31/07/2008

Ueli Leuenberger vert de rage



Ou : les maux sous les mots

Sur le vif – Jeudi 31.07.08 – 20.20h

J’ai beaucoup attaqué le président des Verts suisses, Ueli Leuenberger, ces derniers jours. Comme dans toutes mes chroniques et tous mes éditos, depuis plus de vingt ans, j’ai attaqué le comportement politique, en aucun cas l’homme, à l’amabilité duquel il me semble même avoir rendu hommage.

Je respecte l’homme Ueli Leuenberger, comme je respecte tous les politiques de ce pays. Mais j’attaque l’homme politique, oui. Je dénonce et démonte l’opportunisme de sa récupération de l’affaire Nef, et je dévoile sa finalité ultime: faire entrer l’un des siens (si possible lui-même) au Conseil fédéral. Proposer des lectures, des interprétations, lever des maux sous les mots, ne pas être dupe, décrypter, exercer son esprit critique, voilà qui me semble, bien au-delà de mon métier d’ailleurs, le droit de tout citoyen. J’ai ajouté mon étonnement face à une certaine « immunité » d’Ueli Leuenberger devant la presse.

Et voilà qu’Ueli Leuenberger, sans doute étonné que, pour une fois, un commentateur de la vie politique ne chante pas ses louanges, me demande des excuses. Pour avoir titré mon papier « Ueli le climatique » ? Il me semblait que l’art de la satire (lequel n’a jamais gêné Ueli Leuenberger lorsqu’il se dirigeait contre ses ennemis politiques) pouvait s’accomoder d’une telle formule. La comparaison avec l’odieux responsable irakien n’étant là, le président des Verts l’a d’ailleurs très bien compris, que pour la formule. Mais enfin, si Ueli l’intouchable y tient absolument, alors je veux bien briser les ellipses, et déclarer, au premier degré : non, Ueli, je ne vous assimile pas au boucher des Kurdes.

Dans mes papiers, je n’ai jamais, une seule seconde, utilisé l’attaque « ethnique » contre Ueli Leuenberger, cela n’est ni mon style, ni ma pensée, ni mon langage. Que certains commentateurs l’aient fait, je le désapprouve, mais n’ai pas à les censurer.

Quant à attaquer les Verts, oh oui, je pense bien réitérer maintes fois. Et j’attends avec impatience qu’on me brandisse l’article du Code pénal interdisant de commettre un aussi terrible crime.

Pascal Décaillet




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29/07/2008

Ueli le climatique



Sur le vif – Mardi 29.07.08 – 10.25h

On connaissait déjà Ali le chimique, voici Ueli le climatique.

Transfiguré par sa nouvelle passion d’été, la politique suisse de sécurité, l’homme-pastèque de notre luxuriant potager politique se surpasse, jusqu’à pulvériser son record.  Devenu Philippulus le Prophète, le président des Verts suisses annonce aujourd’hui, dans le Matin, que le principal ennemi de notre pays, aujourd’hui, est… la catastrophe climatique ! Le gris-vert, selon notre stratège, en est donc quitte pour abandonner le gris, et orienter toutes ses énergies contre la putative irruption d’une mousson, d’une inondation, ou d’un glissement de terrain.

Après le climat de guerre, voici donc la guerre au climat. Et mes confrères, mes consoeurs, l’univers médiatique de Suisse romande, le laissent proférer de tels ouragans sans les assortir, tout au moins, d’un commentaire. C’est assez fou, d’ailleurs, cette immunité d’Ueli Leuenberger dans la presse. De lui, et des Verts en général : le parti du bien, de la bonne cause. La version moderne, au fond, de l’hygiénisme, la salubrité, la morale. On attaque volontiers le politique, on épargne le grand-prêtre.

Il est vrai que Samuel Schmid n’est pas un bon ministre de la Défense, avec ses amitiés de colonel, ses onéreux achats d’armement, ses blindés dont l’utilité reste à démontrer, sa conception frontale de la ligne de bataille. Mais il est tout aussi vrai que ses deux prédécesseurs, Kaspar Villiger et Adolf Ogi, avaient entamé de réels et considérables efforts pour moderniser l’armée suisse. Commission Schoch sous Villiger avec Armée 95, commission Brunner sous Ogi avec Armée 21, réduction drastique des effectifs, redéfinition de la menace après la chute du Mur. Peu de pays, autour de nous, ont à ce point repensé leur système de sécurité, dans le même temps.

Tout cela, comment Ueli Leuenberger ose-t-il l’ignorer ? Soit par crasse incompétence dans le domaine, et absence totale de culture sur ce qui s’est passé avant lui, soit par mauvaise foi pour servir la seule cause qui le meut vraiment : la conquête d’un siège par les Verts au Conseil fédéral. Lorsqu’il ose avancer qu’on en est resté à la guerre froide et aux années 50, il énonce, tout simplement, quelque chose de faux. Comment se fait-il, à ce moment, que personne, nul intervieweur, nul commentateur, ne le contredise, ne lui brandisse le miroir de sa falsification ? Seraient-ils tous, comme à la fin du si beau film de Rohmer, sous l’emprise du Rayon vert ? Ou alors, on épargnerait cet homme parce qu’il est aimable et attentif aux gens, ce que je reconnais bien volontiers.

