30/04/2008

Mieux qu'un humain: un livre



Édito Lausanne FM – Mercredi 30.04.08 – 07.50h



Fréquenter les Salons et les Foires n’a jamais été mon fort, et ma dernière visite au Salon de l’Auto doit sans doute dater des années soixante. Mais le Livre, si. Toutes les années, depuis le début. Parce que le Salon du Livre, comme une promesse de mai, c’est la vie qui va, la vie qui recommence.

J’irai, pourquoi ? Pour dénicher une perle ? Sûrement pas. Il y a longtemps que je préfère les librairies d’occasion, Vieille Ville de Genève, Barcelone, Londres, Berlin, petites villes italiennes, marché aux puces de Saint-Rémy de Provence, c’est selon. Pour la seule et vivifiante jouissance d’aller y flairer quelques libelles ou pamphlets que les différents pouvoirs, au fil des âges, ont eu la sottise de condamner à fleurir sous les manteaux. Celui de 1944-1945, en France, pourtant si créatif à tant d’autres égards, n’ayant pas été, en l’espèce, le plus brillant. Bref, j’aime décider moi, sans tutelle ni censure, si un livre doit être lu ou non.

Non, à ce Salon, j’irai simplement par reconnaissance. Sans les livres, je ne serais rien. Je leur dois tout, ainsi qu’à mes vieux maîtres. Sauf qu’eux, les bouquins, feignant de gésir, sont encore bien vivants. Leur rendre souffle et vie ne tient qu’à nous. Ils sont là, alignés ou entassés, il suffit d’aller les cueillir. Ils sont là, et c’est votre vie même que vous revivez en les rouvrant, parfums, annotations, amours et transports de l’époque. Il y en a certains, comme les biographies de Lacouture, que j’ai bien dû lire vingt fois. Et Hergé, cent mille ! Dire qu’ils sont des compagnons n’est pas assez fort. Sans eux, c’est le parfum de mort, sur la terre.

Aller au Salon, dans ces conditions, c’est un peu rentrer chez soi. Et puis, Foire pour Foire, autant faire la fête aux livres ! Et tant pis si les puristes rechignent : le principe des comices, on le savait déjà avant Flaubert, n’a jamais été ciselé dans le silence ni la nuance. Non, c’est une affaire de fatras, de fracas, de tintamarre. Avec, dans le meilleur des cas, les délices rougissantes d’une rencontre fortuite. Un être humain, par exemple, allez disons une femme. Ou, mieux encore : un livre.

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29/04/2008

La Ville de Genève, chevalier blanc de l’univers


 

Sur le vif, mardi 29.04.08, 17.10h

 

Il y a sans doute bien des raisons de ne pas voter, le 1er juin prochain, l’initiative de l’UDC « pour des naturalisations démocratiques », qui propose de donner aux communes le pouvoir de décider librement, par l’instance qu’elles choisiront elles-mêmes (exécutif, législatif, commission, voire suffrage universel) d’accorder ou non le passeport suisse. L’idée qu’en milieu urbain, par exemple, les citoyens soient appelés à se prononcer sur des gens qu’ils ne connaissent pas du tout, pose en effet problème, et sera, pendant un mois encore, au centre de tous les débats.

 

Fallait-il, pour autant, le communiqué étonnamment hargneux que vient de publier le gouvernement de la Ville de Genève, avec mise en évidence du nom de Pierre Maudet, sur ce qui est, jusqu’à nouvel ordre, un objet fédéral démocratiquement soumis au peuple et aux cantons, dans un peu plus d’un mois ? « Lancée xénophobe », « Canons du nationalisme antiparlementaire » (diable, on croit voir réapparaître les Ligues et la Cagoule!), initiative « anticonstitutionnelle » et qui « détourne le droit sous des prétextes antidémocratiques ». Tout cela en un peu plus d’une page A4, et sous les couleurs officielles de la Ville de Genève.

 

J’ignorais qu’il appartenait aux différentes autorités communales (on se réjouit des réactions officielles du Locle, de Coire et de Tolochenaz) de se prononcer sur des objets de votations fédérales. Mais évidemment, Genève, c'est Genève, capitale de l’univers, grande redresseuse de torts, donneuse de leçons à l’univers. Dont acte. Reste à savoir si ce genre de communiqué aux grandes ailes généreuses n’ira pas, finalement, exactement à fins contraires. Et si cette prose si ambitieuse ne finira pas par donner des voix aux initiants.

 

 

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Les moissons, en Pologne



Claudine Drame, la mémoire et l’oubli

Édito Lausanne FM – Mardi 29.04.08 – 07.50h



Ils sont trois, alternativement face à la caméra, en plan fixe, et ils racontent. Il y a Violette Jacquet (18 ans en 1942), Henri Borlant (15 ans en 1942), et Marcel Jabelot (19 ans en 1942). Filmés par l’historienne Claudine Drame, un bon demi-siècle après les événements, ils racontent la déportation. Leur déportation. Et leur témoignage, par sa simplicité, l’absence d’artifice, l’émotion d’autant plus forte qu’elle demeure contenue, nous saisit.

Historienne, Claudine Drame a consacré, aux Editions Metropolis, un remarquable ouvrage à la manière dont le cinéma a filmé l’Holocauste, dans les quarante années qui ont suivi la guerre, et dès les tout premiers films d’actualité de 1945, ces images qui, au monde entier, ont colporté l’horreur. Claudine Drame, hier soir, s’exprimait à Genève, à l’Université, à l’occasion de la Journée de la Mémoire.

« Témoignages pour Mémoire », c’est justement le titre du DVD inséré dans son livre. Et c’est là que s’expriment Violette Jacquet, Henri Borlant et Marcel Jabelot. « Il paraît que nous partons en Pologne, pour faire les moissons », écrivait à sa mère un adolescent de Drancy. Le témoignage de ces trois-là devrait passer dans toutes les écoles. Le DVD dure 50 minutes : juste le temps d’un cours d’Histoire.

En Pologne, on le sait, il n’y eut d’autre moisson que celle de l’horreur, alors ils la racontent, calmement, laissant affleurer la mémoire jusqu’à l’extrême tension de leur émotion. Violette évoque la soif, dans les camps. Elle décrit aussi le retour à la Gare du Nord, après la libération : la vie ordinaire pourra-t-elle reprendre ? Henri aussi, retrouve sa mère, dans son appartement : elle l’attend à l’étage, comme s’il revenait d’un week-end en campagne.

