31/01/2008

La grève, un jeu dangereux



Édito Lausanne FM – Jeudi 31.01.08 – 07.50h



En Suisse, la grève ne fait pas partie de notre culture politique. Elle n’en fait pas partie depuis plus de sept décennies. Il y a eu, certes, des grèves, il y en a, il y en aura, mais ce mode d’action demeure – et doit demeurer – l’ultima ratio, le dernier recours lorsque toutes les négociations ont été épuisées.

Le contraire du système suisse, c’est la France. Où l’on fait la grève pour un rien. Où on la fait même, parfois, avant de commencer à discuter. C’est un lourd héritage, pesant, encombrant, de la lutte des classes, avec un patronat souvent obtus, et surtout de méga-centrales syndicales disproportionnées, des empires, des pieuvres, testant leur pouvoir au niveau national, prenant toutes leurs décisions à Paris.

Et puis surtout, s’il est un genre de grève risqué, c’est bien celle des fonctionnaires. Et, parmi les fonctionnaires, encore plus, celle des enseignants. Quelle que soit la justesse intrinsèque de leurs revendications, ils seront toujours perçus, par les employés du privé, par les petits indépendants, comme ceux qui ont de longues vacances, et dont l’emploi est garanti.

Se mettre en grève, descendre dans la rue, quand on est enseignant, est un jeu dangereux. S’imaginer qu’on va conquérir la sympathie du public est un leurre. Croire encore, en 2008, que l’acte même de la grève demeure auréolé de dimension héroïque ou révolutionnaire, c’est avoir mal saisi l’évolution des mentalités. Et, en Suisse, parmi d’autres indices, le résultat des élections fédérales du 21 octobre dernier. Où on ne peut pas franchement dire que la gauche idéologique, dans les urnes, ait brillé de mille feux.

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30/01/2008

Franz Weber, d'écorce arrachée



Édito Lausanne FM – Mercredi 30.01.08 – 0803h



Il arrive et parle, existe en plaidant, mais plaide-t-il vraiment ? Submergé de flots d’émotion, qu’il ne contient que partiellement. Franz Weber, 80 ans, et maintenant en combat contre les nuisances des F-18, c’est une vague, une marée, un maelström par lui-même débordé. S’arrêtera-t-il un jour ? – Jamais.

Franz Weber a sauvé le site de Delphes, et, à ce seul titre, siège chez les immortels. La nature, les animaux : des vignes de Lavaux aux Baux-de-Provence, des chevaux sauvages d’Australie aux éléphants du Togo.

Il nous a dit, hier soir, qu’il avait perdu sa mère à l’âge de 9 ans, qu’il avait dû fréquenter un home d’enfants, que la nature, dès ce moment, avait tenté de le consoler. « La nature est notre mère. Je ne veux pas perdre ma mère une seconde fois ».

Franz Weber n’est pas un homme politique, c’est un romantique allemand. Après l’avoir quitté, hier soir, je suis allé ouvrir quelques poèmes, et j’ai pensé à lui : Novalis, mais surtout Hölderlin, qui, sans être littéralement romantique, a sublimé l’idée de nature, comme expression d’une intuition intérieure, d’un sentiment profond, archaïque. Oui, j’ai relu ce « Wie wenn am Feiertage », qu’un Jean Ziegler – eh oui – est capable de vous réciter par cœur. Weber, Ziegler : c’est peu dire qu’un lien puissant réunit ces deux fibres humaines. Ces deux-là, oui, sont d’écorce arrachée avant que d’être.

Chez Weber, la foule des sentiments, la chaleur de cette résurgence, ces images entremêlées qui se pressent dans le verbe, cette ébullition un peu brouillonne, tout cela – qui chez d’autres serait signe de faiblesse – c’est sa force, sa nature.

Franz Weber, un homme sur la Terre. Un homme jeté là, comme nous tous, un beau jour, trouvant reconnaissance dans le jeu de signes et de miroirs qu’il appelle « nature ». Il parle de l’innocence des animaux, mais il parle aussi de l’innocence des hommes. Il parle aussi du mal, lorsque atteinte est portée à cet espace sacré.

Franz Weber n’est pas un politique, mais sans doute un religieux, au sens très large. Au sens où pouvaient l’entendre les Grecs, ou certains Indiens d’Amérique. La nature comme legs, comme ostensoir. Qu’il ait, parmi mille combat, choisi Delphes, ne trompe pas. Franz Weber ne protège pas seulement la nature, il cherche, en elle, le sens de la vie. A 80 ans, il est un homme qui se bat, il est un homme debout. Un exemple.

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29/01/2008

La puissance discrète de l'USAM



Édito Lausanne FM – Mardi 29.01.08 – 07.50h



USAM : Union suisse des arts et métiers. L’une des organisations professionnelles les plus importantes du pays, depuis des décennies. Il suffit d’avoir vécu quelques années à Berne, ou de fréquenter de temps à autre la Salle des Pas perdus du Palais fédéral, pour mesurer le poids de cette association, qui regroupe plus de 200 corps de métiers. Lobby, ourdisseur de lois en coulisses, sachant affûter le référendum pour se faire entendre, l’USAM est incontournable. Il suffit de penser à Pierre Triponez, l’un de ses dirigeants, qui aura marqué la Coupole fédérale de son pragmatisme et de son intelligence politique.

Aujourd’hui, l’USAM est attaquée par l’UDC. On apprenait hier, dans le service de presse du parti, sous la plume du conseiller national argovien Lieni Füglistaller, une véritable OPA du parti de Christoph Blocher sur l’USAM, aujourd’hui en mains nettement radicales. « Ou l’USAM se dote d’une nouvelle direction et adopte une nouvelle culture, ou elle sera confrontée à une organisation concurrente et réellement combative ». Plus dur encore, Füglistaller parle d’organisation devenue gentillette et tombant dans l’insignifiance.

L’UDC, par exemple, reproche à l’USAM sa position en matière d’assurance maternité. C’est son directeur Pierre Triponez, longtemps conseiller national radical du canton de Berne, qui est le père de ce projet, voté par le peuple. Un projet qui était, par l’intelligence de la négociation entre parties adverses, un modèle de réussite politique en Suisse. Brandir cet exemple comme objectif d’attaque, c’est, résolument, vouloir durcir une organisation dont tout le charme discret passe par le pragmatisme. C’est instaurer une forme de lutte des classes dans un monde plus attentif à la feuille comptable mensuelle qu’aux grandes idéologies. C’est un jeu dangereux, qui pourrait casser quelque chose d’essentiel en Suisse.