Que l’armée suisse soit au-devant de réformes majeures, c’est certain. Que l’ère de Samuel Schmid, par rapport à ses deux prédécesseurs, ait été celle d’un recul et d’une pétrification des audaces, il faut aussi en convenir. Qu’il faille se poser la question de la conscription obligatoire, redéfinir sans cesse la menace, en finir avec les achats insensés de blindés, tout cela oui. Mais on s’en était rendu compte avant l’irruption de Philippulus le Prophète, et ses tirades d’Apocalypse. Tout cela, tout cet engouffrement dans la brèche, suite à l’affaire Nef, suinte tellement l’opportunisme qu’il fallait une fois le dénoncer. Même si l’homme est aimable. Même s’il cuisine bien. Même s’il sait user, à l’image du renard de la fable, de ces tonalités doucereuses et trompeuses qui endorment les méfiances.

Pascal Décaillet




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27/07/2008

Christophe Darbellay : un coup d’avance



Sur le vif – Dimanche 27.07.08 – 19.20h



Comme je l’ai noté dans mes deux derniers billets, la saga d’été « Roland Nef » n’est rien d’autre qu’une pure affaire politique, une juteuse aubaine, de bien des côtés, pour s’engouffrer dans la succession de Samuel Schmid. C’est cela, et rien d’autre : la vie privée du chef de l’armée suisse n’étant (à part pour les naïfs ou les moralistes) que d’une bien faible importance dans l’histoire. Point n’est besoin d’avoir lu Machiavel, ni l’œuvre complète de Guizot, pour savoir que morale et politique sont deux domaines, disons, pour le moins disjoints.

J’ai relevé ici, très récemment, l’opportunisme avide du président des Verts, Ueli Leuenberger, dont tout le monde sait qu’il aimerait caser l’un des siens (allons bon, lui-même) au Conseil fédéral avant la fin de la législature. Il m’a paru bon, aussi, de rappeler le résultat pour le moins modeste de ce parti, aux dernières élections fédérales, malgré l’incroyable battage qui avait précédé, nous annonçant, tout l’automne, l’émergence d’une nouvelle Suisse, où l’angoisse du réchauffement viendrait ébouillanter les consciences. Tout cela, au final, pour moins de 10% devant le corps électoral.

Que Samuel Schmid soit sur le départ, qu’il ne finisse sans doute pas la législature, on peut en convenir. Que les partis songent à sa succession, ma foi, n’a en soi rien de choquant : en politique, mieux vaut avoir quelques longueurs d’avance. À cet égard, un homme, ce dimanche, dans la presse alémanique, s’est singularisé avec talent et, une fois de plus, sens de la manoeuvre: Christophe Darbellay. Il reconnaît que la place que Schmid pourrait, un jour, laisser vacante, appartient à l’UDC (et non à son provisoire Ersatz bourgeois), et tend même la main à ce parti sur des sujets ponctuels : finances, coût de la vie, fiscalité, politique familiale.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le signal du président du PDC est important. D’abord, quand Fulvio Pelli dort, ou simule l’hibernation, Darbellay, lui, existe. Surtout, en ouvrant le jeu (enfin !) sur sa droite, le Valaisan confirme, à ceux qui auraient pu l’oublier, l’essence fondamentalement bourgeoise de son parti. Sociale, certes, familiale, nourrie de mille sources, dont Léon XIII et le corporatisme, mais profondément enracinée, depuis au moins la fin de la Première Guerre mondiale, dans la grande famille de droite. Vouloir l’ignorer, c’est bafouer l’Histoire, et s’aveugler face au réel.

Ce signal d’aujourd’hui était nécessaire. Parce que Christophe Darbellay avait, pour de pures raisons tactiques, ourdi le coup du 12 décembre avec deux compères de gauche, MM Levrat et Ueli Leuenberger, certains grands naïfs nous avaient annoncé l’émergence d’un nouvel axe du monde, un Centre illuminé par le Rayon vert. Bien entendu, il n’en est rien : les Verts, dans les grands moments, votent TOUJOURS avec la gauche. Et la démocratie chrétienne n’est pas un parti de gauche.

Cette main tendue du président du PDC confirme sa volonté (entamée dans un important virage, il y a plusieurs semaines ; à vrai dire au lendemain de son échec valaisan) de se battre désormais pour la cause de la droite unie en Suisse. Tisser des liens entre les différentes sensibilités bourgeoises de ce pays, au demeurant largement majoritaires (face à une gauche bien faible) devant les électeurs.

Eh oui, la Suisse est un pays plutôt conservateur, attaché à la famille, à la liberté du commerce et à celle des idées, se méfiant des grandes idéologies collectives, comprenant que, pour distribuer les richesses, il faut d’abord beaucoup travailler pour les produire. Ces valeurs-là sont radicales, libérales, démocrates-chrétiennes, et sans doute aussi UDC. Charge aux trois premiers de rappeler au quatrième que l’étranger n’est pas un ennemi, que l’immigration a beaucoup apporté à notre pays, que rien ne sert de fermer les frontières. C’est cette dialectique-là, exactement, que Darbellay veut initier avec le parti arrivé en tête des dernières élections. Leur parler, plutôt que les diaboliser.

