20/12/2007

L'équation de feu



Édito Lausanne FM – Jeudi 20.12.07 – 07.50h



Quelques lumières dans la nuit, des guirlandes, des boules qui scintillent, quelques noires frondaisons illuminées de feu. À un jour du solstice, à cinq jours de Noël, nous sommes là, tous, comme des enfants, à guetter l’étincelle. Pourquoi ?

Ce n’est pas, à la base, une affaire de religion, puisque les fêtes de la lumière, au creux de la nuit, fin décembre, existaient avant le christianisme. Et le sapin, tradition sans doute nordique et à coup sûr récente, est venu se greffer plus tard. Et puis, la grande fête du christianisme, c’est Pâques, beaucoup plus que Noël. Pâques, avec son ancestralité juive, la Fête du Passage, et ses rites sacrificiels.

Non, ces lumières dans la nuit parlent au cœur de tous, croyants ou non. Elles parlent à notre enfance, peut-être au sens premier, c’est-à-dire à la part, en nous, de l’indicible. Elles parlent à nos angoisses. Peur de la mort, peur du vide, peur du désert. Incroyable : nous allons sur la Lune, nous échangeons des millions de SMS, sur la planète, à la minute, et nous voulons nous laisser rassurer par la fiction, assumée et acceptée comme telle, de quelques scintillements, dans la nuit noire.

Et ceux qui haussent les épaules sont les premiers à grogner lorsque les autorités de leur ville – ce fut le cas récemment à Genève – par souci d’économie, limitent drastiquement les illuminations de Noël. Que cherchons-nous dans la lumière ? Quelle équation de feu, quel défi ? Comme s’il fallait, juste un temps, nous souvenir de notre état avant la vie, après la vie. Le néant ? L’absence ? Le cosmos ? L’absolu glacé de la solitude. Ou, peut-être, sa mondaine jumelle : la fébrile et incandescente totalité du monde.

Être dans le monde, c’est être seul. Être hors du monde, au sens où l’entend Pascal, c’est aussi être seul. Mais de l’ermitage au fourmillement, de la nuit à la lumière, de la cécité aux jeux de miroirs, de la mort à la vie, d’un mur sombre à la fiction scintillante d’une décoration nocturne, il n’y a peut-être qu’un pas. Peut-être rien. Peut-être juste l’essentiel, qui nourrit nos angoisses et nous fait vivre. Un jeu de lumière comme un jeu de chaleur, comme un défi des humains à la majestueuse puissance de la nuit. Excellente journée.






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19/12/2007

Ceux qui font nos routes, nos maisons



Édito Lausanne FM – Mercredi 19.12.07 – 07.50h



Le Tages Anzeiger de ce matin annonce, à six jours de Noël, un accord dans la construction. Il devrait être encore consolidé par les bases des deux partenaires. Il y aurait une augmentation de cent francs, et, en échange, la reconnaissance du principe de flexibilité. Un accord : comment ne pas s’en réjouir ?

Et comment, dans la foulée, ne pas rendre hommage à ce métier si dur et si magnifique ? Un métier du pur concret, où le travail humain, la résistance physique, la fatigue, prennent toute leur dimension. Enfant, je suivais mon père, sur les chantiers, tous les samedis après-midi. Oui, vous m’avez bien entendu : on travaillait encore le samedi, dans les années soixante ! Les rendez-vous avec les chefs de chantier ou les contremaîtres, les cabanes jaunes où l’on dépliait les plans, l’odeur de rouille des palplanches.

Un métier dur, très dur. Un métier où nul ne peut se tromper. Le poids de la responsabilité, à tous les échelons. Et surtout, du maçon jusqu’à l’ingénieur, le savoir-faire : construire un mur, proprement, avec des briques et du ciment, est loin d’être donné à tout le monde. Il y a des centaines de milliers de gens, d’Italie, puis d’Espagne, puis du Portugal, mais aussi du Maghreb, de l’ex-Yougoslavie, qui sont venus chez nous depuis près d’un demi-siècle, et qui ont construit nos maisons, nos routes, nos tunnels. Sans eux, la Suisse d’aujourd’hui, simplement, ne serait pas ce qu’elle est.

Et puis, les gens du bâtiment et du génie civil, que j’ai connus de l’intérieur, ont tous entre eux quelque chose de commun, de l’ouvrier à l’ingénieur. Ils se connaissent, se reconnaissent, il y a parmi eux comme une invisible étincelle de communauté. À cet univers-là, très particulier, la politique de concordance née en 1937 entre patrons et syndicats a été, n’en déplaise aux ultras des deux bords, extraordinairement bénéfique. Dans ce monde mesuré, concret et pragmatique, pas de place pour les syndicats révolutionnaires, ni pour les patrons ultra-libéraux. On se connaît trop, on se côtoie de trop près, et depuis trop longtemps, pour oser, d’un côté ou de l’autre, la politique du pire. Et la négociation, en coulisses, ne cesse jamais vraiment.

Oui, il faut se réjouir de cet accord, même s’il n’est pas parfait. Pour comprendre ce monde, il faut avoir, une fois au moins, vu la joie de tous autour d’un sapin, vieille tradition qui concurrence rudement celle de Noël, lorsqu’on boit un verre, ensemble, pour marquer l’achèvement, par exemple, du dernier étage d’un immeuble. A ces gens qui font nos routes et nos tunnels, nos ponts et nos bâtiments, je souhaite sincèrement d’excellentes Fêtes de fin d’année.

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18/12/2007

Droit d'inventaire



Édito Lausanne FM – Mardi 18.12.07 – 07.50h



Dans l’élection de mercredi dernier, au Conseil fédéral, la totalité de la lumière accaparée par Christoph Blocher a été, pour certains de ses collègues du gouvernement, une aubaine inespérée : profiter de l’éclipse et de la pénombre pour passer entre les gouttes, se faire réélire dans l’indifférence générale, malgré un bilan bien maigre.

Car il paraît qu’on réélit un conseiller fédéral, désormais, en fonction de son bilan. Je m’en réjouis. Pendant des décennies, ce poste confinait au mandat à vie, il fallait vraiment des Mirages pour trébucher, ou alors la maladresse d’un coup de fil. Sinon, la réélection procédait d’un automatisme.

Vous avez dit bilan ? Magnifique ! Allons-y pour le bilan. Celui de Moritz Leuenberger, tout d’abord. Le plus ancien conseiller fédéral, plus de douze ans en poste. Douze ans pour faire quoi ? En matière d’énergie ? En matière de télécommunications, surtout, avec une loi sur la radio et la télévision qui ressemble à une usine à gaz, et qui freine l’impérieuse nécessité de concurrence, dans ce domaine. En matière de transports : la troisième voie Lausanne-Genève qui n’est toujours pas là ; l’axe Zurich-Milan totalement privilégié sur les variantes favorisant la Suisse romande. Bref, l’impression d’un conseiller fédéral qui n’arrive pas à imposer ses vues.

