines

thumb-large_billchappaz_140x210_102.png 

Sur le vif - Dimanche 20.03.16 - 18.19h

 

« Cher Maurice », « Chère Fifon », « Cher Prince de Bali », « Chère petite Fifon », « Mon cher Maurice », « Très chère Fifon » : des centaines de lettres, sur quatre décennies, entre deux des écrivains qui auront tant compté pour la littérature en Suisse romande dans l’Après-Guerre : Corinna Bille (1912-1979), et Maurice Chappaz, son mari (1916-2009). Des lettres privées, bien sûr. Peu d’échos du vacarme du grand monde, très peu même. Mais avec puissance, le théâtre de leur vie, avec ses décors, du Châble à Sierre, de Geesch à Chandolin. Ou plutôt, le théâtre de leurs vies, au pluriel ?

 

Leurs vies, oui. Ils se marient, ont des enfants dès 1944, mais la lecture de cet échange affirme et souligne leur éloignement géographique, leurs retrouvailles, le sédentarisme de l’un, le nomadisme de l’autre, les rôles pouvant s’inverser. Les lieux, les personnages, jusqu’à certaines attaches familiales constituant pour moi un univers familier (Bagnes, notamment), c’est peu dire que je me suis précipité sur ces lettres dès que j’ai reçu le livre, il y a quelques jours. Oui, j’ai dévoré goulument, comme un gamin affamé, mal élevé, là où il aurait sans doute fallu déguster, savourer. Serai-je seul dans ce cas ?

 

Sommes-nous voyeurs, dans ces lettres d’amour ? Chacun jugera. On sait que Corinna, de quatre ans plus âgée que Maurice, était déjà mariée, au début, avec un autre, dont on ne peut pas dire que la présence écrase la jeune correspondante. Il s’agit d’organiser la séparation, dans un Valais de la guerre où ces choses-là ne vont pas de soi. Il faut un avocat, et même un official, le religieux se mêlant au civil. Et puis, c’est la guerre : Maurice, jeune lieutenant, puis premier-lieutenant, est mobilisé. Alors, Corinna lui écrit « En campagne ». Un peu partout : au fond des valleés valaisannes, mais aussi dans d’autres cantons où sa compagnie se déploie. Dans ces années de guerre, les deux sont nomades : Maurice par la force de la chose militaire, et Corinna qui ne tient pas en place ! Avide de rencontres, de culture, descendant à Lausanne, voire Genève, comme on monte à Paris.

 

Le téléphone est rare. Alors, on s’écrit, et on s’écrit encore. Dans ces années-là, Corinna publie Théoda, son premier roman (1944), Maurice doit travailler sur « Les grandes journées de printemps », l’un et l’autre sont encore si jeunes, ont devant eux la vie, leur œuvre. Nous sommes en pleine Seconde Guerre mondiale, et rarissimes sont les allusions au contexte politique. Mais lorsqu’elles surgissent, elles s’imposent. Comme cette lettre du 1er juin 1943, rédigée par le premier-lieutenant Chappaz sur la frontière entre Genève et Annemasse, « aux toits rouges », sur la commune de Puplinge. Le jeune officier, qui a dû voir des choses, parle de ces tas de gens qui « fuient la France, la police, l’emprisonnement, la relève en Allemagne, les inimaginables (il souligne) tortures qui attendent certains d’entre eux : les Juifs, les Polonais…. » . Brusquement, on quitte l’idylle, avec un rappel du tragique de l’Histoire.

 

Et puis, les années d’après-guerre. Par exemple, ces deux ans (avril 1956 – juin 1958) où Maurice travaille comme aide-géomètre sur le chantier de la Dixence. Et puis plus tard encore, les longs voyages de Corinna à travers le vaste monde : trente années depuis la guerre, et pourtant toujours « Mon cher Maurice », « Très chère Fifon ». On sait que Corinna précédera de trente autres années Maurice dans la mort, ce sera une autre Histoire, ce seront d’autres pages, d’autres livres. La vie, que nous réserve-t-elle ?