On me dira que l’UDC ne voudra rien entendre d’un homme qui, le 12 décembre, a trahi la droite suisse. Je rétorquerai qu’elle aurait tort. En politique, rien ne sert de s’enferrer dans des rancunes trop tenaces. Il faut, en toutes choses, considérer la finalité suprême. Donner au camp bourgeois, nettement majoritaire dans le pays, encore plus lors du dernier test électoral (21 octobre 2007), davantage de cohérence et de solidité, me semble constituer l’un de ces objectifs à long terme devant lesquels les petits tiraillements personnels devraient pouvoir, raisonnablement, s’effacer.

Pascal Décaillet

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25/07/2008

Ueli Leuenberger : combien de divisions ?


Sur le vif – Vendredi 25.07.08 – 19.20h

Dans l’affaire Nef, il n’est plus possible de se brancher sur une onde publique sans entendre, à tout moment, le président des Verts suisses, Ueli Leuenberger. L’impatience de ce dernier à voir Samuel Schmid tourner les talons au plus vite, jusqu’à ce perfide et mielleux « conseil de repos pour prendre une décision sur son avenir» qu’il vient de murmurer, il y a une heure, devient franchement insupportable. 

Qui d’entre nous a, jusqu’à l’éclatement de l’affaire Nef, entendu une seule fois Ueli Leuenberger s’intéresser peu ou prou aux questions de politique de sécurité ? Aujourd’hui, touché par un miraculeux Chemin de Damas, voilà notre homme-pastèque (vert dehors, très rouge dedans) comme illuminé par la réforme du système militaire suisse. Il faut, martèle-t-il sans la moindre contradiction, en finir avec la guerre froide (comme si rien n’avait été entrepris dans les années Villiger, puis Ogi), il faut repenser le système, il faut ceci, cela : foudroyante, sa nouvelle passion ! Le parfum du laurier, la quête des étoiles, l’auraient-ils soudain assailli ?

Foudroyante, et transparente comme l’eau qui jaillit du glacier : beaucoup plus que l’avenir de notre système de sécurité, c’est l’opportunité de placer un Vert au Conseil fédéral qui intéresse Ueli Leuenberger. À la faveur, par exemple, d’une élection partielle, en pleine législature. Une gourmandise, au demeurant, un peu excessive quand on n’a (malgré mille promesses de records historiques, et mille miroitements de mode, pendant la campagne) même pas passé la barre des 10% aux dernières élections fédérales.

A la vérité, Ueli Leuenberger appartient (tout comme son inénarrable collègue, le Zougois Josef Lang, également omniprésent sur les antennes) à une mouvance qui aspire, in fine, à la suppression de l’armée suisse. Ce qui est leur droit le plus strict. Mais alors, ne soyons pas dupes de ce petit jeu de masques et d’opportunismes, où la seule couleur qui vaille, au-delà du vert, du rouge et des pastèques, demeure, depuis la nuit des temps, la soif du pouvoir.

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24/07/2008

Un très grand Suisse nous a quittés



Sur le vif – Jeudi 24.07.08 – 22.25h

De mes hauteurs valaisannes, de retour d’une somptueuse marche sous la Fenêtre d’Arpette, j’apprends, comme des milliers de mes compatriotes, en écoutant Forums et un excellent portrait de mon confrère Roger Guignard, la mort de Kurt Furgler. Stupeur, même si l’homme était octogénaire et réputé affaibli. Foule d’images, qui, à travers lui, sont celles de l’Histoire suisse de l’après-guerre, dont il aura été (avec le socialiste bâlois Tschudi) le plus brillant représentant. Souvenirs des deux ou trois moments privilégiés où j’ai eu l’honneur de l’interviewer personnellement : sur le bateau en partance de Lucerne pour le Grütli, le 1er août 1991, jour du 700e de la Confédération ; sur la Place fédérale, en septembre 1998, pour le 150e de la Suisse moderne. Des festivités, rien de plus : il était déjà, à cette époque, le Furgler de l’après-Furgler.

Souvenirs, encore : son élection, fin 1971 (il avait, j’ignore pourquoi, une béquille), sur la TV noir et blanc de mes parents ; sa magistrale intervention, à Genève, en novembre 1985, devant Reagan et Gorbatchev, que je découvrais de mon lit d’hôpital. Et puis, mille autres épisodes, de son cas de conscience sur l’avortement à l’échec de la police fédérale de sécurité. L’affaire des mirages, son rôle dans la question jurassienne, je ne les ai connus que plus tard, par le filtre de l’Histoire.

Les éditos, demain matin, seront élogieux, et ça ne sera que justice. Les grands conseillers fédéraux de l’après-guerre tiennent sur les doigts d’une main : Tschudi, Furgler, et j’ajoute Jean-Pascal Delamuraz. Ceux qui, non seulement, ont façonné l’Histoire suisse, mais, plus encore, ceux qui nous l’ont racontée, en ont fait quelque chose qui, sans aller jusqu’à la légende, relève tout au moins de la geste et du souffle. Encre, qui, pour longtemps, imbibera les livres d’Histoire. Trace, dans nos mémoires. Correction de l’inéluctable. Parfum d’aventure humaine, quelque part dans la brutalité minérale de l’attendu.

Surtout, le destin de Kurt Furgler corrige une sottise trop répandue, qui sert souvent d’excuse aux médiocrités : l’idée que la Suisse n’aimerait pas (et jusqu’à les rejeter) les têtes qui dépassent. Faux, archi-faux : du Genevois James Fazy au Valaisan Maurice Troillet, du Vaudois Henri Druey au Bâlois Tschudi, le souffle de l’esprit et de l’innovation n’a cessé, à travers les âges, de traverser notre communauté nationale. Que nous en ayons moins le culte que nos voisins français est une chose ; que nous prétendions les gommer en est une autre, inacceptable.

Reste l’incroyable classe de cet homme, qui vient de nous quitter. Son français parfait, sans le moindre accent. Son incessant combat pour réformer nos institutions. Ses galons de brigadier, qui en font le conseiller fédéral le plus gradé du vingtième siècle. Son intelligence, sa rapidité de synthèse. « Un homme de feu », a résumé François Lachat, qui en sait quelque chose, ce soir dans Forums. Un homme de feu, oui, et on aura tout dit.

Pascal Décaillet


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A qui profite l'affaire Nef?

Commentaire publié dans le Giornale del Popolo du jeudi 24.07.08

Ainsi, le chef de l’armée suisse serait un affreux monsieur, une sorte d’Ogre domestique, à faire frémir les chaumières. Personne, jusqu’ici, ne s’en serait aperçu. Et, tout à coup, miracle en pleine torpeur de l’été, on en aurait reçu, comme une météorite tombée du ciel, la révélation. Quelle belle histoire, non, simple comme un conte de fées, avec un méchant, un gros naïf, sept nains grugés, et le pays en émoi. Voilà comment se construit un feuilleton d’été, avec épisodes, rebondissements, un Dallas pour presse boulevardière, et sujets de discussions goguenardes assurées sur toutes les terrasses du pays.

Il se pourrait bien que la réalité des choses soit un peu moins lustrée, un peu plus prosaïque. La première question qu’un esprit un peu critique doit se poser, face à la soudaine émergence d’une telle affaire, est : « A qui profite le crime ? ». Autrement dit, la vraie personne visée n’étant évidemment pas le fusible Nef, mais bel et bien son patron : « Qui a intérêt à une démission, dans les semaines ou les mois qui viennent, à coup sûr avant l’automne 2011, de Samuel Schmid ? ». C’est la question politique qui compte, la vie privée de Monsieur Nef n’étant guère d’importance nationale.

La première personne, évidemment, à qui on pense, est Christoph Blocher, le grand méchant loup en personne. Et, à travers ses longues dents, l’aile orthodoxe de l’UDC, celle qui n’a pas « trahi », celle qui luttera jusqu’au bout pour l’indépendance du pays, celle qui a gagné les élections du 21 octobre 2007. Celle, surtout, qui a été poignardée le 12 décembre, par un trio hétéroclite, dont un certain Ueli Leuenberger, devenu entre-temps président des Verts suisses, l’homme (est-ce un hasard ?) qu’on entend le plus, ces jours, exiger les têtes. Au point que chacune de ses innombrables apparitions sur les ondes donne l’impression qu’on va entendre Fouquier-Tinville, le redoutable procureur du Tribunal révolutionnaire, sous la Terreur.

Mais Blocher et sa garde noire (Christoph Mörgeli, notamment) croient-ils sérieusement à un retour aussi rapide aux affaires, après la gifle du 12 décembre ? La réponse est évidemment non. Pour mille raisons, ces hommes-là ont intérêt à attendre. Le pays, à part la situation très difficile de sa première banque, est loin d’être en crise, l’été est heureux et tranquille, nul mouvement de foule ne va venir exiger, pour l’heure, un retour de balancier. Cela, Christoph Blocher doit le savoir, ou alors c’est sa lucidité qui commence à être en cause.

Du côté bourgeois, en revanche, un parti pourrait être tenté de jouer sa carte : le PDC. Reconquérir en douceur, à la faveur d’une élection partielle, le siège « volé » à Ruth Metzler le 10 décembre 2003, doit, à coup sûr, constituer une sacrée tentation pour ce parti qui, depuis, sous l’impulsion de Doris Leuthard, puis de Christophe Darbellay, s’est refait une santé. À tenter le coup, au fond, il n’aurait pas grand-chose à perdre : les radicaux ont déjà deux conseillers fédéraux, et nul ne sait exactement, aujourd’hui, dans quel no man’s land sont Eveline Widmer-Schlumpf et Samuel Schmid. Bref, il y a, à coup sûr, une « fenêtre d’opportunité ». Christophe Darbellay (jusqu’ici modéré dans l’affaire Schmid/Nef) tentera-t-il, un de ces jours, un démarrage ?

