29/10/2009

L’ATE déraille

 

J’ai le plus grand respect pour Elisabeth Chatelain, vice-présidente de l’ATE genevoise (Association Transports et Environnement), également co-présidente du comité CEVA. Mais sa lettre du 27 octobre à Patrice Plojoux, président des TPG, dont elle m’adresse copie, laisse pantois et attire au sol, d’un coup newtonien, les chaussettes les mieux fixées. Elle s’y plaint que les anti-CEVA aient le droit de faire leur pub sur les trams genevois, dans la perspective de la votation du 29 novembre.

« Nous avons été stupéfaits d’apprendre que le principal prestataire genevois de transports publics allait mettre à disposition ses véhicules comme supports pour une propagande qui va clairement contre le développement d’un réseau de transports publics régionaux ». Sic. En d’autres termes, si c’est pour la propagande du oui, donc la théologie du Bien, vivent les trams ! Si c’est pour se faire les vecteurs du Malin, l’ignoble, la rétrograde idéologie des opposants, pas question. Belle conception de la démocratie.

Au-delà de cet épisode, il est à regretter que le CEVA, objet de votation républicaine, donc de discussions, de remises en cause, avec des partisans et des opposants, soit en train d’acquérir le statut d’Arche sainte, inattaquable. Le dogme. C’est parce qu’il était atteint de la noire folie de s’y opposer que l’avocat Mauro Poggia, qui aurait bien aimé être député PDC, s’est vu décliner son offre par ce parti, pour le plus grand bonheur du MCG, qui l’a récupéré.

Elle signifie quoi, l’union sacrée pour le CEVA, au-delà d’elle-même ? Réponse : les partis gouvernementaux qui se tiennent, en période électorale, par la barbichette, dans un petit jeu de coquins et de copains, où s’abriter derrière une bonne cause, bien rassembleuse, ne peut jamais faire de mal.

Cela dit, je suis pour le CEVA. Mais il est d’autres transports, aussi, qui attirent mon adhésion : la libre circulation des idées, le droit de les remettre en cause sans se faire jeter des sorts. Ni finir sur un bûcher.

 

Pascal Décaillet

 

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L’ange de la mort

Tribune de Genève - Jeudi 29.10.09

 

Un type en cavale, tueur en série, assassin de son père et bientôt de sa propre mère : Roberto Zucco. Rencontre avec une « gamine », qui tombe amoureuse de lui. Le sang, le cache-cache avec la mort, et au final, le grand plongeon, du toit de la prison. Dit comme ça, sordide, au carré. Transfiguré par la plume de Koltès, sublime.

Mort du sida il y a juste vingt ans, si jeune, Bernard-Marie Koltès laisse une œuvre de feu, « une écriture qui vous prend dans le sang », un rythme incroyablement haletant, un sens inégalé de la virgule, celle qui marque et qui saccade, celle qui scande et donne le pouls du texte. Monologues, dialogues, l’écriture tragique à nu, à vif. Un style. Incomparable.

« Roberto Zucco », depuis hier soir, c’est une pièce, mise en scène par Christophe Perton, à la Comédie. On brûle de s’y engouffrer, de découvrir Olivier Werner, dans le rôle-titre, Christiane Cohendy dans celui de la mère. Et tous les autres.

La mère, le fils, le père. Une ancestralité moirée de comptes à régler. Le nœud tragique, celui qui vous étouffe et vous amène au meurtre. Au milieu de tout cela, de toute cette saloperie, l’incantation, comme chez Eschyle, d’une langue. Où chaque syllabe, chaque ponctuation s’immole de l’urgence d’avoir sa place. Le rôle du comédien, c’est de la lui donner. Quelque part, entre la vie et la mort. A la Comédie, Zucco nous attend.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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27/10/2009

La « Lettre à tous les Français » de Charles Beer

 

23 pages, un corps de caractère suffisamment gros pour ne pas faire fuir le putatif électeur du troisième âge, ni le faux aveugle. Quelques intertitres clairs, aussi. Voici, épicé par une forte dose d’épicène, version tous ménages, le credo de Charles Beer en quête de réélection. Il a bien voulu, hier soir, m’en offrir un exemplaire, je l’ai lu avec intérêt.