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28/01/2008

L'ignoble patron au gilet rayé


Un gros patron, bien dodu, souriant d’aise, énorme cigare au bec, gilet rayé, boutons de manchettes, assis sur le dos d’un pauvre maçon, qu’il éreinte de sa pesanteur et de son arrogance. Et du bout de son cigare, le nabab à costard allume et enflamme la convention collective de travail du secteur de la construction.

 

C’est une affiche, pleine page, fond rouge, en page 6 du Temps de ce matin. Elle est titrée « Pyromanes », et émane du syndicat Unia. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle percute, ce qui est bien son but d’ailleurs. Comme affiche, elle est efficace.

 

J’ai défendu, dans ces colonnes, vendredi, l’absolue nécessité d’une convention dans le domaine des chantiers. J’ai rappelé à quel point ce métier était dur, et méritait d’être protégé. J’ajoute que la récente prise de position de la Société suisse des entrepreneurs, à Zurich, de refuser l’accord du 19 décembre, ne m’apparaît pas comme la plus éclairée de l’histoire de cette association patronale.

 

Mais voilà une affiche qui n’arrangera rien. Il fut un temps, dans certaine ville d’eau qui tenait lieu de dérisoire capitale de la France, où l’on dessinait aussi des hommes à gros cigares, dans les caricatures des journaux. Le profiteur, le ploutocrate. Dans un contexte certes différent, j’en conviens. Ils avaient juste un nez crochu, ce dont cette affiche a eu l’extrême délicatesse de nous épargner.

 

Et Unia s’imagine se rasseoir, bientôt, à une table de négociations avec un patronat qu’elle aura ainsi stigmatisé ? Et Unia nous dira un jour ce que lui a coûté cette pleine page du Temps ? Et les syndicats suisses dévoileront un jour, en toute transparence, leurs fonds de campagne ? Toutes questions qu’il est sans doute tabou d’oser articuler, ne serait-ce que du bout des lèvres. Parce que, c’est bien connu, les patrons sont tous des profiteurs, et les syndicalistes sont tous des saints.

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Jeanne et Jacqueline

 


Édito Lausanne FM – Lundi 28.01.08 – 07.50h


Jeanne et Jacqueline se connaissent-elles ? Jeanne a-t-elle lu les livres de Jacqueline sur la Grèce, sur Thucydide ? Jacqueline – oui sans doute – a-t-elle vu les films de Jeanne, avec les plus grands auteurs, Bunuel, Losey, Truffaut ? Jeanne et Jacqueline, comme Jules et Jim.

Ce dimanche télévisuel aura été celui d’un double bonheur. Une émission « Empreintes », France 5, le matin, sur la plus grande helléniste française, Jacqueline de Romilly, 94 ans, presque aveugle, nous parlant de sa vie, du sens des textes grecs, des chemins de mémoire, dans sa magnifique maison de campagne, au milieu des livres. Ou dans sa cuisine, sur une table à carreaux.

Et puis, le soir, sur Arte, Jeanne Moreau, qui vient de fêter ses 80 ans. Plan fixe sur l’artiste, juste entrecoupé d’extraits. Et, pendant de longues minutes, la grâce de ce visage, ce regard, cette intelligence. Elle nous parle de son métier comme d’un artisanat, n’a qu’une idée en tête : continuer, et surtout faire des progrès. Oui, des progrès. Elle raconte sa vie avec malice, drôlerie, capte la lumière comme personne, évoque sa liberté totale, sur l’espace sacré du plateau, à partir des fameux mots : « Silence, on tourne ! ». Ce moment d’existence, et parfois de folie, où l’acteur, dans sa solitude, se révèle.

Et, quelques heures avant elle, Jacqueline. Pressée, à 94 ans, d’écrire. Ecrire encore. Elle sent poindre le terme, et redouble sa cadence. Quand elle ne peut plus écrire, elle dicte à une dame, déjà elle-même assez âgée. Elle veut définir, préciser, donner du sens. Elle nous parle d’Euripide et de la Grèce, de Delphes dont, sans doute, elle ne verra plus la lumière. Sur la civilisation grecque, elle n’impose rien de définitif : elle tente juste de poser quelques énigmes.

Et le soir, l’énigmatique Jeanne pour nous accompagner dans la fin du week-end. Et la grâce de ces deux merveilleuses dames pour nous relancer dans les travaux et les jours d’une semaine nouvelle.

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25/01/2008

Construction: Doris Leuthard doit sortir du bois



Édito Lausanne FM. Vendredi 25.01.08 – 07.50h



91 voix contre 14 : c’est à cette majorité écrasante qu’hier, à Zurich, les délégués de la Société suisse des entrepreneurs ont rejeté le compromis qui, après d’âpres négociations, avait abouti le 19 décembre dernier. Les syndicats parlent de refus irresponsable. Le négociateur Jean-Luc Nordmann, l’ancien directeur de la division du travail au Secrétariat d’Etat à l’Economie, se dit « déçu », et annonce déjà qu’il ne rempilera pas. Déception partagée par Doris Leuthard, en fin d’après-midi, à Davos.

91 contre 14 : ce qui frappe avant tout, ce qui doit nous interroger, ce qui doit être mis dans un contexte plus général que la simple relation contractuelle, c’est l’ampleur de cette majorité. Car il y a une explication : à tant parler de la Suisse de l’après-12-décembre, on aurait comme une certaine tendance à oublier que nous sommes, avant tout, dans une Suisse de l’après-21-octobre. Une Suisse qui, comme jamais, a voté pour des partis de droite : près de 60% des suffrages en additionnant l’UDC, les radicaux et le PDC, et on atteint les 65% avec les « divers droite ». Cela, tandis que le parti socialiste a franchi à la baisse la barre des 20%.

Une Suisse plus patronale, aussi : une enquête de l’Hebdo, publiée hier, montre l’ascension des petits et moyens patrons dans la nouvelle composition du parlement. Une Suisse où les appels à la grève, avant même négociation, de certains syndicats ultra, n’attirent guère la sympathie du public. Tout cela, toute cette ambiance, les délégués de la SSE, hier à Zurich, ont bien dû le sentir, l’avoir à l’esprit. Leur vote, évidemment, résonne comme un signal de portée nationale.

Reste l’essentiel: la vie des ouvriers, des maçons, sur les chantiers. Et là, ce matin, il faut être clair : il est inimaginable que puisse perdurer, dans une Suisse écartée depuis 71 ans de la rigueur des conflits du travail, sauf exception style Swissmetall, un vide conventionnel dans un secteur aussi sensible que celui de la construction. C’est l’un des métiers les plus difficile, les plus rudes. La nécessité de protection sociale est évidente. Dans les deux camps, on doit faire des efforts. Côté patronal, on doit arriver à une Convention. C’est une question de dignité du travail. Côté syndical, on doit accepter le principe de flexibilité, qui est d’ailleurs déjà, de facto, la règle sur la plupart des chantiers. Et la Suisse doit montrer aux pays qui l’entourent qu’elle sait maîtriser le vivre ensemble, avec respect mutuel, dans ce secteur capital de l’économie.