D’où reviennent-ils, ces trois-là ? Peuvent-ils seulement le dire ? Là, ils essayent. Et ces trois tentatives, comme trois chemins de traverse, nous font enfin comprendre ce que signifie le travail de mémoire, le devoir de transmission. Rien d’oppressant, presque rien de grave : juste la mémoire. Contre l’oubli.

 

*** Claudine Drame, "Des films pour le dire - Reflets de la Shoah au cinéma - 1945 - 1985", Editions Metropolis. Contenant le DVD "Témoignage pour Mémoire".

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28/04/2008

Ombres chinoises et sphinx des ondes



Édito Lausanne FM – Lundi 28.04.08 – 07.50h



TSR 2, hier soir : remarquable documentaire sur Deng Xiaoping. Ne manquez pas sa rediffusion, ce soir, 22.25h, sur la même chaîne. Comment ce tout petit homme, né en 1904, passant une partie de son adolescence en France, s’inscrivant très jeune au parti communiste, épouse, pendant près d’un siècle, le destin de son pays. Comment, surtout, dans ses périodes d’exil et de relégation, il sait compter sur la force absolue de sa solitude intérieure, pour, un jour, mieux rebondir.

L’histoire de Deng, c’est celle de la Chine au vingtième siècle. Compagnon de Mao pendant la Longue Marche, passionné d’économie, pétri de pragmatisme, traçant son chemin à lui, son sillon, à travers toutes les tempêtes, Deng n’arrivera vraiment au pouvoir qu’à l’hiver de son âge, une fois Mao mort, et la bande des quatre neutralisée.

Mais il y arrivera. Il ouvrira, comme on sait, son pays à l’économie de marché, tout en maintenant la férule, sur le plan politique, d’un communisme pur et dur. L’histoire de Deng, c’est celle de ce contraste. Vu d’Europe, il nous apparaît insensé. Dans la logique chinoise, l’est-il vraiment ?

Dans ce documentaire d’hier, toutes les grandes figures de la Chine du vingtième siècle : Sun Yat Sen, le père de la République, Tchang Kaï Tchek, l’homme du Kuo Min Tang, Mao bien sûr, mais aussi Chou En Laï, Lin Piao et tous les autres. Et puis la Longue Marche, le Grand Bond en avant, la Révolution culturelle.

Et, dans les plus hautes sphères, quelque part à Pékin, un noyau d’hommes qui s’observent et s’épient, s’encensent mutuellement, se neutralisent, s’éliminent, se réhabilitent. C’est toute la tragi-comédie du pouvoir, c’est en Chine et c’est chez nous, c’est saisissant de permanence. Immuable, comme la vie qui va.

Un dernier mot, plus personnel : impossible, en voyant défiler ces ombres chinoises, de ne pas penser à la douceur et à l’intelligence d’un homme qui nous a quittés, il y a six ans, et qui parlait si bien de l’Empire du Milieu. C’était Christian Sulser, homme de lettres, de culture, et aussi le sphinx asiatique de la Radio Suisse Romande. Je me souviens de l’émission spéciale que nous avions montée, avec lui, en février 1997, à la mort de Deng. Sulser : un vrai collègue, un vrai confrère, dans toute l’affectueuse chaleur que peuvent – parfois – contenir ces mots.




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26/04/2008

Christophe finira-t-il par tuer Darbellay ?



Sur le vif – Samedi 26.04.08 – 14.00h

Depuis des années, j’ai toujours considéré et décrit Christophe Darbellay comme l’un des politiciens suisses les plus doués de sa génération. Depuis le 12 décembre 2007, on le sait, son chemin politique et mon chemin éditorial se sont séparés. C’est la vie. Ces quatre derniers mois, j’ai pourtant cherché un embryon de cohérence dans ses choix et ses déclarations. Depuis le discours qu’il vient de tenir, à l’instant, à Belp, devant les délégués de son parti, je crois que je vais renoncer.

Un peu plus de quatre mois après avoir passé alliance, pour abattre Blocher, avec la gauche dure de Christian Levrat et, celle (encore plus dure, malgré son vernis verdâtre) d’Ueli Leuenberger, voilà que le président du PDC suisse ne trouve rien de plus urgent à faire que d’attaquer frontalement les radicaux ! C’est-à-dire le parti qui, depuis bientôt un siècle, aura été de toutes les alliances avec le sien pour construire, patiemment, la Suisse moderne. Antagonistes dans certains cantons (comme le Valais, où Darbellay a maintenant ses ambitions, ce qui sans doute doit nous éclairer sur le discours d’aujourd’hui), les radicaux et le PDC ont toujours, au contraire, été des alliés fidèles et respectueux sur le plan fédéral. On ne se parle pas, on ne s’est jamais parlé, ni interpellé en public,  comme le Valaisan vient de le faire à Belp.

Aujourd’hui, donc, Christophe Darbellay tire sur les radicaux, alors que tout, au contraire, devrait converger vers une alliance entre PDC et PRD ; c’est même le seul moyen d’échapper à la bipolarité croissante PSS-UDC. Sur la politique étrangère, sur l’économie, sur la fiscalité, sur les PME, sur la politique européenne, il n’y a pas, au niveau fédéral, l’épaisseur d’un papier à cigarettes entre radicaux et PDC. Attaquer Fulvio Pelli en Assemblée de délégués est-il, franchement, l’urgence première du patron du PDC suisse ?

Aujourd’hui, les radicaux. Et demain ? Pris dans sa spirale de violence envers ses alliés naturels, Christophe Darbellay attaquera-t-il le PDC ? S’agressera-t-il lui-même ? S’immolera-t-il par le feu, sur la place de la Planta ? Sacrifier tant de dons pour l’autodestruction de son propre camp, il y a là, oui, quelque chose de singulier, et qui, vraiment, m’échappe.