Vous avez dit bilan ? Alors je vous propose le bilan de Samuel Schmid. Un homme intègre, à coup sûr, solide. Mais qui ne veut tout simplement pas voir la nécessaire révolution qui attend encore notre politique de sécurité. Il croit encore en la milice, il est bien l’un des derniers. Il s’accroche encore, désespérément, à l’arme à domicile, ce mythe de la confiance au citoyen-albalétrier. Il est resté, dans sa tête et malgré une bonne volonté touchante, le colonel Schmid, héritier d’une armée qui comptait encore 600.000 hommes, il y a moins de vingt ans. Il a défendu, devant le Parlement, des achats d’armement d’un autre âge. Il s’est même fait minoriser.

Seulement voilà. Mercredi dernier, MM Schmid et Leuenberger ont été réélus sans problème. Ils sont passés entre les gouttes. On ne les a même pas vus. Nulle ligne éditoriale pour commenter leur élection. Tétanisés par le pouvoir personnel prêté à Christoph Blocher, les 246 grands électeurs n’ont même pas songé, un instant, à sanctionner l’impuissance impersonnelle. Il est vrai que ces deux-là ne les dérangeront jamais trop. C’est fini. Vous pouvez passer. La torpeur fédérale peut perdurer.




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17/12/2007

Suffrage universel



Édito Lausanne FM – Lundi 17.12.07 – 07.50h



Depuis une bonne quinzaine d’années – j’étais à l’époque correspondant parlementaire à Berne – je plaide pour l’élection du Conseil fédéral au suffrage universel. Ce qui suit n’a donc, en aucun cas, été suscité par les événements du 12 décembre dernier. Disons, tout au plus, catalysé.

Que s’est-il passé la nuit du 11 au 12 décembre, nuit d’Escalade? Une troïka de fortune, réunie uniquement pour l’occasion, a réussi un coup de maître. Le socialiste Christian Levrat, le Vert Ueli Leuenberger, le démocrate-chrétien Christophe Darbellay. Cela, ce sont les faits, tout le monde peut tomber d’accord sur le constat, à commencer par les trois intéressés, tout heureux, déjà, de dévoiler les coulisses de leur complot, dans une excellente séquence de l’émission Mise au Point, hier soir.

Je ne reviens plus sur la question : « Etait-ce bien ? ». Sur ce point, vous connaissez mon point de vue. Mais ce matin, j’en pose une autre, que j’ai déjà posée il y a quatre ans, suite à l’éviction de Ruth Metzler, et il y a plus de quatorze ans, lors du psychodrame Francis Matthey, Christiane Brunner Ruth Dreifuss : « Est-ce, bon, est-ce juste, est-ce normal ? ». Que vous soyez pour ou contre Blocher, trouvez vous légitime, démocratique, qu’un choix aussi important que son maintien au gouvernement procède d’un pronunciamiento tramé dans les nappes d’alcool de la nuit avancée de l’Hôtel Bellevue ?

En ourdissant leur coup, ces trois politiciens ont surtout fait avancer leurs carrières. Cela vous a-t-il échappé ? Tous trois sont en phase de conquête d’un poste. Levrat est candidat à la présidence du parti socialiste suisse. Ueli Leuenberger à celle des Verts. Christophe Darbellay, en embuscade de chasse pour toute proie qui voudra bien s’offrir à lui, par exemple le Conseil fédéral. Pour chacun des trois, pouvoir se profiler sur un coup pareil, c’était une aubaine inespérée. Cela, juste pour qu’on cesse de nous faire le coup de la morale, des écrouelles, des gens reconnaissants qui veulent toucher les sauveurs dans la rue. Il y a tout de même un moment où la naïveté atteint des limites.

Par paradoxe, oui, ce spectacle, pour l’avenir, affaiblit l’autorité du Parlement à élire lui-même les conseillers fédéraux. Et redonne du crédit à la vieille idée, actuellement dans un tiroir, de saisir, par des procédés et avec des garanties de pluralité nationale qui restent à définir, l’ensemble du corps électoral de ce pays. Je ne suis pas du tout sûr, d’ailleurs, qu’à ce régime-là, Christoph Blocher aurait fait beaucoup mieux. Mais ceux qui, au contraire du pouvoir personnel prêté au tribun zurichois, ne savent aligner, depuis des années, que leur impuissance impersonnelle, de Moritz Leuenberger à Joseph Deiss, à coup sûr, ces dernières années, ne seraient pas passés.

L’idée de l’élection du Conseil fédéral par le peuple est mûre pour affronter l’opinion publique, dans un grand débat national qui prendra des années. Oh, je vois déjà les résistances : les parlementaires eux-mêmes, qui se verraient ainsi privés du plus jouissif de leurs droits. Une noria de profs de droit constitutionnel, tout ce que la République compte d’éminents juristes et de penseurs. Mais, Dieu merci, ça n’est à aucun de ces corps constitués qu’appartient le droit de changer la Constitution, mais au peuple souverain. Le peuple suisse des années 2008, 2009, 2010 serait-il moins responsable que le peuple français de 1962, lorsqu’un homme d’exception, Charles de Gaulle, seul contre toutes les féodalités parlementaires ou juridiques, avait lancé le débat à l’ensemble de la nation ?


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14/12/2007

Les marches du Sénat

 



Édito Lausanne FM – Vendredi 14.12.07 – 07.50h



On peut éjecter un homme, on n’éjecte pas des idées. Une structure peut finir, par addition de petitesses et de rancunes, par se débarrasser d’un élément qui aurait accaparé trop de place et de lumière. Si cet élément a, en lui, l’âme et les ressources d’énergie pour, de l’extérieur, reprendre le combat, il en ressortira, quelques années plus tard, encore plus fort. C’est ce qui pourrait bien arriver à Christoph Blocher.

Le Parlement, par une majorité de circonstance, bricolée en coulisses et uniquement pour l’occasion, a réussi un coup. Tant mieux pour lui. Laissons le Parlement, désormais claquemuré dans son autisme, jouir des dernières années où, résidu de vieilles Diètes d’Empire, il pourra encore donner ce spectacle-là. Le spectacle de la combinazione. Le spectacle de ce trio de l’hôtel Bellevue, aux heures pâles de la nuit : MM Darbellay, Levrat, et Ueli Leuenberger.

Il faut lire et relire « Jules César », cette lumineuse tragédie de Shakespeare, construite sur le scénario de la « Vie des hommes illustres », du grand Plutarque. Comment Brutus et Cassius, sur un coup de fortune, s’acoquinent. Comment Marc Antoine, une fois le forfait commis, et le sang de César sur les marches du Sénat, séduit la foule de Rome. Comment les conjurés se déchirent entre eux. Comment l’opinion publique se façonne et se travaille, se retourne à la vitesse de l’éclair.

Déjà hier, Christophe Darbellay s’empressait de rassurer la droite : « Nous, démocrates-chrétiens, mais nous sommes évidemment un parti bourgeois ! ». Et de rappeler, sans faillir, l’âme fière, l’engagement indéfectible de son parti dans la votation fédérale de février sur l’imposition des entreprises. Et d’appeler hier soir, sur les ondes de la Radio Suisse Romande, à un grand centre droit fraternel. Et de tenter de calmer les radicaux, dont beaucoup sont tout simplement remontés contre lui. Ductilité, souplesse, plasticité ; il y aurait aussi d’autres mots, laissons-les.

Lisons Plutarque, plutôt. Le rendez-vous à Philippe, lancé par Blocher en 1999, c’était déjà, via Shakespeare, tiré de cet auteur de génie, ce Grec imbibé de latinité qui aura passé son œuvre à mettre en parallèle les destins des grands hommes. À nous démonter, par le génie du récit et non la pesanteur de la démonstration, les ressorts du pouvoir. Lire Plutarque, comme lire certaines œuvres de Marx, ces moments de lumière où le philosophe rhénan nous décortique les mécanismes des mouvements révolutionnaires de 1848, comme lire Thucydide ou Tocqueville, ne contribue certes pas à une vision optimiste de l’Histoire. Mais réaliste, oui. Les hommes, tels qu’ils sont. Avec le jeu de miroirs des ambitions, les passions destructrices. C’est cela, l’Histoire. C’est cette dimension du tragique et de la dérision, dans laquelle le petit complot du Bellevue, ce pacte-à-trois d’une nuit passagère, vient arracher quelques parcelles de lumière et de perspective.

Plutarque, Shakespeare, et plus encore Bertolt Brecht. Le jeu de masques et d’hypocrisies de leurs héros. Se donner des allures de tyrannicide, invoquer la morale, pour en vérité, ne rien assouvir d’autre que des ambitions personnelles. C’était valable la nuit de mardi à mercredi, avec MM Darbellay, Levrat et Ueli Leuenberger. C’était valable aux ides de Mars, an 44 avant Jésus-Christ, à Rome, sur les marches du Sénat.

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13/12/2007

La droite trahie

 

 

Commentaire publié dans le Nouvelliste du jeudi 13.12.07

 

Christophe Darbellay est sans doute l’un des politiciens suisses les plus doués de la jeune relève, mais là, je ne comprends pas. S’acoquiner dans la pénombre avec les socialistes et les Verts, casser l’alliance historique avec les radicaux, pour le goût du mirage et le sel improbable de l’aventure, il y a là un geste qui relève plus du desperado de western que de la construction d’un destin politique.

 

Oh, certes, le coup est magistral. Quatre ans et deux jours plus tard, l’affront subi par Ruth Metzler est vengé. La logique de vendetta a fait son œuvre, les parrains sablent le champagne, avec comme alliés la gauche de la gauche de ce pays. La belle alliance ! Mais pour quels lendemains ? La droite lacérée, le camp bourgeois divisé pour longtemps, et l’UDC, peut-être, dans la rue pour quatre ans.

 

La démocratie chrétienne suisse doit clairement dire à quel camp elle appartient. Et ce camp, historiquement, philosophiquement, économiquement, ne peut être que celui de la grande famille de droite. En fût-elle l’aile sociale, familiale, tout ce qu’on voudra. Mais la droite, de grâce ! Avec un minimum de fidélité, de loyauté, de cohérence.

 

Or, le coup d’hier, aussi prestigieux soit l’agneau sacrificiel, c’est un coup des socialistes et des Verts, avec la complicité du PDC. C’est cela, la nouvelle majorité sous la Coupole ? Si oui, on aurait pu avoir la courtoisie, au moment des élections, d’’en informer les électeurs. Je pourrais comprendre que les partenaires de droite du PDC, à commencer par les radicaux, dans les temps qui viennent, lui demandent quelques comptes.

 

Surtout, même en termes de finalités florentines, dans lesquels Christophe Darbellay excelle, il faut se rendre à une évidence, que Georges Pompidou, magistralement, avait rappelée à Jacques Chaban-Delmas au lendemain de son discours de 1969 sur la « Nouvelle Société » : si la droite, parfois, fait des cadeaux à la gauche, ou croit marquer des points en pactisant, la réciproque, elle, ne se vérifie jamais. C’est une loi de la politique, aussi vrai que le Centre est un mythe, une montre molle, une liquéfaction du courage, un mirage au cœur du désert.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Ah, les braves gens!



Édito Lausanne FM – Jeudi 13.12.07 – 07.50h



Ah, il faut les lire, ce matin, il faut voir leur jouissance, leur extase de héros. Tyrannicides, tant qu’on y est. On se croirait dans Plutarque, Shakespeare : Brutus, Cassius, César, Antoine ; ils auraient eu raison du monstre, l’auraient terrassé au péril de leur vie, auraient sauvé le pays. Ah, les braves gens !

La réalité est un peu différente. Un parti, charnière dans notre échiquier politique, un parti oubliant ses alliances, son appartenance à la grande famille de la droite, le PDC, a passé contrat avec les socialistes et les Verts pour avoir la peau de Christoph Blocher. Ces trois-là, moins quelques voix démocrates-chrétiennes de Suisse centrale et orientale, plus quelques miettes de défection radicale, voire UDC, ont obtenu une majorité. C’est simple, sec comme une mathématique d’ombre, pointu comme l’extrémité d’une lame.

Je ne reviendrai pas, ce matin, sur certains gestes troubles de cette élection, comme l’indécence de ces mains levées vers le ciel, en signe de victoire, en pleine enceinte du Parlement, de Luc Recordon. Sauf mon respect – réel – pour cet homme politique, juste lui rappeler que le sanctuaire des élus du peuple n’est pas exactement une tribune de football. Et qu’un minimum de retenue, dans la victoire, n’est parfois pas de trop.

Je ne reviendrai pas sur les propos délirants de certains Verts, persuadés d’avoir terrassé le dragon, débarrassé la Suisse du monstre. L’Histoire, en rediffusant dans quelques années ces propos d’archives, jugera d’elle-même.

Non, ce matin, je veux dire autre chose. Si ces gens-là s’imaginent avoir tout réglé en remplaçant la ligne Blocher par deux gentils agrariens des ailes grisonne et bernoise, alors ils risquent de déchanter dans les mois et les années qui viennent. Quand un homme politique est doué (cela, même ses pires adversaires le reconnaissent), il l’est jusqu’à la mort. Blocher n’a que 67 ans, il est en pleine santé, sa puissance de travail et d’inventivité sont phénoménales. Chef de l’opposition, demain, il entraînera dans son sillage toutes les Suissesses, tous les Suisses à qui le pronunciamiento parlementaire d’hier a donné un peu la nausée. Cela pourrait faire pas mal de monde.

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12/12/2007

Une erreur historique

Ourdi depuis la fin de l’été, le complot des socialistes et des Verts pour évincer Christoph Blocher a fini par recevoir l’appui du PDC, et par réussir devant l’Assemblée fédérale. N’en déplaise à l’immense majorité des commentateurs et à la jouissance des putschistes de ce matin, cette victoire de la combinazione contre la volonté du peuple, clairement exprimée le 21 octobre dernier, se retournera un jour contre les vainqueurs d’aujourd’hui.

 

L’UDC plébiscitée par le souverain, c’est celle de Blocher, pas celle de Schmid ni de Madame Widmer-Schlumpf.  S’imaginer que tout va rentrer dans l’ordre en neutralisant l’UDC avec deux gentils agrariens, c’est n’avoir rien compris à la lame de fond populaire qui, d’année en année, ne cesse de monter en Suisse.

 

Christoph Blocher est encore jeune. Il a en lui une puissance de travail phénoménale. Chef de l’opposition, demain, il amènera la Suisse dans l’ère de la confrontation, par la voie référendaire et parfois aussi celle de la rue. Il entraînera dans son sillage les Suissesses et les Suisses, innombrables, à qui le petit jeu parlementaire de ce matin aura donné la nausée.

 

Mardi 12 décembre 2007  - 12.35h

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Nuit magique



Édito Lausanne FM – Mercredi 12.12.07 – 07.50h



Dans sept minutes exactement, à l’issue de cette chronique, le grand bal fédéral va commencer. Ce rituel, toujours le même : vingt minutes par tour, les urnes qui se remplissent, les huissiers – les grands prêtres - en grande livrée qui les transfèrent religieusement, comme des calices, dans la salle du dépouillement, les bruissements des Pas perdus. Tout cela, toujours en décembre, au cœur d’une vieille ville de Berne superbement illuminée, prête à affronter, dans sa tradition de bonne humeur, la nuit de l’hiver.

Oui, nos liturgies politiques, en Suisse, sont magiques. J’ai mené une impressionnante quantité de débats en direct dans la Salle des Pas perdus, soit pour l’élection du Conseil fédéral, moment de grâce comme ce matin, soit en marge de travaux parlementaires. C’est prodigieux comme situation, nul pays au monde n’offre une telle contiguïté entre journalistes et députés : vous êtes là, devant ces portes battantes, style portes de saloon dans les westerns, qui séparent le sacré du profane, le monde des élus de son antichambre.

Vous êtes là, avec votre micro, et c’est la pêche miraculeuse. Les parlementaires ne cessent d’entrer et sortir, c’est un bal hallucinant pour un néophyte, et, dès qu’ils surgissent, si le cœur vous en dit, vous pouvez les assaillir, les prendre en direct dans votre émission. Nombre d’entre eux, d’ailleurs, ne demandent que cela : c’est une forme de pêche assez particulière, où nul ne sait exactement qui joue le rôle de l’hameçon. Si vous n’avez pas, un minimum, ce sens du clin d’œil et du jeu de séduction, cet univers de meurtres symboliques n’est pas taillé pour vous. Ni comme politicien, ni comme journaliste.

Le système suisse, avec ce Parlement roi, faiseur et défaiseur de princes, c’est la Quatrième République. Un système hérité de Diètes lointaines, ces temps des diligences où il fallait des jours pour se rendre à Berne, et qui, au début du troisième millénaire, perdure. Un système où la caste parlementaire confisque au peuple un suffrage qui, bien sûr, n’a de véritable sens, en démocratie, que lorsqu’il est universel. Alors, la Nuit des longs couteaux, ce délicieux mythe, c’est la nuit de gloire, la Walpurgis, de 246 grands électeurs transcendés, dans l’ivresse de leur imaginaire, en princes d’Empire. Tout cela, dans les lumières de Noël de la Berne nocturne. C’est un peu dérisoire, mais c’est comme une nuit d’Escalade : au cœur de l’Avent, comme défi à cette longue nuit qui s’installe, c’est tellement magique.


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11/12/2007

Raison d'Etat



Édito Lausanne FM – Mardi 11.12.07 – 07.50h



La visite de Mouammar Kadhafi en France, en grande pompe et pendant plusieurs jours, la première depuis 1973, irrite les bonnes âmes. Bernard Kouchner dit son malaise. La secrétaire d’Etat aux droits de l’homme, Rama Yade, parle de symbole scandaleusement fort.

Ils peuvent regretter tant qu’ils veulent, gémir, geindre, il n’y a, en France, depuis un demi-siècle, qu’un seul patron pour la politique étrangère, il n’est ni au Quai d’Orsay, ni dans un improbable secrétariat d’Etat, mais bel et bien à l’Elysée. Le patron, c’est le Président de la République.

Cela, c’est pour la forme. Reste le fond, qui donne totalement raison à Nicolas Sarkozy dans cette affaire. Il faut, une fois pour toutes, le rappeler aux droits-de-l’hommistes : il n’a jamais été écrit nulle part que la politique étrangère ne consistait qu’à traiter avec des gens convenables. La politique étrangère, ça n’est pas, ça ne doit pas être, un cortège de morale et de bons sentiments ; c’est l’un des leviers des intérêts supérieurs de la nation, rien d’autre.

Kadhafi n’est pas un saint. Et alors ? La France a parfaitement le droit de mener, face au monde arabe, auquel elle est liée par une équation historique, face à l’Afrique du Nord encore plus, la politique qui est la sienne. Laquelle, jusqu’à nouvel ordre du monde, que personne de lucide, pour l’heure, ne voit vraiment poindre à l’horizon, ne se décide ni à Bruxelles, ni à Washington, mais à Paris.

Dans la réception de Kadhafi, il y a l’argument économique, les contrats. Cela fait partie du jeu. Mais il y a surtout le signal politique. Voilà un président, Nicolas Sarkozy, qui n’avait pas nécessairement très bien commencé en politique étrangère, déclarant à Washington une flamme atlantiste qui ne correspond pas au sentiment profond des Français. On a pu, un moment, se dire qu’on était entré dans l’ère de l’obédience. Et puis, là, voilà comme un rappel : la France reçoit qui elle veut, quand elle veut, comme elle veut, elle n’a en aucune manière à en référer à ses alliés. Cela porte un nom, bien lointain pour Sarkozy, au point qu’il donnait presque l’impression de l’avoir oublié : cela s’appelle le gaullisme.

Reste enfin que, pour la politique arabe, notamment méditerranéenne, la diplomatie française, riche de deux siècles de réseaux, à vrai dire depuis le voyage de Bonaparte en Egypte, puis par la présence coloniale, a sans doute un peu plus de pertinence à entrer en action que les gros sabots de l’Oncle Sam, dont on peut goûter et apprécier à sa juste mesure, depuis bientôt cinq ans, l’éclatant succès en Irak.


