05/02/2009

Le grand frisson

A trois jours d’un scrutin historique, la Suisse retient son souffle. Les derniers sondages, certes, veulent encore murmurer une victoire du oui, mais avec une sourde et singulière progression du non, cette marge d’incertitude qui dilate les vaisseaux, sécrète les sueurs. La crise financière mondiale, dont les habitants de notre pays guettent avec angoisse les effets sur l’économie réelle, mais aussi la montée du chômage, l’incroyable nervosité des milieux économiques dans cette campagne, autant de signes pour nous persuader que rien n’est joué. Bref, le grand frisson.

Résultat des courses dimanche, sans doute dès les flashes radio de 12h pile, grâce aux projections nationales des instituts de sondage. La majorité requise étant simple, la cause, sur le plan national, pourrait être entendue assez tôt dans l’après-midi. Passionnante, alors, sera la carte des cantons : on sait à quoi on peut s’attendre au Tessin. Mais Genève ? De cette Suisse du 8 février 2009, quelles seront les lignes de fracture ? C’est tout cela, au fur et à mesure des résultats, que nous verrons apparaître, doucement, dans l’après-midi de dimanche, comme la révélation d’une photographie.

Pour les opposants, pourtant, la campagne avait mal commencé. Une UDC divisée, un leader historique qui tourne sa veste, un Ueli Maurer condamné par sa nouvelle fonction à la castration du silence, l’aile économique du parti qui prône le oui, de pesantes leçons de casuistique sur les effets néfastes du « paquet », climat de brouillard déroutant pour un parti habitué à la cristalline clarté du bien.

A l’inverse, les partisans du oui étaient partis en campagne la fleur au fusil. Fanfan la Tulipe ! Ils avaient pour eux la quasi-totalité de la classe politique suisse, des leaders d’opinion, des médias, se prévalaient de la Raison pure et triomphante, rejetant dans l’encre noire des passions inavouables les motifs de voter non. Ils avaient pour eux le Progrès et la modernité, l’Histoire qui serait en marche contre les sables mouvants du conservatisme. Une fois de plus, comme dans la campagne du 6 décembre 1992, ou celle sur le Traité européen, en France, le 29 mai 2005, on a cru bon de faire passer les partisans du non pour de gros balourds mal dégrossis, incarcérés dans leurs mythes, insensibles aux flammes éclairantes du logos. Le résultat, on l’a vu.

Hallucinants, dans cette campagne, auront été les moyens mis en œuvre par les milieux économiques, la récurrence métronomique, mille fois recommencée, de leur argumentaire : « Un franc sur deux gagné à l’étranger », «  clause guillotine », « pas de plan B ». Toutes choses peut-être vraies, sans doute même. Mais dont la prosaïque répétition, qu’on imagine macérée dans quelque officine de media-training patronal, n’est pas de nature à emporter les foules. Ni d’une nature sémantique (le coup de l’Apocalypse nous a déjà été fait en 1992), ni surtout rhétorique : on n’arrache pas un oui du peuple avec des syllabes de notaires. A cet égard, on notera la pauvreté d’invention verbale du camp du oui, qu’on imagine toujours en costard cravate, établissant un décompte d’exportations dans l’arrière-cour d’un port-franc.

Voilà. Ultime croquis de campagne avant le verdict du peuple. Les arguments, jusqu’au dernier instant, iront s’entrechoquant. Et dimanche, dans un sens ou dans l’autre, nous tenterons de comprendre.

 

Pascal Décaillet

16:18 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

"Schadenfreude" M. Décaillet ?

Tiens bizarre, cette expression rime comme par hasard avec votre nom M. Décaillet ...

"Schadenfreude", cette expression allemande intraduisible en français qui exprime cette joie maligne, cette jouissance perverse, éprouvée du malheur d'autrui ...

Auriez-vous par le biais de ce billet écrit le brouillon de votre intervention de dimanche soir 8 février prochain, en vous inspirant de ce "dimanche noir" de décembre 1992 M. Décaillet ?

A lire les expressions de haine qui se déchainent sur ce site, aussi bien sur les blogs que dans les interventions de certains lecteurs au pied des articles, sans argumentations, des réactions tout aussi épidermiques que primaires, où l'on pointe le frontalier coupable selon certains de tous les maux, lui le pelé, le galeux, d'où viendrait tout le mal. L'histoire se répèterait-elle ? N'aurions-nous rien retenu de ce que nous n'avons pas appris ?

Durant la seconde guerre mondiale, alors que la Suisse était encerclée, un Suisse visionnaire, Européen convaincu, nous ouvrait les yeux (ceux de nos parents surtout ...) sur le destin de l'Europe et le modèle que la Suisse aurait pu inspirer. Ce Suisse, Denis de Rougemont, vous semblez l'avoir effacé de votre mémoire M. Décaillet. C'est vrai qu'il n'appartenait pas à votre "chapelle" ...

L'esprit de Denis de Rougemont, son éclairage, nous manquent singulièrement à la veille de cette échéance majeure ...

Bien à vous M. Décaillet !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 05/02/2009

Bonjour,
Comme à l'habitude l'analyse est excellente.
J'ajouterais que nos politiciens -hors UDC- (surtout en suisse romande) ont pris l'habitude de penser qu'ils savent tout mieux que leurs électeurs. Ils ont réussi, avec l'aide des médias, à "prendre" au peuple une partie de sa souveraineté lors de la votation sur les naturalisations par les urnes. Ils croient maintenant que c'est gagné. Qu'ils n'ont qu'à dire: voter "oui" (ou non) selon les cas, pour que les électeurs(trices) les suivent aveuglément. Pour le vote de dimanche, pas un seul argument concret, seulement des "C'est bon pour l'économie", "il y aura des mesures d'accompagnements", le risque de la clause "guillotine". Le peuple se rend compte qu'en "activant" la clause guillotine, les camions de 40 tonnes disparaitront. Que Swissair disparue, les accords pour le transport aérien est devenu caduque. Qu en fait, les suisses se sont fait avoir par les bilatérales I négociées par des politiciens certains d'être demandeurs. Alors que les vrais demandeurs, ce sont les européens!
Votons non, et surtout ne retournons pas négocier!

Écrit par : salegueule | 05/02/2009

@ salegueule :

A vous lire, on a l'impression que la Suisse vit sur un nuage, qu'elle serait à l'abri des orages et des malheurs du monde, qu'elle aurait été épargnée par la crise économique, que rien ne saurait nous affecter dans notre douce quiétude, que nous tenons en mains tous les atouts d'un jeu dont nous pourrions nous-mêmes décider des règles, que nous ne serions les obligés de personne, ...

Mais nous ne vivons pas sous une cloche à fromage à l'abri des mouches, de la pluie, de la grêle et des intempéries !

Vous écrivez : "les vrais demandeurs ce sont les Européens !" ... "et surtout ne retournons pas négocier !"???

Mais êtes-vous sérieux ?

Nous (la Suisse) avons négocié des accords avec l'UE.
Si d'aventure "la libre circulation des personnes" ne devait pas être reconduite, ce que je ne souhaite en aucun cas, c'est un vide juridique qui couvrirait l'ensemble des "Bilatérales I", soit les 7 accords concernés. Que se passera-t-il alors ? Personne ne peut le dire, mais une chose est certaine, c'est que nous ne pourrons plus nous appuyer sur ces accords pour fonder notre légitimité dans les domaines couverts par ceux-ci.

Ne plus renégocier avec l'UE ? Mais encore faudrait-il que l'UE accepte de renégocier avec nous, alors que l'UE est passée entre-temps de 15 à 27 membres et que parmi les nouveaux membres nombre d'entre eux n'y auraient aucun intérêt. Quels intérêts pour Malte, Chypre, les pays baltes par exemple de renégocier l'accord sur les "Transports terrestres", alors que la Suisse construit actuellement à grands frais les NLFA (tunnels de base du Gothard et du Lötschberg). Ces investissements auraient-ils été consentis à fonds perdus ?

Ne pensez-vous pas que parmi ces accords, aucun d'eux ne soit favorable à la Suisse ?
Ainsi selon vous et pour prendre un autre exemple, l'accord relatif aux "Obstacles techniques au commerce" qui supprime les barrières commerciales en permettant aux entreprises suisses d'exporter leurs produits industriels sans nécessiter une certification spécifique par l'UE, ne serait pas favorable à l'industrie suisse ? Si oui, alors pourquoi la Suisse aurait souhaité obtenir cet avantage lors des négociations ?

La Suisse, pays européen situé au centre du continent, est indéniablement liée économiquement à l'UE. Ces relations économiques représentent le 70% de nos échanges commerciaux et l'UE constitue un marché de 490 millions de consommateurs. Accepteriez-vous facilement de vous passer de près de 3/4 de vos revenus ? Certes nous n'en sommes pas encore là, mais ???

Je suis absolument effaré de lire vos propos ...

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 05/02/2009

M. D'Hôtaux, l'effarement est réciproque. Pour paraphraser un président français, vous n'avez pas le monopole de la raison. Je serai tenté de dire: au contraire...
Vous dépeignez une Suisse inconsciente voire profiteuse. Mais la Suisse qui vote NON est une Suisse résistante dans son essence. Bien souvent je reproche à mes contradicteurs le parallèle abusif avec les années 30. Cependant, j'avoue, en lisant vos propos, j'ai de la peine à ne pas vous situer dans la psyché de la majorité silencieuse d'alors, qui votait Pétain en France au nom d'un certain réalisme avec l'Allemagne hitérienne. Faut-il rappeler que l'Europe n'a rien d'une contruction démocratique en l'état actuel. Comme vous, j'appelle de mes voeux l'avénement d'une Europe. Mais une Europe construite sur l'adhésion des peuples.
Ce n'est pas en mettant un pistolet sur la tempe de vos concitoyens en leur promettant l'enfer s'ils votent NON que vous réussirez à les convaincre.
Je conclurai en disant que certes, l'UE nous entoure. Mais à l'ère de la mondialisation, les échanges ne se font pas - et de loin pas - qu'avec l'Europe.

Écrit par : Marc Grandjean | 06/02/2009

@ Marc Grandjean :

Personne n'a le monopole de la raison, j'en conviens parfaitement, mais ma conviction se fonde sur des faits, des chiffres sortis de l'Office suisse de la statistique. Alors lorsque vous écrivez :

"Mais à l'ère de la mondialisation, les échanges ne se font pas - et de loin pas - qu'avec l'Europe."

Je vous répondrai que si pour vous 70% de nos échanges ne comptent pas et qu'ils n'en constituent pas l'essentiel, alors oui, vous auriez raison, ce qui n'est pas le cas naturellement. Refuser d'admettre cette évidence relève de l'autisme .

Personne ne nous met de pistolet sur la tempe, c'est nous les Suisses qui avons décidé librement de choisir cette voie des "Bilatérales", c'est donc à nous qu'il appartient de poursuivre dans cette voie - ce que j'espère - ou d'en assumer les conséquences en révoquant ce paquet d'accords.

Maintenant sur la démocratie au sein de l'UE, c'est le seul point sur lequel je pourrais être d'accord avec vous. Je déplore moi aussi les lacunes démocratiques dans la construction européenne, pour rester dans l'euphémisme.
Cependant dois-je vous rappeler que ce n'est pas en restant à l'écart de cette construction que nous pouvons faire valoir nos idées. La Suisse n'ayant pas souhaité adhérer à l'UE, elle ne peut pas non plus en critiquer les règles et assister passivement au spectacle. Il y a là comme une incohérence, pour ne pas parler d'arrogance.

Je n'ai jamais dépeint une Suisse profiteuse, où donc avez-vous lu cela ? Je relève même que nous, les Suisses, avons décidé démocratiquement de verser 1 milliard de CHF aux anciens pays d'Europe de l'Est pour contribuer à assurer leur intégration au sein de l'UE et réduire les disparités sociales.

Vouloir me classer dans "la majorité silencieuse", faire de moi un mouton (noir ?), m'accuser de suivisme, alors que je vous apporte ma contradiction avec des arguments, est tout de même un peu fort ! Comparer l'UE à l'Allemagne hitlérienne, pour autant que je vous aie bien lu (?), est tout simplement grotesque.

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 07/02/2009

M. Grandjean, qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que l'Europe n'a rien d'une construction démocratique ? Citez-moi un seul cas de pays ou de peuple européen qui aurait été contraint par les armes, ou jeté en prison ou été affamé ou je ne sais quoi de réellement non-démocratique pour obtenir son adhésion ?
Vous vous exprimez certes mieux que la piétaille noniste habituelle, mais vos arguments sont tout aussi faux et purement émotionnels
Par ailleurs, puis-je vous rappeler que les Français n'ont jamais élu Pétain et qu'avant que ce dernier prenne le pouvoir, ils ont résisté à Hitler et lui ont fait la guerre, y compris d'ailleurs pour certains d'entre eux, après l'arrivée de Pétain, dans des conditions difficiles.
La Suisse ne l'a jamais fait. Elle n'a pas résisté, elle a cédé sur beaucoup, puis s'est terrée derrière ses frontières. Moi je trouve plutôt que ça ressemble à la politique du Non... Mais de toute manière, comparer l'UE à l'Allemagne nazie, c'est juste une immonde saloperie.

Écrit par : Philippe Souaille | 07/02/2009

M. d'Hôtaux, votre réaction m'a déçue en bien comme disent les vaudois. Comme vous, je suis sensible aux personnes qui cherchent à porter la contradiction avec des arguments vérifiables ou concevables. Ce que vous faites et je vous en remercie.
Il est vrai que vous n'avez pas écrit que la Suisse était profiteuse et je m'excuse d'avoir fait l'amalgame avec des propos qu'on rencontre souvent, dans le camp du OUI.
Sur le fond: en effet, le suivisme est énorme dans les campagnes qui engagent l'appartenance politique de la Suisse. Vous aurez remarqué comme moi que la presse officielle (journaux imprimés) est quasimment en totalité pour le oui. Partout fleurissent des annonces, majoritairement pour le OUI, avec des citoyens qui se constituent en comité mais dont l'argumentation est stéréotypée (quand elle existe) et sans aucune exigence par rapport à l'Europe.
La conclusion est immuable: "nous n'avons pas le choix".
Non mon cher Monsieur, non seulement nous avons le choix, mais de plus nous nous inscrivons dans le mouvement encore relativement insondé de l'Europe contestataire réclamant plus de droits politiques. En effet, cette Europe connaît certes la démocratie parlementaire. Or, c'est justement cette démocratie parlementaire qui est malade elle aussi du manque de débat d'idées et qui ne représente que fort insuffissamment les intérets des peuples européens. Le pouvoir politique se nourit de la caste des médias. La preuve ? Toute l'histoire des 30 dernières années dans le monde occidental. De l'élection d'Obama (élu par Wall Street et Hollywood) en passant par les présidents français mais également en Suisse (le phénomène des Verts)... Nos élites ont glissé tout gentiment dans un discours qui entretient les déséquilibres créés. La plupart des hommes politiques jusqu'à la première crise pétrolière des années septante, de gauche ou de droite confondues, verraient leur discours d'alors taxé d'extrême droite aujourd'hui. Tout cela vous semble-t-il naturel et normal ? On peut l'envisager. Pour ma part, j'y vois le signe que nous avons dérivé lentement mais sûrement ves un monde ou règne l'arbitraire, l'anti-racisme et le multiculturalisme ayant remplacé le communisme.
Tout cela se traduit concrètement dans l'ingérence croissante du droit communautaire dans le droit suisse (débat sur les naturalissations, débat sur l'imprescribilité, sur les droit fondamentaux, etc.) Cela se traduit encore par la place tout à fait disproportionnée que les médias accordent à certaines figures politiques comme p.ex. Ueli Leuenberger ou Andreas Gross, qui n'ont de loin pas la légitimité politique qui justifierait cette place.
Une dernière remarque: non je n'ai pas comparé l'Europe à l'Allemagne nazie. C'est justement l'erreur que font systématiquement les contradicteurs de la droite nationale en faisant ce parallèle totalement faux, le contexte historique mondial n'ayant rien à voir avec les années 30. Cependant, les arguments fatalistes des milieux entrepreneuriaux en effet, on quelque chose du réflexe fataliste de la France de Pétain. Les soutiens à De Gaulle étaient alors une très petite minorité. A votre disposition pour lire vos contre-arguments.

Écrit par : Marc Grandjean | 07/02/2009

M. Grandjean,

J'ai lu votre commentaire ce dimanche soir, après avoir pris connaissance des résultats de cette votation dont l'objet nous divise.

Ce soir, le temps me manque et je serai donc bref ...

Je suis naturellement très heureux de l'issue de ce scrutin, résultat que je n'osais même plus espérer. Le "oui" plus net que celui qui nous avait été pronostiqué dans les sondages me ravit. Ce résultat laissera certainement une plus grande marge de manoeuvre au Conseil fédéral pour défendre les intérêts de la Suisse auprès de l'UE.

Ce soir, je le dis modestement, mais je le dis sans ambages : Je suis fier d'être Suisse !

Je suis fier d'appartenir à un pays qui a eu le courage de confirmer ses engagements, dans une période de grandes préoccupations et de soucis majeurs pour l'économie mondiale. Je suis fier d'appartenir à un pays dont les citoyens font preuve d'une grande maturité politique.

M. Grandjean,

Vous écrivez :
"A votre disposition pour lire vos contre-arguments."

Je ne suis pas à court d'arguments, mais ce soir, le temps me manque pour les rédiger. Cependant je suis sûr que nous auront prochainement l'opportunité d'opposer encore nos arguments sur ce thème très important pour l'avenir de notre pays, car en ce bas monde je ne connais qu'une seule chose qui soit immuable : le changement !

Bien à vous !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 08/02/2009

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