 

Et puis, ces mille pages de lettres, ce sont des lieux et des décors, des personnages, des passants : ainsi, plusieurs fois (et toujours de façon saisissante), le grand Charles-Albert Cingria, dont il arrive même à Corinna de… rêver. Et son rêve, elle le raconte à Maurice, une histoire magnifique de pantalons d’homme et de papillon invisible. Et puis, Gustave Roud, Jean-Marc Lovay, le peintre Chavaz, l’évêque Nestor Adam, et puis bien sûr Maurice Troillet (1880-1961), l’oncle de Maurice, qui fut Conseiller d’Etat pendant plus de quarante ans. Et jusqu’à mon camarade d’Université Philippe Luisier, aujourd’hui Jésuite, et patron de l’Institut Pontifical des Langues Orientales, à Rome, qui apporte à Maurice, le 21 novembre 1976, des pommes du verger familial.

 

Le décor, côté Maurice, c’est évidemment Bagnes. Je suis « à Châble », écrit-il presque toujours, beaucoup plus rarement « au Châble ». Mais aussi Fionnay, Médières (dont vient l’un de ses soldats), « marié à une riche Belge », l’Abbaye, bien sûr, au bord de la Dranse, Mauvoisin, ou encore le Verbier d’avant Verbier, celui d’avant la route. Côté Corinna, c’est Sierre, « Le Paradou », Chandolin, Corin, autre Valais, autres terres. J’ai passionnément aimé me plonger dans ces pages. Il faudra maintenant tout reprendre, lettre par lettre, reconsidérer l’édifice, par le détail. Il faut remercier très vivement Pierre-François Mettan, Céline Cerny, Fabrice Filliez, Marie-Laure König, sous la direction de Jérôme Meisoz, et aussi bien sûr les Editions Zoé. C’est un recueil plein de sens et d’émotions, où l’écriture est reine. Souveraine.

 

Pascal Décaillet

 

*** Corinna Bille - Maurice Chappaz - "Jours fastes, Correspondance 1942-1979" - Editions Zoé, Avril 2016. 1200 pages.

 

18:19 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

18/03/2016

Seule la tradition est révolutionnaire

Score_Composers_KG2A.jpg
 

Vendredi 18.03.16 - 16.04h

 

Depuis tant d'années, je pense - presque tous les jours - à ce moment de mars 1829 où le jeune Felix Mendelssohn, à Leipzig (il n'avait que 20 ans), a ressuscité la musique de Jean-Sébastien Bach. Je tiens cette exhumation de la Passion de Mathieu pour un acte majeur de l'Histoire humaine. Comme si, par la présence d'un manuscrit, le génie du retrouvant et celui du retrouvé, la lumière jaillissait de la lumière. À dessein, j'use ici d'une minuscule, pour ne pas confondre avec l'autre, celle du siècle précédent, la Lumière de l'Aufklärung prussienne, dont le plus éblouissant représentant avait justement été Moses Mendelssohn (1729-1786), émancipateur des Juifs d'Allemagne, et... grand- père de Felix ! On se dit parfois qu'il n'y pas de hasard.

 

Le thème de la lumière, chez moi, est central. Toujours avec une minuscule. Le lumignon d'une chapelle de montagne, à la nuit tombante, m'émeut bien plus que la totalité tentée des Encyclopédistes. Dans le miracle Mendelssohn-Bach, il y a du Champollion. Du cosmique. Quelque chose de l'ordre d'une révélation. Comme si toutes les grammaires du monde, toutes les complexités talmudiques, d'un coup se clarifiaient à nos sens.

 

Lorsque j'étais, en juillet 1999, en reportage à Weimar, avec mon ami Pierre-Alexandre Joye, qui nous a quittés il y a quelques semaines, nous avions passé une demi-journée entière, sans un mot, à visiter le camp de Buchenwald. En fin d'après-midi, retour dans la ville de Goethe et Schiller. Nous tombons sur un musicien de rue, un Juif vêtu et coiffé de façon traditionnelle. Il nous explique qu'il vient de New York, qu'il a perdu sa famille dans les camps, et qu'il a choisi de retourner s'établir en Allemagne. Il nous dit qu'il va nous jouer un morceau de son musicien préféré. Et il attaque un air de Jean-Sébastien Bach.