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10/12/2007

Darbellay, la Seine, l'Océan



Édito Lausanne FM – Lundi 10.12.07 – 07.50h



Le téléphone de Christophe Darbellay, ce week-end, a beaucoup sonné, mais il n’a que très peu répondu. Atmosphère de veillée d’armes, du côté de Martigny, une affaire de carrefour et de destin. Le président du PDC suisse est l’homme-clef de l’élection d’après-demain. Situation centrale. Mais pas nécessairement confortable.

Christophe Darbellay. L’un des hommes politiques les plus doués de sa génération. L’homme, avec Doris Leuthard, qui a réveillé le PDC de sa torpeur, l’a enfin sorti de deux décennies – depuis le départ de Kurt Furgler, au fond – de demi-personnages et de demi-programmes, d’illisibilité politique, je parle au niveau de l’exécutif fédéral. Darbellay, tacticien hors pair, trop peut-être à en croire, par exemple, ses chers amis les radicaux valaisans. Disons ductile, notre homme, et plastique, comme génétiquement taillé pour la manœuvre. Saisir l’opportunité, le « kairos », disaient les Grecs.

Humiliée, il  y a quatre ans jour pour jour, par la non-élection de Ruth Metzler, la démocratie chrétienne suisse tient peut-être, pour après-demain, sa revanche. Encore faut-il voir si son propre groupe parlementaire, demain après-midi, voudra tenter l’aventure, ce qui est loin d’être évident, en tout cas pour les notables conservateurs de Suisse centrale et orientale. Car l’actuelle position de force est bien fragile, elle tient à un fil. Alors, attaquer cette fois, attaquer en cours de législature, attaquer dans quatre ans ? Raisonnablement, il faudrait attendre. Mais les carrefours de destin ne sont pas pavés que de raison calculatrice. L’instinct, soudain, risquer, oui, tout risquer, et jusqu’à sa carrière. C’est cela, l’enjeu de Christophe Darbellay.

S’il ne se lance pas cette fois, il se présentera, dans quinze mois, au Conseil d’Etat valaisan. Et là, il fera une bonne et vieille carrière de notable sous le soleil du Vieux Pays. Il sera Maurice Troillet, ou Guy Genoud, ou Jean-René Fournier. Il sera un pataud potentat d’Ermitage et d’Arvine. C’est un choix. Dans son époustouflant recueil de chroniques, « La Paille et le Grain », que j’ai dans ma bibliothèque depuis 1975, François Mitterrand, battu de justesse par Giscard le 19 mai 1974, écrit le surlendemain : « Le destin de la Seine est-il d’arroser Paris ou bien d’aller à l’océan ? ».

Bien sûr, il y a aussi Urs Schwaller, le chef du groupe PDC aux Chambres fédérales. Fribourgeois, posé, compétent, riche de treize ans d’expérience gouvernementale dans son canton. Le candidat du milieu. Le candidat du microcosme. Le candidat de la sagesse posée. Le candidat des journalistes parlementaires. Le candidat de tous ceux qui se méfient de l’aventure, des chemins de traverse et des airs de flandrin. Schwaller conseiller fédéral, ce serait le retour à Joseph Deiss ou Arnold Koller. Le retour de la compétence prudente, avec sa rotondité notariale, provinciale, tellement rassurante, et jusqu’à la torpeur.

Non. Si l’Histoire veut que le PDC reconquière cette fois déjà (ce qui est loin d’être établi) le siège de Ruth Metzler, alors ça passera nécessairement par une décharge électrique, un coup de force, une forme de Brumaire. Et là, franchement dit, autant que ce soit par un homme qui fasse un peu rêver. Un homme de désir et de vent, d’aventure et de tempête. Un homme qui chemine sur la crête, avant l’aube. S’il faut Brumaire, autant que ce soit avec une anti-figure de Blocher au front impétueux. Autant que ce soit avec Christophe Darbellay.

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07/12/2007

Rob Degudy, le métablogueur anagrammé

 

Il s’appelle Rob Degudy, ce qui est évidemment un pseudonyme. Par exemple - il m’a fallu entre quinze et seize secondes pour le trouver - une anagramme de Guy Debord (1931-1994), l’auteur, entre autres, de la « Société du spectacle ». Il ne s’appelle donc pas Rob Degudy, il porte un autre nom, avance masqué, et je me demande bien pourquoi.

 

Sommes-nous dans l’Amérique de McCarthy ? Dans la RDA de la Stasi ? La France de Vichy ? Sommes-nous sous la Régence, les lettres de cachet pleuvent-elles ? Avons-nous une quelconque raison, dans la Suisse ou la France de 2007, de craindre pour notre liberté d’expression ? Comme je l’ai fait dans un édito du Matin dimanche en date du 26 novembre 2006, intitulé « Alcide, les blogs, la Comtesse », je condamne l’anonymat dans les blogs.

 

Trop facile d’expectorer son fiel à longueur de journées – et il expectore, le bougre – sans décliner son identité. L’anonymat, le témoignage masqué, cela se peut, à la limite, concevoir lorsque l’auteur craint pour sa vie, ou sa liberté. Mais comme paravent de basses œuvres, pour couvrir les insultes qu’on ne cesse, soi-même, de proférer tous azimuts, là je dis non. Il n’y a aucune raison que le ci-devant Rob Degudy, le Guy Debord anagrammé, continue son petit jeu sur cette toile sans avoir élémentaire courage de nous dévoiler sa véritable identité.

 

Le nommé Degudy n’est pas un blogueur, c’est un métablogueur. Il n’amène jamais la moindre idée propre, mais passe son temps à parasiter celles des autres. Il ne vit que des blogs d’autrui. La méthode est très simple, toujours la même : il prend un texte qui vient de paraître, en met un extrait en exergue, démolit le tout, insulte l’auteur. Je ne lui en conteste pas le droit, on passe son temps comme on peut, et cracher son fiel est sans doute une occupation comme une autre.

 

Mais, quand on prétend manier l’épée de la polémique, on a l’élémentaire courage de dire qui on est vraiment. Le métablogueur anagrammé, qui doit être si fier de terroriser un espace de parole méritant beaucoup mieux que ces parasitages permanents, osera-t-il tomber le masque ? Osera-t-il signer ? Ou ce minimum d’élégance fait-il partie d’un monde qu’il ignore ?

 

 

 

 

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Le Roi danseur



Édito Lausanne FM – Vendredi 07.12.07 – 07.50h



Nicolas Sarkozy réussira-t-il à sauver Ingrid Bentancourt ? On ne peut évidemment que le souhaiter, tant le calvaire de cette femme, cette demi-mort, là-bas, s’éternise. Madame Bentancourt n’est en rien en cause ici. Mais il faut dire quelques mots de la présidence-spectacle, lorsqu’elle est poussée jusqu’à l’extrême.

Dès le soir de son élection, le nouveau président mentionnait la nécessité de libérer l’otage franco-colombienne. Il y avait là un signe fort : la communauté nationale n’oublie pas les siens lorsqu’ils sont dans la douleur. Il y avait aussi, reconnaissons-le, du courage : si l’otage est libérée, tant mieux ; mais en cas d’échec, c’est Sarkozy lui-même qui risquerait d’en assumer les conséquences.

Qu’il faille tout faire pour libérer cette femme, tout le monde en convient, et le visage, d’une paisible et troublante beauté, de sa fille, sur les écrans TV, remue les cœurs. Mais franchement, est-ce au Président de la République française, premier personnage de l’Etat, héritier et successeur de Charles de Gaulle et François Mitterrand, de monter à ce point aux créneaux, avec tant d’insistance, de visibilité personnelle, et jusqu’à l’ostentation, sur le sujet ? Ne pourrait-il pas produire exactement les mêmes efforts pour tenter de faire libérer l’otage, en le disant – et en se montrant soi-même – un peu moins ?

Ce président qui se métamorphose, de plus en plus, en commis-voyageur des bonnes causes et des libérations d’otages, est-ce là le rôle du chef de l’Etat ? On pourrait imaginer que ces ambassades humanitaires soient déléguées un ou deux échelons plus bas, non ? Matignon, Quai d’Orsay, voire un personnage de forte autorité morale ; il y en a encore quelques-uns, me semble-t-il.

Mais non. Le président veut tout faire lui-même. Sur la scène, il veut être absolument seul. Non seulement comme scénariste, metteur en scène, éclairagiste, décorateur, ouvreuse, mais aussi comme acteur unique. Son pamphlet contre le régime gaullien, en 1964, François Mitterrand l’avait intitulé « Le Coup d’Etat permanent » ; avec Nicolas Sarkozy, les Français sont entrés dans l’air du one-man-show permanent. Le Roi est partout. On ne voit, on n’entend que lui. Le Roi est sur la scène, le Roi danse, le Roi se contemple dans la Galerie des glaces, et les courtisans, toutes échines courbées, jouissent de cette régalienne chorégraphie, par mille miroirs multipliée.

Pour l’heure, ils semblent aimer cela, les Français, ils ne semblent pas trop dérangés par la majesté solitaire de ce huis clos. Mais attention : là où il y a Huis clos, en contiguïté de rayonnage, il pourrait, dans les bonnes familles, y avoir aussi la Nausée. La chute, de l’un à l’autre, pourrait, le jour venu, avoir la rapidité d’une comète. Étincelante, et pourtant déjà morte.



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06/12/2007

Dimanche noir, quinze ans après


Chronique parue dans le Nouvelliste du jeudi 06.12.07

 

Il y a quinze ans, jour pour jour, à l’issue d’un débat national homérique, le peuple et les cantons suisses refusaient l’Espace économique européen. Toute ma vie, je me souviendrai de cette dépêche, 15.22h, la majorité des cantons qui bascule vers le non, donc niet à l’ensemble du projet. J’étais à la radio, j’avais fait un premier commentaire en direct, sur le vif, la gorge serrée, l’impression que mon pays ratait un rendez-vous historique avec son destin. Jean-Pascal Delamuraz, quelques heures plus tard, parlait de « dimanche noir ». Nous étions beaucoup de Romands, ce soir-là, à nous sentir très tristes.

 

Quinze ans après, je me rends compte, rétrospectivement, à quel point nous aurions dû, tous, relativiser quelque peu cet enjeu. A l’époque, j’étais correspondant parlementaire à Berne, Romand, très influencé – et même franchement impressionné – par le courage, l’autorité morale, l’immense charme naturel de Jean-Pascal Delamuraz. Avoir approché un peu cet homme, toute ma vie, restera un honneur. Franchement dit, nous les journalistes de Suisse romande, dans ce combat-là, nous étions avec lui. Rares étaient les opposants. Je dois le dire aujourd’hui, le concéder : ils avaient du courage. Parce que nous formions, autour du oui à l’EEE, dans ce Palais fédéral qui est comme une chambre d’échos réflexive, une forme de pensée dominante, tout ce que je condamne aujourd’hui, dans tant de domaines.

 

D’autant que la suite ne leur a pas vraiment donné tort, à ces opposants de l’époque : quinze ans après, la Suisse de 2007 se porte, économiquement, à merveille, elle a su conclure un réseau d’accords sectoriels compensant à bien des égards le non du 6 décembre 1992, elle a retrouvé sa fierté dans ses rapports avec l’Union européenne, ne se laisse pas faire, sait affirmer ce qui est négociable, ce qui ne n’est pas. Pendant ce temps, l’Union européenne, trop vite élargie, trop complexe, trop administrative, pas assez politique, coupée des peuples qui la forment, traverse une crise interne d’une rare gravité. Beaucoup de nos voisins envient notre système, notre démocratie directe, notre fédéralisme. Pourquoi devrions-nous en rougir ?

 

Quinze ans après, que reste-t-il du 6 décembre ? Le souvenir d’une bataille politique hors du commun. Le regret, comme journaliste, d’avoir été un peu trop dans la meute. La mémoire d’un homme, perdant d’un soir, mais qui avait gagné les cœurs : Jean-Pascal Delamuraz. Cela, je ne l’oublierai pas.

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Betticher, homme d'honneur



Édito Lausanne FM – Jeudi 06.12.07 – 07.50h



Nicolas Betticher. C’est vrai, l’homme est élégant, très soigné, le sombre de ses costumes, serrant une taille fine, lui donnait déjà des allures de ministre, avant même le ministère. Betticher, un sourire, une tenue, une culture, une intelligence. Donc, évidemment, autour de lui, et jusqu’aux confins du Rhône et de la Saône, des tonnes de jalousie.

Nicolas Betticher, chancelier de l’Evêché de Lausanne, Genève et Fribourg, ordonné prêtre, dimanche dernier, en grande, et peut-être trop grande pompe, en la Cathédrale Saint-Nicolas de Fribourg, par son patron direct Monseigneur Genoud, en présence de 120 prêtres et 3 évêques, bref une sorte de couronnement impérial peint par David. Betticher, c’est l’homme-clef du diocèse.

C’est vrai, j’en conviens, autour de Mgr Genoud, rien ne se fait sans Nicolas Betticher. Il est un peu le Jacques Attali de l’évêque. Il était longtemps civil, et voilà que, sur le tard, il a décidé d’entrer dans les ordres. Lui, cette intime et irrévocable décision, il l’a prise au milieu de la quarantaine. L’un de mes magnifiques amis, aujourd’hui supérieur chez les Frères de Saint-Jean, l’avait prise l’année de ses cinquante ans. Betticher avait déjà fait toutes les études, et même bien au-delà, pour devenir prêtre, sauf le séminaire, dont Mgr Genoud l’a dispensé. Puisque déjà, il y enseigne. Disons qu’il a bénéficié, pour accéder au sacerdoce, d’une formation accélérée. C’est l’un des griefs – le plus doux, le plus mesuré – de la revue Golias.

Golias, dirigée par Christian Terras. C’est une revue catholique de gauche, à Lyon. Une revue qui adore s’en prendre à l’institution ecclésiale, ce qu’elle fait parfois avec bonheur, souvent avec excès. Surtout, cette revue, si confortable pour les ennemis du catholicisme, est immédiatement et systématiquement reprise, citée tous azimuts et avec jouissance par la presse, à chaque papier marketing et provocateur qu’elle commet.

En l’occurrence, c’est la revue Golias qui pose problème. Assassiner froidement l’ensemble d’un diocèse, démolir l’évêque, salir l’honneur et la réputation d’un chancelier en effet très puissant, faire courir des bruits, il y a là, sous couvert de liberté journalistique, des procédés qui donnent à réfléchir. Non qu’un diocèse soit inattaquable, loin de là, tout doit pouvoir être dit. Mais lorsque la plume parée de vérité porte en elle l’encre de la vengeance, suite à des affaires très précises, un licenciement par exemple, il convient peut-être d’en relativiser le message.

Nicolas Betticher est un homme puissant. Il est sans doute, aussi, un homme ambitieux, et pourquoi pas un Rastignac, dans toute la provinciale acception – et le charme bourgeois - de ce terme balzacien. Tout cela, oui. Mais sans lui, sans son immense travail, sans la qualité de son intelligence, sans ses réseaux, l’Evêché de Lausanne, Genève et Fribourg ne serait tout simplement pas ce qu’il est. Avec l’excellence de sa formation intellectuelle, Betticher aurait pu, en se lançant dans des activités profanes ou commerciales, devenir l’un des puissants parmi les puissants, bien au-delà de ce qu’il est. Au lieu de cela, il a donné toute sa vie à un diocèse. Il existe, dans le monde des Rastignacs, des projets plus lucratifs.

Nicolas Betticher est aussi, je le sais, un homme d’honneur. Ce trajet qui, à 46 ans, après une riche carrière, l’a conduit à choisir la voie de l’ordination sacerdotale, qui d’entre nous peut le juger ? Ce chemin intérieur, qui d’autre que lui en entrevoit les vrais contours ? Et sous la pompe, et le lustre, de la cérémonie de dimanche dernier, ces titres de chancelier, ou d’official, s’il y avait, simplement, la fragilité d’un homme face à sa foi ?

Un homme d’honneur, oui. On peut comprendre que la salissure le blesse. Puisse-t-il affronter cette épreuve avec la sérénité qui s’impose. Pour ma part, je lui dis mon admiration et ma confiance.

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05/12/2007

Carlââââ, ah Carlââââ...



Blocher – Del Ponte : la sélective indignation de nos moralistes de salon


La séparation des pouvoirs. Ils n’ont que ce mot-là à la bouche. Soudain tous grands lecteurs de Montesquieu, chantres rigoristes de l’Esprit des lois quand il s’agit de charger Christoph Blocher, pourquoi ces beaux esprits se taisent-ils lorsqu’une certaine Carla del Ponte, allègrement et pour la centième fois, passe la ligne jaune ?

Carla del Ponte. Procureur du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, un grand mot, qui sonne comme quelque chose de très important, pour camoufler une bien petite Cour, bien du côté de l’Occident et de l’atlantisme contre la très méchante Serbie, responsable de tous les maux des guerres balkaniques.

Hier, la madone des moralistes à sens unique a fait pression, une nouvelle fois, auprès de l’Union européenne pour que Bruxelles ne signe pas d’accord de rapprochement avec la Serbie tant que les criminels présumés, encore en fuite, ne sont pas ramenés à La Haye.

Oh, certes, il ne s’agit pas ici d’éprouver la moindre sympathie pour MM Mladic et Karadzic. Mais tout de même : un procureur – autorité judiciaire jusqu’à nouvel ordre – qui ne cesse de faire pression pour faire avorter un accord d’ordre totalement politique, si cela, ça n’est pas de l’ingérence, de l’intrusion, et jusqu’au piétinement, alors je demande que nous rouvrions tous ensemble, pour une grande lecture commune, l’Esprit des lois.

Seulement voilà, Carla, c’est Carla. Ou plutôt Carlââââââ, comme l’appelait il y a quelques années, en extatique pâmoison, une journaliste suisse, persuadée que le temps du tragique de l’Histoire allait céder la place à celui, édenien, des juges et de la morale. Il faut le dire aujourd’hui : l’étrange admiration, comme celle d’un aveugle devant une toile de Valentin Roschacher, face à Carlââââââ, nourrie de méconnaissance de l’Histoire et de confusion entre politique et morale, démontre avec éclat l’incapacité de la plupart de nos esprits à saisir les clefs des guerres balkaniques.

Encore une fois, il ne s’agit pas de nier les horreurs de Srebrenica. Mais une chose est sûre : l’unilatéralisme, le priori systématique anti-Serbe de Carla del Ponte, pendant toutes ses années en fonction, la chasse à sens unique - avec quelques alibis croates - des criminels de guerre, doivent être aujourd’hui, simplement, relevés.

Mais le problème, ça n’est pas tellement Carla del Ponte. C’est évidemment ce mélange de candeur et de naïveté avec lesquels l’opinion médiatique, en Suisse tout au moins, la considère. Elle serait l’archange du bien contre le mal. Elle serait la grande justicière de l’ordre nouveau, la victoire définitive des tribunaux sur la vulgarité, l’ancestralité, aujourd’hui révolues, des guerres nationales.

Pourquoi ces guerres des Balkans se sont-elles produites ? Pourquoi a-t-on laisser dépecer la Yougoslavie ? Quels intérêts, profondément nationaux et économiques, n’ayant rien à voir avec la cause européenne, l’Allemagne, par exemple, a-t-elle défendus, dès le début des années 1990 ? Quel rôle a joué Genscher, ministre des Affaires étrangères de Kohl, dans ce démembrement programmé d’un Etat souverain d’Europe ? Comment a-t-on construit, en la mettant au ban des nations, l’image d’une Serbie totalement criminelle, arriérée ? Comment a-t-on, pour créer le contraste, blanchi ses voisins, idéalisé certains mouvements de libération, du côté du Kosovo ?

