06/11/2008

L'homme-dieu, ça fatigue

 

 

A ce niveau-là, ça ne ruisselle plus, ça dégouline. L’omniprésence, sans le moindre bémol, dans la presse romande, les blogs, chez les rédacteurs en chef, de la figure d’Obama en Sauveur, en Rédempteur, en Recommenceur de la vie, a quelque chose qui devient déjà pénible à supporter. Non que l’homme soit dépourvu d’éminentes qualités. Non que sa victoire ne soit pas éclatante, ni qu’elle ne marque un tournant évident, après huit années plombées de médiocrité. Mais une telle unanimité, comme en sectaires pâmoisons, parfois jusqu’à l’hagiographie, dans une profession comme le journalisme où le doute et la discordance devraient tout de même avoir une certaine place, il y a quelque chose qui aiguise l’étonnement.

Il n’est pas question ici des foules, qui sont ce que par nature elles sont, invasives et adhérentes comme laves volcaniques. Pas question, non plus, de cette part de rêve et de candeur qui, à différents niveaux, nous habite tous, nous brandit comme un calice l’idée du progrès, nous fait croire au salut par la seule apparition d’un homme nouveau. Comme si l’Histoire était autre chose que tragique, comme si elle était pétrie d’une autre argile que l’archaïque noirceur de nos pulsions de pouvoir, de domination, celles d’Obama comme de Kennedy, de Nixon. C’est à leur capacité à relever les défis de leur temps – et à défendre les intérêts profonds de leur pays – que le temps jugera ces hommes-là. Pas à la part de morale projetée par les foules. Ni à celle de l’éblouissement devant un physique, la symbolique d’une couleur de peau, les capacités rhétoriques, l’habileté de campagne pour actionner la machine à fabriquer des rêves. Que tout cela ait pu, peut-être, relever d’un immense artifice (certes génialement construit, orchestré et mis en scène) ne semble pas, pour l’heure, un thème.

A partir de là, Obama sera peut-être un grand président. Et puis, peut-être pas. Nul ne le sait. Après quelques mois d’état de grâce, il prendra ses première décisions difficiles, aura à faire la guerre, se salir les mains, se rendre impopulaire, décevoir, bref faire de la politique. C’est sur ce travail-là qu’il faudra apprécier son œuvre et sa trace, à cette aune-là, celle des réalités, de l’inévitable moisissure des choses du pouvoir, au mieux fermentation, mais où le risque du miasme n’est jamais très loin. Après les rêves de campagne, voici venu le temps du pouvoir. Ancré dans la nature humaine, qui n’est pas exactement celle des anges. Disons, un peu moins volatile. Et un peu plus accrochée aux entrailles de la terre.

 
Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

Je suis déçu.
Après tout ce ramdam, Obama a réuni seulement 63% de participation.
Un taux d'abstentionnisme très élevé, quand on pense au milliard de dollars dépensés.

37% des votants se sont abstenus de donner leur vote à l'un ou à l'autre des trois candidats.

Ralph Nader, l'éternel indépendant ... troisième candidat, dont personne n'en a parlé.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 06/11/2008

Moi, je crois en Rochat pour les Genevois. Obama c'est pour eux. Chez moi c'est Rochat. Merci Isabel.

Écrit par : Catherine | 06/11/2008

Cher Pascal,

Très heureux de vous voir une fois encore en appeler au bon sens dans le délire médiatique qui entoure cette élection.

Je crois que le phénomène que l'on peut discerner là chez vos confrères est presque de nature religieuse -sauf le respect des religions -.

Rappelez vous cette semaine infernale qui a suivi la libération d'Ingrid Bétancourt : il était impossible d'ouvrir quelque média que ce soit sans tomber sur une cascade interminable de commentaires inépuisables, au point qu'il ne restait à ceux qui cherchaient de l'information qu'à attendre la semaine suivante.

Tout se passe comme si ces accès d'extase hagiographiques devaient inciter les gens à faire leurs dévotions en choeur. Et gare à ceux qui détonent : ils seront vite cloués au pilori. Ces unanimités forcées sont éclatantes comme les prodromes d'une chasse aux sorcières.

Même si on peut se féliciter de l'élection d'Obama, même si on ne peut que se réjouir de la libération de Bétancourt, on a aussi le droit de respirer.

Je trouve ça plutôt inquiétant.