 

La mode, c'est ce qui se démode. La tradition, au contraire, se joue de la poussière pour retrouver la vie. Elle réinvente et ressuscite. Comme l'a dit Péguy, seule la tradition est révolutionnaire.

 

Pascal Décaillet

 

 

16:04 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

09/03/2016

Thomas le fouineur

Blasi.png
Commentaire publié dans GHI - Mercredi 09.03.16

 

A quoi sert un député ? A faire des lois, bien sûr. Mais aussi, c’est très important, à contrôler l’activité du Conseil d’Etat et de l’administration. Celui qui n’accomplit pas cette seconde mission, manque à sa tâche. Celui, au contraire, qui la remplira, se fera plein d’ennemis partout, à commencer par le gouvernement, ses états-majors, ses réseaux de courtisans. Mais il aura au moins, ce député-là, été le digne représentant des citoyens qui l’ont élu. Et des autres, aussi, dans la foulée.

 

Ainsi, par exemple, Thomas Bläsi. Le député UDC, pharmacien, président de la commission de la Santé jusqu’à la semaine dernière, multiplie les motions et interventions concernant ce secteur, notamment la gestion des HUG. Faut-il lui en vouloir ? Évidemment, non ! Pas plus qu’il ne fallait reprocher au député Eric Stauffer d’avoir fourré son nez dans les affaires des SIG. Ni au député Jean Romain de s’intéresser de très près à la gestion du DIP. Ni au député Roger Deneys de se montrer très actif aux Finances : ils sont là pour ça, les parlementaires ! Pour bosser ! Quitte à déranger, parfois.

 

Alors oui, le député Bläsi commence sérieusement à exaspérer le ministre de la Santé, Mauro Poggia, qui le lui a sèchement laissé entendre, dans un débat de Genève à chaud, sur Léman Bleu, la semaine dernière. Mais le même M. Poggia n’est-il pas, quant à lui, jamais meilleur que lorsqu’il critique, par exemple, la lenteur de Berne à rembourser le surplus de primes maladie payées par les Genevois ? En politique, hommage à ceux qui fouinent dans l’intérêt public. L’excellent député Bläsi en fait partie.

 

Pascal Décaillet

 

15:25 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Imprimer |  Facebook | |

06/03/2016

Harnoncourt, l'âme du monde

harnoncourt-c_kmetitsch481-1680x1120.jpg 

Sur le vif - Dimanche 06.03.16 - 16.53h

 

Si la musique est l’âme du monde, alors il est possible que le monde ait perdu, hier à Vienne, une partie de son âme. Johann Nikolaus Graf von Lafontaine und Harnoncourt-Unverzagt, tout juste trois mois après avoir annoncé, dans un message poignant, son retrait pour raisons de santé, « a rendu paisiblement son dernier souffle dans le cercle familial ». Né à Berlin le 6 décembre 1929, mort à Vienne le 5 mars 2016. Fondateur, en 1953, du Concentus Musicus de Vienne. L’homme qui a ressuscité le baroque dans la seconde moitié du vingtième siècle. Comme le jeune Mendelssohn, qui rendait vie à Bach, autour de 1829. Harnoncourt, un monument ? Non ! Bien plus que cela ! Un passeur de l’âme du monde. Avec elle envolé, hier à Vienne.

 

Un passeur de l’âme du monde. Violoncelliste, gambiste, incomparable chef, à l’écoute des musiciens, il avait créé à Vienne, avec ses auditeurs, une intensité de communion qui restera exemplaire. Le 5 décembre dernier, il faisait glisser dans le programme du Concentus ces quelques phrases qui resteront dans l’Histoire : « Mes capacités physiques exigent l’annulation de mes projets…. Une relation incroyablement profonde s’est nouée entre nous sur la scène, et vous dans la salle. Nous sommes devenus une joyeuse communauté de pionniers ». L’âme du monde, celle qui relie, crée du sens.

 

Cet homme qui a restitué, dès les années 60, les instruments d’époque sur la musique ancienne et les formations baroques, cet homme dont les écrits montrent une encyclopédique érudition sur l’Histoire de la musique, était le contraire même d’un brasseur de nostalgie. La poussière des ans, il la métamorphosait en fragments d’âme. Réinventant le tempo, dans ce qu’il considérait comme la fidélité à la partition d’origine, il nous restituait la lumière d’un siècle, le 18ème, qui, tiens justement, porte ce nom. Ce descendant direct de François 1er, Empereur du Saint-Empire, tellement puissant dans la relation avec les musiciens, était lui-même chaleur et lumière, invention, défrichage, révolution.