Ces mots-là, on aimerait les entendre un peu plus chez Doris Leuthard : sans se substituer aux partenaires sociaux, l’Etat ne peut éternellement se contenter de voir passer les trains. La médiation politique est, étymologiquement, une forme d’intelligence. François Longchamp, dans ce secteur-clef de la construction, l’a montré – et le montrera encore – à Genève. On aimerait, au plan fédéral, une ministre de l’Economie plus entreprenante, en la matière.

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24/01/2008

Pierre Béguin, l'aîné et l'exemple



Édito Lausanne FM – Jeudi 24.01.08 – 07.50h



Mes premières années comme journaliste, je les ai passées au Journal de Genève. Sur lequel planait une ombre immense : celle de Pierre Béguin. Quelques-uns, parmi nos aînés, nous parlaient de cet homme qu’ils avaient côtoyé à la Gazette de Lausanne. « Du temps de Béguin, ceci, cela, etc. ». Bref, Béguin était un mythe, et, pour ma part, je le confondais avec Albert, son frère, le grand germaniste, celui qui avait incarné l’aventure des « Cahiers du Rhône », pendant la guerre. Celui, aussi, qui avait repris la revue Esprit après la mort de Mounier.

Hier enfin, aux Editions Gilles Attinger, justice a été rendue au semi-oubli de Pierre Béguin dans les consciences de Suisse romande. Et ce livre est tout simplement superbe. Vivre le parcours d’un journaliste d’exception. Un grand penseur de la droite libérale humaniste, plus proche de Tocqueville ou de Raymond Aron que de la spéculation frénétique sur le cours du Nasdaq ou les byzantines complexités des produits structurés, ou dérivés.

De 1903 à 1978, la vie d’un honnête homme. Qui dirigera, dans les vingt années qui suivent la guerre, la prestigieuse, la regrettée Gazette de Lausanne. Un petit journal d’exception, d’exigence et de densité intellectuelle. La conscience politique et culturelle du libéralisme vaudois, et, Dieu merci, bien au-delà.

L’un des grands mérites de Béguin, c’est d’avoir attiré autour de lui une pépinière de jeunes talents : Charles-Henri Favrod, François Gross, Gaston Nicole, Christian Sulser, pour n’en citer que quelques-uns. Et il faut lire, dans ce livre, les éditos politiques de Béguin, à travers les décennies : ils n’ont, devant l’Histoire, pas pris une seule ride. L’école de la lucidité, de la résistance aussi, parfois, aux modes du moment.

Enfin, avec ce livre, un magnifique CD, coédité par la RSR et la TSR, où on peut découvrir Pierre Béguin s’entretenant avec Jacques Matthey-Doret, Claude Torracinta, Guy Ackermann ou Jean Dumur.

À lire absolument, à voir, à écouter, à déguster, pour tous ceux que passionne l’Histoire de la presse en Suisse romande. Il fallait que cet ouvrage, tant attendu, enfin nous parvînt. C’est maintenant chose faite.

* « Pierre Béguin, journaliste et témoin de son temps », Editions Gilles Attinger, Hauterive, janvier 2008.


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23/01/2008

Trébucher avec Isabelle Graesslé



Édito Lausanne FM – Mercredi 23.01.08 – 07.50h



Qu’elle écrive ou qu’elle parle, Isabelle Graesslé est habitée par la lumière. Aujourd’hui directrice du Musée international de la Réforme, à Genève, après avoir été la première femme modératrice de la Compagnie des pasteurs et des diacres, cette immense connaisseuse du texte biblique ne conçoit sa mission que pour transmettre au plus grand nombre sa lecture et son interprétation des textes. L’impératif de clarté, n’est-ce pas le début de toute démarche pastorale ?

Ainsi, son dernier livre*. Où elle nous prend par la main, et nous invite à cheminer avec Matthieu, l’un des quatre évangélistes. Un espace qu’elle définit comme aride, « marqué par l’exigence et le conflit ». Un ton « peu enclin aux émotions chaudes de Jean, aux récits colorés de Luc, à la belle simplicité de Marc ». À vrai dire, voilà deux mille ans que l’Evangile de Matthieu – comme tant de textes bibliques – est soumis à la subjectivité des exégèses. Des interprétations « en couches serrées, tissant une toile magnifique mais qui n’est manifestement pas parvenue à en épuiser le sens ». « Lire l’Evangile, ajoute l’auteur, c’est parcourir un chemin pour glaner des bribes de sens, pour agripper des mots, pour passer d’une lecture à une autre, d’une trame à la suivante ».

Alors, Isabelle Graesslé nous invite, avec elle, à découvrir Matthieu, à travers sept jours de prière, de l’Origine au Silence, en passant par l’Initiation, le rapport Maître-Disciple, l’Identité, le Scandale, le Jugement. Et quand on lui demande de définir le « Scandale », elle nous répond que c’est l’arrivée de Jésus de Nazareth sur la Terre, le retournement des identités. « Et par-dessus tout, l’identité messianique de Jésus. Identité détournée, éclatée en une multitude de figures divergentes : Jésus le rabbin impertinent, le thaumaturge solitaire, le conteur de paraboles, l’éveilleur d’hommes fragiles, le caresseur de mots, l’illuminé des fins dernières… De quoi avoir le vertige et trébucher ! ».

Trébucher. C’est le mot-clef de l’interprétation d’Isabelle Graesslé. Le contraire même de la progression à froid. Ce qui nous arrive, nous advient, nous dérange. Le contraire même de la religion installée, de la religion de pouvoir. Une forme de révolution intérieure permanente. Il faut lire Isabelle Graesslé, comme il faut lire le cardinal Carlo Maria Martini, comme il faut lire tous ceux qui nous éclairent sur l’intelligence d’un texte, qu’il soit sacré oui profane, de foi ou de doute, biblique, coranique, talmudique, ou simplement poétique.

*** Isabelle Graesslé. « Prier 7 jours avec la Bible – L’Evangile de Matthieu ». Editions Bayard.


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22/01/2008

L'ombre claire du partant



Édito Lausanne FM – Mardi 22.01.08 – 07.50h



« Un Etat solide, ni plus ni moins ». C’est le nouveau slogan de Pascal Couchepin. Sept mots qui méritent réflexion.

Tout d’abord, il est heureux qu’un radical ait pour souci de s’intéresser à l’Etat. En Suisse, ce sont les radicaux qui, les tout premiers, ont jeté les bases de l’Etat moderne. Ce sont eux, avec d’autres mais plus que tous les autres, qui, jusqu’à une époque récente, ont fait la Suisse. Avec les catholiques-conservateurs, qu’on appelle aujourd’hui démocrates-chrétiens, depuis la réconciliation de 1891. Avec les socialistes, depuis leur arrivée au Conseil fédéral, en 1943. Avec l’UDC. Et désormais avec les Verts.

Il était donc étonnant – pour user d’un mot poli – que le slogan « Moins d’Etat », libéral, si ce n’est libertaire, avant que d’être radical, émanât, dans les années 80, de ce grand vieux parti nourri de pensée institutionnelle, autant que de passion pour l’économie.

« Un Etat solide, ni plus ni moins », Pascal Couchepin le décline sur quatre grands axes : la sécurité (qu’il tient, comme le PDC désormais aussi, à placer en premier, preuve que certains partants auront au moins laissé leur trace) ; l’instruction publique, la solidarité sociale, l’environnement.

On pourrait appeler cela un socle régalien. L’essentiel, le noyau dur des tâches de l’Etat. On remarquera que n’y figurent ni le monopole des messageries, qu’on appelle Poste, ni celui des télécommunications, ni, tiens, celui de l’audiovisuel. On notera aussi l’importance majeure de la formation, tous degrés confondus, dont le président de la Confédération exclut qu’elle soit gérée par le privé, comme le préconisait l’hallucinant « Livre blanc » de certains surexcités de l’ultralibéralisme, il y a une dizaine d’années.

« Un Etat solide, ni plus ni moins » : on dirait que les radicaux, après l’ère tortueuse du flou, du complexe et de l’illisible, ont réappris à parler simplement. Avec force et clarté. Comme le  faisait, comme le fait encore à l’extérieur, un certain partant qui, décidément, dans l’ordre de la communication politique, aura laissé pas mal de traces, et pour longtemps.

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21/01/2008

La droite Canada Dry

Commentaire publié dans le Giornale del Popolo du lundi 21.01.08

 

Il paraissait qu’on allait faire de la politique autrement. Que le ton Blocher, c’était fini. Qu’on allait mettre un terme à la politique-spectacle, la personnalisation. Qu’on allait revenir au débat interne dans les partis, à la subtile fragmentation de la politique, complexe, nuancée, polymorphe. Revenir à l’avant-Blocher. Retrouver ce temps, de redingotes et de queue-de-pie, où le charme premier de la politique suisse était d’être un brin ennuyeuse.

 
En lieu et place de cela, ce week-end, qu’avons-nous vu ? Une UDC, vendredi soir à l’Albisguetli, qui a fait de l’UDC. Des radicaux, samedi à Rapperswil, qui ont fait de l’UDC. Des démocrates-chrétiens, samedi à Altdorf, qui ont fait de l’UDC. Sur la forme, tous ont fait de l’UDC. Sur le fond, c’est paradoxalement le PDC, le plus « centriste » des partis modérés, nous l’allons voir, qui s’en est allé chasser le plus loin sur les terres de Monsieur Blocher. La géométrie vous fait éprouver parfois de ces fermentations qui vous transportent l’âme.

 

L’Albisguetli, vendredi, c’était la grand-messe tant attendue, la première depuis l’humiliation du 12 décembre, la vingtième depuis la création de ce rendez-vous électrique et sacré. L’occasion, pour les fidèles, de se requinquer en présence du Grand-Maître, se refaire une santé. Le gourou, à peine troublé par la présence d’un fumigène, est venu, il a parlé, séduit, fait rire la foule, défini les grandes lignes de « l’opposition », menacé de référendums les futurs accords avec l’Union européenne. Bref, Christoph Blocher a tenu son rôle. Il a fait du Blocher. Il a fait de l’UDC.

 

A Rapperswil, samedi, le président des radicaux suisses, Fulvio Pelli, a lancé un appel à la clarté et à la discipline. Ramener la prochaine campagne électorale à trois ou quatre thèmes simples, faciles à identifier par le public. Fixer les limites du débat interne, ce que le Tessinois a fait avec une certaine virilité, annonçant, tel un général en 1917, qu’il ne « tolérerait plus les mutineries ». Un vocabulaire auquel cet homme nuancé et cultivé ne nous avait, jusqu’ici, guère habitués. La clarté, l’unité de doctrine, la discipline interne, voilà qui rappelle étrangement le parti de Monsieur Blocher. La nouvelle communication radicale serait-elle devenue le Canada Dry de l’UDC ? Canada Dry : cette boisson dont la pub nous dit qu’elle a le parfum de l’alcool, le goût de l’alcool, mais qu’elle n’est pas de l’alcool.

 

A Altdorf, samedi, non loin de la statue de Tell, les démocrates-chrétiens suisses ont lancé un slogan qui sonne un peu comme un tube mondial de Michael Jackson : « Nous sommes le centre ! ». Là aussi, un programme (enfin !) clair, l’affirmation de la primauté du parti suisse sur les sections cantonales, et quelques excellentes idées comme l’adhésion nationale directe pour ceux qui veulent aborder les questions au niveau fédéral. Bref, on serre les boulons et on lance une vraie stratégie anticipée pour 2011. On s’autoproclame « le centre », mais, paradoxalement, on délivre un programme, autour de la sécurité intérieure, qui n’a guère à envier aux thèses de Monsieur Blocher. Comme chez les radicaux, et au fond plus encore, on commence à comprendre quelques préoccupations profondes du peuple suisse, mais il ne faut surtout pas donner l’impression de faire de l’UDC. Alors, on en fait quand même, mais sous une autre étiquette. Le parfum de l’UDC, le goût de l’UDC, mais surtout pas le label. Cela porte un nom. Cela s’appelle la droite Canada Dry.

 

Pascal Décaillet

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17/01/2008

Moutinot, Ramadan, la République



Édito Lausanne FM – Jeudi 17.01.08 – 07.50h



« Un enseignant doit respecter les valeurs de la République. Or, l’encouragement à la lapidation ne fait pas partie des valeurs de la République ». C’est la phrase, imparable, que vient de prononcer le conseiller d’Etat genevois Laurent Moutinot, sur les ondes de la Radio Suisse Romande, dans le cadre de l’affaire Hani Ramadan.

Imparable, parce que tout le monde, à juste titre, doit condamner cette horreur. Qui d’entre nous aurait l’idée d’aller défendre l’idée de lapidation ? Sur le cas précis, au demeurant réglé par un accord financier, rien à dire.

Rien, si ce n’est que, si j’étais enseignant à Genève, je solliciterais de Monsieur Moutinot quelques éclaircissements sur le champ exact de ce qu’il appelle « les valeurs de la République ». Pour la lapidation, d’accord. Pour condamner l’appel au meurtre, l’appel à la haine, d’accord. Ces principes, avant que d’en appeler aux « valeurs de la République », relèvent d’un document très intéressant, bien plus concret et mesurable, qui s’appelle le Code pénal. Un enseignant, en effet, comme tout citoyen, doit respecter le Code pénal.

Mais au-delà de la loi, qui définira les « valeurs de la République » ? Monsieur Moutinot ? Un collège d’experts ? La pensée dominante ? Une Commission des Evidences ? Les ligues des Droits de l’Homme ? Une église, une chapelle ?

Un enseignant est un fonctionnaire de l’Etat. A ce titre, il doit certes se plier à certaines règles. Mais un enseignant est aussi un homme ou une femme pour qui la liberté individuelle de penser est un moteur capital de l’existence. Peut-être pas jusqu’à la lapidation, admettons-le, le cas est tellement extrême. Mais, pour le reste, j’espère bien qu’on puisse continuer d’avoir, dans nos écoles, des gens de gauche ou de droite, croyants ou athées, voltairiens, sartiens, tocquevilliens, socialistes ou libéraux, de doutes ou de certitudes mêlées.

La première valeur de la République, n’est-ce pas justement de parier sur l’aventure intellectuelle individuelle, le chemin de vie personnel, de ces personnes qui font sans doute le plus beau métier du monde : éveiller nos enfants aux lumineux mystères de la connaissance humaine ?

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16/01/2008

La fiscalité n'est pas un cadeau



Édito Lausanne FM - Mercredi 16.01.08 – 07.50h



« Cadeau fiscal » : c’est l’expression traditionnellement employée par ceux qui combattent les baisses d’impôts. « Cadeau fiscal pour les riches », « cadeau fiscal pour les plus favorisés », « cadeau fiscal pour les nababs » : on a l’impression, à chaque fois, de voir émerger dans notre imaginaire toute une oligarchie censitaire, nantie, ouatée, protégée des torpeurs de l’existence par des liasses de dollars, jusqu’aux oreilles.

« Cadeau fiscal » : l’expression revient dans la grande bataille fédérale qui se joue autour de la votation du 24 février prochain sur la réforme de l’imposition des entreprises. « Cadeau fiscal » : la gauche genevoise, déjà, ressort l’incantation de ces deux mots magiques face au projet de l’Entente (libéraux, radicaux et PDC) de faire baisser de 34 à 30% le plafond de l’imposition sur le revenu. 30%, ça veut tout de même dire près de quatre mois par an de travail pour les impôts. Mais la gauche continue de parler de cadeau fiscal.

Cette expression est étrange, et contredit un principe républicain majeur. Car enfin, jusqu’à nouvel ordre, et nous le savons tous pour payer régulièrement nos impôts, le premier « cadeau », le premier de tous, le premier don, le premier transfert d’argent, c’est tout de même celui du contribuable à l’Etat. Cet argent, que nous ne serions pas fâchés de garder pour nous, pour notre patrimoine, nos familles, nous le transférons à l’Etat.

Nous le faisons certes pour d’excellentes raisons, que nul de raisonnable ne conteste : assurer un Etat fort, au service de tous, avoir une bonne sécurité publique, de bons hôpitaux, de bonnes écoles, de bonnes routes, de bons transports publics. Aider, aussi, les plus défavorisés, ceux qui sont restés sur le bord du chemin.

Mais enfin, cette idée de « cadeau » postule que la norme serait de ponctionner à mort, au maximum, le brave contribuable, le presser comme une vache à lait. Et que l’exception, condamnable, serait de le presser un peu moins. C’est, ma foi, une bien étrange conception du champ républicain. Où l’Etat serait tout, la norme première, le précédent de toutes les existences. Comme une machine à Tinguely, nourrie de son propre mouvement. Et où l’individu n’aurait de sens que pour en engraisser les rouages. Cette conception oublie que l’argent de l’Etat, c’est notre argent à nous, celui de notre sueur, de notre effort, de notre travail. Que nous lui transférons, certes pour de bonnes raisons. Il faudrait peut-être, de temps à autre, que nos autorités financières, nos baillis fiscaux, nos fermiers généraux, aient l’élémentaire courtoisie de s’en souvenir. Au besoin, nous le lui rappellerons.

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15/01/2008

L'universelle araigne



Édito Lausanne FM – Mardi 15.01.08 – 07.50h



La rigueur, la patience de l’araignée, la détermination, la précision. Ce sont les qualités, éminentes, d’un homme que la Suisse romande connaît peu, trop peu, Hans-Rudolf Merz, le ministre fédéral des Finances. La vraie révolution, depuis quatre ans, de la manière d’envisager la politique financière de la Confédération, c’est lui. Aussi efficace sur les lames de fond qu’il est retenu sur la forme. Merz n’est pas un lyrique. Tout au plus quelques pointes, quelques piques, beaucoup d’humour, la connaissance de six langues, et une grande culture.

Alors, qui est-il, cet homme qui nous annonce aujourd’hui, dans le Temps, un excédent de plus de quatre milliards pour les comptes 2007 ? Avant tout, un libéral. Un homme du Freisinn, ce concept de philosophie politique et économique dont la NZZ est le temple, qui concilie liberté de pensée et responsabilité individuelle. Un homme qui croit aux vertus de la concurrence, avec toute l’extrême difficulté que comporte, à vivre au quotidien, l’acceptation de ce principe. Concurrence entre les entreprises, lutte contre les cartels, mais aussi concurrence fiscale, internationale et intérieure à la Suisse.

C’est aussi un homme qui nous a tous pas mal choqués, par ses premières déclarations, au début de son premier mandat, entrant en matière sur la privatisation d’espaces qui, à nous Romands en tout cas, nous paraissaient d’essence régalienne, c’est-à-dire ne devant relever que du domaine de l’Etat. À la réflexion, il apparaît qu’il voulait surtout lancer des balises pour tester l’opinion publique. Reste, aujourd’hui, la seule chose qui compte pour un grand argentier : les résultats. Et il faut bien avouer qu’ils sont bons.

Le grand défi de Merz, à court terme, c’est la votation fédérale du 24 février prochain sur la réforme de l’imposition des entreprises, où on notera au passage qu’il ravit le leadership de la réflexion sur les PME à Doris Leuthard. Il s’agit de vitaliser les petites et moyennes entreprises, qui constituent 95% du tissu économique de notre pays. En allégeant leur charge fiscale. Cette votation, dont le libellé a l’air technique, est totalement politique, et son enjeu est passionnant. De son résultat, dépendra la politique future de la Confédération pour ceux qui, jour après jour, se battent pour l’esprit d’entreprise, l’emploi, la prospérité du pays. En jeu aussi, la manière avec laquelle l’opinion publique suisse entrevoit le statut du petit entrepreneur. C’est, bel et bien, une votation-test, et Hans-Rudolf Merz, qui l’a compris, ne va cesser, dans les semaines qui viennent, de monter en première ligne pour convaincre.

L’occasion pour nous, notamment en Suisse romande, d’accueillir pour des débats et de mieux connaître cet homme secret et efficace, solitaire, d’une arachnéenne opiniâtreté. Et qui pourrait bien, par la patience du celui qui tisse en sachant où il va, jouer un rôle central dans la nouvelle dynamique du Conseil fédéral.

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14/01/2008

Burkhalter le conquérant



Édito Lausanne FM – Lundi 14.01.08 – 07.50h



Il s’appelle Didier Burkhalter, il est conseiller aux Etats du canton de Neuchâtel, radical, c’est un homme apprécié, compétent et courtois. Pourtant, il vient de commettre, vendredi, dans les pages Opinions du Temps, l’une de ces amphigouriques aberrations dont l’actuelle direction de sa formation semble raffoler. Il déclare : « Je suis de l’avis qu’un parti ne devrait pas avoir pour but premier de gagner des électeurs à tout prix ».

Diable. Je commence à comprendre. La voilà donc, la subtile, la colossale finesse des éléphants du grand vieux parti. La quintessence des tortueux contours de la pensée fulvio-pellienne, densifiée en quelques syllabes par l’un des chouchous des journalistes parlementaires, des gens du sérail, de ceux qui hantent le Palais fédéral, depuis tant d’années, sans en trouver la sortie.

La phrase de Monsieur Burkhalter me fait penser à ces responsables d’émissions que personne ne regarde ou n’écoute, et surtout dont personne ne parle, et qui nous disent : « Surtout pas de course à l’audience ! ». Sur le fond, ils n’ont peut-être pas tort. Mais est-ce à eux de le dire ? Ne seraient-ils pas plus crédibles s’ils avaient, au moins, donné la preuve par l’acte qu’ils savent parler aux gens, conquérir quelques auditeurs ou spectateurs ?

Venir d’un parti qui n’a pas franchement brillé dans ces élections fédérales, qui a totalement raté sa communication (alors qu’il aurait de vitales idées d’avenir à faire passer), et venir prôner la relative importance de la conquête des électeurs, voilà qui est assez plaisant. Monsieur Burkhalter est certes un homme de valeur, il m’arrive souvent de l’écouter sur les ondes. Et, tout aussi souvent, de ne saisir qu’à moitié la clarté de son message. C’est sans doute sa recette très secrète pour gagner.

Gagner devant qui ? La seule ambition, apparemment, de Monsieur Burkhlater, c’est de s’imposer un jour, sans trop tarder, devant ses 245 collègues de l’Assemblée fédérale. Entre initiés, devenir un jour l’élu. Pour cela, en effet, point trop besoin de l’appétit de conquête des cœurs et des âmes du grand public. On fait de la politique entre soi, dans le sérail, comme sous la Quatrième République, dans le seul enclos parlementaire, qui est à la fois chambre d’échos, galerie des glaces et antichambre des ambitions. Avec de tels meneurs, je souhaite bonne chance à ce grand vieux parti qui, faute d’être encore grand, ne semble plus compter que sur quelques zestes de prudente vieillesse pour nous conquérir et nous séduire.


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11/01/2008

La pub ou les birkenstocks



Édito Lausanne FM – Vendredi 11.01.08 – 07.50h



Une télévision publique sans pub. C’est l’idée lancée cette semaine, pour la France, par Nicolas Sarkozy. Une idée vraiment très étrange, illustrant soit la totale méconnaissance des vrais mécanismes de l’audiovisuel par le président français, ce qui serait étonnant, soit quelque sourde volonté, de sa part, de se reconstituer un bon vieux fief de sons et de lumières bien à lui, ressusciter l’ORTF.

Mais laissons la France. Et donnons raison à Gilles Marchand, le directeur de la TSR, lorsqu’il défend avec virulence, ce matin, la présence de publicité dans l’espace public suisse. Il la justifie, notamment, par les appétits des grands groupes étrangers sur un gâteau qui, de toute manière, existera toujours, et Dieu merci, tant qu’il y aura des entreprises désireuses de faire savoir qu’elles existent, et ayant encore un budget pour cela.

Imaginer, une seule seconde, qu’une télévision serait meilleure sous prétexte qu’elle serait sans pub, c’est vivre dans un autre monde. Le monde d’une télé d’Etat, vivant de l’impôt, donc sous perfusion, toute corrélation entre son inventivité, sa puissance créatrice et ses revenus ayant été coupée. C’est la négation même de l’entreprise, la négation du risque, c’est le retour aux sandales et aux birkenstocks, dans les bureaux.

Surtout, il faut en finir avec cette idée que la publicité serait le diable. Les annonceurs sont loin d’être des rêveurs. Ils n’ont aucun intérêt à investir en faisant jouxter leurs pubs avec des programmes de mauvaise qualité. Et puis, une chaîne télé, comme un journal, comme devrait l’être aussi une chaîne radio, c’est une entreprise commerciale. L’équipe qui la compose, tous niveaux confondus, doit en être consciente. Elle doit savoir que la vie est un combat, que rien, jamais, n’est acquis. Qu’on peut mourir à tout moment. Elle doit, aussi, connaître et analyser la concurrence, l’affronter, apprendre à gagner.

Vous connaissez mes positions sur l’existence même, à terme, d’un mammouth de service public en Suisse, faisant financer par la redevance, par exemple, des séries américaines, ce qui m’échappe un peu. Je sais que cette option, pour l’heure, n’est pas majoritaire. Alors, tant qu’existent encore des télévisions publiques, de grâce, donnons leur les moyens d’exister vraiment. En attendant le jour, pas nécessairement si lointain, où une vraie concurrence, rompant avec les décennies régaliennes, permettra à l’audiovisuel suisse de faire émerger les meilleurs, dans la vérité des coûts, la vérité des mérites, la vérité des talents.


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10/01/2008

Parquets et glissades

 

Chronique parue dans la Tribune de Genève du jeudi 10.01.08

 

Ca pourrait sonner comme une chanson de Jean Nohain : quand un procureur attaque un autre procureur, que se jettent-ils, d’une hermine l’autre : des histoires de procureurs, of course !

 

Mais quand ledit procureur, dans toute la perversité du système genevois, se trouve issu d’un parti, les missiles deviennent évidemment politiques. Ca n’est plus une compétence contre une autre, mais une conception de la justice, une vision du parquet. Hier, dans les colonnes du Temps, c’est bel et bien le socialiste Bertossa qui assassine le radical Zappelli. Au fait, on prend combien, pour meurtre avec préméditation ?

 

J’ai une idée de verdict, pour Monsieur Bertossa : juste un rappel, amical. Que sont certaines affaires russes devenues, qui devaient, nous disait-on, révolutionner le rapport de la justice à l’argent sale ? Cette croisade incantatoire contre les crimes en col blanc, qu’en reste-t-il, aujourd’hui, en termes de résultats concrets ?

 

Oh, je ne prétends pas que Monsieur Zappelli soit parfait, le parquet est chose trop glissante pour y laisser s’aventurer la perfection du monde. Mais son recentrage sur une criminalité plus prosaïque, certes moins prestigieuse à pourchasser, moins sonore à claironner, a pu rencontrer çà-et-là, quelque succès.

 

Enfin, la gauche ayant un candidat officiel contre Daniel Zappelli, peut-on espérer que ce dernier prenne le droit de ferrailler lui-même, sans tirs de couverture de la part du Commandeur ?

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

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Le zeste sucré de l'archaïsme



Édito Lausanne FM – Jeudi 10.01.08 – 07.50h



Moderne et décomplexé. C’est l’image que veut donner de lui Nicolas Sarkozy. Il arpente, en jeans, les sites touristiques d’Egypte, avec à son bras l’une des plus belles femmes de France. Il appelle les gens par leur prénom. Il s’exprime sur sa vie privée, la montre, la met en scène. Il voudrait au fond, comme l’Orléans Louis-Philippe, être davantage roi des Français que roi de France, le « roi bourgeois », comme on avait appelé ce monarque, entre 1830 et 1848.

La question est : « Les Français veulent-ils d’un Président un jeans ? ». Je n’en suis pas sûr du tout. L’image du chef de l’Etat, chez nos voisins, vient du fond des âges. Quarante rois, puis la République. Puis, avec de Gaulle, la République qui rétablit la monarchie. Puis, avec François Mitterrand, qui avait pourtant tant combattu ce style, dans son pamphlet « Le Coup d’Etat permanent », en 1964, la quintessence, dès 1981, du style royal à l’Elysée : figure marmoréenne, immobilité de sphinx, étanchéité des réseaux de relation, puissance de la Maison personnelle, bref le Roi.

Mais pas n’importe quel roi. Les Français aiment les souverains, mais pas les signes extérieurs de richesse. Ce qu’ils ont tant aimé, en de Gaulle, c’était son côté monastique : le moine-soldat, la rigueur personnelle, l’homme qui ne s’est pas enrichi d’un seul centime pendant son règne. L’homme qui pouvait être orgueuilleux, comme Louvois dans le Grand Siècle, parce qu’en contrepartie de cet orgueil, il assumait la fonction sacrificielle de tout donner, toute sa personne, à son pays. Auquel il vouait une passion intransigeante, mystique, d’un autre âge.

L’homme qui, le premier, a voulu changer cela, c’est Giscard. Mal lui en a pris. Il était jeune, brillant, il est d’ailleurs loin d’avoir eu un mauvais septennat, mais il a totalement raté son image présidentielle. Il a voulu se mêler au peuple, au bon peuple, il a voulu « décomplexer » la fonction. C’était peut-être louable. Mais ça n’était pas, dans un pays chargé d’une Histoire aussi incomparable, ce que les Français voulaient. Mitterrand, avec génie, a corrigé cette dérive.

Nicolas Sarkozy est un homme intelligent. Il devrait comprendre que l’image du play-boy est aux antipodes d’une certaine conception profonde, nourrie de tant de références, du service suprême de l’Etat, en France. Il serait tout de même dommage que cet homme compétent, dynamique, inventif de nécessaires réformes, finisse par se griller sur une simple, une élémentaire question d’image.

Il rêve, comme un enfant, la modernité. Mais sous-estime les vertus – paradoxales, délicieuses et sucrées comme un zeste – de l’archaïsme.



 

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09/01/2008

L'Amérique et nous



Édito Lausanne FM – Mercredi 09.01.08 – 07.50h



Il est, bien sûr, totalement impossible de savoir qui, le 4 novembre prochain, sera élu président des Etats-Unis d’Amérique. Barack Obama ? Hillary Clinton ? Un républicain ? Nous n’en savons rien. Et les premières figures qui s’imposent dans les primaires de janvier ne sont pas nécessairement, comme ceux qui entrent papes au conclave, les élus de novembre.

Une chose est sûre : cette campagne va nous passionner. D’abord, parce qu’elle va tourner la page de George Bush, et beaucoup, par avance, s’en réjouissent. Un président dont l’Histoire équilibrera et affinera le bilan, mais dont la mémoire restera marquée du sceau de l’aventure militaire en Irak.

Aussi, parce que les Etats-Unis sont, au fond, un régime présidentiel. La personne du chef de l’Etat, comme en France, est le pivot, non seulement des institutions, mais de toute l’attention médiatique. Le président, dans une constante galerie des glaces, se mire, se représente, se met en scène. On ne voit, on ne montre que lui. Et cette personnalisation du pouvoir, dans les grandes heures, a souvent sonné le salut : discours de Roosevelt au lendemain du 7 décembre 1941 (Pearl Harbor), causeries au coin du feu de ce même président d’exception, effet Kennedy, effet Reagan, effet Clinton. Oui, le premier personnage de l’Etat ne se contente pas de régner : il donne des signes, des inflexions, à la terre entière.

Cette année électorale, avec sa galerie de figures nouvelles, va être, pour nous, l’occasion de tourner nos regards vers l’Amérique. Les Etats-Unis, ce grand pays cette grande Histoire déjà, et surtout cette culture, si mal connue : la littérature, avec ses incroyables rebelles, les arts plastiques, le cinéma. Aucun Suisse, aucun Européen, quels que soient ses sentiments personnels face une certaine politique américaine, son arrogance, son impérialisme, ne peut rester indifférent à cette campagne électorale. Elle sera – elle est déjà – l’un des événements politiques les plus importants de 2008.

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08/01/2008

Spe Salvi: un texte pour ici et maintenant

 

 

Texte publié dans le journal "Le Temps", ce matin (08.01.08)



Pascal Décaillet, journaliste, a lu la deuxième encyclique du règne de Benoît XVI. Il ne partage pas du tout les conclusions du vaticanologue italien Giancarlo Zizola, récemment publiées dans nos colonnes.



« Benoît XVI, un pape désespéré et désespérant » : c’est sous ce titre, dont vous apprécierez l’ouverture au dialogue, que le Temps a publié, ce vendredi 28 décembre, l’interprétation, par Giancarlo Zizola, de « Spe Salvi », la deuxième encyclique du pape allemand, éditée le 30 novembre 2007. Giancarlo Zizola est chroniqueur spécialisé au quotidien « Il Sole/24 Ore ».