« Lettre à tous les Français », c’était François Mitterrand, 1988, d’un septennat l’autre, la campagne où il n’en finit plus de jouir du patient assassinat de son propre Premier ministre, Jacques Chirac. « Vous avez parfaitement raison, Monsieur le Premier ministre », lui lance-il dans un débat de légende. « J’ai choisi de vous écrire », c’est le texte de Charles Beer, judoka ailé, politique avisé, l’homme accompli, à cela près que, contrairement à Mitterrand, il est lui, un authentique socialiste. Nul n’est parfait.

D’abord, hommage. Très bien d’avoir choisi l’écriture, ces quinze ou vingt minutes d’attention que le candidat à réélection réclame de son (é) lecteur. Le texte est clair, le public visé est le plus large possible, les parts du chemin personnel (référence à des grands-parents artistes, page 19, histoire de préparer les esprits à son futur grand Département Formation et Culture) et du projet collectif, bien balancées. Thèse, antithèse, synthèse, on gomme un peu le moi pour laisser poindre l’être syndical, altruiste, coopératif, parce que la vie est belle, et l’air, dépollué par les cousins Verts, si pur.

Sans ambition de plume, juste de clarté, le candidat Beer, bon élève socialiste (n’a-t-il pas, lui aussi, hier soir, au risque de perdre des tonnes de voix, rendu hommage à l’œuvre policière de Laurent Moutinot, ce qui apparaît comme la forme ultime, disons esthétisée, du suicide électoral) n’oublie ni Jaurès (Dépêche de Toulouse, page 8), ni Blum (Congrès de 1919, page 13), ni Mitterrand (la Lettre à tous les Français, justement, page 21). Il fait tout juste, Beer. Un peu scolaire (à lui, on le pardonnera), un rien prévisible. Transparent. Mais juste.

Pour le reste, une condamnation du gain spéculé (page 5) au profit de l’économie réelle qui relève, par les temps qui courent, d’une extraordinaire prise de risque intellectuelle, 97,69% des gens la partageant. Un éloge (page 9) des Réseaux d’enseignement prioritaires qui passionnera les foules, un rappel (page 13) de la nécessité de « la notion de genre dans la formation initiale des enseignantes et enseignants », qui sonne un peu comme une apologie de la parthénogénèse, devant une rangée, attentive, d’escargots.

Mais qu’importent ces broutilles, et je me hais moi-même, dans toute la noire imperfection de mon être, de les relever. L’homme a osé. Il a écrit. Le Goncourt ? Peut-être pas. Mais une intention louable. Un marchepied vers la réélection. En attendant d’autres cieux, juste dans la verticalité de l’être. Sous le soleil, exactement.

 

Pascal Décaillet

 

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19/10/2009

PYM, pam, poum !

Tribune de Genève - Lundi 19.10.09

 

« En vérité je vous le dis, les problèmes des socialistes genevois ont commencé en 1993, le jour de leur rupture avec Christian Grobet ». C’est lancé, patatrac. Comme un pic à glace dans la banlieue moite de Mexico. La petite phrase qui prend la raison, par derrière, et lui tord le cou. Son auteur : Pierre-Yves Maillard, l’enfant terrible du socialisme suisse, hier soir, dans le « Grand Oral ».

Il n’a jamais eu froid aux yeux, PYM, mais là, la ligne bleue des Vosges s’en évanouit en poussière. Hommage d’un homme de caractère à un autre, tronche contre tronche, par-dessus les chevelures défrisées des sandaleux et des apparatchiks, ingérence d’un Vaudois dans l’Outre-Versoix, élégance chorégraphique d’un pachyderme dans une expo de philatélie.

Et c’est pour ça qu’on l’aime, Pierre-Yves Maillard. Il parle toujours là où ça fait mal. Oser rendre hommage à Grobet, l’homme qui vient de napalmiser les chances de la gauche de la gauche de siéger au Grand Conseil ! PYM, c’est l’homme du rebrousse-poil, l’empereur du poil-à-gratter. Le socialiste, en Suisse romande, encore plus que Levrat, qui parle clair. Verbe de cristal, puissance bleutée du regard. La communication, faite homme.

On dira qu’il exagère. Oh oui ! Et c’est ça qu’on aime. Parce que les autres, leur langage est tellement plat, comme un canal dont l’éclusier vient de se pendre. Merci, PYM !

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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15/10/2009

Perles et pourceaux

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Tribune de Genève - Jeudi 15.10.09


Le lycée Jean-Vilar de Meaux, en Seine et Marne. La banlieue. Classes difficiles. Elèves que d’aucuns jugent inaptes à la culture. Irrécupérables. C’est là que débarque un jour Augustin d’Humières, un patronyme qui ne s’invente pas, pour y enseigner le grec. Homère, Sophocle, Platon à des adolescents qu’on imaginerait davantage amateurs de pourceaux que de perles.

Et il s’y met, Augustin. Il ne renonce ni à la langue, ni à la grammaire, ni aux iotas souscrits, ni aux aoristes, ni au bonheur de lire en classe les prodigieuses engueulades d’Achille et d’Agamemnon, dans le premier Chant de l’Iliade. Et ma foi, ça a plutôt tendance à marcher. Bien mieux que ne le croient la plupart des collègues, les syndicats, les parents, et tout un contexte de pensée défaitiste qui semble avoir renoncé à l’idéal de culture.

Et ces élèves qui lisent les vers épiques, ce sont les plus défavorisés. Et ils les lisent quand même, parce que quelque chose leur parle. Une petite voix. Et ils se mettent, eux aussi, à crocher. « Homère et Shakespeare en banlieue », d’Augustin d’Humières, qui vient de sortir chez Grasset, est une merveille de petit bouquin qui vous donne envie de croire à la plus haute idée qu’on puisse avoir de l’école : celle de Péguy, celle des hussards noirs, celle des profs qui, malgré toutes les difficultés, ont choisi de continuer à se battre. Hommage à eux. Hommage à Augustin.

 

Pascal Décaillet

 

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09/10/2009

Le Nobel à Obama – En quel honneur?

 

Sur le vif - Vendredi 09.10.09 - 12.20h

 

La nouvelle vient de tomber : Barack Obama est Prix Nobel de la Paix. J’entends déjà le chœur des louanges. Je pose simplement une question : qu’a donc accompli le président américain, en neuf mois de pouvoir, de si historique pour faire avancer la paix mondiale ? A quel grand conflit a-t-il mis fin ? L’Afghanistan ? Quel traité a-t-il signé ? Quelles minorités opprimées a-t-il épargnées de l’horreur ? Les Tamouls ?

Peut-être M. Obama deviendra-t-il un grand président. Peut-être fera-t-il avancer, dans les trois ans et trois mois qui lui restent (ou sept ans et trois mois) la cause de la paix. Mais, désolé, à ce jour, 9 octobre 2009, rien, strictement rien ne justifie un prix qui, d'ordinaire, récompense les longs efforts de toute une vie. Celle, par exemple, de Willy Brandt.

Alors, quoi ? Pourquoi lui ? Parce qu’il est sympathique ? Beau ? Incarne de belles idées ? Parce qu’il respire le bien, ou tout moins délivre cette impression? Surtout, pourquoi si tôt, dans un mandat sans doute prometteur, mais qui ne fait que commencer, et alors qu’aucun des théâtres d’opération militaires laissés en legs par son catastrophique prédécesseur n’a encore vu le moindre dénouement heureux.

Non, décidément, je ne comprends pas l’attribution de ce Nobel.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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Les gueux de hasard

 

Chronique Nouvelliste + Edito Radio Cité - Vendredi 09.10.09

 

« Au suivant ! ». En approche seulement triviale, cela pourrait faire penser à la chanson de Brel. De fin août à ce jeudi 8 octobre, j’ai eu le privilège de voir défiler sous mes yeux, tous les matins dans mon émission radio « Le 7-8 », sur Radio Cité, près de 200 des 390 candidats au Grand Conseil genevois ! Hommes, femmes, jeunes, vieux, éloquents, bègues, gauche, droite, sincères, margoulins, candides ou briscards. De beaux échantillons d’humanité, dans l’aube d’un arrière-été d’exception, quelque part dans la zone industrielle de Carouge.

 

De l’extrême gauche à la droite dure, l’immense majorité de ces gens m’ont touché. Parce qu’ils sont venus là avec la tenace et puissante solitude de leurs rêves. Leurs projections, entre naïveté et réalisme, pour l’avenir d’une communauté humaine. Il y a la candeur des débutants, la parole qui parfois se dérobe dans l’émotion d’un premier passage au micro, il y a les rires, les mots sous les mots, l’imprévu des glissements, le bonheur de défier la pesanteur sur une peau de banane. C’est cela, le direct, un accouchement à deux où nul, parfois, ne sait plus très bien qui tient la main de l’autre. Souvent, j’ai pensé à Mounier, son personnalisme, la Revue Esprit, toute la grande réhabilitation, en ces années-là qui étaient de noirceur, de l’humain dans l’anfractuosité que voulait bien lui laisser la raideur des idéologies.