Écrit par : yves scheller | 06/11/2008

Nuance, Victor: 37 % des citoyens pouvant voter se son abstenus d'aller faire 4 à 5 heures de queue devant les urnes. Car c'est ainsi que cela se passe dans la plupart des villes américaines. Et on vote en semaine, durant les heures de travail... 63 % de participation dans ces conditions, c'est un petit miracle, premier effet de la dynamique Obama.
Cela étant, cher Pascal, c'est précisément l'aura, le "goodwill" dont il dispose dans le monde entier qui fait l'intérêt d'Obama, au moins autant que la valeur intrinsèque de l'homme. Il pourra s'en servir comme d'un levier et l'on sait que ceux-ci, avec un bon point d'appui et la bonne longueur, peuvent soulever le monde. Espérons qu'il les trouve.
J'étais au Vietnam en 2004 et j'expliquais tous les jours que la démocratie allait reprendre le dessus et chasser Bush. Je me trompais de 4 ans, mais heureusement pour le monde, de 4 ans seulement.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/11/2008

Cher Philippe,

Tout comme chez nous, il y avait aussi le vote anticipé.
Donc ... aucune excuse.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 06/11/2008

Et ça continue...

Écrit par : yves scheller | 06/11/2008

"37 % des citoyens pouvant voter se son abstenus "

Sans compter un bon nombre de personnes qui croupissent dans des prisons et se voient privées de droits civiques pour de menus larcins.

Écrit par : Djinius | 06/11/2008

Vous avez raison, Monsieur Décaillet. Mais laissons un peu de temps au rêve, à l'émotion, laissons la force du symbole descendre en nous. C'est un symbole mondial et historique. C'est un rêve qui s'incarne. Gardons quelques temps ce frémissement.

Bien sûr que sa campagne a été préparée, depuis plusieurs années. Bien sûr qu'il en a fait une machine à gagner d'une redoutable efficacité, qu'il n'y pas eu que son charisme mais aussi une stratégie étudiée, puissante. Et heureusement: son efficacité est de bonne augure, comparée aux approximations de la campagne de McCaine.

Après la politique reprendra le dessus. Comme vous le dites il devra parfois être impopulaire, tranchant, etc. Mais le symbole est puissant, il signifie que tout (ou presque) est possible. Ne nous privons pas trop vite de ce bonheur-là...

Écrit par : hommelibre | 06/11/2008

Il y a, je pense, une part de "soulagement" proportionnelle à l'hostilité déclenchée par le règne Bush senior. Par ailleurs, l'exaltation manifestée ici et là est d'autant plus ample que l'événement est récent (après tout, Obama est élu depuis moins de 48 heures).
Pour autant, il me semble - du moins dans ce que j'ai pu lire dans la presse ou sur les blogs - que cette liesse s'accompagne très souvent d'une mise en perspective plus pragmatique. Beaucoup cherchent à relativiser, notamment en rappelant que ce qui est bon pour les Etats-Unis ne l'est pas forcément pour le reste du monde, et que cette tension devrait s'accompagner de nombreuses désillusions.
Ce qui est intéressant, et que vous développez de manière récurrente, c'est cette idée que la politique - pour reprendre Sartre - ne se conçoit que "les mains sales". En d'autres termes: elle n'existe qu'en débordant du champ moral. Lequel, appliqué à ses oeuvres, au mieux en annihilerait l'action, au pire en dévoierait la vocation. Est-ce la seule manière d'envisager le fait politique? Vaste débat.

Écrit par : Lionel Chiuch | 06/11/2008

Seriez-vous fatigué du christianisme, cher Pascal? Ce serait un scoop formidable…

Écrit par : jmo | 06/11/2008

Merci!

Du moins un Journaliste se révolte contre la Matrix.

Pour rappel. Adolf H. a été élu dans l'enthousiasme, avec tout autant d'hagiographes utopiques à travers l'Europe.

Si l'on avait prêté attention aux noms des Banquiers (et de leurs Conseillers), qui ont permis cette ascencion... .

Bref:

http://forum.prisonplanet.com/index.php?topic=68466.0

comme dérisoire antidote du jour.

Le troisième Mandat de Bush Jr (lire Barak Obama) conduira le monde et la Suisse, vers le Goulag globalisé de la Puce RFID (Passeports biométriques, etc,) et de la misère esclavagiste planifiée par le taux d'intérêt, comme conconctés par ceux (Banquiers) qui donnent leurs ordres, même aux Bilderberg tels Warren Buffet, Soros, DSK, Trichet, Sarko, Barosso, Couchepin et autres Vasella, etc. ad nauseam, tellement la liste est longue).

Voilà, l'automne est beau et les rires des enfants restent toujours vrais.

... mais quant est-ce que le Souverain se révoltera-t-il enfin contre la Démocrature médiatique que nous subissons en obérant l'avenir de nos enfants?

De mémoire, c'est Hitler qui a dit:

"Qu'il est pratique pour les Tyrans que les peuples n'ont pas de mémoire."