Restent les Verts, et les très voraces ambitions de leur président, Ueli Leuenberger, qui multiplie les interventions, sur toutes les ondes, pour exiger le départ de tout le monde, une réforme totale de l’armée (sujet qui ne l’a guère tétanisé jusqu’à maintenant), et, en filigrane, l’entrée de l’un des leurs (lui-même, si possible) au Conseil fédéral. Un petit jeu dont nul n’est dupe, si ce n’est quelques naïfs : la fameuse « percée » des Verts, au-delà de 10%, tant promise, ne s’est pas produite le 21 octobre dernier, même si le parti a progressé. Il est peu probable qu’ils puissent placer un conseiller fédéral avant 2011.

Dès lors, à part l’hypothèse PDC, on conclura que, pour toutes sortes de raisons, une majorité de la classe politique suisse n’a pas vraiment intérêt à un départ précipité de Samuel Schmid. Le salut par l’immobilité, l’équilibre des forces par l’inertie, c’est, parfois, l’une des lois de la politique suisse.

Pascal Décaillet


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17/07/2008

Un tout petit « crime de guerre »

Sur le vif - Jeudi 17.07.08 - 09.00h

Il est un peu fatigant d’entendre répéter sur toutes les ondes, de façon brute et sans contexte, que l’usurpation de l’emblème de la Croix-Rouge, lors de la libération d’Ingrid Betancourt, est un crime de guerre.

Non que ce soit faux. Juridiquement, selon les Conventions de Genève, c’est même parfaitement exact. Seulement, quand on donne les informations, même dans des modules très courts, il ne suffit pas toujours de se contenter sèchement de la vérité objective du droit.

Le moins n’est-il pas, dans cette affaire, d’interroger le contexte ? Si cet expédient était le seul, fallait-il y renoncer, et laisser mourir l’otage aux mains des FARC ? Ces dernières sont-elles autre chose, par leurs méthodes, que des terroristes ? Ce cheval de Troie était peut-être impur, illégal, nourrira sans doute mille discussions de juristes internationaux bien assis et bien au chaud, mais en attendant, INGRID BETANCOURT EST LIBRE.

« Crime de guerre » ? Peut-être, sur le papier. Mais utiliser, sans nuance, la même expression pour l’opération Betancourt que pour les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, du Vietnam ou des Balkans, il y a là atteinte au sens. Ce qui, sans être un crime, n’en constitue pas moins une faute.



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16/07/2008

Ingrid et Marie


 

Sur le vif – Mercredi 16.07.08 – 1230h

 

A entendre certaines ondes, ce matin, Ingrid Betancourt n’aurait pas le droit, ou en tout cas serait malvenue, d’afficher ses convictions chrétiennes, encore moins sa dévotion mariale, dans ses prises de position publiques, depuis la fin de son calvaire. Sa présence à Lourdes, même, est critiquée.

 

Il y a des moments où il faut laisser sortir sa fureur. La laïcité, oui: c’est le seul moyen d’organiser correctement les relations entre l’Etat et les religions.  Mais ce monde où plus personne, a fortiori un ex-otage ayant vécu six années de captivité et de solitude, ne pourrait faire état de ses émotions spirituelles, n’est pas plus acceptable que ne l’était la théocratie.

 

Laïcité, oui. Mais ces ayatollahs du rejet de toute référence religieuse, ou cultuelle, cela commence à suffire. Il n’appartient à aucun d’entre nous de connaître le chemin de solitude intérieure d’une femme restée enchaînée six ans, loin de sa famille, loin de tout. Qu’Ingrid Betancourt ait été amenée à ce que nous appellerons une révélation spirituelle (je ne demande à personne d’y croire, juste le respecter), relève de sa sphère la plus privée, et elle a parfaitement le droit d’en témoigner.

 

Lourdes, Fatima, la Salette, le culte marial, on y croit ou non. Mais il se trouve que nous sommes là, et pas seulement depuis Pie IX et le 8 décembre 1854, dans l’un des lieux d’expression les plus forts de la foi catholique. Comme il y a ceux de la foi protestante, de la foi orthodoxe, des Juifs, des Musulmans. Pouvoir l’exprimer en public relève du droit le plus élémentaire : c’est justement pour garantir ce droit, dans la pluralité des sensibilités, que la laïcité a été inventée.

 

Sans compter qu’Ingrid Betancourt, dans ses déclarations, ne fait aucun prosélytisme. Elle témoigne, simplement. La puissance de ce témoignage, chacun doit avoir le droit, tout au moins, de l’entendre.

 

Pascal Décaillet

 

 

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15/07/2008

Radicaux-libéraux : l’union, bien sûr !


 

Annoncée aujourd’hui pour 2009, cette union est urgente, et ne devrait être que le prélude à une recomposition plus large de la droite suisse, incluant, au moins, la démocratie chrétienne.

 

Sur le vif - Mardi 15.07.08 - 16.00h

 

Plantez-vous place du Molard à Genève, rue de Bourg à Lausanne, ou sur les rives du lac à Neuchâtel, tendez un micro aux gens, et posez leur cette simple question : « Pourriez-vous me dire la différence entre les libéraux et les radicaux ? ». A moins que vous n’ayez la chance de tomber sur un érudit comme l’excellent Olivier Meuwly, sur un radical canal historique comme l’un des frères Bender, de Fully, ou sur un torturé de la laïcité militante, nostalgique de Combes ou de Waldeck-Rousseau, vous aurez droit, au mieux, à une moue dubitative.

 

Et c’est à juste titre ! Autant les nuances, réelles, et même les franches oppositions de ces deux partis, notamment dans le canton de Vaud, ont habité le dix-neuvième et une bonne partie du vingtième siècle, autant, aujourd’hui, elles s’évanouissent dans les profondeurs de l’Histoire. Bien sûr, les uns étaient plutôt patriciens, les autres plutôt populaires, les uns plutôt financiers, les autres plutôt artisans ou industriels, tout cela, toute cette fracture, a eu du sens. Il est passionnant, historiquement, de s’y pencher, de recréer les sociologies de ces époques. Mais tout cela, aujourd’hui, appartient au passé.

 

Car enfin, entre le socialisme et l’UDC, que représentent ces deux partis qui, au niveau national, vont bientôt s’unir (en 2009, apprend-on aujourd’hui) ? La promotion de l’individu, l’attachement à une formation de qualité, cultivant les valeurs de mérite et d’effort, le travail sans compter, l’encouragement à la libre entreprise, le jeu de la concurrence. La combat pour une Suisse ouverte, le rejet de la xénophobie, l’acceptation de l’étranger comme valeur constitutive de notre pays, pour peu qu’il en respecte les règles, et en accepte les devoirs. Enfin, la répartition, oui, mais une fois les richesses produites, ce qui ne va pas sans un immense effort. Ces quelques valeurs-là, non seulement justifient la fusion des radicaux et des libéraux, tant elles leur sont communes, mais doivent accélérer l’audace de ces familles politiques à se rapprocher, tout autant, du PDC, et même d’une partie de l’UDC, celle qui en a peut-être assez de voir les étrangers investis de tous les maux.

 

Sur le constat, beaucoup sont d’accord. Demeurent les résistances, tant dans les cantons (les trois de Suisse romande où existent encore des libéraux) que dans la guéguerre que se mènent Christophe Darbellay et Fulvio Pelli, ce dernier ayant eu largement tort de refuser la main tendue du premier. Dans ce champ de tensions, un homme se bat pour l’union : le libéral Pierre Weiss. Actif, imaginatif, aimé ou détesté, mais un homme avec une vision, qui veut voir l’intérêt de la droite suisse tout entière (au demeurant nettement majoritaire dans le pays), plutôt que s’appesantir à tout prix sur le poids des héritages, où les poussières patriciennes le disputent aux jouissances claniques des notables.

 

A cet égard, la lenteur des calendriers que semblent esquisser certains caciques des partis cantonaux, voulant à tout prix laisser du temps au temps, évoquant tout au mieux l’horizon de 2015, a de quoi laisser pantois. En politique, la manœuvre exige parfois qu’on se réveille : la faiblesse des résultats du parti socialiste (qui a passé, à la baisse, le 21 octobre 2007, la barre des 20%), alliée aux problèmes internes de l’UDC, tout cela constitue une opportunité historique pour une recomposition de la droite, ou du centre-droit. Et Christophe Darbellay a parfaitement raison d’évoquer l’idée de « Charte ». En moins de dix minutes, n’importe quel esprit un peu éclairé et synthétique, au demeurant, vous la jetterait sur le papier. Point besoin de discours de Bayeux, ni de Brazzaville : une page A4 suffit.

 

Face à ces enjeux, les querelles d’étiquette apparaissent bien mineures. Notre pays va vivre, l’an prochain, un important rendez-vous avec l’Europe, ce continent dont il est, à tous les égards, central. Il doit redéfinir la place de l’Etat, en délimiter le socle régalien, réinventer la relation du citoyen avec la fiscalité. Il doit refaire l’Ecole, pousser à tout prix la qualité de la formation. Ces défis exigent, de gauche comme de droite, des positions claires : entre le socialisme et l’UDC, il existe une troisième voie, libérale et ouverte. Une, mais pas nécessairement trente-six.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13/07/2008

Là-bas, la Méditerranée


 

En filigrane d’un grand projet diplomatique – du moins on aimerait y croire – la lecture du tout dernier Lacouture, l’un des plus beaux.

 

Sur le vif – Dimanche 13.07.08 – 19.25h

 

On peut penser ce qu’on veut de Nicolas Sarkozy, des signaux de sa politique étrangère depuis quatorze mois, il n’en reste pas moins que l’Union pour la Méditerranée, lancée aujourd’hui à Paris par les dirigeants de plus de quarante pays, peut être considérée, en tout cas dans son principe politique, comme une noble, une grande idée. Que l’Elysée, 46 ans, presque jour pour jour, après l’entrée en vigueur des Accords d’Evian et la rentrée en Métropole – dans le désarroi qu’on sait – de centaines de milliers de Français d’Algérie, prenne l’initiative de tourner à nouveau son regard vers le Sud, il y a là un signal qui pourrait déboucher sur quelque chose de fort. Souvent, dans son Histoire, lorsque l’Europe est dans l’impasse, la France s’emploie à réinventer sa dimension méditerranéenne. En 1962, c’est exactement le contraire qui s’est produit : au moment où elle doit tourner la page de quatre siècles d’Histoire coloniale, elle se redécouvre rhénane, et scelle avec l’Allemagne, dans un esprit de réconciliation, ce qui sera le pilier de la construction européenne.