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25/04/2008

Sarkozy: grand oral réussi



Edito Lausanne FM – Vendredi 25.04.08 – 07.50h


Je ne sais comment Nicolas Sarkozy écrit, mais à l’oral, il est définitivement excellent. Le Président, hier soir, face à plusieurs journalistes, dont un Yves Calvi chargé d’une hargne digne d’un plat de champignons mal digéré, a largement réussi son passage télévisé. Non seulement parce que le Président est doué face aux caméras, cela ne suffit plus depuis longtemps. Mais avant tout parce que, sur le fond, il a tenu un discours courageux.

La hargne de Calvi, juste un mot. Qu’il faille, dans l’interview politique en direct, rester sans concessions, c’est évident. Que Calvi n’aime pas Sarkozy, c’est son droit absolu. Que cette inimitié (ou peut-être la mise en scène de cette posture, pour plaire à ses pairs, à son microcosme) éclate à ce point, dans un média où chaque frisson de sentiment se trahit dans la lumière, ça n’était peut-être pas nécessaire. Au moins Calvi, lui, a-t-il puissamment existé, là où PPDA, désormais l’ombre de lui-même, semblant comme étranger aux enjeux de l’émission, se contentait de passer les plats.

Retour au Président. À coup sûr, sa première année déçoit. Les tambours et trompettes du printemps 2007 sont bien loin ; reste la dure, la tenace réalité de cette vieille société française, si difficile à réformer. Le miracle de l’Etat-Providence allume et envoûte encore tant de consciences. Le poids des corporatismes demeure écrasant. Dans ces domaines, par exemple l’enseignement, Nicolas Sarkozy a fait des choix : il réfute la logique de quantité, se refuse à engraisser à l’envi le mammouth. Et il le dit. Et à chacun de ses mots, dans ce domaine ultrasensible où tant se sont cassé les dents et où veille le syndicat le plus conservateur du monde, il se fait des dizaines de milliers d’ennemis. Mais il tient quand même son cap. C’est présidentiel.

Idem sur le rapport au travail, les abus dans le chômage, l’idée de mérite ou encore les clandestins. Il a raison ou tort, on le suit ou non, mais il tient son cap, et son argumentation, solide, reflète la cohérence de sa pensée politique. Là aussi, c’est présidentiel. De droite ou de gauche, les Français aiment être gouvernés. Ils aiment qu’il y ait un pilote dans l’avion, quitte, de temps à autre, à l’éjecter du cockpit. À cet égard, hier, le Président a réussi sa prestation.

Cette contre-attaque était urgente et indispensable. Par quelques petits gestes qui ont déplu, Nicolas Sarkozy s’est, un peu trop souvent, dans cette première année qu’on qualifiera d’apprentissage, montré au-dessous de la fonction présidentielle. Mais l’homme, très intelligent, apprend vite, tire les leçons, et nul, aujourd’hui, ne peut préjuger de son succès ni de son échec. Ainsi va la politique, cruelle et imprévisible. Comme la vie, non ?


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24/04/2008

Un Despot éclairant



Édito Lausanne FM – Jeudi 24.04.08 – 07.50h


Infatigable défenseur de l’identité serbe, dont il connaît si bien l’Histoire et la poésie, Slobodan Despot est l’un des hommes de Suisse romande à n’avoir aucune peur de se faire des ennemis. Je crois même qu’il aime ça. Ferrailler, l’âme haute, contre l’adversité, le tenaille et l’envoûte.

Aujourd’hui, cet ancien compagnon de route de Vladimir Dimitrijevic et de l’Âge d’Homme se bat, jour après jour, pour sa propre maison d’édition, Xenia, à Vevey. Là, avec « L’évasion de C.B. », il vient de réussir ce fameux coup marketing, nimbé de chuchotements et de mystères, qui résonne dans les dîners en ville et chatouille les imaginaires.

La thèse, on la connaît. Elle tourne autour du 12 décembre 2007, conférant à Christoph Blocher (pardon : C.B. !) une dimension beaucoup plus machiavélique que victimaire. Surtout, l’auteur est anonyme, et, aujourd’hui encore le demeure, se contentant de signer « Janus » : rien de tel, vous pensez, pour faire frissonner les neurones et exciter les hypothèses les plus folles. Haut fonctionnaire ? Prof de philo engagé dans la querelle scolaire ? Conseiller national UDC valaisan refusé par les auteurs et autistes de Suisse romande ? Homme de l’ombre de la communication radicale vaudoise ? Journaliste polymorphe ? Despot lui-même ? Blocher ? Miss Suisse ? Etc.

Une chose est sûre : la politique suisse a bien changé. Tricoter une fiction autour d’une élection au Conseil fédéral, il y a trente ans, n’aurait intéressé strictement personne. Mais là, il y a la puissance d’un événement : la nuit du 11 au 12 décembre, avec ce trio infernal qui trame et qui ourdit. Il y a la notoriété des personnages. Il y a la musique des surnoms, le plus tordant étant sans doute Ulan Bergoli, « idéologue verdâtre et vexé ». Et il y a, ma foi, une plume sachant raconter.

Bref, l’éditeur Despot a réussi son coup. Un de plus pour cet hyperactif sur la place de Suisse romande. Ce Slave à la taille de géant et au regard si doux, cet homme, capable de vous raconter des heures durant les événements balkaniques de 1915, mais aussi les grands poètes de son pays. Ce diable de Despot, au fond plus éclairant qu’obscur, dont on n’a pas fini de parler dans le petit monde éditorial de Suisse romande.

*** Ce soir, dès 18h, débat autour de ce livre, au Buffet de la Gare de Lausanne. Janus sera-t-il là ?

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23/04/2008

Mitterrand à Vichy : la mémoire tamisée



Édito Lausanne FM – Mercredi 23.04.08 – 07.50h


J’ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, mon Péan, acheté en septembre 1994, immédiatement dévoré, puis tant de fois relu : « Une jeunesse française, François Mitterrand 1934-1947 », aux Editions Fayard. Avec, sur la couverture, cette photo-choc : celui qui est encore, en cet automne 1994, président de la République française, serrant la main du maréchal Pétain. C’était plus d’un demi-siècle plus tôt, en octobre 1942.

Que François Mitterrand ait été actif à Vichy, tout le monde le savait ; les activistes gaullistes du SAC se faisaient même un bonheur, dans la présidentielle de 1965, de venir scander « fran-cisque ! » dans ses réunions. Qu’il l’ait été à ce point, c’est ce que nous révèle Péan, tout en nous montrant comment le même homme, de façon progressive comme tant de Français, est passé de l’entourage du Maréchal à une vraie et authentique résistance. La Résistance de l’intérieur, celle dont l’Histoire revue par les gaullistes dès 1944 tentera longtemps de tamiser la mémoire.

À cet égard, grâce à Serge Moati et son équipe, c’est une excellente piqûre de rappel que nous a offerte France 2, hier soir. On peut aimer ou non le genre du docu-fiction, qui mélange des acteurs d’aujourd’hui avec des images d’archives, c’est au moins un moyen de les incarner et de faire accéder les enjeux au plus grand nombre. Dans la bouche de Mitterrand, les propos exacts, d’ailleurs, tenus dans sa correspondance ou ses écrits de l’époque. J’en retiens un, à propos du général de Gaulle : « Lorsqu’ils ont l’âme haute, les fils des bourgeois échappent à leur condition sociale ».  Saisissant résumé de celui qui avait été le si éclatant Rebelle à tout l’univers qui l’avait façonné.

En seconde partie de soirée, un documentaire, un vrai, avec archives et témoignages. Notamment le décryptage de la fameuse interview donnée par le Président, alors en chimiothérapie, à Jean-Pierre Elkabbach, toujours en cet automne 1994, et dans laquelle, au fond, il ne fait pas la moindre concession sur les choix de son passé. L’émission, à juste titre, se termine par l’admirable discours de Jacques Chirac au Vel d’Hiv, l’année suivante, où un chef d’Etat français, pour la première fois, rompant avec la légende de « Vichy parenthèse », assume, face aux crimes commis, la continuité nationale.

Très guidé, sur le fond, par le livre de Péan, Serge Moati a fait du bon boulot. Il nous rappelle à quel point l’Histoire est complexe, à quel point il est faux de juger avec les critères de son temps. A quel point il faut lire, et lire encore, pour tenter de saisir, un peu, les secrets d’une époque.


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21/04/2008

Apprendre à perdre, Monsieur Longet !

 

Édito Lausanne FM – Lundi 21.04.08 – 07.50h



Hier, une très nette majorité du peuple genevois (59%) a élu le candidat de la droite, Daniel Zappelli, contre celui de la gauche, François Paychère, au poste de Procureur général, pour six ans. Les deux candidats, je l’affirme, étaient de valeur, mais enfin c’est ce choix-là que le souverain a fait, à l’issue d’une campagne animée, où chacun, largement, a pu exposer ses positions. L’élu bénéficie même d’une légitimité accrue par une participation record dans ce genre d’élection.

Or, hier soir, qu’avons-nous entendu ? Un homme de valeur, René Longet, nouveau président des socialistes genevois, se contorsionner à n’en plus finir, pour expliquer à quel point le corps électoral n’avait pas compris l’extrême subtilité des thèses socialistes en matière de justice, défendues par François Paychère. Bref, c’est comme en Italie, comme dans la France du Traité européen de 2005 : on nous refait le coup du peuple qui vote mal.

Une telle argumentation, de la part des prédécesseurs de René Longet, n’aurait pas étonné. De sa part à lui, celle d’un homme qui, par sa culture, élève d’un cran le niveau de la fonction de président du PS à Genève, c’est décevant. René Longet est un espoir pour la vie politique genevoise : trop longtemps écarté des instances dirigeantes, cet homme de réflexion profonde sur la société et l’environnement a beaucoup à nous apporter. Sa politique, très claire, de retour aux priorités sociales, respire une cohérence qui a tant fait défaut ces dernières années.

Il manque juste encore à René Longet, une chose : apprendre à perdre. À cet égard, le pathétique duel qui l’opposait hier soir, à Forums, à Charles Poncet, a tellement tourné à l’avantage de l’avocat qu’on a presque eu l’impression de revivre l’exécution de Louis XVI. René Longet mérite mieux. Le débat politique aussi.

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19/04/2008

De la Kabylie à Ravensbrück, une très grande dame

Et maintenant, Germaine Tillion ! Deux jours après Aimé Césaire, l’une des plus éclatantes figures de l’intelligence humaine et de la lutte contre le colonialisme, nous quitte. Elle avait 101 ans. Elle avait traversé le siècle avec la passion de comprendre, de transmettre, de rassembler les hommes. L’avoir interviewée, à plusieurs reprises, est l’un des plus grands honneurs de ma vie de journaliste.

 

Jeune ethnologue, elle décide, dans les années trente, d’aller vivre au milieu des Berbères, dont elle deviendra une spécialiste. Résistante, chef du Réseau du Musée de l’Homme, elle connaît la déportation, et Ravensbrück. A ses compagnes de détention, elle enseigne la grammaire kabyle.

 

Elle écrira, plus tard, sur l’univers concentrationnaire. Après la guerre, un autre combat l’attendra : la lutte contre la torture en Algérie. Et tant d’autres luttes, aussi, où elle se jette, infatigable. Il y a peu de temps encore, elle répondait au téléphone d'une voix douce, acceptait toujours de parler, disait ses vérités.

 

Lundi, j’appellerai Jean Lacouture, dans son Vaucluse, et lui demanderai de témoigner sur Germaine Tillion, lui qui en a écrit une si belle biographie : « Le Témoignage est un combat, Seuil, 2001 ». Ce soir, en apprenant le départ de cette si vieille et si grande dame, je pense à une autre déportée de Ravensbrück, Geneviève de Gaulle. Et à toutes ces populations du Maghreb, aussi, qu’elles a tant aimées et tant respectées. C'est une figure majeure, ce soir, qui nous quitte.

 

 

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18/04/2008

Aimé Césaire, les racines et les ailes

Chronique parue dans le Nouvelliste du 18.04.08


 
Il y a des jours, comme cela, où les îles sont en deuil, la France entière aussi, et avec elle, sa langue, la musique de ses syllabes, la puissance de feu de ses incantations. Aimé Césaire, là-bas, s’est éteint, il avait 94 ans, grand âge d’un grand homme, immense parcours dans le siècle. Ségolène Royal demande qu’il repose au Panthéon. Et, ma foi, elle a raison.
 
Car un jour, dans les îles, un homme s’est éveillé à cette langue, qui, avant lui, avait été celle de Racine et de Rimbaud. Elle n’était peut-être pas la plus originelle, mais enfin elle était là, et c’était la sienne. Nous dirons tout au moins qu’il l’avait faite sienne, reconnue comme part inaltérable de lui-même. Chantre de la négritude, infatigable combattant contre le colonialisme, il se trouve que toute son œuvre, c’est dans la langue de la lointaine métropole qu’il la pétrira, la façonnera, la rythmera. Le Sénégal a eu Senghor. La Martinique, Césaire.
 
Ou plutôt : nous, francophones, d’où que nous soyons, de Sion ou d’Alger, de Québec ou de Fort-de-France, de Dakar ou de Liège, de Lille ou de la Réunion, nous avons eu ces hommes-là. Ils sont nôtres, leur trésor est nôtre, le sel de leurs strophes brûle nos langues. A les lire, il n’est plus de races ni de nations, il n’est plus que l’humanité : « Aimé Césaire, avait écrit Breton, est un Noir qui est non seulement un Noir ; mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ».
 
Aimé Césaire a beau avoir été, pendant 56 ans, le député-maire de Fort-de-France, le défenseur si ardent de la dignité de son peuple, c’est en vain, pourtant, qu’on ira quérir une once de régionalisme dans son œuvre. Etant d’où il est, il est universel, et c’est là sa leçon. Son univers, c’est la langue, le rythme : cela, pour longtemps, pourra tout autant se lire dans les écoles du Valais ou de Provence que dans celles des Antilles. Je dirais même les écoles primaires, où la lecture de la poésie à haute voix ne doit pas surtout pas faire peur.
 
A la vérité, Césaire n’est pas plus Martiniquais que Chappaz n’est Valaisan, c’est-à-dire qu’il l’est totalement, avec toute la force de son verbe. Et c’est là le miracle de ces œuvres, du Châble ou de Fort-de-France, d’ici ou d’ailleurs : arrachées à la terre, elles en viendraient presque, allez savoir comment, à nous donner des ailes.
 

 
 
 
 
 
 
 
 

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17/04/2008

Valérie Garbani, tenez bon!



Édito Lausanne FM – Jeudi 17.04.08 – 07.50h



Valérie Garbani, présidente de la Ville de Neuchâtel, est une femme intelligente, attachante, et pleine de vie. Dans les nombreux débats que j’ai organisés avec elle, pendant des années, dans la Salle des Pas perdus du Palais fédéral, pendant les sessions, elle était toujours disponible, vive, précise et compétente.

Aujourd’hui, à dix jours des élections communales, on découvre, ou plutôt on a la confirmation d’un parcours humain très difficile, avec violences domestiques subies, et surtout l’évidence d’une très grande solitude. Hier, Valérie Garbani était, d’une certaine manière, « mise en congé » de l’exécutif de la Ville de Neuchâtel.

J’aimerais dire ici le respect que mérite cette femme, et la retenue qui s’impose avant de dire n’importe quoi à son sujet. La sincérité avec laquelle elle s’exprime, dans le Temps d’hier, décrivant avec beaucoup de pudeur des scènes de sa vie privée, exige un courage qui est loin d’être banal.

Elle a été chahutée par la vie, et alors ? Ça ne vous est jamais arrivé, à vous ? Elle a passé des nuits à pleurer, dit-elle : vous ne pleurez jamais, vous ? Il lui arrive de boire un peu trop. Et vous, jamais ?

Au fond, pourquoi un élu devrait-il à tout prix s’imposer comme un être immatériel ? Ce que traverse Valérie Garbani (et on lui souhaite évidemment de s’en sortir au plus vite), beaucoup d’entre nous l’ont vécu, une fois ou l’autre. Parce que la vie est là, la vraie, qui ne fait pas toujours de cadeaux.

Doit-elle, ou non, continuer sa carrière politique ? La décision incombe avant tout à elle-même. Et puis, si elle dit oui, la seule, la vraie décision sera prise par le peuple de Neuchâtel. Dans lequel il y a, comme partout, des gens heureux et d’autres qui le sont moins, des buveurs d’eau et des buveurs de vin, des gens qui se retiennent et puis des gens qui pleurent.

Il y a sans doute, aussi, dans le peuple de Neuchâtel, des gens qui font la fête, des gens avec des cicatrices, des gens avec un passé de souffrance à fleur de peau. Des gens comme Valérie Garbani, peut-être comme vous, et peut-être comme moi.

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16/04/2008

Brandt, Varsovie : le geste et la mémoire

 

Édito Lausanne FM – Mercredi 16.04.08 – 07.50h



Un chancelier d’Allemagne fédérale, sans doute le plus grand du vingtième siècle, à genoux devant le monument aux morts du ghetto de Varsovie. Image noir blanc, 8 décembre 1970, scène inattendue, foule étonnée, photographes pris de cours, quelque chose qui bascule dans la conscience allemande. Je m’en souviens comme si c’était hier, j’avais douze ans, j’étais saisi.

Hier, sur les lieux de ce même ghetto, cérémonie de la mémoire. Avec, entre autres, le président israélien, Shimon Peres, enfant de Pologne, il faut s’en souvenir. 65 ans après, les hommes et les femmes d’aujourd’hui pensent aux morts et se recueillent.

Il faut, sans cesse, dire et rappeler aux jeunes ce qu’a été l’insurrection du ghetto de Varsovie. Un acte de courage invraisemblable, dans une Pologne encore totalement sous la botte du Reich. Une Pologne où le pire du pire de l’Histoire humaine, en ce printemps 43, est en train de se produire. La solution finale, décidée quinze mois plus tôt à la conférence de Wannsee, produit ses effets, et cela va durer encore deux ans. L’Armée Rouge, qui vient de remporter Stalingrad (30 janvier), est encore bien loin. La Pologne est seule. Seule au monde.

Plus seuls que tous, les juifs du ghetto. On sait à quel point (le rabbin Garaï, à Genève, l’a rappelé hier soir) la résistance polonaise s’est tenue à l’écart de cette insurrection. Et malgré cela, malgré le poids du monde sur eux, les gens du ghetto ont pris les armes. Et ils se sont battus.

Dans toutes les biographies de Willy Brandt*, l’épisode de la génuflexion apparaît comme une énigme. Peut-être un acte instinctif, décidé au dernier moment, comme la poignée de mains Kohl-Mitterrand, à Verdun. Le successeur de Brandt, Helmut Schmidt, avec qui je me suis entretenu, dans son bureau de Hambourg, en 1999, de ce geste, plaide pour la thèse de l’acte improvisé.

Peu importe, au fond. Ce qui compte, c’est que Willy Brandt l’a fait. Et ce geste a été le déclic, en Allemagne, d’un long travail de mémoire. Et ce geste venait d’un homme qui, dans sa jeunesse, avait payé d’un long exil, en Scandinavie, son opposition à Hitler. Mais qui, en cet instant de décembre 1970, avait, simplement, assumé la continuité. Sans une parole. Juste un geste. Pour l’Histoire.

•    Gregor Schöllgen, Willy Brandt, Die Biographie, Propyläen, 2001.

•    Brigitte Seebacher, Willy Brandt, Piper München Zürich, 2004.

•    Carola Stern, Willy Brandt, rororo Bild Monographien, 1995.


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15/04/2008

Les éditorialistes et la marche arrière



Édito Lausanne FM – Mardi 15.04.08 – 07.50h


« Un grand pas en arrière » : c’est pas cette formule que l’éditorialiste du service public de Suisse romande, ce matin, vient de qualifier la très nette victoire de Silvio Berlusconi en Italie. Victoire reconnue par tous, à commencer par l’ancien maire de Rome, Walter Veltroni : « Le résultat est clair. La droite gouvernera ce pays ». Veltroni, homme de valeur, mais qui portait le très lourd héritage des 20 mois de Romano Prodi aux affaires.

Bref, l’Italie, à l’issue d’une campagne parfaitement démocratique, a, pour la troisième fois de son Histoire, donné une majorité à Silvio Berlusconi. Et immédiatement, le service public de Suisse romande qualifie cette décision du peuple de « grand pas en arrière ». Au nom de quoi ? De quels éléments précieux, secrets, du dossier l’éditorialiste disposerait-il, qui auraient échappé au peuple italien ? Le peuple italien serait-il stupide ? Ignorant ? Mal informé ? N’aurait-il, comme le peuple français du printemps 2005 (au moment du référendum européen), rien compris aux enjeux du vote ?

Aux yeux de l’éditorialiste du service public romand, soyons clairs : si l’Italie vote à gauche, pour Veltroni, c’est, comme dans les très riches heures de la Chine populaire, un grand bond en avant. Si elle vote à droite, pour Berlusconi, c’est évidemment un grand pas en arrière. La vie est simple, au fond, binaire comme un feu de gare : à gauche, c’est bien ; à droite, c’est nul. Pour le Traité européen de 2005, c’est bien ; les 55% de contre, c’est nul. Jospin, c’est bien ; Chirac c’est nul. Ségolène, c’est bien ; Sarkozy c’est nul.

Peut-être pourrait-on aller jusqu’à imaginer d’éduquer le peuple italien ? Il faudrait, comme avant le permis de conduire, prendre des cours. Où on lui apprendrait à bien voter. À voter juste. À voter à gauche. Ne pas confondre l’obligation de la marche avant avec la stupide régression de la marche arrière. Ne pas confondre « Avanti, popolo ! » avec « Vade retro, Satanas ! ».

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14/04/2008

Ce cher Francis



Édito Lausanne FM – Lundi 14.04.08 – 07.50h



Ah, quel bonheur de retrouver hier soir, dans l’émission Mise au Point, le visage honnête et souriant de Francis Mathey ! Socialiste et sympathique : rare confluence, inattendue comme le plus pointu des oxymores.

Début mars 1993 : comment pourrais-je oublier ces heures-là, pour les avoir vécues si intensément, à Berne, comme correspondant parlementaire ? Le Neuchâtelois René Felber vient de démissionner du Conseil fédéral, il s’agit de lui trouver un successeur. Les socialistes ne jurent que par Christiane Brunner.

L’Assemblée fédérale, le 3 mars, en élit un autre, le Neuchâtelois Francis Mathey, l’un des hommes les plus forts et les plus compétents, à l’époque, du Parlement fédéral. Mais cet homme, sous le poids de son propre parti, de l’aile féministe, de l’aile syndicale, se voit contraint de refuser son élection. Une semaine plus tard, le 10 mars, après un psychodrame sans précédent, le Parlement trouve une issue en élisant Ruth Dreifuss.

C’était l’époque où une clique de femmes socialistes terrorisait la politique suisse. La manière dont elles ont fait pression pour qu’un élu légitime au poste de conseiller fédéral en vienne finalement à renoncer, n’a strictement rien à envier aux méthodes qui sont tant reprochées, aujourd’hui, à l’UDC, face à Eveline Widmer-Schlumpf. Dans Mise au Point, hier soir, Francis Mathey est revenu sur cette abominable semaine, sans doute la pire de sa vie, où toute la Sainte Chapelle des Camarades faisait pression sur lui. Hier soir, bon bougre jusques au fond de l’âme, il se contentait de laisser perler son amertume, mais le décodage n’était pas si difficile.

C’était l’époque où les manifestantes, sur la Place fédérale, tellement furieuses de la non élection de leur diva, réclamaient en hurlant le départ d’un élu légitime. Mieux : à force d’une pression hallucinante et sans précédent, la rue a fini par obtenir ce départ. Et à l’époque, les beaux esprits et les beaux éditorialistes, unanimes, saluaient cette victoire de la masse et de l’opinion contre le Parlement.

Ce sont exactement les mêmes, aujourd’hui, qui n’en peuvent plus de nous faire la leçon sur l’absolue primauté de la légitimité parlementaire par rapport à la rue. Diable ! Y aurait-il, selon que le séisme atteint le saint PS ou l’odieux UDC, deux poids et deux mesures ?


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13/04/2008

Les visionnaires à la canne blanche



Sur le vif, dimanche 13.04.08 – 22.35h



Et maintenant, Nidwald ! Au surlendemain de la Schlumpfmania qui a déferlé sur Berne, voici encore un scrutin cantonal, depuis le 12 décembre, qui tourne en faveur de l’UDC. Après Schwyz, Saint-Gall et Thurgovie. Là, ça n’est pas la foule, ça n’est pas l’opinion ; c’est le peuple qui tranche dans les urnes : le démos.

Le plus fou : à peine ce nouveau succès est-il connu, que deux éminents observateurs, s’exprimant ce dimanche soir dans l’émission Forums, continuent de s’enferrer dans le déni : le peuple est dupé, le peuple vote mal, le peuple vote faux, le peuple n’a rien compris.

Ces deux scrutateurs oraculaires, delphiens comme un vol d’oiseau, sont le vice-président du PDC suisse, Dominique de Buman, et mon confrère le rédacteur en chef de l’Hebdo, Alain Jeannet.

Ce dernier, alors qu’on lui parle résultat démocratique sorti des urnes, répond sondages. On lui parle d’un message, sonnant et trébuchant, que vient de délivrer, dans un canton, le souverain, et il répond mouvements d’opinions. Singulière conception de la démocratie !

Quant à l’ancien syndic de Fribourg, il réussit le tour de force de nous expliquer que cette victoire est une défaite, que le sommet de la vague est atteint, que l’heure du déclin a sonné. Il est des heures, comme cela, où l’on peut sérieusement se demander si la fermentation de la casuistique est encore soluble dans les eaux de la raison.

Mieux inspiré, Pascal Couchepin, dans la presse alémanique, constate la lame du fond d’une révolution conservatrice. Et si c’était cela qui était en train d’atteindre la Suisse ? Un mouvement tellurique, bien plus important que la question Blocher / Widmer-Schlumpf. Mais cela, nul, pour l’heure, en Suisse romande, ne veut le voir. Du déni au délire, il pourrait bien n'y avoir que la translucide longueur d’une canne blanche.

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11/04/2008

Sainte Eveline et les archanges



Édito Lausanne FM – Vendredi 11.04.08 – 07.50h



Existe-t-il un homme, une femme, sur les ondes publiques de Suisse romande, pour refuser de s’associer à l’incroyable élan de martyrologie qui enveloppe et encense Eveline Widmer-Schlumpf ? Je viens d’entendre, il y a moins d’une heure, de longues minutes d’hagiographie, sans une seule seconde de place laissée à l’UDC.

C’était : « Sainte Eveline, ne cédez pas, Sainte Eveline martyre, nous vous aimons, Saint Eveline, avec les archanges, vous survivrez ». Le tout, couronné par un commentaire de miel et d’Apocalypse, laissant entendre que la démocratie était en danger. J’ai même scruté le ciel, encore bien gris pour un beau jour d’avril, pour guetter, comme naguère Michel Debré, l’arrivée des premiers paras de Blocher, en treillis.

La vraie fureur, d’où vient-elle ? D’un parti qui, à tort ou à raison, a subodoré chez la Grisonne, dans les jours ou les semaines précédant le 12 décembre, une forme d’intelligence avec l’ennemi ? Et qui, à tort ou à raison, ne parvient pas à comprendre que celui qui les a amenés à leur plus grande victoire électorale, soit renvoyé chez lui au profit d’un personnage n’ayant joué aucun rôle dans la dynamique de cette victoire ?

Ou bien vient-elle, la vraie fureur, de cette croisade de bien pensants, les mêmes qui, à chaque fois, agitant la morale comme effluves d’encens, montent sur Berne pour sauver la démocratie. La sauver de qui ? De ceux qui sont arrivés premiers, et avec quelle avance, eux élections ! De ceux qui, à l’issue d’une campagne électorale où chacun a eu sa chance, ont obtenu le meilleur résultat !

Il y a là, dans toute cette ovine et grégaire démarche, quelque chose de singulier. On se mobilise pour une femme qu’on ne connaît pas. On la sanctifie au centième jour. On nie à un parti le droit de régler ses problèmes internes. On se montre tout de hargne et de fiel pour toute personne pensant autrement. Bref, on applique, en pire, les méthodes de ceux que l’on condamne. Cette démocratie de la rue, des pages dans les journaux et de la rédemption pétitionnaire se heurtera, le jour venu, à la vraie démocratie, celle d’un peuple qui s’exprime par les urnes : ce sera en octobre 2011. Autant dire demain.


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09/04/2008

Lisons le Coran



Édito Lausanne FM – Mercredi 09.04.08 – 07.50h



Je viens de recevoir la nouvelle traduction française du Coran, par ordre chronologique selon l’Azhar, avec renvoi aux variantes, aux abrogations, aux écrits juifs et chrétiens. Elle est de Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh, professeur de droit comparé aux Universités de Lausanne et Palerme. Éditions de l’Aire. À parcourir le livre, avant de m’y plonger, je suis impressionné par la clarté de la mise en page, l’ordonnance des sourates et des versets, la richesse de la mise en contexte. Je me réjouis déjà de m’entretenir avec le traducteur.

Point n’est besoin d’être Musulman pour lire le Coran, ni Juif pour l’Ancien Testament, ni Chrétien pour les Evangiles, les Actes des Apôtres ou les vies des saints. Ces livres-là appartiennent à l’humanité entière. On en partage ou non la foi, on les tient pour révélations ou lentes constructions humaines, on les aime ou on les rejette. On peut aussi les ignorer, vivre sans eux, ne jamais les ouvrir. Mais ils sont là. Comme l’Iliade, ou l’Odyssée, ou Rimbaud, ou le poète allemand Paul Celan, sont là.

La Bible, le Nouveau Testament, le Coran sont une part inaltérable de ce que nous sommes. Ils fondent non seulement la foi de certains d’entre nous, mais une immense partie de notre patrimoine culturel. Promenez-vous dans la Vieille Ville de Jérusalem, avec ces noms d’églises en grec, en byzantin, en arménien. Allez à Grenade, à l’Alhambra, aux murs couverts de citations du Coran. Emmenez vos enfants dans les églises d’Italie : les sourires des madones, les Nativités, les descentes de croix. Lisez Kafka à la lumière du Talmud : partout, les religions du Livre nous accompagnent.

Je l’avoue, je suis catholique. Je pourrais tout autant être juif ou musulman, juste les hasards de la naissance. Je le suis, j’y tiens beaucoup, mais ça n’est pas à ce titre que je m’exprime ce matin. C’est au titre, plus large, de citoyen en quête de lumière et de racines.

Ces références, dans les écoles, doivent être enseignées. L’initiation à l’Histoire des religions, ne serait-ce que les trois du Livre, leur influence politique et leur apport culturel à travers les âges, est une clef de lecture essentielle pour notre monde. La laïcité comme saine séparation des Eglises et de l’Etat, je dis évidemment oui. L’ultra-laïcité, comme ignorance totale (pire : culture de cette ignorance) de tout phénomène religieux, c’est définitivement non.




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08/04/2008

Carla et la raison d'Etat



Donc, le très doux Hashim Thaci, actuellement Premier ministre du Kosovo, naguère chef de guerre de la très douce UCK, l’Armée de libération nationale, aurait, en 1999, fait déporter 300 Serbes vers l’Albanie, aurait fait prélever sur eux des organes, qu’il aurait vendus à des trafiquants internationaux. Cet épisode, gravissime s’il s’est bien produit, c’est Carla del Ponte qui l’avance. Une femme que nul, ici bas, ne pourra suspecter, vous en conviendrez, de serbophilie aiguë.

L’important, dans cette affaire, n’est pas le devoir de réserve, par rapport à son Département, de celle qui est aujourd’hui ambassadrice de Suisse en Argentine. Ne vouloir, comme beaucoup le font ce matin, présenter le problème que sous cet angle organique, c’est épouser la vision du DFAE. Et c’est, surtout, faire bien peu de cas du fond du problème, s’il se vérifie.

La question est : Hashim Thaci, aujourd’hui l’homme fort de Pristina, auprès de qui une bonne partie de l’Europe fait des courbettes, a-t-il, oui ou non, en 1999, commis cet acte ? Faut-il rappeler les yeux de Chimène, à l’époque, de nombre de journalistes romands, au nom d’un romantisme christo-guevaresque, pour l’UCK ? Ces horreurs de la guerre, qu’on a tant condamnées chez les Serbes, faudrait-il, les yeux mi-clos, feindre de les ignorer, dans l’autre camp ?

Reste la question de la soudaine sévérité du DFAE face à la promotion du livre par Carla del Ponte. Que de doctes leçons, ce matin, sur les ondes et dans les journaux, pour saluer l’application ferme de la ligne par Berne ! Que cet index soit pointé, précisément, par un Département en pleine histoire d’amour avec Pristina (où Madame Calmy-Rey, parmi les premières, vient se de rendre, et de rencontrer Hashim Thaci), ne semble pas exagérément exciter les esprits. Point n’est besoin, pourtant, d’avoir lu Machiavel ni le saisissant « Bréviaire des politiciens » de Mazarin, pour savoir qu’il existe, en politique, des vérités bonnes à taire. Cela porte un nom : cela s’appelle la raison d’Etat.


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07/04/2008

Les larmes amères de Pierre Aubert



Édito Lausanne FM – Lundi 07.04.08 – 07.50h



Il est assez pathétique de lire, dans le Temps de ce matin, les jérémiades et les lamentations de l’ancien conseiller fédéral Pierre Aubert sur le sort réservé par l’UDC à la pauvre Eveline Widmer-Schlumpf. Pathétique, aussi, d’entendre sonner des sirènes féministes dans une affaire qui n’a strictement rien à voir avec la cause des femmes ; la récupération en est même ridicule. Pathétique, de voir la quasi-unanimité des commentateurs de Suisse romande tirer à boulets rouges sur la méchante UDC. Et, par la même occasion, ne donner qu’en bref, ce matin, comme en passant, les victoires de ce parti dans les cantons d’Uri, Thurgovie et Glaris.

Ces victoires, au lendemain de celle de Saint-Gall, sont évidemment une réponse du peuple au tour de passe-passe parlementaire du 12 décembre dernier. Les 29% du 21 octobre 2007 étaient bien la victoire de l’UDC blocherienne, et non celle de Madame Widmer-Schlumpf, ni celle de Samuel Schmid. Le Parlement, certes, peut élire qui il veut, mais le peuple, dans les différents scrutins cantonaux de la législature, et surtout en octobre 2011, a toute latitude, comme dans le chœur d’une tragédie, pour lui répondre.

Non, les larmes de Pierre Aubert n’y pourront rien changer. La Suisse est bien le seul pays au monde, lorsqu’un chef politique arrive en tête des élections, à le renvoyer à la maison ! Et installer, à sa place, une personne certes de qualité (les mérites politiques de Madame Widmer-Schlumpf, dans son canton, ne sont pas en cause), mais totalement étrangère à l’incroyable dynamique de victoire du parti, depuis vingt ans.  C’est cela qui ne va pas, c’est cette manipulation du 12 décembre, a fortiori cette alliance totalement contre-nature entre la démocratie chrétienne (Christophe Darbellay), l’aile dure des Verts (Ueli Leuenberger), l’aile combattante des socialistes (Christian Levrat). Cette alliance, d’un soir, ou d’une nuit, quelle cohérence a-t-elle, que signifie-t-elle, en quoi est-elle porteuse de prémices sur la législature ?

Elle n’était que le concordat d’un moment, pointue comme l’extrémité d’une vague, aiguë comme l’opportunisme. D’ailleurs, les premiers signaux de Christophe Darbellay, dans la législature, ont plutôt été, à droite toute, d’occuper le terrain laissé vacant par Christoph Blocher, que de parachever le non-lieu d’une alliance avec les socialistes et les Verts. Tuer, pour mieux remplacer. Vieux comme la politique, comme Brutus, classique, limpide.

A tort ou à raison, l’UDC soupçonne Eveline Widmer-Schlumpf d’avoir eu intelligence avec l’ennemi, les socialistes, dans l’affaire du 12 décembre. Les leçons que ce parti entend en tirer n’appartiennent qu’à lui. Et ne doivent lui être dictées ni par les partis concurrents, ni, surtout, par le Conseil fédéral, que la vie interne des partis ne regarde tout simplement pas. Je parle ici d’une éventuelle exclusion de l’UDC. Pas du Conseil fédéral : élue par le Parlement, la Grisonne y est légitime. En tout cas jusqu’en décembre 2011. Là, ça pourrait bien être une tout autre affaire.

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