Écrit par : Jean | 06/11/2008

Petite correction: je parle de Bush "junior", bien sûr. Qui en mérite une. De correction.

Écrit par : Lionel Chiuch | 06/11/2008

Les foules aussi, cher M. Décaillet, font l'Histoire. Toutes naïves et grégaires qu'elles soient à vos yeux, et même si dans l'affligeante immaturité manichéenne que vous leur prêtez elles sont enclines à "projeter une part de morale" (horreur!), elles sont le coeur et la chair de l'Histoire.
Celles qui avaient réélu Bush en 2004 avaient-elles plus de discernement?

Cela dit, bien sûr que l'Obamanie hystérique agace l'esprit critique, bien sûr que l'élu n'est pas le Messie, bien sûr que "l'homme-Dieu, ça fatigue". Remarquez, à lire certaines de vos phrases sur Charles de Gaulle, on a parfois l'impression que vous succombez vous-même au culte de l'homme-Dieu...

Quant à V. Dumitrescu: il y a peu, dans un blog voisin, il écrivait comme toujours péremptoire, en substance : le jeune Barack sera battu le 4 novembre, après quoi on n'en entendra plus parler". Espérons qu'il saura admettre qu'il peut se tromper lourdement.

Écrit par : spycher | 06/11/2008

"le jeune Barack sera battu le 4 novembre, après quoi on n'en entendra plus parler". Espérons qu'il saura admettre qu'il peut se tromper lourdement"
Disons simplement que le jeune Obama doit une fière chandelle à la crise financière qui a particulièrement déstabilisé l'establishment...
la question est la qualité de la presse. On dit souvent que les peuples ont les dirigeants qu'ils méritent, et je le crois fermement. Mugabé est le chouchou des Africains, et il n'y a que Ziegler qui ne le sait pas.
Il en est de même de la presse. Nous avons - collectivement - les journalistes que nous méritons et cela fait assez mal de le constater, on peut le dire. Si on prend le pire du pire, le Matin, force est de reconnaître que nous ne pouvons guère influer sur les choix des pit bulls qui le dirigent, rothen ou à lipstick. Mais cette pure cochonnerie se casse la gueule, puisque ses patrons leur ont créé eux-mêmes l'antidote, le gratuit. Merde pour merde, pourquoi la payer ?

Reste le niveau légèrement plus haut : 24 heures / TdG. Qui équivaut à RSR ou TSR. Journalistes toujours plus jeunes, alignés couverts sur l'idéologie dominante : écolo, socialo, métissage à tout prix, toutes les cultures sont belles sauf la suisse. Un premier août ne peut se concevoir sans un petit négrillon qui tient le drapeau suisse...

Conclusion ? Nous vivons en démocratie et nous sommes entourés d'une immense majorité de cons. Et la presse est faite pour eux.

Écrit par : Géo | 06/11/2008

Oui Spycher, je l'admets, je voyais les USA tout autrement, je me suis trompé.
L'erreur est humaine, d'où ma correctitude, je le reconnais.
Si tout le monde reconnaissait ses erreurs ... quel monde vivrait-on !
Un monde merveilleux !

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 06/11/2008

"Oui Spycher, je l'admets, je voyais les USA tout autrement, je me suis trompé.
L'erreur est humaine, d'où ma correctitude, je le reconnais."

J'ai commis la même erreur que vous, cher Victor, parce que nous n'avons sous-estimé le degré de tiers-mondisation des Etats-Unis. Le processus est beaucoup plus avancé que je ne le croyais et que vous ne le croyiez aussi, j'imagine.

Le confirme une information publiée par "Le Monde" et qui, en d'autres temps, n'aurait pas retenu mon attention, tant les Etats-Unis m'intéressent peu depuis la fin de la Guerre froide :

"Les Blancs seront minoritaires dans 50 ans", et l'avènement d'Obama en est un signe avant-coureur.

Écrit par : Scipion | 06/11/2008

La prophétie d'Enoch Powell, d'avril 1968, dans son discours Rivers of blood s'accomplit.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 06/11/2008

Quoi qu’il arrive, il semble qu’il y a toujours des rabats joies. Pour une fois qu’on a une bonne nouvelle à partager avec presque tout le monde, pourquoi gâcher son plaisir ?

D’autant qu’il semblerait que les rares « personnalités « qui étaient ouvertement pour le duo McCain / Palin cherchaient surtout à se démarquer. En effet comment soutenir les Républicains après leur gestion désastreuse des Etats-Unis durant les 8 dernières années ? Aux Etats-Unis comme dans tous les pays démocratiques l’incompétence fini par être sanctionnée et il en est très bien ainsi.