Le moins qu’on puisse dire est que je n’ai pas l’impression d’avoir lu le même texte que Zizola. Car, oui, ce document pontifical, comme tous les autres, nous est accessible à tous, en un tour de main ! Les temps sont révolus où les encycliques n’étaient destinées qu’à la maigre élite d’une cléricature : vous foncez sur le site du Vatican, vous cliquez, et vous avez, sous les yeux, l’intégralité de la version française. Une trentaine de pages en version imprimée. Une heure de lecture, guère plus. La première des choses à faire est donc d’aller voir. Entrer dans le texte, qui n’a rien d’hermétique. Se faire son opinion.

« Spe Salvi facti sumus » : « Dans l’espérance, nous avons été sauvés ». Théologien lui-même, homme du Livre et de la rigueur des textes, le pape Ratzinger, comme toujours, part d’une citation. En l’occurrence, la célébrissime Lettre aux Romains de Saint-Paul, l’un des textes les plus importants du christianisme : on sait le rôle qu’il joua sur Luther et toute la pensée de la Réforme. L’encyclique du pape est une variation sur le thème de l’espérance. Un texte brillant, à la fois argumenté comme il sied au « logos » démonstratif, cher à Ratzinger, et inventif, avec ses chemins de traverse, ses clairières de chaleur et de lumière. A mille lieues de la « pensée abstraite » et de la « douche froide » que croit y déceler Zizola.

Un texte qui tente de définir – vaste programme – l’Espérance chrétienne. Vertu théologale, comme on sait, avec la Charité et la Foi, mais encore ? Et d’abord, que signifient ces trois mots, aujourd’hui ? C’est précisément pour les revivifier, les réactualiser, au sens où l’entendrait Brecht (très maladroitement cité par Zizola lorsqu’il évoque le sublime poème du Tailleur d’Ulm : « Bischof, ich kann fliegen… »), que le pape prend la plume. Non, Spe Salvi n’a rien d’une composition précieuse pour initiés : c’est un texte pour ici et maintenant. Pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Les catholiques, les autres chrétiens, et aussi bien sûr pour les non-chrétiens. Toute personne, croyante ou non, qui voudra bien se donner la peine d’entrer dans la pensée de Joseph Ratzinger.

Car après le règne du charisme (Jean-Paul II), le monde catholique, à coup sûr, est entré, avec ce pape aussi à l’aise dans l’exégèse de Kant, Engels ou Marx (chapitres 19 et 20 de Spe Salvi) que dans celle des Pères de l’Eglise, dans l’ère de la précision et de la définition. Dessiner quoi ? Mais les contours du catholicisme! Tels que les perçoit, au plus intime de sa lecture et de son immense érudition théologique, l’actuel successeur de Pierre. Rien de plus. Rien de moins.

« Spe Salvi » : variation, oui, sur un complément d’agent à l’ablatif. Ce qui aurait pu n’être que jeux de miroirs pour doctes en soutane, se révèle, à l’usage de la lecture, un texte pour tous. « De propaganda fide », comme il sied. Chaque lecteur se positionnera face au travail de sertissage sémantique que propose Ratzinger sur le thème de l’espérance. N’est-elle pas assez ancrée, comme le regrette Zizola, dans le chemin historique des humains ? On peut en discuter. Il est vrai que Benoît XVI n’est pas Léon XIII : sa réponse à l’idée de progrès n’est pas exactement celle du lumineux auteur de « Rerum novarum » (1891), le premier pape qui sut parler de la condition ouvrière, et aussi appeler les catholiques de France à rallier la République. Mais de là à voir dans le théologien bavarois un « désespéré », encore moins un « désespérant », il y a comme un chemin d’incompréhension.

Je terminerai par le grief de froideur. Où le chef de l’Eglise catholique, c’est assez salé et paradoxal, se voit reprocher par Giancarlo Zizola un excès de pensée dialectique, voire métallique, coupée de l’extraordinaire sensualité de cette religion. Là aussi, on peut discuter : il suffit de voir Benoît XVI pour se convaincre, une fois pour toutes, qu’il ne sera jamais de la même fibre que, par exemple, son prédécesseur. Ni de celle du pape Roncalli. Mais de grâce, lisons « Spe Salvi ». Au fur et à mesure qu’avance le texte, il chemine vers la souffrance (chapitre 38), vers le feu (tout le chapitre 47), et finalement vers Marie, « étoile de l’espérance », « étoile de la mer » (Ave Maris Stella), à laquelle l’intégralité du dernier chapitre rend hommage. Dans les voies de l’irrationnel, le pape Ratzinger est sans doute moins pèlerin que son prédécesseur polonais. Mais, par le chemin du logos et de l’exégèse, ce sont, exactement, les mêmes buts théologiques qu’il poursuit. Et cette œuvre-là, Spe Salvi, d’incandescence autant que d’obscures clartés, n’a pas fini de nous marquer, au profond de l’identité catholique.

Pascal Décaillet












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07/01/2008

Eveline Widmer-Schlumpf : premiers signes d’habileté politique


 

La Suisse romande ne connaît pas encore Eveline Widmer-Schlumpf, que j’espère bien recevoir très bientôt sur le plateau de « Genève à chaud ». Mais, à coup sûr, s’il est une qualité dont la nouvelle conseillère fédérale ne semble pas dépourvue, c’est bien l’habileté politique. Les premiers signaux, dans la construction de son état-major personnel, vont dans ce sens.

 

On savait déjà que le démocrate-chrétien Livio Zanolari, Grison comme elle (mais italophone), habitué de tous les cabinets successifs depuis Flavio Cotti, y compris celui de Christoph Blocher, allait demeurer à son poste. Mais la nouvelle la plus surprenante, en termes d’ouverture, c’est l’engagement, que nous venons d’apprendre, du radical d’origine française Sébastien Leprat, aujourd’hui secrétaire politique du PRD, naguère l’un des responsables de la campagne des pommes de Jacques Chirac (1995).

 

Un démocrate-chrétien, un radical dans l’entourage immédiat de la nouvelle ministre. Voilà qui marque une réelle intelligence politique. Et, surtout, un signal à son parti, l’UDC : « Vous ne voulez pas de moi dans le groupe au Chambres fédérales. Eh bien tant pis. Je travaillerai avec d’autres ».

 

Reste à voir comment le parti radical suisse encaissera le « passage » du très civil et très courtois Sébastien Leprat dans une officine « rivale ». Leprat, l’un des proches de Fulvio Pelli. Et adepte, sans nul doute, du « relativisme » dans le positionnement politique…

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