 

Une coïncidence veut que la grande initiative diplomatique lancée aujourd’hui (puisse-t-elle embraser les cœurs, et non les simples chancelleries) soit lancée au moment où j’ai le bonheur de savourer chaque ligne de l’éblouissante « Algérie algérienne », que vient de publier Jean Lacouture, 87 ans, chez Gallimard. Un essai d’une incroyable acuité sur les 132 ans de présence française dans ce pays, sur les grands penseurs arabes ou kabyles de l’idée d’indépendance, sur la puissance des liens, fussent-ils d’amour ou de haine, entre l’Algérie et la France. De l’expédition de 1830, dans les derniers jours du règne de Charles X, jusqu’au départ des colons, en 1962, dans le fracas des attentats de l’OAS, il fallait ce livre, il fallait la connaissance du monde arabe par Lacouture (bien au-delà de l’Algérie, et à commencer par celles de l’Egypte, du Maroc, de la Tunisie et du Levant), pour poser quelques jalons de lumière dans une très grande complexité.

 

Où l’on s’aperçoit que, sur ces 132 ans, Paris n’a jamais eu, au fond, de politique algérienne cohérente. Dès les premières années, au moment où Bugeaud combat le grand Abd el-Kader, il n’est jamais clairement tranché s’il faut se contenter de quelques « comptoirs » (Oran, Alger, Mostaganem), ou s’implanter pour longtemps dans l’immensité de l’arrière-pays. Puis c’est Napoléon III qui rêve d’un « royaume arabe », puis la République qui envoie dans la Mitidja les Alsaciens venant chercher quelque revanche de vivre après la défaite de 1870. Ensuite encore, le temps de la gauche colonisatrice, avec Jules Ferry, combattue par Clemenceau qui n’y voit qu’un dérivatif au seul combat qui vaille : la revanche, la reconquête de l’Alsace-Lorraine.

 

Ce livre, c’est encore le sang des Musulmans dans les combats de la Grande Guerre, et encore en 1940, sans que jamais la moindre contrepartie, en termes de citoyenneté, ne leur soit octroyée. Ce Lacouture, enfin, c’est le récit de la lente germination de l’idée d’indépendance (Messali Hadj, Ferhat Abbas, et tant d’autres, qui d’ailleurs ne cessent de se combattre, on le verra dès l’Indépendance), et le rappel de ces « événements », du 1er novembre 1954 jusqu’à juillet 1962, qu’on appelle, un peu communément, « la Guerre d’Algérie ». N’a-t-elle pas, d’ailleurs, éclaté dès le 8 mai 1945, dans les terribles événements de Sétif, où le sang, la mort et l’horreur ont envahi le Constantinois ?

 

Revenons à Sarkozy. Son projet, bien sûr, va immensément plus loin que la seule Algérie, ni le seul Maghreb, ni même la seule Afrique du Nord : la star (diversement goûtée) de ce dimanche n’a-t-elle pas été le Président syrien Bachar al-Assad ? Déjà, mille reproches peuvent légitimement affleurer : gigantisme (43 pays, 750 millions d’âmes), néo-colonialisme, solo français qui fâche le grand voisin allemand, et qui aurait même pu froisser la diplomatie européenne, si cette dernière avait le moindre embryon d’existence. Bien sûr, il y a quelques chose de trop grand, d’exagéré, malgré tous les livres de Braudel (et autant de chefs-d’œuvre) à vouloir absolument définir un lien entre des communautés humaines si différentes. Déjà, le Mare Nostrum des empereurs romains du grand siècle apparaissait comme un mirage, camouflant mille fissures. Bien sûr, tout cela est, tous ces leurres menacent, et les détracteurs du projet ne manqueront pas de le relever.

 

Mais quoi ! Voilà un Président français, également Président (pour six mois) de l’Union européenne, qui, pour la première fois depuis pas mal de temps dans l’Histoire récente de son pays, prend une grande initiative, se risque à un grand dessein. Peut-être échouera-t-il. Mais il aura, pour le moins, proposé un horizon. Cela, qu’on aime ou non Nicolas Sarkozy, mérite d’être salué. Et la Méditerranée, tellement, mérite nos attentions. Alors, à supposer que vous ne sachiez pas par quoi commencer, permettez-moi, à part Braudel bien sûr, de vous conseiller Lacouture. Biographe de Nasser. Et auteur de cette « Algérie algérienne », dont l’intelligence éblouira votre été. Même les soirs de pluie.

 

Pascal Décaillet

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01/07/2008

La grande erreur de Fulvio Pelli


Ou : le Latin de glace et le flandrin de feu

 

Il faudrait sans doute remonter aux Vies parallèles de Plutarque pour aller exhumer de la poussière des siècles deux personnalités aussi dissemblables que Fulvio Pelli et Christophe Darbellay. Le cérébral et l’instinctif. Le taciturne et l’expansif. Le contenu et l’impulsif. La célébration de l’immobilité, et le mouvement perpétuel. Deux Latins, certes, l’un et l’autre fils de la Louve : l’un jouit par la lente infiltration de l’analyse ; l’autre, moins imperméable, par la splendeur des résurgences, le sens du courant n’étant pas l’essentiel.

 

De ce jeu de glace et de feu, ce conte d’Islande, nous pourrions tout à loisir nous délecter, allant quérir chaque dimanche, dans la presse alémanique, quelque nouveau geyser. Pour le spectacle, un pur bonheur. Pour les socialistes et l’UDC, qui s’en frottent les mains et s’en pourlèchent les babines, une aubaine, toujours recommencée. A ce rythme-là, ils l’auront bientôt, leur Suisse bipolaire, tout ce qui a fait ce pays depuis plus d’un siècle n’offrant plus, à l’extérieur, que le spectacle de ses divisions.

 

Depuis des années, il m’apparaît que les grands courants de la droite suisse (la démocratie chrétienne, le radicalisme,  le libéralisme, et l’aile non-xénophobe, ouverte aux échanges, de l’UDC) doivent, sans trop tarder, dans l’honneur, le respect mutuel, se fédérer sous une même bannière. Plus de deux Suisses sur trois, le 21 octobre 2007, ont voté pour des partis qu’on appellera « de droite », ou « conservateurs », comme vous voudrez. Et moins d’un Suisse sur cinq, ce qui est (à la baisse) un record en Europe, a voté pour le parti socialiste. Il faut tout de même croire que la défense de l’individu, du travail, du mérite, de la prise de risque personnelle, recueillent plus d’adhésion, dans ce pays, que le tout au collectif, ou l’Etat-Providence. Car pour redistribuer (et il le faut, pour les plus faibles), il convient d’abord d’avoir beaucoup travaillé pour parvenir à créer des richesses. Ces valeurs-là, en Suisse, sont majoritaires. Mais ceux qui, au fond tous ensemble, les défendent, passent leur temps à se chamailler.

 

Le dernier incident en date (week-end dernier) est à mettre, clairement, sur le compte de Fulvio Pelli. La manière dont le président du parti radical suisse a rejeté, d’un soufflet, les raisonnables propositions de collaboration de Christophe Darbellay, constituent une erreur politique de premier plan. Que le style Darbellay, ce flandrin de feu, exaspère au plus haut point l’esthète lecteur des « Fiancés », le chef-d’œuvre de Manzoni, on peut certes le comprendre. Un homme qui se lève à quatre heures du matin, s’étant couché trois heures plus tôt, court les crêtes des sommets et les moraines des glaciers, séduit, se brouille, se réconcilie, tente, perd, gagne, fait jouer mille cousins, dévore la vie, ce spécimen d’humanité-là doit, à coup sûr, générer quelque incompréhension chez le très retenu avocat du sud des Alpes, dont le dernier grand moment d’enthousiasme doit dater des années soixante, ou de son extatique découverte du Code des Obligations. Qu’importe, d’ailleurs, il faut de tout pour faire un monde. Mais il est préférable, en politique, d’éviter les erreurs irrattrapables.

 

Or là, Fulvio Pelli en a commis une. Et de taille. Tout le monde sait très bien que sur le fond, au plan fédéral, radicaux-libéraux et démocrates-chrétiens militent pour le même modèle de société. Tout le monde, aussi, sait que les vieilles étiquettes héritées des luttes confessionnelles du dix-neuvième siècle, du Sonderbund, du Kulturkampf, n’ont plus aucun sens, aujourd’hui, l’une contre l’autre. Leur champ référentiel, simplement, ne joue plus pour les gens d’aujourd’hui. J’adore, infiniment, lire les livres d’Olivier Meuwly sur les grandes figures du radicalisme vaudois, ou toute l’Histoire de la réaction catholique au progrès, de Léon XIII et de sa Doctrine sociale, je pourrais vous en entretenir pendant des heures. Mais nous sommes en 2008. La Suisse a changé. Cet espace politique-là a besoin d’autre chose, de plus grand, de plus clair, de plus rassembleur, pour répondre à ses besoins.

 

Après une fin d’année 2007, disons, un peu difficile (je crois avoir été le premier à le souligner, et je maintiens), puis un combat courageusement mené, mais perdu, en Valais, Christophe Darbellay a profondément intégré, maintenant, cette dimension de recomposition de la droite suisse. On dira que c’est par opportunisme, par ambition, pour en avoir le leadership, chacun pensera ce qu’il voudra. Mais il a, lui, tendu la main. Et Fulvio Pelli, sèchement (par crainte d’une partie de sa base ?), l’a refusée. Il ne s’agissait pourtant que d’un ou deux domaines (on pourrait imaginer l’Ecole) où des signes de convergence auraient pu être donnés. C’est infiniment dommage, et c’est pire encore : les derniers soubresauts de l’UDC, la santé encore fort précaire des socialistes, tout cela constituait – constitue encore, mais jusqu’à quand ? – une constellation favorable pour une offensive de la Suisse ouverte et libérale, celle qui ne se veut ni assistée ni nationaliste. C’est-à-dire, clairement, la majorité de ce pays.

 

Pascal Décaillet

 

 


 

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