 

Parce qu’il était cosmique. Et qu’interprétant Bach ou Haendel, Monteverdi ou Purcell, Mozart ou Beethoven, et jusqu’à un étonnant Deutsches Requiem de Brahms, il n’y avait plus ni Lumières, ni ombre du passé, ni Jour de Colère, ni Nuit d’Oubli. Ni baroque, ni classicisme, ni romantisme, ni modernisme. Il n’y avait plus que l’essence de la musique, le sens et la précision d’une partition, le contact (exceptionnel) avec ses musiciens. Avec Harnoncourt, pourtant incroyable connaisseur de l’Histoire musicale, ce sont paradoxalement les barrières de la chronologie, des nomenclatures, qui s’effondrent. C’est cela, son travail sur la musique ancienne, sur le baroque. D’autres l’ont fait aussi, bien sûr. Mais sa part, à lui, est inaliénable.

 

Un demi-millier d’enregistrements. Parmi lesquels il faut évidemment compter l’intégrale des Cantates de Bach, avec Gustav Leonhardt, entre 1971 et 1990. Pour le reste, de L’Ode à Sainte-Cécile de Haendel à des œuvres beaucoup plus récentes, d’un autre ordre et d’une autre classification musicales, comme la Chauve-Souris de Strauss, un legs impressionnant, fruit d’un travail acharné, d’une vie intégralement consacrée à la musique.

 

Passeur de l’âme du monde. Par l’intimité de sa connaissance des partitions. Sa passion à communiquer. Son lien sacré avec l’orchestre. Sa joie à diriger. Ses réflexions géniales sur la musique. « L’unité de la musique et de la vie est perdue », avait-il dit. Il a passé sa vie à nous prouver le contraire. Une partie de l’âme du monde s’envole. Blessée. Quant à Nikolaus Harnoncourt, il est là. Au milieu du monde. Il est vivant.

 

Pascal Décaillet

 

16:53 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

02/03/2016

MAH : la paix des braves s'impose !

Mus%2525C3%2525A9e%252520MAH%2525202_thumb%25255B3%25255D.jpg?imgmax=800
 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 02.03.16

 

Depuis des semaines, le non était prévisible. A vrai dire, dès le soir de notre débat, sur Léman Bleu, le jeudi 4 février, dans la Salle des Armures du Musée. Quand on anime un débat, on est soi-même au centre des énergies, dans le feu croisé des antagonismes. Instinctivement, physiquement même, on peut dire qui a gagné. Et là, c’était clair, Robert Cramer avait marqué des points, Sami Kanaan avait été mis en sérieuse difficulté, notamment lorsqu'il s’était trouvé dans l’impossibilité de donner des chiffres. Ce débat avait été certes dur, mais correct et respectueux, contrastant ainsi avec la tonalité générale de la campagne, faite de dérapages et d’attaques personnelles.

 

Le non était prévisible, et il a fini par gagner. A plus de 54%. Au soir du verdict, les perdants, Charlotte de Senarclens pour les Amis du Musée, Sami Kanaan pour la Ville, ont accepté la défaite avec classe. On sentait bien sûr leur immense déception, mais aussi, je crois, le soulagement de tourner la page après le fracas d’un combat particulièrement difficile. Du côté des vainqueurs, Robert Cramer a eu l’intelligence d’éviter le triomphalisme, il a même tendu une main pour renouer le dialogue. Il y avait eu tant d’excès, dans cette campagne, de part et d’autre, tant de clans, de factions, de spadassins, de flèches au curare, que ce moment du dimanche soir, 28 février, faisait du bien. Nous tous, que nous fussions partisans ou adversaires du projet de rénovation, nous avions besoin de cela. D’un peu de politesse, de courtoisie. D’appel à la construction. C’était important.

