26/03/2015

Bravo les jeunes !

 

Commentaire publié dans GHI - 25.03.15

 

Ils s’appellent Sophie Buchs (Carouge), Darius Azarpey (Collonge-Bellerive), Nathalie Dal Busco (Confignon), Omar Azzabi, Marie-Agnés Bertinat, David Di Rosa (Ville de Genève), Nathalie Vergain (Lancy), Pierre Zacharias (Vandoeuvres), Prisca Tischler (Vernier) : ils font partie des 164 jeunes, entre 18 et 30 ans, à se présenter dans les 45 Conseils municipaux de nos communes genevoises. Auxquels il faut ajouter trois noms : Damien Guinchard (Carouge), Adrien Genecand (Genève), Jérôme Grand (Puplinge), qui n’hésitent pas à briguer les exécutifs de leurs communes.

 

Moi, je leur dis « Chapeau ! ». Parce qu’à leur âge, on a souvent d’autres préoccupations. Eux, s’engagent. Se lancent à l’eau. Ils n’ont pas peur du risque, ils osent. J’avais dix ans en Mai 68, et déjà je détestais le discours générationnel des manifestants de l’époque. Rien de plus nul que d’ériger une classe d’âge contre une autre. Il ne s’agit donc pas d’encenser les jeunes, sous le seul prétexte qu’ils sont jeunes. Non. Mais simplement, leur dire merci de leur intérêt pour la Cité. Ils ne sont sans doute ni meilleurs, ni pires que les autres. Mais ils essayent. La République, c’est exactement cela : l’argument, le choc des idées, les visions du monde qui s’affrontent. Tenter de convaincre, sur le terrain, à la rencontre des gens. A ces 164 comme à tous les autres, tous partis confondus, toutes classes d’âge, toutes catégories sociales, je dis « Bravo » : la République, vous lui donnez sève et vie.

 

Pascal Décaillet

 

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25/03/2015

Ensemble à Gauche : courage et clarté

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 25.03.15

 

Je vais faire ici l’éloge d’une formation dont il est connu que je ne partage pas les idées, ou en tout cas peu d’entre elles. Mais voilà : j’aime la politique, passionnément, la flamme militante de ceux qui s’engagent, tous partis confondus. Dans une Genève hélas infestée par le flou du compromis, voire les méandres de la compromission, j’apprécie la clarté. La politique est un combat d’idées : très bien, combattons. Mais de grâce, sur des bases lisibles, courageuses. C’est exactement ce que font, dans le canton de Genève, les gens d’Ensemble à Gauche. On apprécie ou non, mais on sait à qui on a affaire. Les positions sont données. Les idées, affichées. Le contact est pris directement avec le peuple. Bien loin des réseaux sociaux, des amicales virtuelles, des congratulations entre soi, à travers la toile. Eh oui, il existe encore, dans les Marges, des partis capables de s’adresser aux couches populaires. Étrange littérature, où la Marge est plus lisible que le texte, plus séduisante, plus chaude, plus fraternelle.

 

La fraternité : la dernière fois que j’ai entendu ce mot, c’était dans la bouche du Maire socialiste (bien à gauche) de Bruxelles, Salle des Abeilles, à l’Athénée, avril 2009, alors que j’animais un colloque international sur Pierre Mendès France, mis sur pied par Manuel Tornare. Le Belge rougeaud avait hurlé ce mot, et nous avions tous eu l’impression que la Voix du Nord, celui des mines et de Zola, faisait une irruption d’enfer sous les lambris. Oui, la politique a besoin de chaleur. De charisme. De contacts directs. Elle a besoin que des êtres se touchent, s’embrassent, s’émeuvent ou s’émerveillent ensemble, éclatent de rire ou de colère, s’engueulent, s’écharpent, trinquent, se réconcilient. Elle a besoin de la vraie vie des vraies gens, du fracas sonore de la parole, alors que le réseau social ne suinte que de conspirations silencieuses. Sans tonalité. Sans la musique de la vie.

 

Et puis, il y a des noms. Pardonnez-moi de n’en donner que quelques-uns. Magali Orsini, Salika Wenger, Maria Perez, Vera Figurek, Rémy Pagani, Pierre Gauthier, Christian Zaugg, Stéphane Guex-Pierre. Mais aussi Clarisse Margueron, qui sut parler au Lignon le langage du cœur, Henriette Stebler, infatigable militante carougeoise, avec laquelle nous nous battîmes naguère, pour la cause d’une famille de sans-papiers. Et puis, tous les autres. Certains sont pénibles, exaspérants, ils grognent, vocifèrent. Mais ils sont là, vivants, et dans l’ensemble, leur famille politique donne moins que d’autres (à droite, et même à gauche) la pâteuse impression de l’illisible, celle de l’éternel compromis pour le pouvoir, ou s’y maintenir.

 

Moi, vous me connaissez, je suis un type de droite. Républicain, social, mais de droite. Mais je rends hommage à ces gens d’Ensemble à Gauche, et à leur manière de combattre. Entre les Verts indéchiffrables et les socialistes agrippés à leurs prébendes, il existe non seulement une troisième voie, mais une autre musique dans la partition politique genevoise. Cette Marge-là sent le bitume autant que les embruns du large. Elle fait plaisir à voir. Loin des pactes de salons. Et de l’altière éternité des notables.

 

 

Pascal Décaillet

 

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23/03/2015

Les chaînes françaises aux ordres de Matignon ?

 

Sur le vif - Lundi 23.03.15 - 12.49h

 

La manière dont les chaînes françaises nous ont présenté, hier 20h, puis une bonne partie de la soirée, les résultats provisoires ou les projections pour les élections départementales, est pour le moins singulière. Sur tous les programmes auxquels j’avais accès, on nous donne le chiffre du Front national. Mais nulle part celui de l’UMP, toute seule (sans l’UDI-UC-MoDem et les innombrables Divers Droite). Nulle part, non plus, celui du PS seul (sans les Divers Gauche). Autrement dit, on nous balance le résultat brut d’un parti (le FN), et on l’affiche pendant des heures en comparaison, non d’autres partis (l’UMP, le PS), mais de galaxies nommées « bloc de droite » ou « bloc de gauche ».

 

Il a fallu attendre 23h pour obtenir, enfin, le chiffre de l’UMP seule (déjà fort bon, d'ailleurs), et surtout celui du PS, seul. On le sait ce matin, ce dernier est clairement battu pas le FN. En clair, on a « gonflé » l’UMP avec les Divers Droite. Et surtout, on a gonflé à mort le PS avec une galaxie de Divers Gauche qui n’ont strictement rien à voir, non seulement avec le socialisme, mais surtout avec la social-démocratie de Manuel Valls. Pendant trois heures, on a mélangé des pommes avec des poires. Pendant ces trois heures, tellement précieuses, une immense partie des spectateurs sont allés se coucher, les rotatives de presse écrite ont tourné, certains journaux plaçant ce matin le FN en troisième position, en tant que parti, alors qu’il est clairement deuxième.

 

Pendant trois heures, on a fait croire aux Français l’existence d'un « bloc de gauche » ou d’un « bloc de droite » qui ne sont, l’un comme l’autre, que pure fiction. La logique de ces départementales n’a strictement rien à voir avec le scrutin majoritaire, uninominal à deux tours, qui prévaut en France pour les législatives depuis la Cinquième République, à part la brève parenthèse proportionnelle inventée en 1986 par François Mitterrand pour affaiblir Jacques Chirac. Pendant trois heures, on a créé l’illusion de blocs idéologiques qui seraient sémantiquement homogènes, alors qu’ils se combattent. D’ailleurs, il suffisait de voir, hier soir, l’ambiance entre la gauche de la gauche, celle de Mélenchon notamment, et le PS, pour constater que la seule vraie nouvelle de ce 22 mars était la fin, à gauche, de la primauté socialiste conquise de haute lutte, de 1971 (Epinay) à 1981 (prise du pouvoir) par François Mitterrand. A l’époque, contre son grand rival, le Parti communiste.

 

Pour Manuel Valls, il y a non seulement défaite face aux Français, mais revers historique, lourd de conséquences, dans les rapports internes à la gauche française. Tout cela, bizarrement, a été soigneusement tu, sur les chaînes françaises, de 20h à 23h. On a laissé Manuel Valls se précipiter à l’antenne quelques minutes après les résultats et projections de 20h. On n’a cessé, comme des perroquets, de répéter que le PS « limitait la casse », alors que ce parti subit une défaite majeure. L’UMP s’en sort fort bien, même sans avoir besoin de la gonflette des Divers Droite. Et le FN conforte largement son ancrage, son maillage dans la vie politique française.

 

Pourquoi le résultat isolé, sans les Divers Gauche, du PS, n’a-t-il pas franchement été donné dès 20h ? Pourquoi, pendant trois heures, a-t-on mis en balance le résultat intrinsèque d’un parti avec celui de « coalitions » imaginaires ? Pourquoi, surtout, le grave revers du PS a-t-il été caché jusqu’aux environs de 23h ?

 

 

Pascal Décaillet

 

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21/03/2015

Bartok 1943 : les sons des adieux

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Sur le vif - Samedi 21.03.15 - 17.50h

 

Les adieux de Mariss Jansons, après plus de dix ans d’un travail acharné à la tête de cet ensemble, à l’Orcherstre Royal Concertgebouw d’Amsterdam. C’était hier soir, vendredi 20 mars, le moment de grâce que nous offrait la chaîne Mezzo. L’immense chef letton, 72 ans, n’est que le sixième maestro à la tête de cet orchestre depuis l’année de sa création, en 1888. C’est dire l’attachement du public néerlandais – et, à travers lui, des mélomanes du monde entier – à la personne de celui qui dirige « son orchestre », l’un des plus importants dans le monde musical aujourd’hui.

 

Le grand moment, ce fut, en fin de programme, le Concerto pour Orchestre de Béla Bartók. Composé à New York en 1943, l’année même où naissait en cachette à Riga, Lettonie, Mariss Jansons : dans le ghetto de cette ville, une partie de sa famille avait trouvé la mort. En exil aux Etats-Unis depuis 1940, Bartok n’y était pas heureux, les commandes se raréfiaient, et c’est presque dans la misère que l’un des plus grands compositeurs du vingtième siècle y mourra d’une leucémie, le 26 septembre 1945, privant le monde, juste libéré de la Guerre, de son exceptionnelle inventivité. Celle qu’on retrouve, justement, dans ce Concerto, l’une de ses dernières grandes œuvres.

 

A New York, 1943, à des milliers de kilomètres de la Hongrie, Bartók compose une œuvre qu’à Amsterdam, 72 ans plus tard, loin de sa Lettonie natale, dirige un chef de légende. En laissant entendre, dans l’interview diffusée pendant l’entracte, que le choix de programmation était dû au hasard, on se prend à penser que Jansons promène un peu le journaliste Antoine Pecqueur, au demeurant excellent, un jeune confrère dont j’adore l’enthousiasme et la très grande connaissance des choses musicales : il est lui-même Prix de basson du Conservatoire de Lyon.

 

Comme les dernières années de Bartók à New York (1940-1945) m’ont toujours pas mal travaillé, je pensais à la mort, hier, pendant le Concerto pour Orchestre. J’avais tort : cette œuvre est un incroyable hommage au génie de chaque instrument, les vents notamment. Chacun, mis en valeur, y trouve sa sonorité ciselée : la très belle réalisation d’hier soir a su rendre hommage, plan par plan, au moment exact où il le fallait, à l’apport de chaque instrument. A la vérité, une œuvre impressionnante, aboutissement d’une existence : il y a bel et bien comme un chant de mort dans le troisième mouvement, avant le retour à la vie, le final.

 

Puisse Mariss Janssons, ailleurs qu’à Amsterdam, ou en y revenant comme invité, nous faire profiter, longtemps encore, de son incomparable expérience du pupitre. Ce chef magique, qui s'était effondré d'une attaque en 1996, en dirigeant la Bohème à Oslo, fait partie, comme feu Abbado, comme quelques autres, de ceux qui m’impressionnent totalement. Il y a en lui, dans l’intensité de la présence, l’incroyable souci du détail, la fusion avec l’orchestre, quelques fragments d’âme qui nous jettent dans l’œuvre. Lorsque cette dernière provient d’un Béla Bartók au sommet de son art, on se dit que la chaîne Mezzo, une fois de plus, nous a mis en contact avec les grands. Et cela, ça fait du bien, vraiment.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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20/03/2015

Gauchebdo : éclipses d'une autre galaxie

 

Sur le vif - Vendredi 20.03.15 - 17.55h

 

Depuis des années, ici même, je dis le plus grand bien de Gauchebdo. Je continue ce soir, et n’en démordrai pas. Tant qu’il me restera un souffle de vie, j’accorderai la préférence à ces articles qui nous surprennent et nous emportent, nous cultivent, infiniment, non d’un simple savoir lisse d’encyclopédie en ligne, mais parce qu’ils nous provoquent et nous remuent. Ils creusent, approfondissent, et en même temps nous élèvent, nous arrachent à nos pesanteurs, nous dessinent, à travers le ciel retrouvé, d’insoupçonnés chemins de traverse. Tel est, parmi quelques rares autres, Gauchebdo, hebdomadaire que je lis tous les samedis 15h, à part cette semaine, où j’ai pris de l’avance : chacun défie le temps comme il peut.

 

Un journal qui nous parle de la Grèce, pays qui vit une expérience unique, et qui en parle avec intelligence, ouverture, à travers la vie politique, mais aussi sociale, et surtout culturelle des Grecs d’aujourd’hui. Là, dans le numéro d’aujourd’hui, no 12, daté du 20 mars 2015, grande interview de Yanis Varoufakis, le déjà célèbre ministre des Finances. Reprise de l’Humanité : « Comme la République de Weimar, le centre a échoué. Le Pasok s’est effondré ». Un moment fort, où le grand argentier d’un pays sans argent renvoie à la puissante Allemagne d’aujourd’hui, celle de Mme Merkel, les fantômes de sa propre mémoire.

 

Un pays qui nous parle de la Tunisie, c’est tout de même le moins qu’on puisse faire, cette semaine, à travers une présentation du Forum social mondial, qui se tiendra du 24 au 28 mars à Tunis. Un journal qui consacre un long et bel article, signé Bertrand Tappolet, au FIFOG, le Festival international du Film oriental de Genève, sous l’angle, notamment, des ouvrières textiles du Caire. On est quand même, et j’enrage en l’écrivant,  en termes d’appel et d’ouverture, à quelques milliers de lieues marines des futilités de mode et de complicité promotionnelle que nous balancent nos suppléments culturels du week-end. Le Samedi littéraire du Journal de Genève est mort. Celui de la Gazette de Lausanne, encore plus impressionnant, oui celui des fulgurances de Franck Jotterand, est mort. Il reste la NZZ, la Frankfurter Allgemeine, quelques autres. Et il reste l’esprit de résistance et d’originalité culturelle de Gauchebdo.

 

Allez, je vous en donne encore un ou deux. Une remarquable page, signée Myriam Tétaz-Gramegna, sur les 90 ans de Pierre Boulez, ce génial compositeur, éternellement « à l’affût d’un monde sonore inouï ». Ou encore, un papier sur l’horreur des tranchées, vécue par Cendrars, dont on sait qu’il y laissa un bras.

 

Et si l’écriture, celle d’un papier journalistique comme d’autre chose, nous proposait aussi, comme dans Boulez, le chemin vers « l’inouï » ? Et si chaque syllabe venait ravir nos oreilles d’une indomptable nouveauté ? Et si l’avenir de la presse, contrairement à toutes les apparences, et surtout à toutes les arrogances des grands groupes lécheurs d’actionnaires, appartenait à ces minuscules équipes : une, deux, trois personnes. Mais entre eux, la flamme de l’écriture, la fraternité dans l’ordre du verbe. A partir de là, que Gauchebdo soit communiste, je m’en fous complètement. L’essentiel que j’ai perçu de leur travail est d’un autre ordre, d’une autre solitude, d’une autre galaxie.

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/03/2015

Pénélope à la tête du DIP

 

Sur le vif - Jeudi 19.03.15 - 16.06h

 

Anne Emery-Torracinta, la patronne de l’Instruction publique genevoise depuis l’automne 2013, a beau provenir du même parti que son prédécesseur Charles Beer (2003-2013), elle n’en mène pas moins une politique radicalement différente. Avec un autre style de commandement. Disons qu’elle prend des décisions, et qu’elle s’y tient. On apprécie ou non ce qu’elle veut faire, mais au moins elle annonce clairement la couleur. Du coup, elle se fait des ennemis. A l’interne, notamment, comme dans la fameuse affaire des chaises musicales Seymaz-Candolle, qui est loin d’être réglée, et où le minimum de concertation n’a pas été au rendez-vous. Sur ce dossier, j’ai exprimé ici mon avis : on ne joue pas impunément avec les lieux où souffle l’esprit ; on ne déplace pas ainsi les gens comme des pions.

 

Mais revenons à la méthode de gouvernance. A part dans cette affaire, où elle est précipitée, il faut bien admettre qu’elle est plutôt bonne. Après la décennie Beer (ou peut-être après la double décennie Beer-MBG), il fallait donner des signes d’autorité, de clarté, de netteté dans les idées, au plus haut niveau du Département. La toute dernière décision (cf. Tribune de Genève d’aujourd’hui) en est un excellent exemple. Elle concerne la suppression de 12 postes de directeurs au primaire : sachant que trois postes sont inoccupés, on va passer de 73 à 58 directeurs. On commence sérieusement à s’éloigner des 93 postes initiaux, voulus par Charles Beer.

 

Socialiste, Mme Emery-Torracinta ? Oui, sans doute, mais d’une autre fibre, disons moins gentiment associative, que celle de son prédécesseur. Si on prend ces deux décisions, et qu'on ajoute celle, fracassante, prise récemment sur l’IUFE (Institut universitaire de Formation des Enseignants), on peut assez aisément reconstituer la figure mythologique de Pénélope, l’épouse d’Ulysse, qui, pour échapper aux prétendants pendant les vingt ans d’absence de son mari (dix ans de Guerre de Troie, dix ans pour revenir), s’échinait à défaire la nuit la tapisserie qu’elle tissait le jour. Eh oui, il faudra s’y habituer, notamment dans la chère famille socialiste : ce que Charles avait fait, Anne le défait.

 

Assurément, la Pénélope du DIP ne se sent liée par nulle espèce de legs à son prédécesseur. Sur quantité de dossiers majeurs, elle n’hésite pas, ouvertement, à prendre le contrepied du ministre précédent. A l’interne, il y a certes ceux qui peinent à encaisser cet autoritarisme, non sans raison dans l’affaire des transferts de bâtiments. Mais il y en a beaucoup d’autres, aussi, qui apprécient de voir qu’enfin, au plus haut niveau, quelqu’un décide. Avec une volonté politique claire, une ligne de conduite, des moyens pour mener la bataille. Ainsi, Pénélope crée l’événement : c’est du chef du DIP, désormais, que viennent à nouveau les impulsions, qu’on les aime ou non. Du ministre, et non de l’insistante pression de quelque parlementaire. Le ton est donné. Il y a désormais un caractère exécutif à la tête de l’Instruction publique genevoise.

 

 

Pascal Décaillet

 

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18/03/2015

Avec la Tunisie, pour toujours

 

Sur le vif - Mercredi 18.03.15 - 17.41h

 

La Tunisie : comment évoquer sans émotion ce pays où je me suis toujours senti comme chez moi, cette ville de Tunis que j’ai visitée à quatre reprises, et justement ce Palais du Bardo où avait été signé, entre le bey et la France de Jules Ferry, le Traité qui, jusqu’à l’indépendance de 1956, allait installer le protectorat de Paris sur Tunis ? Pays si proche. Pays chargé d’Histoire et de culture. Longues lectures de Lacouture, sur la genèse de l’indépendance tunisienne, le Destour, le Neo-Destour, Bourguiba, le départ des Français, la crise de Bizerte. Tout cela, oui, mais au final, une séparation sans aucune comparaison, en termes d’arrachement et de dureté, avec ce que fut, de 1954 à 1962, l’Histoire d’un pays voisin, également tant aimé de votre serviteur, l’Algérie.

 

A l’heure où j’écris ces lignes, ayant invité des Tunisiens de Genève pour mon émission ce soir, je n’ai encore aucune idée des motivations des auteurs de l’attaque terroriste du Musée du Bardo, près de l’Assemblée Nationale. Nous le saurons plus tard. Ce qui est sûr, c’est la chaleur de ma pensée pour ce pays. Avec ces 19 morts, il y a dans la récente Histoire de la Tunisie quelque chose de cassé. Plus rien ne sera-t-il comme avant ? Ce pays, qui a fait sa Révolution il y a quatre ans, ne s’en était jusqu’à aujourd’hui, en comparaison nord-africaine, pas si mal sorti. Non sur le social, non sur l’économique, non sur le chômage des jeunes, cette plaie, mais sur quelque chose de plus essentiel : le sang, contrairement aux pays voisins, n’y coulait presque pas dans les rues.

 

Aujourd’hui, il a coulé. Sur le lieu même qui, sous la Troisième République, et justement sous l’un de ses ministères les plus brillants, avait été celui de l’École obligatoire, avait scellé un lien très important avec la France. Donc, avec l’Europe, si proche. Donc, avec nous. Il ne m’est pas indifférent que cet attentat fût perpétré dans ce lieu-là. Pour le reste, silence et prière. En direction de ce pays si cher, dont le charme secret a tant à nous apprendre. A mes amis tunisiens, et justement tunisois, je dis ce soir la puissance de mon lien et de mon respect pour leur pays.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Une initiative ? Rien de plus difficile !

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 18.03.15

 

Il fut un temps, à mes débuts dans le journalisme politique, où aucune initiative populaire fédérale ne passait jamais. Et cela, depuis des temps immémoriaux : de 1949 à 1982, aucune des nombreuses initiatives proposées au souverain n’est passée. Puis, une seule en 1987 (Rothenthurm). Puis une autre en 1990 (moratoire sur le nucléaire). Puis deux en 1994 (initiative des Alpes et 1er Août férié). Depuis, quelques-unes, dont la dernière en date, le fameux texte sur l’immigration de masse, le 9 février 2014. Depuis 1891, l’écrasante majorité des initiatives sont refusées. Cela, pour une raison bien simple : réussir son pari, un beau dimanche, devant la double majorité du peuple et des cantons, est un défi extraordinairement difficile. Il exige une énergie phénoménale. Et surtout, un choix du thème qui corresponde vraiment à des attentes profondes, viscérales, de l’électorat.

 

Deux partis, le dimanche 8 mars, en ont fait la cruelle expérience. Le PDC suisse, dont l’initiative pour défiscaliser les allocations a été balayée par plus de trois Suisses sur quatre (75,4%). Et surtout, les Verts libéraux, qui s’étaient mis en tête de remplacer la TVA par une taxe sur l’énergie, idée napalmisée par 92% des votants. Dur, très dur, pour ces deux partis qui ont fait campagne, joué le jeu, argumenté devant le peuple, mais au final subi des échecs cinglants. D’autant plus saumâtre en année électorale : comme preuve de vitalité d’une formation politique, à sept mois des élections fédérales (18 octobre), on pouvait faire mieux. On imagine, au plus haut niveau de ces partis, la gueule de bois, le sentiment d’échec, l’aigreur des débriefings, les responsabilités qu’on se refile les uns aux autres, comme des patates chaudes.

 

L’échec d’une initiative ou, beaucoup plus rarement, sa réussite, relève d’une magie dont nul ne détient la recette. Disons qu’il faut aller chercher, dans l’âme du citoyen, quelque chose de profond et d’enraciné, dont on aurait pressenti l’existence, et que l’ensemble des corps constitués du pays, Parlement, partis, auraient totalement sous-estimé. L’initiative fonctionne ainsi comme droit de parole enfin donné aux sans-voix, revanche de la majorité silencieuse. On l’a vu dans l’affaire des criminels étrangers, ou celle de l’immigration de masse. On l’avait, en effet, totalement sous-estimé dans l’initiative des Alpes. Ou encore chez Franz Weber, qui, lui, a toujours su s’adresser à quelque chose de puissant dans le rapport d’émotion du peuple suisse avec son paysage. Dans ces cas-là, ce sont des lames de fond que les initiants sont allés chercher : il faut bien avouer qu’avec l’histoire d’une taxe supplémentaire sur l’énergie, alors que la TVA fonctionne très bien, on n’était pas vraiment dans cet ordre-là.

 

Notre démocratie directe, en Suisse, est notre bien le plus précieux. Justement parce qu’elle est difficile. Elle va chercher en nous une âpreté au combat, une ardeur dans l’effort, un goût du défi qui sont aux antipodes de cette « démocratie d’opinion » avancée par ses détracteurs, cette sorte de sondage permanent où un seul clic suffirait pour faire office d’acte citoyen. Non, le référendum et surtout l’initiative, en Suisse, sont des chemins caillouteux, escarpés. A l’image de notre pays, de son relief, avec son âme tourmentée. Où tout se mérite. Et rien n’est jamais acquis.

 

 

Pascal Décaillet

 

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17/03/2015

Laplace sur Oltramare : éblouissant

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Sur le vif - Mardi 17.03.15 - 17.13h

 

Depuis trente ans, chaque livre d’Yves Laplace est pour moi un événement. Une bonne trentaine, justement, et tant de souvenirs de théâtre, sa collaboration magique avec Loichemol, au premier plan desquels j’inscris « Nationalité française » (1986), l’un des textes les plus forts sur les Français d’Algérie. Et puis, des romans, des tonnes de souvenirs de radio avec lui, par exemple « La Réfutation » (1996), sur le thème de la filiation. Je savais que Laplace planchait depuis des années sur un nouveau livre, j’ignorais encore récemment que l’ouvrage allait tourner autour de Georges Oltramare (1896-1960), leader de l’Union Nationale à Genève dans les années trente. Un homme sur les archives radiophoniques duquel j’avais travaillé, notamment son fameux discours face au Parc de l’Ariana et la SDN, en 1936. Je viens de finir « Plaine des héros ». Ce livre est pour moi un éblouissement.

 

Deux possibilités. Soit, par pédagogie, on réduit l’ouvrage à son héros, le personnage historique d’Oltramare, déjà largement passionnant. Soit on entre en matière sur la forme romanesque de Laplace, c’est évidemment moins populaire, plus littéraire, mais il y a tant à dire sur la théâtralité du récit, l’originalité des dialogues, qu’on se plaît déjà à rêver d'un futur « Plaine des héros », Laplace-Loichemol, sur quelques planches genevoises. Là où tout se complique, ou peut-être au contraire se simplifie, c’est qu’Oltramare, fils d’un latiniste dont Olivier Reverdin nous avait souvent parlé, est lui-même homme de lettres, homme de théâtre, auteur à succès dans les années vingt et trente. Cet homme-là aussi apparaît dans le livre d’Yves Laplace, avec les multiples facettes de son talent, loin de l’orateur fasciste qu’il savait être face aux foules.

 

Et puis, vous pensez bien qu’Yves Laplace, romancier par excellence, ne va pas se contenter de nous raconter cursivement la biographie du chef frontiste : non, c’est dans les intelligences déroutantes de ses approches que réside le petit miracle du livre. On y découvre un neveu d’Oltramare, Grégoire, dont l’auteur avait fait la connaissance un peu par hasard en pleine rédaction de son livre, et qui nous révèle un autre visage d’Oltramare. Alors, parallèlement au livre, on se plonge, comme je l’ai tenté ces derniers jours, dans le maximum d’accès possibles à l’Oltramare historique, on découvre qu’il est par sa mère le petit-fils du conseiller d’Etat Antoine Carteret, leader radicalissime du dix-neuvième genevois, ou encore que son frère cadet était devenu conseiller d’Etat socialiste, lointain prédécesseur de Chavanne au DIP, entre 1924 et 1927.

 

Le destin du Georges Oltramare historique, on le connaît : il collabore (c’est le mot !) à Radio Paris pendant l’Occupation, sous le surnom de Charles Dieudonné (si !), passe par Sigmaringen en 44-45, fait de la prison en Suisse, est condamné à mort par contumace en France, décède en 1960. Saviez-vous par exemple qu’il avait même, en 1956, au début du règne de Nasser, animé une émission antisémite en Egypte, « La Voix des Arabes » ?

 

Mais disant tout cela, je ne vous ai encore rien dit. J’aimerais, dans un autre texte, revenir sur l’essentiel : l’art du dialogue, du récit, les tournures du roman chez Yves Laplace. Car nous sommes dans une structure incroyablement travaillée : le surgissement des personnages, des événements, est paré de la folie des meilleurs mécanismes du théâtre. Oui, ce roman-là est peut-être fait pour les planches. Mais c’est une autre histoire. Ou tout juste la même, autrement.

 

Pascal Décaillet

 

"Plaine des héros" - Par Yves Laplace - Fayard, février 2015 - 346 pages.

 

 

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15/03/2015

Manuel Valls, l'Inquisiteur

 

Sur le vif - Dimanche 15.03.15 - 15.36h

 

Matignon, depuis la Cinquième, c’est l’enfer : on n’est plus, contrairement aux deux Républiques d’avant, le lieu du moindre pouvoir, tout s’est déplacé à l’Elysée, on n’est plus là que pour prendre des coups, se meurtrir à la tâche, se lacérer de contrariétés, jouer les paratonnerres, et finalement, épuisé, se faire jeter comme un kleenex. Depuis janvier 1959, depuis Debré, même topo, même destin, même course vers l’abattoir, sous les lambris, les huées. Il ne reste de vous, à la fin, que la queue et les oreilles, pour le public. Au mieux, la musique, sous le soleil encore écrasant d’une fin d’après-midi, l’été. Il est des destins plus rafraîchissants.

 

A la vérité, une saloperie de job. Tout le monde le sait, et pourtant il se trouve encore, 56 ans après le changement de République, des gens pour s’y coller, accepter le défi, en se disant que leur sort à eux sera peut-être un peu moins infernal. Mais toujours, le piège se referme, toujours en cas de duel, le Président gagne. C’est programmé pour ça, dès le Discours de Bayeux (juin 1946), douze ans avant la mise en application du Nouvel Ordre. La clef de voûte, c’est le chef de l’Etat. Pas question de dyarchie. Donc, le Premier ministre sera au mieux un chef d’état-major travaillant 18 heures par jour, au pire un fusible, bien souvent les deux. Le cosmos ne saurait admettre deux soleils : cent mille, pourquoi pas, mais pas deux.

 

Tout cela pour dire que Manuel Valls a des circonstances atténuantes. A l’Intérieur, il ne s’en sortait pas si mal, mais depuis Matignon, c’est la catastrophe. En guise de Premier ministre, les Français ont hérité d’un criseux. Un vociférateur. Une boule de nerfs qui perd son sang-froid à la moindre occasion. De lui, on ne voit plus qu’une lave en fusion, ébouillantée par le cours contraire des choses. Une main qui tremble. Les mots de la haine et de la morale. Des postures d’Inquisiteur. La noire prunelle du moraliste. Dire qu’on traverse la France, et qu’on se croirait dans la salle capitulaire d’un couvent espagnol, sous le signe de Saint Dominique.

 

Car Manuel Valls ne fait plus de politique : il hurle sa morale. Prenez l’incident du Palais Bourbon, face à Marion Maréchal-Le Pen. Indépendamment des sympathies que chacun de nous puisse nourrir pour l’un ou pour l’autre, qu’avons-nous vu ? Une élue du peuple, parfaitement légitime au milieu de 577, lui pose une question. Certes, elle ne lui fait pas de cadeau, le prend à partie. En guise de réponse, le Premier ministre, qui n’est pas chez lui mais chez les députés, vocifère sa hargne. Il n’argumente plus, il crie. Crache son venin. Se drape dans l’ordre du Bien, satanise l’adversaire, lui nie toute autorité à se réclamer de « la République » ou de « la France ». Tout cela, lui qui n’est pas élu mais désigné, face à une personne qu'une majorité démocratique de la 3ème circonscription du Vaucluse a envoyée siéger à Paris.

 

A la tête du gouvernement français, une boule de haine et de morale. Un indicateur du droit chemin. L’orthodoxie du Bien. Si vous ne pensez pas comme moi, vous n’êtes ni la République, ni la France. Du haut du Matignon, je vous exclus. Par mon geste, vous sortez de la communion nationale. Parce que vous pensez faux. Tel est Manuel Valls, l’homme qui détient les clefs du convenable. Celui qui sépare le possible de l’illicite, les élus des damnés. Pour la plus grande gloire de sa morale, il nous promettrait des châteaux en Espagne. Ou plutôt des monastères. Sous l'incandescente géométrie du soleil, exactement.

 

Pascal Décaillet

 

 

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10/03/2015

Sédentaire et puissante, l'âme des écoles

 

Sur le vif - Mardi 10.03.15 - 13.05h

 

J’ai toujours été habité par l’idée que les écoles avaient une âme. Chaque école, son âme. Non des âmes errantes, fantomatiques. Mais justement, sédentaires. Ces lieux, dont parle Barrès au début de son plus grand livre, « où souffle l’esprit ». J’ignore où il se niche, ce souffle invisible, de quelles murailles il se joue, mais sa présence est là, perceptible, puissante.

 

Alors, hier soir, lorsque deux élèves de Candolle, Ugo et Loris, se sont mis à parler de leur collège, j’ai été pris d’un sentiment très fort. Ils n’ont pas dit : « Nous aimons les murs », ni « Le lieu nous retient », ni « Surtout, ne changeons rien ». Non. Ils ont juste eu quelques mots sur la magie de l’école. Le collège, lieu où on lit ensemble, on parle ensemble, on apprend ensemble. Existe-t-il, entre les humains, beaucoup de liens puis puissants que celui de cette communauté de cheminement ?

 

Bien sûr, nous rétorquera-t-on avec raison, à leur âge, ils peuvent quand même bouger ! Nous sommes bien d’accord. Mais il y a la présence de cette assemblée des âmes, visible ou invisible. Ces deux élèves, Loris et Ugo, ont fini par dire en mots simples et justes ce que toute la cléricature scientiste de la formation des maîtres ne peut se résoudre à reconnaître : le noyau dur, l’Arche Sainte d’une école, c’est son équipe d’enseignants. Les élèves passent, les profs demeurent. Là encore, retour à Péguy, l’Argent, Cahiers de la Quinzaine, 1913, un an avant sa mort au front : avec fulgurance, il décrit l’intimité, l’éternité de la relation maître-élève.

 

A partir de là, Mme Emery-Torracinta fera ce qu’elle voudra. Il est vrai qu’elle doit gérer d’en haut, sans argent supplémentaire, des questions de sureffectifs qu’il ne s’agit pas de nier. Au reste, au-delà de cette affaire, ma confiance dans l’esprit de cette conseillère d’Etat demeure intacte : venant de l’enseignement, elle aime profondément ce monde, et tâche de faire au mieux. Seulement voilà : il y a Barrès, « les lieux où souffle l’esprit ». Il y a Péguy, les hussards noirs. Il y a les abysses de nos nostalgies, perdues, enfouies, retrouvées, bouleversantes. L’école, premiers émois vers la connaissance « Unterwegs zur Sprache ». Premiers émois, tout court. Aimer l’école, passionnément, c’est vouloir toujours recommencer la vie. Contre l’inéluctable, jamais très loin.

 

Pascal Décaillet

 

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08/03/2015

La victoire en déchantant

 

Sur le vif - Dimanche 08.03.15 - 14.32h

 

Pierre Maudet voulait un plébiscite, il reçoit un camouflet. Il rêvait d’une large majorité, et voilà qu’un électeur sur deux dit non à sa loi sur la police. 42 voix d’écart, à l’heure où j’écris ces lignes, certains demanderont peut-être qu’on recompte, peu importe : dans un sens ou dans l’autre, l’alliance politique qui soutenait la loi (PLR, PDC, Verts, PS), riche de six conseillers d’Etat sur sept, n’est aujourd’hui suivie que par un électeur sur deux. Difficile, dans ces conditions, au-delà du destin formel de la loi, de voir un autre vainqueur que la constante montée des Marges dans ce canton. Si le vote populaire se ramenait à la frontalité politique du scrutin, avec l’addition MCG + UDC + Ensemble à Gauche, le non aurait dû obtenir un peu plus de 40% des voix. Il en obtient 10% de plus. C’est énorme. Parce que ces suffrages-là, c’est dans le camp pro-gouvernemental que les opposants sont allés les chercher. Et ils les ont trouvés.

 

La loi, nous l’avons maintes fois écrit ici, brille par sa complexité et manque d’unité de matière. Elle contient trop d’éléments disparates, et ce déficit dans l’ordre même de sa nature est l’une des causes du résultat. Mais l’autre, c’est Pierre Maudet lui-même. C’est lui, le ministre, jouant de sa popularité de locomotive électorale, qui a engagé sa personne. Arithmétiquement, sous réserve de nouveau décompte, il est sauvé des eaux par 42 voix. Politiquement, il perd. La dynamique montante aura été celle du non. Le camp qui aura ajouté 10% de voix à son réservoir naturel, est celui du non. L’alliance pro-gouvernementale, malgré les « bataillons de propagande » de Maudet.com, malgré le soutien de la presse locale, dont les éditorialistes et chroniqueurs de la Pravda bleue, ne recueille que l’adhésion d’un votant sur deux. Et encore, de l’extrême commissure des lèvres.

 

Désormais, pour Pierre Maudet, rien ne sera plus comme avant. Une victoire à 42 voix d’écart ne se gère pas comme une victoire large. Il faudra que le ministre se mette désormais à l’écoute, notamment à celle des syndicats. Car malgré les torrents de propagande de Maudet.com, parlant ici d’Etat dans l’Etat en évoquant la police, diabolisant ailleurs les opposants en les faisant passer pour des factieux (alors qu’ils n’ont fait que déposer un référendum, voie parfaitement constitutionnelle de notre ordre démocratique), oui malgré tout cela, un votant sur deux a dit non à la loi.

 

Au-delà de l’objet même de cette votation, nous sommes en ce dimanche face à un canton coupé en deux. Désormais, l’addition des deux Marges, celle de gauche et celle de droite, occupe exactement la même surface, sur la page, que celle du texte. Prochain test, grandeur nature : les municipales des 19 avril et 10 mai, notamment dans les villes suburbaines que sont Lancy, Onex, Carouge, Vernier et Meyrin. Il n’est pas exclu que, dans ces communes-là, les Marges se sentent, dès cet après-midi, pousser des ailes. En attendant, une chose est sûre : ce gouvernement-là, qui en a encore pour trois ans, n’est plus capable de rassembler sur une dynamique majoritaire. Il se laisse déborder par les Marges. Maudet-com commence à patiner. Heureusement, il reste la sérénité céleste du président pour 36 mois d’inaugurations de chrysanthèmes. Excitant, non ?

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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07/03/2015

Christophe Darbellay et la préférence nationale : une étape importante

 

Sur le vif - Samedi 07.03.15 - 19.23h

 

Pour un ralliement, c’en est un. Les uns gloseront sur le sens du vent, les autres sur les vertus de la ductilité en chimie, peu importe : la conversion de Christophe Darbellay à la préférence nationale constitue une étape dans la montée en puissance de ce concept en Suisse. Il y a quelques mois encore, personne dans le pays n’osait utiliser ces deux mots, à cause de leur connotation historique en France. Aujourd’hui, dans la Tribune de Genève et 24 Heures, le président de l’un des grands partis historiques de notre pays, d’inspiration chrétienne et sociale, le parti de la résistance à la toute-puissance politique, industrielle et financière des radicaux (1848-1891), franchit le pas. Les esprits superficiels ou moralisateurs ne voudront y voir que le syndrome de la girouette. Je préfère, pour ma part, y décrypter l’adhésion d’un homme qui connaît admirablement la Suisse profonde, celle des périphéries, des délaissés. Au-delà des calculs d’opportunité, c’est une étape de sens, une étape de fond.

 

Dans l’interview qu’il accorde à mon confrère Arthur Grosjean, le président du PDC suisse décrit comme « calamiteuse » l’installation de cent mille nouveaux étrangers dans notre pays en 2014, alors que précisément, le 9 février de cette année-là, les Suisses ont voté pour une réduction de l’immigration. Un peu plus loin, il attaque le ministre radical de l’économie, Johann Schneider-Ammann, et exige la préférence nationale à l’emploi « pour toute l’Administration fédérale et les entreprises propriété de la Confédération, les CFF, la Poste, Swisscom ». Des propos parfaitement clairs.

 

La préférence nationale soutenue par le PDC, à sept mois des élections fédérales, voilà qui devrait, à l’échelon local, faire réfléchir le président du parti cantonal genevois, Sébastien Desfayes, qui devra de toute façon, entre les deux tours des municipales, modérer dans l’une ou l’autre commune son intransigeance, en termes d’alliances, par rapport au MCG, le parti de la préférence cantonale. Mais surtout, la déclaration de Christophe Darbellay, alors que la mise en application du 9 février 2014 demeure à trouver, sonne comme un coup de canon contre le PLR. Il n’y a désormais plus que ce dernier parti, plus exactement les ultimes reliquats de sa composante libérale, à rouler pour la continuation d’une immigration disproportionnée à la modeste démographie de notre pays, à sa minuscule taille, encore réduite par le relief montagneux. Les Suisses, ils l’ont montré le 9 février 2014 mais aussi dans l’initiative Weber, ne veulent plus entendre parler du mitage impitoyable d’un territoire, ni de la défiguration rampante d’un paysage auquel ils sont attachés par le cœur autant que par l’instinct. Les Suisses ne veulent pas d’un pays où l’on étoufferait sous le poids de la surpopulation, exigeant toujours plus d’infrastructures de transports et de logements. La croissance, version PLR, en glaciale application du dogme de libre circulation, la majorité des Suisses n’en veulent pas.

 

Par sa déclaration dans la presse de ce matin, le président du PDC suisse nous rappelle ses premières années chrétiennes sociales, sa souche périphérique, sa proximité avec les petits entrepreneurs, les artisans, les indépendants. Il nous rappelle ce grand texte de 1891 qui, de Rome, appelait à une solution non marxiste à la question ouvrière. En ce jour de centième anniversaire de Jacques Chaban-Delmas, l’homme de la Nouvelle Société et d’un magnifique visage social du gaullisme, les propos de Darbellay, pour ma part, me plaisent. Ils ont un parfum d’humanité, de chaleur, de proximité, d’attention à ceux qui sont là, ont creusé le sillon. Il n’y a strictement nulle honte à porter du respect et une certaine priorité à nos résidents.

 

Il ne s’agit en aucune manière de fermer les frontières, ni de dévaloriser l’apport, en effet essentiel, de l’Autre. Mais s’occuper un peu de ceux qui sont là, font vivre et prospérer ce pays depuis des décennies, voire des siècles. Pourquoi ces compatriotes, dont les plus défavorisés, hélas, sont les oubliés de cette fameuse croissance magique du PLR et des bilatérales, n’auraient-ils pas droit à notre préférence, notre priorité dans l’ordre du partage, et de la fraternité nationale ?

 

Pascal Décaillet

 

 

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06/03/2015

Un Collège n'est pas seulement un bâtiment scolaire

 

Sur le vif - Vendredi 06.03.15 - 18.33h

 

Je ne doute pas une seconde de l’existence d'une galaxie de bonnes raisons pour lesquelles, au plus haut niveau du DIP, on s’apprête à jouer avec des bâtiments scolaires comme des chaises musicales. Pléthore d’élèves dans l’un, alors on compense par l’autre, on transfère, on équilibre.

 

Seulement voilà : les lieux où de jeunes humains étudient, où leurs parents, leurs aïeux parfois, ont aussi fait leurs classes, ne sont pas d’anonymes vases communicants. Un collège, ce superbe mot qui indique qu’on lit ensemble, parle ensemble, étudie ensemble, n’est pas seulement un « bâtiment scolaire ». Pas plus qu’une bouteille ne se ramène au flacon de verre qui entoure le nectar. Un collège, c’est un haut lieu. Un lieu d’élévation, d’échanges, de découvertes. Un lieu de lumière et d’ouverture. Un lieu du déchiffrement : celui d’une langue, par l’ascèse de la grammaire et celle de la lecture, est un prodigieux chemin de liberté, c’est ainsi que je l’ai vécu en tout cas, pour les deux langues anciennes et surtout l’allemand.

 

Alors voilà, le Collège de Candolle, ça n’est pas n’importe quoi. Ni le Cycle de la Seymaz. Ni aucun des autres. N’y voir que des murs pour enseignements, profs et élèves interchangeables, qui gicleraient de l’un à l’autre comme des balles de ping-pong, présente un grand risque : celui de s’attaquer, en technocrates, à cette inaltérable part d’affectif, d’attachement, de nostalgie, et aussi de fierté qui nous lient à un leu précis, celui de nos premiers émois dans l’ordre du savoir, voire de nos premiers émois, tout court. Je ne suis pas sûr qu’une autorité scolaire puisse impunément se livrer à ce grand souk, sans heurter, blesser, une quantité non négligeable des principaux acteurs de l’enseignement : les profs, les élèves, le personnel administratif et technique, les parents.

 

Et puis, pourquoi un collège n’aurait-il pas le droit de durer ? Le Collège Calvin est toujours là, près de cinq siècles après sa fondation, fidèle à sa fonction première. Parce qu’on a jugé, au fil des siècles, que la transmission de cet immuable devait peut-être primer sur l’obédience à l’esprit du temps, quelles que fussent les nécessités. Pendant des générations, on a voulu que perdure une institution centrale dans la Cité, et jusqu’aux aspects patrimoniaux de l’édifice. On a maintenu les murs, en les entretenant. On a sauvegardé et pérennisé l’institution, en confirmant sans faillir sa finalité première. Pourquoi d’autres Collèges, nés beaucoup plus tard, mais déjà enrichis d’une belle Histoire, n’auraient-ils pas droit aux mêmes attentions, plutôt que d’être traités en kleenex de notre parc patrimonial ?

 

Le mot « collège », l’un des plus beaux qui soient. Il nous ramène à l’émotion partagée d’une communauté de découverte. Les émois de la connaissance. Les émois, tout court. Ne jouons pas trop avec cela.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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05/03/2015

L'USAM, fierté de la vie sociale en Suisse

 

Publié dans le Temps - Jeudi 05.03.15



Je m’exprime ici, avant tout, comme petit entrepreneur. Il y a neuf ans, j’ai fondé une société, investi du capital (le mien !) dans des locaux, puis dans du matériel audiovisuel. J’ai engagé des collaborateurs, je sais ce que signifie le risque économique, et même parfois la trouille, parce que certaines entreprises ne tiennent qu’à un fil. Cette angoisse, mais aussi cette passion viscérale de l’indépendance, tout entrepreneur, quelle que soit la taille de sa société, la connaît. Dans le bide. Cette expérience de petit patron ne fait certes pas de moi un grand clerc dans l’analyse des phénomènes économiques, mais disons qu’elle me donne un soupçon de légitimité lorsque je m’exprime sur le phénomène de l’aventure entrepreneuriale. Parce que le monde des PME me passionne. Mais hélas, trop souvent, ceux qui s’expriment en leur nom sont dénués de toute expérience vécue pour en parler.


 
Ainsi, j’ai découvert, dans le Temps, du mardi 3 mars 2015, que l’USAM (Union suisse des arts et métiers), l’un des fleurons historiques de nos associations faîtières de petits patrons en Suisse, « partait à la dérive ». Sous la plume du conseiller national Fathi Derder, un ex-compagnon d’armes auquel me lient de beaux souvenirs de complicité audiovisuelle, beaucoup de rires aussi, bref de bons moments, on peut déguster une véritable exécution sommaire, d’une balle dans la nuque facturée à la famille, d’une organisation patronale que j’ai toujours, depuis des décennies, infiniment respectée pour sa proximité avec ses membres, son sens du dialogue, son rôle éminent dans la vie sociale et politique de la Suisse. Et puis, comment oublier la grande figure parlementaire que fut, récemment encore, le radical Pierre Triponez (1999-2011), ce remarquable connaisseur de la vie politique et sociale de la Suisse, directeur de l’USAM, mais aussi l’homme qui joua un rôle central dans la genèse de l’assurance-maternité. C’était le temps où le grand parti qui a fait la Suisse était encore capable de produire des hommes-charnières, avec vision d’Etat. Aujourd’hui, dans le parti qui se réclame du grand héritage radical, on cherche de tels hommes sans nécessairement les trouver.


 
Donc, l’USAM « partirait à la dérive ». Pourquoi ? A lire la charge de l’auteur, parce qu’elle a l’incroyable culot de ne pas être d’accord avec d’autres organisations patronales, concurrentes, à commencer par economiesuisse. Diable ! Il faudrait donc que le petit patronat suisse, séculairement tissé par le monde des artisans et des PME, s’aligne sur l’ultralibéralisme des grands et des puissants. Sur leur arrogance, aussi : Mme Gaggini, directrice romande, interrogée dimanche 22 février sur la Première, n’avait rien trouvé à répondre lorsque son interlocutrice lui avait légitimement fait valoir que les patrons, c’étaient aussi et avant tout ceux qui prenaient sur eux la totalité du risque économique, au point de tout perdre. Elle s’était juste contentée de rappeler que la cotisation annuelle, pour une entreprise individuelle, était de 25'000 francs. On avait compris : economiesuisse ne roule que pour les gros. Les petits ne l’intéressent guère. Dans ces conditions, c’est une chance que puisse exister, en Suisse, une organisation comme l’USAM, tellement plus proche de la population.
 


L’USAM « partirait à la dérive ». Autre argument avancé par Fathi Derder : « Parce qu’elle s’est politisée, devenant un bras armé de l’UDC ». Là, on aurait espéré, chez l’éminent auteur de l’article, lui-même élu PLR, un peu plus de mémoire ou de culture historique sur les liens indéfectibles qui furent, si longtemps, ceux de cette organisation avec le parti radical. Le problème n’est donc pas qu’elle s’est politisée, mais que ce glissement s’est opéré vers un champ politique que combat l’auteur. En clair, toute sa démonstration tend à rêver d’une USAM qui, docile à l’ordre du cosmos dont il rêve et qu’il tient pour intangible, reviendrait dans le giron du convenable. Donc, au PLR. On peut le comprendre. On n’en acceptera pas, pour autant, la violence injustifiée de l’attaque contre MM Rime et Bigler, en effet plus en phase, sur la question des contingents, avec le « pays réel » du 9 février 2014, que les puissants esprits d’economiesuisse, avec les millions de leur campagne finalement perdue.
 


L’USAM « partirait à la dérive », parce qu’elle a l’impudence de s’attaquer à la SSR. A l’approche d’un vote populaire sur un financement du « Mammouth » grevant davantage le budget des PME, il est pourtant parfaitement légitime que le petit patronat suisse donne de la voix, dans un débat public et démocratique où chacun peut s’exprimer. En conclusion, l’auteur de l’article défend bec et ongles le grand patronat contre les petites entreprises. Il s’offusque d’un glissement de position, pour la simple raison que ce dernier échappe à son parti. Pour mieux écraser l’USAM, il déifie une economiesuisse qui est pourtant, elle, par son arrogance et sa déconnexion du pays, le « vrai problème » de notre univers patronal, en Suisse romande.
 
 
Pascal Décaillet
 
 

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04/03/2015

Sans solidarité, pas de Suisse

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 04.03.15
 
 
Il y a quelque chose de puissant qui, lentement mais sûrement, est en train de monter dans la société suisse : le rejet sans appel de cet ultralibéralisme né dans les années 1990, celui qui nie la dimension de l’Etat, ne prône que la réussite individuelle, le profit spéculatif, l’argent facile. Ce type de démarche, ou de société, est peut-être imaginable dans l’univers anglo-saxon (et encore, je n’en suis pas sûr du tout). Mais dans nos pays, la Suisse, la France, l’Allemagne, il ne correspond absolument pas à ce qui a fondé l’édification de nos réseaux de solidarité, naguère les grands Ordres chrétiens, et depuis la Révolution française, l’Etat : celui qui codifie notre vie commune, envisage en priorité l’intérêt collectif, protège le faible, redistribue la richesse, met en œuvre les politiques de santé, d’éducation, de recherche, de sécurité, et tant d’autres encore.
 
 
Prenez l’Allemagne. Une crasse ignorance, dans le grand public, sur l’Histoire de ce pays, empêche les gens de voir ce que fut, dans la seconde partie du dix-neuvième siècle, l’avancée sociale de l’époque bismarckienne. Premières caisses de retraite, premières protections contre l’accident et la maladie, essor d’un capitalisme « rhénan » fondé sur la puissance de l’industrie, très loin du seul profit virtuel et spéculatif. Encore aujourd’hui, après deux guerres mondiales, après le nazisme, après la séparation du pays en deux pendant quatre décennies, la société allemande demeure construite sur la primauté du travail, le dialogue entre syndicats et patronat, les conventions collectives. Nous les Suisses, nous sommes proches de ce modèle-là. Quant à la France, à part sous le Second Empire (1852-1870), elle n’a jamais été un pays libéral.
 
 
En Suisse, échec de quoi ? Non l’échec du libéralisme comme grand mouvement de pensée, éminemment respectable, porté par de remarquables figures (à Genève, un Olivier Reverdin, par exemple), mais bel et bien de son application « ultra », années 90, tout début des années 2000, enrichissement hallucinant de quelques-uns sur des pratiques bancaires tellement complexes que nul citoyen n’y entendait rien, produits dérivés par ci, structurés par-là, retenons surtout – cela fut tranché a posteriori à la lumière d’affaires fracassantes – qu’il s’agissait de pures et simples méthodes de spéculation.
 
 
Eh bien moi, qui ne suis pas un homme de gauche, ou tout au moins pas réputé l’être, je dis que la Suisse a eu tort de céder à cette tendance. Elle n’a pas assez contrôlé ses banques. Elle n’a régulé les salaires des grands dirigeants que sur pression du peuple (Minder), les excès bancaires que sur pression internationale. Je n’aime pas la Suisse lorsqu’elle s’aligne, n’ayant plus aucune marge de manœuvre. Mais lorsqu’elle invente, donne l’exemple : elle en a les ressources, les capacités.
 
 
La Suisse est un pays fragile, une petite fleur chétive. Il faut en prendre soin, l’aimer. Ce pays ne survivra que par la constante réinvention de réseaux de solidarité. Entre nantis et pauvres, entre les générations, entre les régions. Pour cela, il faut une classe politique, de gauche comme de droite, avec le sens de l’Etat. Le sens de la primauté de l’intérêt public. Le seul culte de la réussite individuelle, style Berlusconi, ne pourrait mener notre pays qu’à l’impasse. Le sens de la main tendue, au contraire, en fera un exemple, honoré et apprécié.
 
 
Pascal Décaillet
 

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28/02/2015

Il faut une presse pour le Tiers Etat

 
Sur le vif - Samedi 28.02.15 - 17.55h

 

J’entends des gens de droite se plaindre d’une presse romande qui serait trop à gauche. Ou à l’inverse, des gens de gauche regretter la dérive droitière de nos journaux. Aucune de ces deux positions n’est exacte.

 

Il n’y a, en Suisse romande, que très peu – trop peu – de journaux de gauche. Et il n’y a strictement aucun quotidien de la droite qu’on pourrait, au niveau national, rapprocher de l’UDC : souverainiste, protectionniste, désireuse de réguler les flux migratoires. En revanche, il y a pléthore – voire unicité – de journaux défendant, au sens large, le libéralisme économique : ouverture des frontières, libre circulation, forte poussée migratoire. La plupart – presque la totalité – de nos journaux défendent ces thèses, ainsi que l’ouverture à l’Union européenne, alors que ces courants de pensée ne sont représentés que par une fraction de l’électorat. Là, il y a un problème, immense, de représentativité de la presse par rapport à ce que nul ne pourra m’empêcher d’appeler « le pays réel », expression que j’assume totalement, et dont je connais par cœur, croyez-moi, l'univers de référence historique et philosophique.

 

Un mot sur la gauche. Oui, la presse de gauche manque en Suisse romande. Il y a bien le Courrier, ou Gauchebdo (auquel on connaît mon attachement), mais la force de frappe de ces deux journaux, malgré la qualité de leur travail, est bien faible face à la dévastatrice artillerie des deux groupes de presse qui se partagent la totalité du gâteau suisse, l’un et l’autre basés à Zurich, l’un et l’autre fondés sur un modèle d’entreprise plus que libéral, Ringier et Tamedia. Dans ces groupes, les journalistes ne dirigent plus rien, à peine leurs rédactions : toutes les décisions concernant l’entreprise viennent d’hommes d’affaires cherchant à satisfaire l’actionnariat.

 

Lorsqu’on a érigé à ce point, dans sa structure interne, et jusque dans son ADN d’entreprise, un modèle de capitalisme financier visant à maximiser le profit des actionnaires, il ne faut pas trop s’étonner que, comme par hasard, les lignes éditoriales défendues par les gentils rédacteurs en chef, alignés, couverts, mains sur la couture du pantalon, soient le reflet de cette idéologie. Politiquement, cela se traduit, de la Tribune de Genève au Temps, en passant par bien d’autres, par des journaux PLR, défendant la vision du monde PLR (au reste parfaitement respectable, là n’est pas la question), l’horizon d’attente PLR, la terminologie PLR, les conseillers d’Etat PLR, le conseiller fédéral romand PLR. Le culte voué à Didier Burkhalter pendant son année présidentielle, notamment dans l'affaire ukrainienne, a constitué un indice marquant de ce phénomène.

 

Pas assez de journaux de gauche, donc. Beaucoup trop de journaux PLR. Et AUCUN, je dis bien AUCUN quotidien que se réclamerait de ce Tiers Etat de la politique suisse que constitue, au niveau national, l’UDC, ou au niveau genevois le bloc UDC-MCG. En clair, dans la presse romande d’aujourd’hui, un tiers de l’électorat n’est absolument pas représenté. Un tiers (la gauche) est clairement sous-représenté. Un tiers est incroyablement surreprésenté. Le problème no 1 de la presse romande est d’être une presse PLR (même le Nouvelliste doit faire face à de sérieux assauts, venant notamment de Martigny, pour s’emparer du fief), amie des milieux libéraux et radicaux, très proche des organisations patronales (et je ne parle pas ici de l’USAM, dont il est heureux qu’elle résiste à ce maelström monochrome). La presse suisse romande est libérale, uniformément, elle ne représente ainsi qu’une petite portion de la population. Elle creuse elle-même entre le pays profond (voyez, je varie les adjectifs) et ses journaux, un fossé qui va bientôt ressembler à une bombe à retardement.

 

La presse romande a besoin de journaux de gauche. Et elle a besoin, de l’autre côté de l’échiquier, d’au moins un grand journal de la droite anti-libérale, à la fois conservateur et profondément social, proche des petites gens, des PME, favorable à une régulation des mouvements migratoires, à la souveraineté du pays, à une démocratie directe vivante, inventive, bref, le troisième tiers de notre politique. Ce Tiers Etat dont on n’a pas fini d’entendre parler.

 

 

Pascal Décaillet

 

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27/02/2015

Pour la Grèce, voyez Gauchebdo

 

Sur le vif - Vendredi 27.02.15 - 19.21h

 

Les journaux, j’en ai lus dans ma vie des dizaines de milliers, dès l’enfance. Et je continuerai, sur papier ou sur écran, nulle importance. Je continuerai à lire des papiers, des chroniques, de l’écrit, du bien torché, de l’envoyé. Plus le journal est engagé, plus il me plaît. Encore dois-je préciser une chose, essentielle : « engagement » n’est pas nécessairement couleur politique. Mais angle. Clef de lecture personnelle. Eclairage. Valeur ajoutée. Et surtout, ce qui me touche le plus : la dimension de solitude. J’ai beaucoup écrit sur celle d’un Péguy, d’un Léon Bloy. L’homme qui tient la plume est un homme seul. Il ne peut être que cela. Il peut bien sûr avoir une famille, des amis, je le lui souhaite. Mais face à l’acte d’écrire, il est seul.

 

Ces valeurs, que je tiens pour cardinales dans le journalisme, je les retrouve dans Gauchebdo. Le numéro 9, daté d’aujourd’hui (27 février 2015), je viens de le dévorer d’une traite. Il est, une fois de plus, d’une qualité remarquable. Par les sujets choisis. Les angles traités. L’originalité des approches. Le fumet de résistance et de solitude, mais aussi paradoxalement de fraternité, qui se dégage de l’ensemble. Je pense souvent à la communion invisible des lecteurs de ce journal, ce bout de papier les rassemble toutes les semaines, il y a là quelque chose de puissant. Loin des salons mondains (dans la plurielle acception de cet adjectif) que sont les réseaux sociaux, ces labyrinthes en forme de palais des glaces, mais désespérément clos, voilà huit pages de papier qui soudent les âmes.

 

Prenez la Grèce. Celle de Tsipras. L’un des enjeux les plus importants, les plus lourds de sens, du destin européen contemporain, l’autre étant évidemment ce qui se passe entre l’Ukraine et la Russie. Dans le numéro d’aujourd’hui, plusieurs pages sur ce qui se passe dans ce pays. Reportage à Perama, dans la banlieue populaire d’Athènes, cité ouvrière, taux de chômage très élevé. On y entend la voix des gens, leurs angoisses, leurs espoirs. Reportage tiré de l’Humanité : et alors ? N’est-ce pas là un très grand journal, ne fut-il pas fondé en 1904 par un certain Jaurès ? Et puis, un autre reportage, dans l’une des villes qui me sont les plus chères dans ce pays : la cosmopolite et fascinante Thessalonique, où un collectif citoyen a réussi à bloquer la vente de la distribution publique des eaux au groupe français Suez. Tout cela, dans Gauchebdo d’aujourd’hui, est exposé, raconté.

 

J’aime Gauchebdo, pour les mêmes raisons que celles qui me font, de plus en plus, détester (à la capitale exception du cahier littéraire de la NZZ du samedi, et celui de la Frankfurter Allgemeine) les suppléments culturels de nos bons journaux romands. Dans ces derniers, malgré de belles plumes, règne un parfum de promotion et d’obédience aux modes du temps. Dans Gauchebdo, un goût de silex qui ressemble à l’idée de résistance. Et cela, jusque dans l’écriture, se transmet. Ainsi, pour l’expérience grecque, que pour ma part je suis avec passion, voyez Gauchebdo. On n'y parle ni de Mme Merkel, ni de son ministre des Finances, ni de la Banque mondiale, ni du FMI, ni de la Banque centrale européenne, ni de l’échelonnement de la dette. On y parle d’un peuple. On y perçoit son souffle, sa langue, ses souffrances. Et quelque part, dans ce pays de lumière, l’étincelle de l’espérance. Merci, Gauchebdo.

 

Pascal Décaillet

 

19:21 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

Illisibles Verts

 

Commentaire publié dans GHI - 25.02.15


 
Il y a un peu plus de trente ans, lorsqu’ils sont apparus sur la scène politique, il paraît que les Verts servaient à quelque chose. A l’époque déjà, tout en partageant leurs préoccupations légitimes pour notre environnement, je me méfiais viscéralement, non d’eux (car ce parti est riche de belles individualités), mais de leur discours post-moderne, prétendant s’affranchir de l’Histoire, du poids des nations et des frontières, au profit d’un monde nouveau.
 


Aujourd’hui, le tragique de l’Histoire revient. Les frontières sont toujours là, les gens les réclament. L’attachement aux nations n’est pas mort, les citoyens s’en prévalent. Les grands rêves transfrontaliers, Union européenne par ci, Grand Genève par-là, s’effondrent comme des châteaux de cartes. Le frisson libertaire issu de 68 s’est fracassé contre les récifs du réel. La seule chose qui reste aux Verts, c’est leurs discours sur la protection de la nature. Mais, hélas pour eux, tous les autres partis, aujourd’hui, le tiennent aussi.
 


Voilà donc les Verts face au miroir de leur illisibilité politique. Où sont-ils ? A droite ? A gauche ? Ils sont même pour la loi sur la police, signée Maudet ! Ils ont pénétré les arcanes du pouvoir, au point maintenant de s’y accrocher. Mais leur traçabilité, leur identité font cruellement défaut. Au point que les bons vieux partis issus de la lutte des classes – le parti socialiste, par exemple, mais aussi Ensemble à Gauche – dont les Verts se gaussaient tant naguère, les reléguant au monde de Zola, finiront par leur survivre. Ironie de l’Histoire, où l’ancien enterre le moderne. Parce qu’il vient, lui, de quelque part, avec de la mémoire, du sang, du tragique, des combats. Et non surgi d’un simple rêve libertaire, soluble dans le néant.


 
Pascal Décaillet

 

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26/02/2015

Pierre le Grand, et Pierre tout court

 

Sur le vif - Jeudi 26.02.15 - 17.09h

 

Bien sûr, Pierre Ruetschi, en édito de la TG ce matin, défend la loi sur la police. Parce que c’est une loi Maudet. Et que Pierre Ruetschi a toujours, au millimètre près, défendu MM Maudet et Longchamp. De façon systématique, implacable, depuis des années. Il a toujours défendu, avec ardeur, le pouvoir en place, pour lequel il semble éprouver une fascination naturelle, viscérale. Laissons ce pouvoir changer de couleur, cela finira bien par arriver un jour, et je gage que M. Ruetschi, faisant preuve d’admirables capacités d’adaptation, le défendra, ce nouveau pouvoir-là.

 

C’est son droit. Chacun d’entre nous a le droit d’être pour ou contre la loi sur la police, et de plaider publiquement sa cause. Comme individu, et même comme rédacteur en chef de la Tribune de Genève : chaque journal est libre d’afficher ses opinions. Aucun problème avec cela. D’autant moins que sur l’objet qui nous intéresse, la voix du oui mérite d’être entendue. Le problème, ça n’est donc pas la loi sur la police : exprimons-nous, tous, et le 8 mars le corps électoral tranchera. Non, le problème, c’est la systématique. La répétition. L’accumulation. Toujours, le premier quotidien à Genève s’aligne sur le PLR. Sur MM Maudet et Longchamp. Je dis bien « le quotidien TG », et non « Pierre Ruetschi » : lorsque le rédacteur en chef s’exprime dans l’éditorial, il engage son journal.

 

Et encore cela, c’est son droit ! Disons juste, comme je l’avais noté l’autre jour, qu’il faudrait une têtière, ou un sous-titre : « La Tribune de Genève, organe du PLR ». Il n’y aurait à cela aucune honte : la NZZ, par exemple, assume depuis la fin du dix-huitième siècle, avec une constance et une rigueur remarquables, son statut de voix du Freisinn, le radicalisme suisse, et c’est un journal dont je crois bien n’avoir jamais manqué un numéro depuis trois décennies. Et cette têtière, je serais le premier à m’en féliciter : je suis un passionné, depuis plus de quarante ans, de la presse d’opinion, je collectionne les journaux, j’ai travaillé sur la presse à l’époque de l’Affaire Dreyfus, tout cela est mon monde, mon univers, et vive la gauche, et vive la droite, pourvu qu’elles soient assumées, que la couleur soit annoncée.

 

Le problème avec la TG, c’est qu’elle est – peut-être à tort – perçue par le public comme un journal ouvert, œcuménique, rassembleur, équilibré. Et là, avec la systématique pro-PLR, pro-Maudet et pro-Longchamp, de la ligne éditoriale de Pierre Ruetschi, il y a quelque chose qui ne va pas. Il faut choisir : soit on s’affiche comme un journal d’opinion, soit on joue la carte du « gentil journal neutre, ouvert à tous, reflet de la population ». Mais il y a un moment où jouer sur les deux tableaux devient difficile.

 

Parce que là, dans le cas de la loi sur la police, c’est plus qu’une prise de position. C’est un véritable décuplement en puissance de l’argumentaire Maudet, certaines expressions semblant littéralement inspirées par celui qu’un nombre croissant de policiers appellent « Pierre le Grand » : « Il est plus que temps de changer de régime et de recadrer une corporation dont le professionnalisme ainsi que l’engagement sont réels… quand elle n’est pas en mode revendication ». Princières syllabes. On dirait la Grande Russie, avec ses Palais d’été et d’hiver. Celle des grands romans du dix-neuvième, aussi, avec ses maîtres et ses valets. En ce jour de la Saint Nestor, rendons hommage à ces derniers : grâce à eux, la vie est plus nette, plus propre. Le pouvoir, plus visible. A travers la vitre. Ou mieux : sans vitre.

 

Pascal Décaillet

 

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