 

Et puis quoi, ce sont des gens ! Des sourires. Des sales tronches, parfois, mes préférés. Parce qu’il faut aller chercher, gratter. Chatouiller l’orgueil. Tenter le lien, le contact. Ils nous parlent de la chose commune, et en même temps nous parlent d’eux. Et c’est cela qui est passionnant : la jonction d’une intimité, celle d’un parcours personnel, avec un projet de société. En cela, plus les partis viennent de la marge, ces bas-côtés que l’officialité de la politique genevoise laisse gésir comme des gueux de hasard, plus le récit personnel est troublant. Chômeurs. Paumés. Révoltés. Ecorchés. Et ils sont là, comme des revanches du silence, avec leurs mots à eux, pour tenter, quand même, de dessiner un avenir. C’est aussi cela, la politique, ce mélange de rêves et de réalité fracassée, de dents brisées sur le bitume et d’envols dans l’éther. A ces 200 rencontres du matin, je dis merci. Elles m’ont infiniment apporté.

 

Pascal Décaillet

 

09:28 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

08/10/2009

Censure : surtout pas !

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 08.10.09

 

Une initiative nulle, une affiche infâme : j’ai dit ici, lundi, ce que m’inspirait le combat de certains de mes compatriotes contre les minarets. Faut-il, pour autant, l’interdire, l’affiche ? Evidemment non ! Le Ville de Lausanne est tombée dans le piège, celle de Genève heureusement pas.

Une affiche est un révélateur. Elle arrache des masques, dévoile des vérités, donne à humer ce que suintent les entrailles d’un parti. Eh bien, que cela se sache ! Que cela se voie ! Que cela se contemple sur les murs de nos villes ! Décoder, décrypter, c’est le rôle du journaliste. Et c’est, aussi, celui du citoyen. Qui est adulte.

Une affiche, c’est un graphisme. Sept minarets noirs (diable, il est lourd, ce chiffre-là) en érection sur le drapeau suisse. Juste à côté, tout aussi noire, une femme en burka. Domination. Occupation. Que cela se commente, et pourquoi pas dans les écoles ! Que cela se déchiffre. Le pari sur l’intelligence, la raison, en l’espèce, est le seul qui vaille.

Quelles affiches doit-on censurer ? Celles qui, tout simplement, sont illégales. La loi doit être le seul critère. La loi, pas la morale. La loi, pas le consensus de la pensée dominante. Si l’affiche est légale, même infâme, qu’elle se voie. Qu’on en décortique les signes, en public. Mais, désolé, l’interdire, c’est entrer totalement dans le jeu de ses auteurs. Ils sont déjà assez malins comme cela, sans qu’on leur fasse cette fleur.

 

Pascal Décaillet

 

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05/10/2009

Degré zéro

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 05.10.09


Je dédie cette chronique aux Musulmans de Suisse, et principalement à ceux d’entre eux qui, ayant pris la nationalité, sont maintenant des compatriotes. Des Suisses comme moi, Suisses musulmans, comme il y a des Suisses juifs, des Suisses athées, comme je suis un Suisse catholique. Nous sommes citoyens, c’est ce qui nous rassemble. Le reste, c’est du privé.

Depuis un demi-siècle, j’arpente ce pays, j’en connais tous les cantons, j’y ai accompli 500 jours d’armée, je connais toutes les vallées du Valais, j’ai vécu à Berne. Eh bien croyez-moi, je n’ai absolument pas le souvenir d’y avoir jamais vu le moindre minaret. Des églises, des temples, quelques rares synagogues. Mais minarets, zéro. Enfin deux ou trois, paraît-il, mais hors de mon champ de vision.

C’est dire l’extraordinaire urgence, l’impérieuse nécessité de l’initiative sur laquelle nous voterons le 29 novembre. C’est un peu comme si Sancho Pança diligentait, quelque part dans la solitude de la Mancha, une initiative contre les moulins.

Tout cela pourrait, à la limite, apporter son grain à une surréaliste anthologie du dérisoire, s’il n’y avait l’affiche. Vous la verrez bientôt, comme de lépreuses floraisons (j’emprunte au poète), sur nos murs. Légale, sans doute. Efficace, à coup sûr. Mais au-delà de la nausée. Une chronique, c’est pour donner son avis, non ? Eh bien voilà : le mien, maintenant, vous le connaissez.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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