Ceci dit, c’est sur les foules « invasives et adhérentes » (?!) que j’aimerais rebondir. On sait que les journalistes ne jurent que par le KISS (Keep it Simple & Stupid) et qu’ils estiment que c’est qu’en jouant avec les instincts grégaires de la population et en misant sur le nivellement par le bas qu’ils ont le plus de « chance » de rejoindre leur clientèle. C’est vieux comme le monde et il y a 500 ans, Cervantes le dénonçait déjà dans son Don Quichotte en estimant que « La faute n’est pas au public de réclamer des bêtises, mais bien à ceux qui ne sont pas capables de leur proposer autre chose ».

Voilà pourquoi, je pense qu'avant de prendre la foule de haut peut-être faudrait-il se pencher sur la façon dont on la traite….

Vincent

N.B. Dieu sait à quel point j’ai pu me gausser des étasuniens (surtout après qu’ils aient reconduit G.W. Bush pour 4 ans) mais là, je leur tire mon chapeau. Ce n’est pas demain la veille que la France, l’Allemagne, l’Italie, l'Autriche, les pays de l’est, etc. etc. vont élire un président non blanc. Quant à la Suisse n’en parlons même pas... l’UDC veille au grain !

Écrit par : Vincent Strohbach | 06/11/2008

Votre agacement s'applique avant tout aux Européens, je suppose, qui se croient généralement tellement supérieurs aux Américains qu'ils imaginent qu?Obama a été élu pour leur faire plaisir. A part cela, que les hommes soient tentés de projeter de tant en temps leurs espoirs sur une personnalité politique devrait plutôt nous réjouir, du moins lorsqu'il s'agit d'un homme comme Obama, même si le risque est grand qu'ils déchantent également de manière excessive.
Mais puisque vous utilisez le terme de sauveur (avec une minuscule et un qualificatif restrictif), vous admettrez que l'espoir mis dans celui qui s'écrit avec un S majuscule ne faiblit guère malgré les siècles d'attente non exaucée de la réalisation de son programme, du moins en ce qui concerne ce monde-ci.
Parole d'athée, je l'admets et merci de me publier malgré mon pseudonyme.

P,S. Pour ce qui est de la couleur de l'Amérique dans quelques décennies, elle sera certainement plus celle des Incas que celle des Africains.

Écrit par : Mère | 06/11/2008

Monsieur Décaillet,

Vous êtes bien rabat-joie... L'engouement pour l'élection de Barack Obama dont vos confères et consoeurs se font l'écho reflète directement celui des habitants de ce monde, ravis de voir enfin s'icarner un changement réel après 8 années de Bushland obscurantiste et impérialiste...

Soyez bon joueur... réjouissez-vous, comme tout le monde. Le temps, inévitable, de la déception viendra bien. Mais si vous avez écouté attentivement le discours d'acceptation d'Obama. vous ne contesterez point qu'un grand leader est né.

Écrit par : N. Chauvet | 07/11/2008

Un mot à l'attention de N. Chauvet :
Je suis contente que vous soyez content(e?). Et j'espère pour le monde qu'Obama se montrera au meilleur de sa forme le moment venu! mais de grâce, cessez de parler au nom de "tout le monde", vous n'êtes pas "tout le monde" (ouf), et apprenez à accepter que l'on puisse penser autrement sans être rabat joie ou autre sobriquet méprisant!
Je partage pleinement le début d'écoeurement de M. Décaillet, quand bien même j'aurais voté Obama.

Écrit par : Marina Jaques | 07/11/2008

Cher Pascal Décaillet,

C'est seulement aujourd'hui que je prends connaissance de votre article.

Le même jour que votre article, j'écrivais un article intitulé "Obama rend rêveurs les journalistes suisses que la réalité va doucher" (http://www.francisrichard.net/article-24496981.html)

La veille j'avais écrit un autre article intitulé "Victoire d'Obama : sentiments métissés" où je faisais part de mes doutes sur la réussite du plan économique du candidat Obama devenu président (http://www.francisrichard.net/article-24434125.html).

Vous avez écrit : L'omniprésence, sans le moindre bémol, dans la presse romande, les blogs, chez les rédacteurs en chef, de la figure d’Obama en Sauveur, en Rédempteur, en Recommenceur de la vie, a quelque chose qui devient déjà pénible à supporter"

Comme vous pourrez le constater en les lisant tous les blogs ne sont donc pas tombés en pâmoison devant l'homme-dieu, ni dans l'hagiographie. Mais il est vrai que je ne suis pas journaliste...

Bien cordialement.

Francis Richard

Écrit par : Francis Richard | 10/11/2008

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