 

D’autres écriront, plus tard, l’Histoire de cette campagne folle. C’est un sujet en or pour des mémoires ou des thèses des temps futurs, pour des historiens, des linguistes, des sémiologues, ceux qui décryptent les signes. Il y aura beaucoup à dire sur le langage des affiches, le dit et le non-dit, l’explicite et le sous-entendu, le clair et l’allusif. Une chose est sûre : c’était une campagne puissante. Parce que les Genevois aiment ce Musée. Ils aiment leur patrimoine. Il y a, dans cette résurrection montrée de notre passé, comme les vertus d’une sainte relique auprès des gens simples, la foi du charbonnier. C’est notre Musée, notre passé. Et peut-être ce trésor-là n’a-t-il pas de prix. Nul mécène, même bien intentionné, ne pourrait y fourrer son nez. Comprenant cela, les opposants ont saisi quelque chose d’incroyablement identitaire, alors qu’en face, on n’affichait qu’une « convention ». En termes d’imaginaire, la bataille était inégale.

 

Bref, c’est tranché. On priera chacun de bien vouloir ranger ses armes, à commencer par les spadassins, les personnes interposées, les commis de basses œuvres des deux camps. Laissons les Fossés de Caylus, tendons-nous vraiment la main. Il faudra tout recommencer, c’est vrai. Il faudra construire une confiance. J’affirme ici que Sami Kanaan peut et doit être l’homme autour duquel cette nouvelle ère s’articulera. Parce qu’il est un homme honnête et loyal. Ces qualités-là, au milieu de la tourmente, sont précieuses.

 

Pascal Décaillet

 

12:39 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

29/02/2016

Les Saintes Perruches et la "société civile"

nourrir-perroquet.jpg?itok=YCIvZU6Z 

Chronique bissextile - Lundi 29.02.16 - 13.39h

 

La "société civile" : repris de bec à bec par un piaillement multicolore et emplumé, ce concept, totalement vide de sens en soi, n'a d'autre fonction que de sanctifier la position d'un camp. Dans notre démocratie suisse, chacun a le droit de s'exprimer. Pas de "société civile", mais des citoyennes, des citoyens. Chacun représente une voix, inaltérable, indivisible. Chacun, en fonction de sa liberté individuelle de conscience, se détermine. Nos saintes perruches ne roucoulent la "société civile" que lorsque cela les arrange. Quand elles perdent, elles traitent le même corps électoral de masse manipulée. Et là, d'un battement d'ailes, la "société civile" s'envole. La vie est belle, non ?

 

Pascal Décaillet

 

13:39 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

28/02/2016

Le vrai vainqueur : la démocratie directe !

uebersicht_1.jpg 

Sur le vif - Dimanche 28.02.16 - 16.01h

 

Le discours politique au soir d’une votation, nous le connaissons tous : si le peuple a voté comme on voudrait, hommage à lui, à son infinie sagesse, son sens de l’humanité, de la mesure. Dans le cas contraire, on dira qu’il s’est fait manipuler par des populistes, par les forces de l’argent qui ont mis tant de moyens dans la campagne, par les arguments de l’émotion, face à la Raison triomphante. Tous les politiciens, de tous bords, tous les dimanches de votations, vous sortiront ces arguments-là, c’est le jeu.

 

Là, pour prendre mon cas de citoyen habitant en Ville de Genève, je fais partie d’un corps électoral qui devait se prononcer sur treize sujets ! Quatre fédéraux, huit cantonaux, un municipal (le Musée d’Art et d’Histoire). Sur treize, on n’est jamais totalement gagnant, ni totalement perdant. On gagne sur cinq ou six, on perd ailleurs, on mélange ses joies et ses peines, c’est la vie. Ainsi va notre démocratie suisse, qui ne rejette pas une moitié du pays pour un élire une autre sur l’Olympe. Non, on mélange. On brasse. Chacun d’entre nous, de Genève à Romanshorn, sera ce soir un peu content, un peu déçu.

 

Pourtant, ce dimanche, il y a un vainqueur : la démocratie directe. Il y a eu des lois votées par des élus, elles ont été attaquées en référendum, outil parfaitement constitutionnel, et de nature à clarifier les choses, puisqu’il propose l’arbitrage du suffrage universel. A part quelques clercs intermédiaires, qui s’en plaindra ? De même, il y a eu des initiatives : dans les cantons, au niveau fédéral, des mobilisations citoyennes, humant un sujet que les élus ne pouvaient ou ne voulaient percevoir, ont réussi à récolter des signatures, et nous ont donné rendez-vous aujourd’hui pour la décision. On a fini par leur dire oui, ou non, ça n’est pas l’essentiel : ce qui compte, c’est que les OUTILS de la démocratie directe ont été utilisés par les citoyens, nous avons eu de vastes débats (au niveau d’une ville, d’un canton, de notre Confédération), tous ont pu s’exprimer, et au final le souverain a tranché. C’est cela, notre recette en Suisse. Cela, notre trésor. A cela, nous nous ne devons en aucun cas toucher.

 

Non seulement la démocratie directe suisse, notamment le droit d’initiative, ne doit pas être revue à la baisse, comme le souhaiteraient tant de clercs et d’élus intermédiaires, mais ce système mérite, dans les décennies qui nous attendent, que les générations suivantes lui inventent de nouveaux modes de fonctionnement. En aucun cas pour virer à la démocratie d’opinion, ou de sondage, où il suffirait à tout moment de cliquer pour décider. Non, bien sûr. Mais d'ici cinquante, cent ans, plus encore peut-être, la mise en réseau des connaissances aidant, on peut escompter une participation accrue du suffrage universel aux décisions de la Cité.

 

Cela, à une impérative condition : que s’élève le niveau de connaissance des citoyens sur les enjeux politiques. Le temps des diligences, des Diètes parlementaires coupées du monde pendant plusieurs semaines, est révolu : le principe même de délégation peut être appelé à évoluer. Mais sans un travail en profondeur sur la connaissance partagée, nulle évolution ne sera possible, ni d’ailleurs souhaitable. Démocratie et compétence, décision et connaissance, ces enjeux se discutaient déjà à l’époque d’Aristote, puis bien sûr dans celle des Lumières, qui précéda et annonça la Révolution française. Là se trouve l’essentiel de notre avenir politique. Encore bien lointain, j’en conviens. Mais il n’est pas interdit, un dimanche de votations, de tenter de se projeter. Hors de la mêlée. Quelque part, dans le champ du possible, et les pistes du destin.

 

Pascal Décaillet

 

16:01 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

24/02/2016

Humanités

evangile_zoom1-e1323277874152-514x500.jpg 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 24.02.16

 

L’étude du grec ancien n’est pas un luxe réservé aux enfants des bourgeois. Elle n’a pas à l’être. Pas plus qu’elle ne devrait être une sorte de joyau de préciosité intellectuelle, pas vraiment nécessaire, mais qui sentirait bon l’élite. Voir les choses comme cela, c’est ne rien comprendre à la vraie valeur des études classiques. Et c’est bien mal connaître l’Histoire de Genève.

 

Car la langue et la civilisation grecques exercent sur nous le miracle d’une ascendance maternelle. Elles nous donnent vie, nous nourrissent. Tous ! Et pas seulement les hellénistes. A l’époque de l’humanisme et de la Réforme, au temps des grands imprimeurs, Genève a été, dans le monde, une plaque tournante de la diffusion des textes grecs. Des noms de rues, dans la Vieille Ville, nous rappellent l’apport inestimable de ces grands esprits.

 

Plus tard, au moment de l’indépendance grecque, Genève a su montrer sa proximité avec ce pays en voie d’affranchissement. Plus tard encore, d’immenses professeurs, comme Olivier Reverdin, Jean Rudhardt, mais aussi André Hurst et aujourd’hui leurs successeurs, ont transmis à des générations le goût du grec, via l’École de Genève.

 

Nous voulons dire ici notre solidarité avec ceux qui se mobilisent (parents, enseignants, élèves) pour sauver la peau du grec à Genève. Il ne s’agit pas – il ne doit pas s’agir – d’un luxe, mais d’une part inaltérable de l’identité intellectuelle, spirituelle, littéraire de Genève. Jouer avec cela, c’est tenter l’appauvrissement. Là où nous avons la chance d’être si riches. Par le cœur. Et par l’âme.

 

Pascal Décaillet

 

15:17 Publié dans Commentaires GHI | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |