30/10/2008

Ziegler dérape

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 30.10.08

 

Depuis trente ans, j’éprouve pour Jean Ziegler amitié et admiration. Il ne m’en voudra donc pas (ou plutôt si, il m’en voudra) d’affirmer ici que sa dernière déclaration sur les banquiers relève du populisme et de l’amalgame les plus honteux. Interrogé sur le site d’informations et de débats Rue89, il appelle à la création d’un « tribunal de Nuremberg pour juger les prédateurs qui ont provoqué ça ». Si, il a dit cela : je viens de visionner la bande, pour en avoir le cœur net.

Longtemps, j’ai aimé cette complexité, cette dimension culturelle de l’homme, avec qui on pouvait réciter des vers d’Hölderlin, sur des terrasses d’été. Son courage également, sa solitude, son sens du combat, aussi éloignées ses idées fussent-elles des miennes. Mais là, c’est trop. « Nuremberg », ça ne passe pas. J’ai trop lu sur Panama, Stavisky, ces moments de l’Histoire où une société tout entière se met à rejeter, en vrac, le monde des affairistes. On sait, in fine, où cela peut nous mener. Lisez certains passages de la « Dépêche du Midi », du temps de Jaurès, vous comprendrez.

Dieu sait si la crise actuelle doit nous amener à redéfinir l’économie réelle par rapport aux spéculations de casino. Mais « Nuremberg », cette mise au ban d’infamie, sur le même plan que les responsables du pire régime du vingtième siècle, de la part d’un intellectuel, cela ne passe tout simplement pas. Je demande à Jean Ziegler de revenir sur ces mots.

 

Pascal Décaillet

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23/10/2008

Détestable arrogance

Chronique publiée dans le Nouvelliste du jeudi 23.10.08

 

En chargeant Micheline Calmy-Rey de convoquer l’ambassadeur d’Allemagne pour lui signifier sa façon de penser, le Conseil fédéral a pris, hier, une décision salutaire et courageuse. Il n’y avait aucune autre réponse à donner à ce pays certes ami, mais dont le ministre fédéral des Finances, Peer Steinbrück, avait totalement dépassé les bornes mardi, en déclarant que la Suisse méritait d’être inscrite sur la « liste noire » des paradis fiscaux. Comme une vulgaire République bananière.

Micheline Calmy-Rey ne devrait pas avoir à forcer sa nature pour transmettre à l’Allemagne le vif mécontentement du gouvernement suisse. A contre-courant de son parti, la ministre des Affaires étrangères a souvent rappelé, dans toutes les questions concernant le secret bancaire, le principe de souveraineté de la politique fiscale suisse. Elle avait même ajouté que ce principe n’était pas négociable. Cela lui avait valu les écumes de rage de nombre de socialistes, les quolibets des humoristes, mais elle avait tenu. Et c’était courageux.

Faut-il réformer la fiscalité suisse, mettre fin au distinguo entre évasion fiscale et fraude fiscale ? On peut en discuter, mais il n’est pas question de le faire sous pression. Encore moins lorsque cette pression ne vient même pas de nos partenaires de négociations, l’Union européenne, mais d’une informelle réunion à Paris. Si l’Allemagne, dont tout le monde sait qu’elle finance un système social extraordinairement onéreux en étouffant ses contribuables, souffre d’évasion fiscale, elle pourrait peut-être se mettre en question. Idem pour la France, véritable machine à faire fuir les contribuables, et dont le ministre du Budget, Eric Woerth, a aussi manqué une occasion de se taire.

Au système suisse, à l’imposition à la source (35%), au fédéralisme, tous ces beaux esprits défenseurs d’Etats dépensiers et tentaculaires, ne comprennent strictement rien. Ou ne veulent pas comprendre. Il en va de ces affaires fiscales comme de celles des fonds en déshérence : sous couvert de morale, ce sont des places financières concurrentielles qui essayent d’affaiblir la nôtre. Cela, les angélistes le voient-ils ? A l’heure de la crise financière mondiale, génératrice de pressions, notre pays doit impérativement garder son sang-froid. Il en va de sa survie et de sa souveraineté.

 

Pascal Décaillet

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21/10/2008

Julia Varady : le passage de flambeau

 

Mardi 21.10.08 – 13h

 

Hier soir, 22.25h, sur Arte : un documentaire à vous prendre aux tripes. Une heure avec Julia Varady, l’une des plus grandes cantatrices du vingtième siècle, enseignant le chant à l’une des ses élèves, elle-même déjà de très haut niveau. Deux femmes, en espace clos, l’une face à l’autre. Celle qui donne, celle qui reçoit. En arrière-fond, deux pianistes, muettes et comme fascinées par ce privilège d’humanité, d’intimité, le passage d’un flambeau.

Il y a de quoi : tout ce qu’on a pu écrire sur la transmission s’efface et se transcende dans l’archaïque magie du contact entre ces deux femmes. Julia, 67 ans aujourd’hui, retirée de la scène depuis 2003, a choisi de transmettre son incomparable savoir-faire, dans l’art vocal, à des élèves. Bien plus qu’une master class, c’est un rite d’initiation, de l’ordre du feu, détail par détail, tellement physique, un appel à la résonance (celle des os du visage, du crâne) bien plus qu’au raisonnement.

Julia ne laisse rien au hasard. Ce corps comme instrument, elle veut en tirer le maximum. Eprouvant, dur, épuisant, sublime. Ce chant qu’on croirait venu du ciel, surgit en fait de toute la matérialité de nos artères, nos entrailles, nos cartilages, jusqu’à ces cloisons nasales qu’il faut torturer pour en extorquer quelque son. A noter que l’élève, exceptionnelle de souplesse et d’adaptation, contribue largement au bonheur total de cette émission.

Surtout, Julia chante. Avant l’élève, en même temps qu’elle, ou juste après. Des yeux, même au sommet des vocalises, elle ne quitte jamais son disciple. En fusion avec elle. Elle l’élève. Encore plus haut. Elle chante, s’interrompt une seconde pour une injonction ("Prends du plaisir !"), reprend la note au scalpel, saisit des mains les joues, ou le nez, ou le cou, ou le haut de la tête de l’autre, en appelle au physique, au corporel, ductile, rapide comme une comète, et voilà les deux femmes qui rechantent ensemble, sans avoir perdu une seule mesure. Fascinant.

C’était hier soir, sur Arte. Un moment de grâce. Lumineux comme une Annonciation. A voir et revoir, absolument.

 

Pascal Décaillet

 

 

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20/10/2008

JSE président ?

Sur le vif  -  Lundi 20 octobre 2008  -  12.20h

 

Il est élégant, gentleman, fin politique, et pourvu d’une belle culture historique. Libéral, il n’a jamais fait partie des ultras, ceux qui prônent l’économie de casino au détriment de celle de l’entreprise, et dont les dernières semaines viennent de montrer le merveilleux résultat. Homme de droite, il a toujours cherché le dialogue et les solutions. Genevois, il aime passionnément la Suisse, ce qu’elle a de multiple, ce charme discret dont parle si bien Denis de Rougemont. Peut-être pour consacrer tout cela, cette tonalité assagie par l’expérience, cette attention portée aux idées, le peuple genevois, hier, a fait de Jacques-Simon Eggly le meilleur élu de la future Constituante. Juste récompense.

De cet ancien confrère du Journal de Genève, je ne dirais pas, comme de Blocher, Maillard, Maudet ou Darbellay, qu’il est habité par le démon politique. Non. Chez JSE, la passion, l’ambition sont moins immédiatement viscérales, moins telluriques. Plus aériennes. Avec ce que ce mot comporte de survol. Je n’ai pas dit « amateurisme ». Eggly, comme Pierre Weiss, est un esprit avant tout parlementaire : nul, ni sans doute lui-même, ne l’imaginerait dans un exécutif. Excellent orateur sans être tribunitien, toujours clair sans être populiste, bretteur sans être un tueur, ce que sont les quatre fauves cités au début de ce paragraphe.

Dès lors, une idée, juste en passant. N’avons-nous pas là le portrait-robot du président idéal, pour le cercle des quatre-vingts chargés d’imaginer une nouvelle Charte fondamentale, à Genève ? Affable et assagi, éternel jeune homme déguisé en aîné comme Ulysse en mendiant, mémoire de quatre décennies de vie politique suisse. Seul, dans ce futur cénacle, Christian Grobet peut aligner une expérience comparable, et même supérieure. Mais pas dans l’art du dialogue. Et puis, a-t-on idée de laisser paître un carnassier sur un perchoir, gâchis que même Noé, dans la joyeuse exiguïté de son Arche, n’aurait imaginé ?

Il y aurait bien Pierre Kunz, aussi, ou le Sage Albert Rodrik, l’un et l’autre excellents, mais il me semble que ces deux-là se feront mieux valoir dans l’arène qu’en position d’arbitre. Dans tous les cas, ce poste ne doit pas échoir au premier venu : il y faudra de la patine et du ressort, du cuir épais et de l’élasticité, des idées propres et de l’écoute, la vivacité d’un verbe et l’attention à l’autre. En filigrane, Jacques-Simon Eggly. Aux quatre-vingts de juger. Cette solution-là, en tout cas, ne manquerait ni de panache, ni d’éclat.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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16/10/2008

Pour le retour de Victor Dumitrescu

Sur le vif  -  Jeudi 16.10.08  11.10h

 

Il semblerait que Victor Dumitrescu ait été évincé de cet espace de blogs. Je ne sais si cela est exact.

Victor Dumitrescu est quelqu’un dont je ne partage pas les options politiques. Mais sa plume est vive, sa réactivité remarquable, et il est toujours courtois. Il a de l’humour, de la culture, un arrière-pays, et sans doute une souffrance, hautement dignes d’intérêt.

Surtout : il a le courage de signer ses papiers. D’un nom et d’un prénom.

Il est très clair, pour moi, que Victor Dumitrescu a totalement droit de cité dans ces blogs. Et qu’il doit y être réintégré au plus vite.


Pascal Décaillet

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10/10/2008

Rien – ou presque – ne justifie l’anonymat


Ou : l’élémentaire salut du Mousquetaire

 

Vendredi 10.10.08  -  11.55 h

 

Je l’écris et le répète depuis le premier jour : rien, ou presque, dans la Suisse d’aujourd’hui, ne justifie l’usage de l’anonymat dans l’expression d’une opinion publique. Nous sommes dans un pays libre, démocratique, nul ne risque pour sa vie, nul n’encourt la Bastille. Que volent et s’entrechoquent les idées contradictoires, oui, et comment ! Mais, de grâce, signées d’un nom et d’un prénom. A Genève, il y a certes une Régente, mais nous n’en sommes pas, pour autant, sous la Régence. Les lettres de cachet, c’est fini.

Bien sûr, il y a des pressions, des menaces de rétorsion, de petits chefs et de grands censeurs qui vous guettent et vous cherchent noise lorsque vous prenez la plume. Bien sûr, c’est plus dur lorsqu’on appartient, par exemple, à la fonction publique, parce qu’il y aura toujours un hiérarque véreux, ou un ami qui vous veut du bien, pour vous rappeler le devoir de réserve. Cela est vrai, ne doit pas être nié, je puis comprendre que, dans ces cas-là, on aspire à protéger son identité. Et pourtant j’appelle les intéressés à, tout de même, au maximum, se dévoiler. Même si c’est dur. Même si c’est risqué. Et peut-être pour cela, justement.

Parce que l’autre solution, l’anonymat, lorsqu’il atteint des proportions de déversoir, n’est tout simplement plus tenable. Dans cet univers de blogs de la Tribune de Genève et 24 Heures, que je considère comme une passionnante plate-forme d’expression citoyenne, et où je découvre quantité d’auteurs originaux et admirables, l’abus du masque, son usage comme paravent de lâcheté, finira par nuire à l’ensemble de l’exercice, le traîner vers le caniveau, ruiner son crédit, et finalement son intérêt pour le lecteur.

Pour être exact, le problème, ça n’est pas le pseudonyme. Lorsque Voltaire signe un pamphlet, tout le monde sait qu’il s’agit du ci-devant Arouet, François-Marie, et qu’il s’agit d’un nom de plume. Le pseudonyme troque, en toute connaissance de cause du récepteur, une identité contre une autre. Autre chose est un certain anonymat. Pas celui du jeu d’identités, style Ajar. Mais celui qui porte l’estocade. Trop facile de se camoufler pour frapper, blesser, attenter à l’honneur. On me dira que l’éditeur connaît la véritable identité : cela ne me semble pas suffisant. Sauf dans quelques cas extrêmes, toute personne qui prend la plume comme une épée, dans la Suisse d’octobre 2008, doit avancer son nom et son prénom. Le salut, élémentaire, du Mousquetaire, avant le combat.

D’autant que l’immense majorité des anonymes, dans cet espace où nous sommes, sont plutôt charmants. Drôles. Originaux. Rafraîchissants. Ils attaquent certes parfois, mais le plus souvent construisent, inventent, flairent d’inattendus chemins de traverse, surprennent. On y découvre des plumes de qualité, des regards. Eux, ne sont pas en cause. Hélas, l’exercice même de leur anonymat (qui, en soi, pourrait relever d’une joyeuse esthétique de masques et bergamasques) se trouve souillé par quelques professionnels de la délation généralisée et de l’opprobre. Ceux-là, profondément, nuisent à l’ensemble.

Prenons le cas d’un conseiller d’Etat. Celui qui, bien que membre de son Département, signe ses attaques contre le magistrat, prend des risques. Donc, mérite le respect. Cet homme-là, à coup sûr, est courageux. A l’inverse, lorsque, dans un espace d’expression voisin, le mécontentement tourne au déversoir, à l’avalanche de crachats et au dévaloir d’insultes, le tout joyeusement dissimulé sous le paravent, c’est la cause même qui s’en trouve ruinée. Nous ne sommes plus dans l’anonymat littéraire, mais dans la mise en action sécurisée de la lâcheté.

Dans ce cas-là, l’éditeur doit intervenir. Censure ? Non : sauvegarde d’un minimum de respect. Nulle liberté n’est totale : il y a des règles. Ne serait-ce que la loi. Il est, par exemple, parfaitement convenu, et même codifié, que l’espace public ne tolère ni le racisme, ni l’appel à la haine, ni l’antisémitisme. Ni les atteintes à l’honneur. Ces restrictions-là ne me dérangent pas. Je dirais même que je les salue.

Disons-nous les choses, attaquons-nous, ne nous épargnons pas. Mais soyons dans le sujet. Et signons. Cela ne m’apparaît tout de même pas, totalement, hors de portée. En conséquence, il ne me gênerait pas outre-mesure que l’éditeur, mon confrère Jean-François Mabut, augmente de quelques crans la sévérité face à quelques abuseurs, au reste très minoritaires, mais tenaces, systématiques et récurrents, de l’espace public.

 

Pascal Décaillet

 

 

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09/10/2008

Monsieur Brel, vous me manquez


Jacques Brel, arraché à ce monde par le cancer, à l’âge de 49 ans, il y a tout juste trente ans, n’était pas seulement un grand poète et un immense chanteur. Il était la vie même, sa stridence et sa fureur, sa passion, ses excès. Dans ma chambre d’adolescent, à longueur de soirées, je n’écoutais que lui. Et puis Ferré. Et puis Barbara. Le reste, je n’y connaissais rien. Ces géants-là me suffisaient.

Si vous pouvez, écoutez la Radioscopie que lui avait consacrée Jacques Chancel au printemps 1973, sur France Inter, à l’occasion du Festival de Cannes, où Brel était venu présenter un film, d’ailleurs mauvais. Ce garçon-là n’était pas cinéaste, évidemment ! Il n’était fait que pour une chose : chanter sur une scène, se lacérer l’âme en public, crier sa douleur, ou sa joie, en les transfigurant par des mots.

Chez Chancel, Brel se raconte. L’enfance, la solitude, la guerre qui dure trop longtemps, la peur des femmes, la fureur de se dépasser. Quatre ans après, il est encore cet Homme de la Mancha, ce héros à la triste figure qu’il avait si sublimement incarné sur les planches. Il lui reste quatre ans à vivre. Le sent-il ? Le sait-il ?

J’ai vu six fois Ferré sur scène, deux fois Trenet, jamais Brel. Comme tant de gens de ma génération, je traînerai toujours ce regret de n’avoir pas eu sous les yeux la plus formidable bête de scène de la grande chanson française. Il nous reste le film de ses chansons, le miracle noir et blanc de cette pellicule si précieuse, Bobino, l’Olympia, cette énergie et cette sueur, ce désespoir et pourtant cette folie de vivre. Ce sourire, aussi, avec ces dents immenses, cette gueule d’enfant, ce regard parfois si tendre.

Jacques Brel était bien davantage qu’un simple génie. Il était juste un homme. Un écorché d’humanité qui avait abouti dans cette vie, et réussi à dire avec des mots, et des notes, le fond de ses sentiments. Un homme n’a pas pour fonction d’être meilleur qu’un autre, ni pire. Mais d’être ce qu’il est, même si ce chemin-là est justement le plus dur.

Chantait-il, ou bien, au fond, tentait-il d’accomplir un destin ? Ce qui est sûr, c’est ce que cette voix, ce verbe, cette sainte fureur, je les emporterai partout. Ici, et ailleurs. Dans ce monde, et dans d’autres.

 

Pascal Décaillet

 

 

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04/10/2008

François Longchamp au DIP ?



Samedi 04.10.08  -  14.45h

Il y a deux semaines, le président des radicaux genevois, Hugues Hiltpold, qui n’est pas exactement une tête brûlée, déclarait, le plus placidement du monde, que la reprise du Département de l’Instruction publique par François Longchamp, après les élections de 2009, était à mettre au rang des hypothèses envisageables. C’était, évidemment, une bombe.

Assurément, la petite phrase d’Hugues Hiltpold ne devait rien au hasard. Assurément, elle avait été mûrement préméditée. Assurément, Hiltpold et Longchamp avaient préparé le coup. Cela, en politique, arrive souvent : ballon d’essai, ou fusée éclairante, c’est classique. On lance l’idée, comme ça, dans l’opinion publique, histoire de tester les réactions. Bien entendu, François Longchamp restera silencieux sur le sujet. Lancer des spadassins sans s’exposer soi-même, est, par les temps qui courent, un sport national au sein du Conseil d’Etat genevois. Deux des quatre magistrats de gauche, par hommes de main interposés, y excellent.

Sur le fond, l’hypothèse dépend de tellement d’incertitudes que toute spéculation, à plus d’un an de l’échéance, paraît vaine. Le principal intéressé, Charles Beer, aurait-il envie, fin 2009, d’un échange de portefeuilles ? Question à laquelle il ne répondra pas – il ne peut politiquement le faire – avant le dernier moment. Surtout, quels seront les rapports de forces, issus des urnes, au sein du Grand Conseil et du Conseil d’Etat ? Les socialistes seront-ils toujours deux au gouvernement ? Quel résultat aura obtenu, dans les urnes, l’initiative 134 (« Pour un Cycle qui oriente »), le 30 novembre 2008 ? Le principe des 93 directeurs du primaire aura-t-il réussi à s’imposer ?

Plus fondamental encore : en quoi un changement de couleur politique du capitaine permettrait-il vraiment de faire changer de cap un bateau connu pour sa lourdeur ? Partout dans le monde, ministre de l’Instruction publique, c’est un casse-tête : puissance des syndicats, grogne récurrente des parents, vagues de réformes qui finissent par mourir sur la grève. À cela s’ajoute, dans l’hypothèse d’une reprise en main par un magistrat bourgeois, le nombre impressionnant, à Genève, de hauts fonctionnaires d’obédience de gauche. Franchement, sans un immense courage, allié à une puissance de vision sur l’avenir et les objectifs à atteindre, l’opération apparaît comme trop coûteuse, trop risquée politiquement.

À la petite phrase de Hiltpold, il y a peut-être, pourtant, une amorce de réponse, ou tout au moins une très habile ouverture du jeu sur une nouvelle donne, « New Deal ». Elle se trouve en page 19 du Temps de ce samedi 4 octobre. Cette page, outre qu’elle consacre le génie absolu du photographe Eddy Mottaz, nous apprend que Charles Beer verrait bien la création d’un ministère cantonal de la Culture. En serions-nous déjà, à plus d’un an de la nouvelle législature, à d’embryonnaires scénarios de redécoupages ? Bien entendu, l’intéressé niera tout lien entre ce projet et l’allusion d’Hugues Hiltpold. Jusqu’au lendemain des élections de 2009, Charles Beer ne dira rien de plus, François Longchamp non plus. Ils laisseront jouer les émissaires et les spadassins. Ainsi va la politique. Excellent week-end !

Pascal Décaillet

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02/10/2008

Samuel Schmid seul contre lui-même

Chronique publiée dans le Giornale del Popolo du jeudi 02.10.08

 

Cette session d’automne 2008 aura présenté, avec le débat sur l’armée et celui sur le programme d’armement, l’une des lignes de front les plus surréalistes depuis la très regrettée guerre de 14-18. Un ministre seul au monde, seul contre tous, seul contre lui-même, nu, au milieu de nulle part, dans un grand terrain vague où ne règne plus qu’une épaisse fumée. Pas la fumée blanche des papes, non : juste celle, grisâtre, opaque, de l’incertitude, et, peut-être même, de la déroute. De quoi lui rappeler, comme dans « Amarcord », quelques délicieux souvenirs d’enfance : non pas Rimini, hélas, mais le Seeland, et la suave humidité de ses marécages.

Aux Chambres fédérales, on a discuté des chars sans y croire, on a parlé des avions sans vraiment s’y intéresser : le problème, manifestement, n’était pas là. Il était – mais nul ne l’avouait vraiment – dans l’extrême fragilité politique de Samuel Schmid, conseiller fédéral sous perfusion : on guette l’encéphalogramme, on se demande combien de temps il tiendra. Tout est prêt, déjà : les fleurs, l’ultime oraison, le cortège. Et, bien sûr, quelques successeurs. Prêts à bondir, tous. Mais simulant l’indifférence. Comme dans un jeu de séduction qui, bien sûr, ne dupe personne. Mais c’est le jeu.

Sur quelle alliance s’est construit le rejet du programme d’armement ? Sur un compromis de passage, aussi hasardeux qu’il est dénué de sens, entre l’UDC blocherienne (ce qui demeure, au passage, un pléonasme) et la gauche rose-verte. La belle alliance ! Le voilà donc, l’axe du monde de l’après -12 décembre ! La vague mixture des partisans de l’armée de papa avec ceux qui, au fond, rêveraient de l’abolir. Parler d’alliance malsaine est un euphémisme : nous sommes là dans le degré zéro de la politique. Même les brumes du Seeland, dans toute leur fatigue d’automne, sont le soleil d’Austerlitz, en comparaison.

Dans ce casse-pipes ouaté d’incertitude, un seul axe de cohérence demeure : la fidélité – un moment encore – des radicaux et des démocrates-chrétiens à la construction raisonnable d’une future politique de sécurité. C’est bien. Mais c’est trop tard. L’UDC a obtenu ce qu’elle voulait : venger le 12 décembre, venger Blocher, humilier le parlement et, plus encore, celui des conseillers fédéraux qu’elle tient pour un traître. Pour y parvenir, elle n’a pas hésité à prendre en otage le thème, pourtant essentiel, de l’avenir de notre politique de sécurité. On savait déjà que cette législature allait être celle de l’impossible. Elle est bien partie, aussi, pour devenir celle du ridicule. Heureusement, ce dernier, contrairement aux guerres et aux batailles, ne tue pas. Ou alors, tout juste, symboliquement. Comme aux échecs. Ou comme dans les rêves d’automne.

 

Pascal Décaillet

 

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01/10/2008

Démagogie fumeuse


Edito du 7-8  -  Radio Cité  - Mercredi 01.10.08  -  07.05h

 

Hier matin, 10.38h, nous vous annoncions en primeur, sur cette antenne, la décision du Tribunal fédéral sur la fumée à Genève. Ce matin, la presse en est pleine. Hier soir déjà, les bistrots ne bruissaient que de fumeuses conversations sur le pouvoir des juges et le travail un peu trop rapide du Conseil d’Etat.

Hier, bien sûr, notre Cour suprême était totalement habilitée à statuer, puisqu’il s’agissait d’un règlement, donc d’un texte passible de recours. Et c’est bien là le problème. En politique, en toutes choses, il faut des lois. Avec une onction, une légitimité, soit du parlement, soit du peuple.

Dans l’affaire de la cigarette à Genève, il y a eu, le 24 février, une majorité sans appel du corps électoral genevois, le signal politique était parfaitement clair. Et il méritait, ce signal, d’être ancré proprement dans la législation. Quitte à aller un peu moins vite en besogne. De là à imaginer que cette excessive célérité fût animée par des motifs démagogiques, la pression de l’opinion, il y a un pas. Que nous franchissons sans état d’âme.

Tout cela est un beau gâchis: lorsqu’il s’agit de décisions souveraines du peuple, moins on sollicite les juges, mieux la démocratie se porte. Le Conseil d’Etat, à la fin de l’hiver, a voulu faire un tabac. Il n’aura réussi qu’un écran de fumée.

 

Pascal Décaillet

06:33 Publié dans Editos Radio cité | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |