08/05/2009

Le Jura : noir comme l’âme du Diable

 

Il existe, quelque part au nord-ouest de la Suisse, une terre maternelle et sauvage, latine comme une Louve porteuse, à la fois frondeuse quand il s’agit de son statut et étrangement conservatrice sur des sujets de société (le PACS), enracinée dans sa profondeur et pourtant ouverte aux vents de l’Europe. Paisible, aussi. Et pourtant colérique comme mille volcans de lave. Cette terre, attachante comme la noirceur de l’âme du Diable, s’appelle la République et Canton du Jura.

Oh, je ne raconterai pas ici toute l’histoire de ce canton ! La première fois de ma vie que j’ai voté, c’était en septembre 1978, pour un oui du cœur et de l’âme, sans appel et sans hésitation, au Jura. Disons qu’il y a le nord et le sud, ce qui relevait de l’évêché de Bâle et ce qui n’en relevait pas, ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas, les Béliers et les Sangliers, la langue de Faust et celle de Pascal, les chevaux des Franches-Montagnes et la vieille ville de Porrentruy, le cloître de Saint-Ursanne, les machines-outils, les décolleteuses, l’ombre de Gonzague de Reynold, quelques fragrances des Guerres de Religion : le Jura, c’est l’inconscient affectif de la Suisse romande, sa part de cicatrices et de jouissances, le refoulé de son Histoire. Trois siècles de psychanalyse n’y suffiraient pas. Au fond, seul un Valaisan peut comprendre le Jura. Ou un fou. Ou le bienheureux qui appartiendrait à l’intersection de ces deux cercles.

N’en pouvant plus de leurs désaccords sur le chemin de leur destin, les Jurassiens du Nord et ceux du Sud ont eu l’étrange idée de confier, il y a quelques années, à une Assemblée le mandat de leur inventer un désir de vivre ensemble. Après de longues et laborieuses réflexions, cette Assemblée, dite « interjurassienne », présidée par un ancien conseiller d’Etat valaisan aux petites lunettes cerclées d’or, Serge Sierro, est arrivée à la puissante conclusion… qu’il appartenait au peuple de trancher l’avenir du Jura !

Ah, les braves gens ! Mille ans de cogitations pour en arriver là ! Alors, quoi ? Alors, en effet, que le peuple vote ! Que les trois districts du Nord  confirment leur élan d’indépendance des années septante. Que ceux du Sud confirment Berne ou transgressent, ce sera exactement comme ils voudront, c’est leur vie, ce sont eux les acteurs, nous les spectateurs. Mais qu’ils reprennent la scène, oui : leur cause, à l’excès, s’était assoupie, ils étaient devenus des Suisses comme les autres, de petits destins dans de petites querelles. Et là, voilà qu’une Assemblée, courageuse et prophétique comme une Cassandre dans la torpeur de sa sieste, en appelle au seul acteur qui ait jamais écrit l’Histoire du Jura : le peuple.

Car ils sont plébiscitaires, en ces contrées-là. Buveurs, peut-être, bouillants, sudistes. Mais le peuple, c’est sacré. Alors, voilà une Assemblée qui n’aura strictement rien réglé. Mais qui, au moins, aura parachevé sa sainte inopérance par l’invocation du seul démon pouvant encore nous raconter une histoire. Revoilà le Jura. Hosannah.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

09:43 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Effectivement, en 1978 il s'agissait d'un réel mouvement populaire non encore totalement récupéré par la politique politicienne (quoique!).
Aujourd'hui de "vieux croutons", accrochés à leurs prérogatives et à quelques jetons de présence, mettent plusieurs années pour accoucher d'une souris. Une souris qui est si maladivement grise, si pelée de partout et si peu vigousse que même le chat n'en veut pas!

Écrit par : Père Siffleur | 08/05/2009

Heureusement que les Jurassiens n'ont pas encore internet, ils risqueraient de tousser un peu...

Écrit par : Géo | 08/05/2009

Effectivement, ce Jura si complexe de part son histoire. Appartenant à la lignée burgonde et alamane. De culture latine par sa langue et par sa foi. Terre du Saint Empire et jamais française, si ce n’est que par une violente incartade révolutionnaire, cela pour une durée si brève que sa capitale est davantage du côté de Vienne que de Paris. D’ailleurs ses Princes-Evêques étaient de culture et de langue germaniques.

Terre d’ouverture et de tradition, avec sa position géographique qui a toujours partagé, saigné, le pays. Que ce soit la frontière des langues, la Réforme et la magnifique contre-réforme, appelée pudiquement réforme catholique, qui a tant donné au Jura septentrional. Terre spirituelle partagée entre 3 Évêchés
( Bâle, Lausanne et Besançon).
Terre qui avait une capitale construite de toutes pièces en réaction aux circonstances mais qui n'avait sa place dans l’Histoire et même dans le nouveau canton.

Terre éclatée entre ses pôles qui de Bâle, Bienne, La Chaux-de-Fonds , Belfort et Montbéliard empêchent toute unification.

Enfin Terre si inconnue, et (re)nouvellement méprisée par le reste de la Suisse francophone et qui aurait tant à gagner à se rapprocher de la Suisse du Nord Ouest.

Terre caricaturée par deux races animales, bélier et sanglier, alors qu’il ne s’agit là que d’un avatar de l’histoire.

Terre colonisée et qui a réalisé le tour de force de transmettre sa langue aux colons allophones,

Terre si helvétique par son art du consensus et du respect de l’autre, tellement anti-française, par son aversion du centralisme.

Terre de prédilection pour ses enfants si jaloux de sa beauté qui se mérite et qui a été façonnée par ses premiers moines défricheurs, Moutier-Grandval, Lucelle, Bellelay. Cela a peut-être comme résultante que le produit de cet ensemble est totalement imperméable aux voyageurs pressés ou remplis de préjugés.

Oui Pascal, nous trouvons au Jura nombre de contrastes qui ont formé l’âme jurassienne qui est de fait si proche de ces frères valaisans.

L’AIJ est utile et ses travaux auront permis de confirmer une précédente Commission fédérale, mais cette Terre n’a peut-être pas uniquement à compter sur ses sots habitants pour s‘extirper des impasses dans lesquelles elle s‘est engouffrée.
L’Esprit au Jura a plus d’importance que l’immanence de l’événement. L’histoire de ce peuple parviendra à bon port.

Frédréric Beuchat.

Écrit par : Frédéric Beuchat | 08/05/2009

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