25/12/2009

Sous le viaduc, l’Enfer

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A propos d'un film que j'ai vu avant-hier soir, ces quelques mots...

 

C’est un film sur le film. Un film qui raconte un autre film inachevé, maudit, génial. Il y a un viaduc avec un train à vapeur qui siffle et qui hurle. Il y a un lac artificiel dont on sait qu’il va mourir. Il y a des techniciens qui racontent incroyablement bien les chemins de création de la pellicule. Il y a la peur et l’angoisse dans le visage de Reggiani. Et puis, il y a Romy Schneider. Rien que pour elle, il faut aller voir. Pour elle et pour Clouzot. Pour le cinéma.

En 1964, Henri-Georges Clouzot a 57 ans. Et déjà, derrière lui, « Le Corbeau » (1943), « Quai des Orfèvres » (1947), « Le Salaire de la peur » (1953). Il veut faire un film sur la jalousie, « L’Enfer ». Dans le rôle du jaloux, Reggiani, le mari. Dans le rôle de sa femme, Romy Schneider, lumière née de la lumière, 26 ans au moment du tournage. A priori, scénario banal, vieux comme le monde. Un type de la Columbia vient visionner les essais, il est tellement séduit qu’il décrète « Crédit illimité ! ». C’est peut-être ce qui perdra le film, ce qui perdra Clouzot.

Un malade, Henri-Georges. Perfectionniste absolu. Rien au hasard, pas un micron de pellicule. L’équipe de tournage s’installe en juillet 1964 dans le Cantal, à l’Hôtel du Lac, sous le viaduc de Garabit, où passe le train, celui qui hurle. Il y a Romy, il y a Reggiani, il y a 150 techniciens. Et puis, il y a le fou, Clouzot. L’insomniaque, qui réveille ses gens à deux heures du matin, parce qu’il a soudain une idée. Qui fait courir Reggiani jusqu’à l’expectorer. Qui change d’idée trois fois par jour. Et très vite, plus personne ne comprend où il va. Et très vite, commence l’Enfer. Celui du tournage. Les comédiens deviennent fous, les techniciens aussi. Reggiani et Clouzot se haïssent. Reggiani finira par claquer la porte, « rien à foutre du procès » pour contrat cassé, Henri-Georges fera une crise cardiaque quelques jours après, jamais le film ne paraîtra.

Alors, quoi ? On voit quoi dans le documentaire « L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot », de Serge Bromberg, qui vient de sortir ? D’abord, on voit Romy, ressuscitée des rushes, belle à en crever, elle bouffe l’écran. Elle fait du ski nautique sur le lac artificiel, se pavane sur la terrasse de l’Hôtel du Lac, se laisse approcher par un bellâtre qui torréfie Reggiani de jalousie. Les scènes de l’histoire, en noir blanc. Celles de fantasmes du jaloux, en couleurs. Effets spéciaux qui coûtent des fortunes : l’Américain a été clair : « Crédit illimité ». Alors, Clouzot, au demeurant l’un des plus puissants génies du cinéma, en profite pour se livrer à un peu de recherche. La Nouvelle Vague est dans l’air. Lui, Clouzot, s’en fout. Il ne crée pas sous étiquette. Il fait du Clouzot.

Le film de Bromberg, donc, montre le film de Clouzot. Enfin ce qui en reste, quelques chutes. Sublimes. Et puis, il nous raconte l’histoire du chantier. Avec d’exceptionnels techniciens qui ont survécu, comme l’assistant opérateur William Lubtanchsky. Ou le grand cinéaste franco-grec Constantin Costa-Gavras, qui nous replonge dans l’effervescence de ce cinéma français des années soixante, première partie. Et cette partie documentaire, où des professionnels (enfin !) parlent de leur art, est la plus saisissante du film.

Un film sur la jalousie. Sur l’angoisse de création. Sur la tyrannie du créateur. Très accessoirement, la machine à folie dans le cerveau de Serge. Comme si le corps même de l’histoire s’évaporait pour laisser place à l’histoire de l’histoire, celle qui tourne en boucle, jamais ne s’arrête. Cela porte un nom, en effet : cela s’appelle l’Enfer.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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