Tout cela, certes, ne relève pas du juridique, mais du politique. Sur tout cela, cet arrière-pays de connaissances, l’Histoire et la complexité des Balkans, Carla del Ponte n’a jamais montré le moindre intérêt. Il fallait qu’elle installât sa notoriété, la lisibilité de son action, dans une perspective manichéenne, avec des bons et des méchants. C’est tellement plus simple. Avec deux ou trois criminels stars, mis en exergue, pour créer l’effet du sheriff et des gangsters. Et comme le temps est à la célébration des juges, la grande illusion a opéré. L’histoire de Carla del Ponte à La Haye reste à écrire. Ce sera fait, plus tard, avec le recul, par d’autres. Une révision à la baisse de son image, verticale comme un fil à plomb, n’est pas à exclure.




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04/12/2007

Michel Bouquet, l'énigme intérieure



Édito Lausanne FM – Mardi 04.12.07 – 07.50h



Hier soir, sur Arte, bonheur : Michel Bouquet dans le rôle de François Mitterrand. Les dix-huit derniers mois d’une vie d’exception, romanesque comme une passion française, le cancer qui gagne du terrain, les courtisans qui, sentant poindre la fin, dépeuplent l’entourage, l’obsession de la mort. Pas la mort métaphysique, nécessairement. Plutôt le trépas, l’angoisse de la douleur, enfin d’encore plus de douleur, car l’homme, en ce temps-là, souffrait le martyre.

Michel Bouquet, au sommet de son art, incarne et transcende. Incandescent et glacial, furtif et immobile, mélange d’aérienne distance, comme une première brise de l’au-delà, et de peur charnelle, celle des enfants, celle qui vous saisit : « Que va-t-il m’arriver ? – Aurai-je mal ? ». C’est François Mitterrand et ça n’est pas lui, c’est le grand homme mourant et c’est Michel Bouquet acteur. C’est le corps du Président, de loin par la caméra, exactement cette silhouette oui, avec ce chapeau à la Léon Blum, ce manteau noir, et puis, d’un coup, c’est l’immense acteur. En gros plan, on ne peut être que soi-même, l’incarnation ne peut plus procéder de l’imitation, mais de quelques fragments de vérité intérieure, qu’on aura su capter. On ne joue, on ne met en scène, que soi-même.

Et c’est là que le génie de Michel Bouquet, pour peu qu’il eût encore à prouver, éclate. C’est en étant lui-même, juste cela oui, en puisant dans ses ressources internes, que Bouquet devient Mitterrand Et ces quelques gros plans illustrent avec éclat tout le dérisoire et sublime paradoxe du métier d’acteur.  Tour à tour taquin et grinçant, arrondi et cassant, souverain et instrument de l’inéluctable, l’homme va devant la mort, la considère, la nargue, la respecte. Il a peur, va jusqu’à le dire, et aussitôt parle d’égyptienne éternité ou de paix retrouvée, face au Mont-Blanc.

Il parle de la France charnelle, comme l’aurait fait Péguy – dont le jeune Mitterrand fut lecteur – dans certains de ses plus étourdissants Dialogues. Il parle du tellurisme de la terre et de la province. C’est Mitterrand, c’est Bouquet, on ne sait plus très bien. C’est l’incarnation d’un homme par un autre, ce mystère de l’acteur surgi du fond des âges, cette imitation du réel pour mieux se projeter dans l’énigme de soi-même.




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03/12/2007

Redevance zéro

Redevance zéro



Ou « Le chien de la fable ». Réflexion matinale sur l’évolution de l’audiovisuel en Suisse.



Édito Lausanne FM – Lundi 03.12.07 – 07.50h



Il est 07.51h, nous sommes en direct sur Lausanne FM, c’est une radio privée, une radio qui ne vit que de ses propres revenus, c’est-à-dire la pub, et c’est très bien ainsi. Nombre de radios et de télés privées, dans les mêmes conditions, tentent de survivre. Certaines s’en sortent, d’autres sombrent. C’est le jeu.

Le monde de l’audiovisuel libre, je le trouve beaucoup trop timide, encore, dans la guerre qu’il devrait mener pour s’imposer. Trop timoré, trop fidèlement captif de ses fiefs régionaux, pas assez agressif contre le monopole du service public, dûment stipendié par l’impôt déguisé qu’on appelle « redevance ».

Car enfin, dans une guerre – c’en est une, croyez-moi, et elle ne fait que commencer – que fait-on ? – On se bat ! On définit une stratégie, on se fixe des cibles, on se donne corps et âme pour les atteindre, on noue des alliances contre l’adversaire, et surtout, cet ennemi, on lui porte des estocades, on l’attaque.

En lieu et place de cela, que constatons-nous ? Des radios et des télés bien trop frileuses, encore, et comme tétanisées par l’ombre du mammouth d’Etat. Avec lequel, chose hallucinante, au lieu de se sentir en authentique esprit de guerre (le seul qui nourrisse les imaginations et donne du cœur au ventre pour la bataille), on se fréquente, on s’entend, on transige, on pactise, on se côtoie dans des salons, on passe des paix séparées, on négocie des non-agressions.

Bien pire : piégés par la nouvelle loi sur la radio et la télévision, qu’on n’a pas vue venir, là où d’autres en ont surveillé la genèse pas à pas, on se laisse endormir, comme le chien de la fable, par l’appât d’une quote-part de redevance qu’on devrait avoir, impérativement, la fermeté d’âme de refuser. Car la vraie libéralisation des médias, leur authentique affranchissement, ça n’est pas la grosse redevance pour le service public, et des miettes de redevance pour les privés, qui viendraient la quêter comme des caniches.

Non, la vraie révolution de l’audiovisuel en Suisse, c’est la redevance zéro. Plus un sou d’argent public, ni pour le mammouth, invité à vivre comme il pourra le temps du dégel, ni bien sûr pour les privés. La vérité, c’est qu’il n’y a plus aucune raison, fin 2007, que des entreprises de presse soient financées par des collectivités publiques. La NZZ, peut-être le meilleur journal de langue allemande au monde (avec la Frankfurter Allgemeine), reçoit-elle de l’argent de l’Etat ? Et le Temps, cet excellent quotidien de Suisse romande ? Ces deux journaux, pour autant, camouflent-ils les grands enjeux de notre vie citoyenne, ou culturelle ? Ne sont-ils pas les miroirs  de nos grandes passions ?

Tout au plus pourrait-on encore, dans une période transitoire avant la redevance zéro, financer, non plus des chaînes entières, non plus des grilles (toutes métaphores qui suintent l’appareil carcéral), mais, de façon ciblée, quelques émissions considérées comme fédérant la citoyenneté. Mais franchement, trouvez-vous normal que votre argent, de brave redevancier, vienne servir à financer la diffusion de séries américaines sur des télévisions publiques ? Cette réflexion, que je me permets de lancer ce matin, une infinité de beaux esprits vont s’employer à tenter de l’étouffer. À terme, ils n’y parviendront pas. La libéralisation des médias, en Suisse, de l’archaïque à la modernité, ne fait que commencer. Elle n’a pas fini de faire parler d’elle.





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