31/12/2009

Excellente Année 2010 à tous !

Le rapport entre une Annonciation du Monastère Sainte Catherine, dans le Sinaï, et le passage d'une année à l'autre? Disons que c'est cette image-là, de mes hauteurs valaisannes enneigées, que j'avais envie, ce soir, de vous offrir. A tous, blogueurs, commentateurs, passants et passantes (là, oui, allez, une fois l'an, en hommage à Antoine Pol, soyons épicènes), j'adresse mes meilleurs voeux pour 2010!

 

Pascal Décaillet

 

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30/12/2009

Quand Claudel raconte la crise de 1929

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Note de lecture – 30.12.09

 

De 1927 à 1932, l’ambassadeur de France à Washington s’appelle Paul Claudel. Années décisives, années terribles : elles tournent autour de la crise de 1929. Un poète comme diplomate, la chose n’a rien de si étrange dans la France de ces années-là : Alexis Léger, plus connu sous le nom de Saint-John Perse, épigone d’Aristide Briand, sera secrétaire général du Quai d’Orsay de 1933 à 1940. Imagine-t-on Rimbaud vieillissant prendre charge et épée sous les dorures de quelque nonciature ? Plus épique, l’époque ? Bien différente, en tout cas !

Longtemps, j’ai cru que Claudel n’était évidemment que poète, que toute sa vie, il la jetait là, dans l’œuvre, et qu’au fond la carrière diplomatique (qu’il accomplit d’un bout à l’autre), était une sorte d’oscillation entre, disons, un pis-aller alimentaire et un immense emmerdement métaphysique. Plus poliment, disons un point d’ancrage, une sorte de GPS biographique, pour justifier ici « Connaissance de l’Est », là les « Cinq grandes Odes », ailleurs encore le « Livre de Christophe Colomb ». Il y aurait eu comme la légitimation d’une Chine physique, ou d’un Japon mystique, pour asseoir topographiquement la singularité de feu de l’oeuvre poétique. Les études et croquis du poète sur les idéogrammes nourrissent évidemment cette thèse.

La lecture, cet automne (à vrai dire, dès septembre, mais le temps me manquait pour le présent compte-rendu) de « La Crise, Amérique 1927-1932 » m’amène à une vision bien différente du Claudel diplomate. L’homme qui, de Washington, raconte à ses supérieurs l’Amérique de la crise se révèle d’une précision et d’une lucidité exceptionnelles sur l’analyse des causes de la catastrophe. Il ne tient en immense estime ni le président Hoover (1929-1933), ni son brillant successeur, qu’il ne voit qu’émerger, l’homme du New Deal, Franklin Delano Roosevelt (1933-1945). Jour après jour, il envoie au Quai des notes chirurgicales sur la vitalité économique et financière des Etats-Unis d’Amérique. C’est un homme d’une soixantaine d’années, dont près de quarante déjà comme diplomate : la Chine, le Brésil, le Japon, sont déjà derrière lui. Bref, scanner le réel, il sait faire. Avec un sens de la synthèse hors normes.

Résultat : la lecture, en 2009, des rapports économiques et financiers d’un ambassadeur de France sur l’Amérique en crise se révèle, eh oui, passionnante. Parce que c’est lui, bien sûr, sa plume, son regard. Aussi, parce qu’on se demande sur quel chantier il se penchait le soir, une fois accomplie la fonction : sans doute Christophe Colomb, à coup sûr le Soulier de satin, sans compter la Correspondance, immense, infatigable, avec tous les grands de son temps, de Francis Jammes à Darius Milhaud, en passant par Gaston Gallimard. Celle avec Gide s’interrompt en 1926, juste avant Washington, pour des raisons de brouille qui ont fait le tour du monde, où s’entremêlent la peur du diable et l’amour du même sexe.

À lire, par ceux qu’intéressent les raisons profondes de la crise de 1929. Aussi, allez disons surtout, par ceux que trouble la double vie de cet homme, son rapport au réel, au concret, la continuité (s’il y a lieu, je n’ai pas de réponse à cette question), entre des lettres au Quai sur l’état financier des Amériques et l’une des œuvres poétiques majeures de la première partie du vingtième siècle.

 

Pascal Décaillet

 

*** Paul Claudel, « La Crise, Amérique 1927-1932 », Editions Métailié, septembre 2009.

 

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Emplois ou mirages ?

Au cours d’une interview vidéo réalisée dans le train qui le mène à Berne pour briser la marmite de l’Escalade, le ministre genevois des Affaires sociales, François Longchamp, déclare triomphalement que Genève est l’une des villes, dans l’univers habité, qui créent le plus d’emplois.

On s’en félicite, of course. On s’en pourlèche les babines de contentement.

Et, comme nous ne faisons en aucun cas partie de ces esprits malins, chagrins, atrabilaires qui veulent toujours chercher la petite bête, nous ne poserons pas la question suivante : « Si Genève est si dynamique, quelqu’un pourrait-il nous expliquer, gentiment, sans s’énerver, pourquoi ce canton a toujours le plus fort taux de chômage de Suisse, près de deux fois la moyenne du pays ? ».

Hmmm ?


Pascal Décaillet

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29/12/2009

La maman cygne et les rats noirs


Je devais avoir quatre ans, c’était au bord du lac. Une maman cygne, sur le rivage, protège ses œufs. Il fait très chaud, étouffant. Une armée de rats noirs (petits, lustrés, très agressifs, affamés) multiplie les assauts pour atteindre sa progéniture. La maman au long cou, infatigablement, repousse attaque après attaque, menace les rongeurs de son grand bec terrible. J’avais, bien sûr, trouvé tout cela abominablement injuste, de quoi se mêlent ces sales rats ? Je n’avais pas encore compris que c’était la vie, simplement.

Le parti de Monsieur Merz l’a-t-il compris, quant à lui ? À force de répéter, à Berne ou dans les cantons, qu’il est – comme par essence – un « parti de gouvernement », ne voit-il pas, de sa droite et de sa gauche, les ignobles ratons lustrés à qui cette vocation, ce nid de couvaison, ne déplairaient pas, non plus ? La plage n’est-elle pas à tous ? La nature aurait-elle, par décret, légitimé, pour ce coin de littoral, une espèce plutôt qu’une autre ?

Alors, pour justifier son sursis dans la moite douceur du promontoire, le grand vieux parti a eu une idée : il a eu recours à la vieille ficelle de la jérémiade. C’est lui, l’Oiseau blanc, cher aux poètes. Les autres, les imposteurs, surgis des égouts, porteurs de peste, de malheur. C’est ainsi souvent, en politique : la morale, on l’utilise quand ça vous arrange. Il y aurait les blancs, les noirs, les héritiers et les usurpateurs. Tiens, pourquoi pas la Sainte Terre des Ancêtres, tant qu’on y est ? Ah, les braves gens !

 

Pascal Décaillet

 

 


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27/12/2009

Pie XII : l’armée de ceux qui savent

 

 

Sur le vif - Dimanche 27.12.09 - 15.10h

 

C’est incroyable, vous avez remarqué ? Le nombre de gens, depuis quelques jours, qui se fendent d’un avis tranché, définitif, sur la béatification de Pie XII. De puissants penseurs qui pourtant, le reste de l’année, ne portent strictement aucune attention aux affaires de l’Eglise catholique romaine. On publie la correspondance entre Jacques Maritain et Charles Journet : ils n’en disent pas un mot. On raconte l’histoire, bouleversante, de Dom Helder et de la Théologie de la Libération : motus. Un livre sort sur l’épiscopat français, ou allemand, pendant la guerre : silence. De lumineuses revues, en Suisse romande, comme « Nova & Vetera », fondée par Journet et dirigée par le cardinal Cottier, ou encore comme celle des Jésuites, « Choisir » nous donnent à découvrir l’état le plus moderne – et bien souvent critique face à l’Eglise institutionnelle – de la réflexion sur le catholicisme, jamais ils n’en font la moindre mention. Bien au-delà du seul catholicisme, un homme comme Maurice-Ruben Hayoun nous sort (il y a quelques jours, chez Ellipses) un éblouissant « Abraham » : pas un compte-rendu, rien. L’Histoire des religions leur est parfaitement indifférente, ce qui est d’ailleurs leur droit le plus strict. Mais Pie XII, alors là oui. Pie XII, ils sortent du bois. Pie XII, ils savent. J’en suis évidemment très heureux : c’est sans doute ce qu’il est convenu d’appeler un miracle épistémique.

 

Pie XII ne fait pas partie, comme Léon XIII (Rerum novarum, 1891) ou Jean-Paul II, ou même d’ailleurs Paul VI, des papes qui ont le plus illuminé mon chemin, il y a assurément beaucoup à dire sur certains de ses silences au moment où se perpétrait l’une des plus grandes horreurs de l’histoire humaine, mais il a aussi sauvé des Juifs, par exemple en ville de Rome, en 1943. C’est dire si l’affaire est complexe, difficile à trancher définitivement, toutes archives n’étant au reste pas encore exhumées. Je ne prétends pas défendre ici l’action d’Eugenio Pacelli pendant la Seconde Guerre mondiale, je reconnais même que le signal donné par une béatification ne serait sans doute pas le plus habile. Je me contenterai simplement de rappeler que cette procédure (qui encore, de nos jours, se soucie des bienheureux ?) relève d’une démarche interne à une communauté spirituelle dont personne, au demeurant, n’est obligé d’accepter le langage ni les codes. Je ne sache pas, du reste, qu’on s’empoigne ni s’écharpe, au plus profond de nos bistrots et guinguettes, sur les affaires de béatifications.

 

Avant de béatifier tous azimuts, Rome,  à la vérité, serait assez inspirée d’éclairer un peu mieux ses fidèles sur ce qu’est exactement censé être un « bienheureux », cette étape intermédiaire avant la sainteté, et d’ailleurs qu’est-ce qu’un saint, à quoi riment tous ces mots ? Parce que, ce travail de reconquête des cœurs et des esprits, de précision identitaire sur la nature du christianisme (qui était le grand espoir du présent pontificat), s’il n’a pas lieu, alors on continuera de béatifier et de canoniser en haut lieu, en cercle clos, comme un club qui passerait son temps à s’auto-attribuer le cliquetis des médailles. Au fond, entre ça et les apparatchiks brejnéviens qui se couvraient les poitrines, mutuellement, de rangées de décorations, le principe, du dehors, est perçu comme le même.

 

Du dedans, c’est pire. Le catho de base, le fidèle de tous les jours, celui qui a l’impression d’avoir, une fois, peut-être, été comme caressé par le frisson d’une lueur, celui qui lit et lit encore, à n’en plus finir, des récits de témoignages, ce cirque d’autocélébration le touche-t-il vraiment ? Je n’en suis pas sûr. Tout cela, tout ce débat, c’est d’abord entre les fidèles qu’il devrait avoir lieu. Et qu’on s’explique, et qu’on s’engueule un peu, et que fuse le verbe, il est là pour ça. Et le Clergé de Suisse romande, dont j’ose imaginer qu’il dispose de quelques éléments intellectuels d’appréciation supplémentaires par rapport au commun des mortels, il en pense quoi, de Pie XII ? Il le voit, ce dossier, il en connaît l’existence ? Ou il rase les murs en attendant que cesse la polémique ? Moi, je dis qu’il doit s’exprimer, le Clergé de Suisse romande. Dans un sens ou dans l’autre. Il n’est pas là pour se taire, mais pour témoigner.

 

En pleine Seconde Guerre mondiale, sous le règne de Pie XII, il y a eut un homme, en Suisse, qui choisit de rompre le silence. Il était abbé. Il s’appelait Charles Journet. Ce sont des hommes comme lui dont on a aujourd’hui besoin. Des dérangeurs. Des témoins.

 

Pascal Décaillet

 

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25/12/2009

Sous le viaduc, l’Enfer

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A propos d'un film que j'ai vu avant-hier soir, ces quelques mots...

 

C’est un film sur le film. Un film qui raconte un autre film inachevé, maudit, génial. Il y a un viaduc avec un train à vapeur qui siffle et qui hurle. Il y a un lac artificiel dont on sait qu’il va mourir. Il y a des techniciens qui racontent incroyablement bien les chemins de création de la pellicule. Il y a la peur et l’angoisse dans le visage de Reggiani. Et puis, il y a Romy Schneider. Rien que pour elle, il faut aller voir. Pour elle et pour Clouzot. Pour le cinéma.

En 1964, Henri-Georges Clouzot a 57 ans. Et déjà, derrière lui, « Le Corbeau » (1943), « Quai des Orfèvres » (1947), « Le Salaire de la peur » (1953). Il veut faire un film sur la jalousie, « L’Enfer ». Dans le rôle du jaloux, Reggiani, le mari. Dans le rôle de sa femme, Romy Schneider, lumière née de la lumière, 26 ans au moment du tournage. A priori, scénario banal, vieux comme le monde. Un type de la Columbia vient visionner les essais, il est tellement séduit qu’il décrète « Crédit illimité ! ». C’est peut-être ce qui perdra le film, ce qui perdra Clouzot.

Un malade, Henri-Georges. Perfectionniste absolu. Rien au hasard, pas un micron de pellicule. L’équipe de tournage s’installe en juillet 1964 dans le Cantal, à l’Hôtel du Lac, sous le viaduc de Garabit, où passe le train, celui qui hurle. Il y a Romy, il y a Reggiani, il y a 150 techniciens. Et puis, il y a le fou, Clouzot. L’insomniaque, qui réveille ses gens à deux heures du matin, parce qu’il a soudain une idée. Qui fait courir Reggiani jusqu’à l’expectorer. Qui change d’idée trois fois par jour. Et très vite, plus personne ne comprend où il va. Et très vite, commence l’Enfer. Celui du tournage. Les comédiens deviennent fous, les techniciens aussi. Reggiani et Clouzot se haïssent. Reggiani finira par claquer la porte, « rien à foutre du procès » pour contrat cassé, Henri-Georges fera une crise cardiaque quelques jours après, jamais le film ne paraîtra.

Alors, quoi ? On voit quoi dans le documentaire « L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot », de Serge Bromberg, qui vient de sortir ? D’abord, on voit Romy, ressuscitée des rushes, belle à en crever, elle bouffe l’écran. Elle fait du ski nautique sur le lac artificiel, se pavane sur la terrasse de l’Hôtel du Lac, se laisse approcher par un bellâtre qui torréfie Reggiani de jalousie. Les scènes de l’histoire, en noir blanc. Celles de fantasmes du jaloux, en couleurs. Effets spéciaux qui coûtent des fortunes : l’Américain a été clair : « Crédit illimité ». Alors, Clouzot, au demeurant l’un des plus puissants génies du cinéma, en profite pour se livrer à un peu de recherche. La Nouvelle Vague est dans l’air. Lui, Clouzot, s’en fout. Il ne crée pas sous étiquette. Il fait du Clouzot.

Le film de Bromberg, donc, montre le film de Clouzot. Enfin ce qui en reste, quelques chutes. Sublimes. Et puis, il nous raconte l’histoire du chantier. Avec d’exceptionnels techniciens qui ont survécu, comme l’assistant opérateur William Lubtanchsky. Ou le grand cinéaste franco-grec Constantin Costa-Gavras, qui nous replonge dans l’effervescence de ce cinéma français des années soixante, première partie. Et cette partie documentaire, où des professionnels (enfin !) parlent de leur art, est la plus saisissante du film.

Un film sur la jalousie. Sur l’angoisse de création. Sur la tyrannie du créateur. Très accessoirement, la machine à folie dans le cerveau de Serge. Comme si le corps même de l’histoire s’évaporait pour laisser place à l’histoire de l’histoire, celle qui tourne en boucle, jamais ne s’arrête. Cela porte un nom, en effet : cela s’appelle l’Enfer.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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24/12/2009

Pleins et déliés

 

Notes de lecture - Tribune de Genève - Jeudi 24.12.09

 

Dieu qu’elle est vive et chaude, l’écriture de Chessex, celle qui surgit de sa main. Souple, soignée, légèrement penchée à droite, plus pleine que déliée, espacée, lisible. Six mots par ligne, un blanc par paragraphe : c’est écrit pour être lu.

Lu, par qui ? Par Michel Moret, l’infatigable éditeur de l’Aire, à qui elles furent adressées, et qui a l’heureuse idée des les publier ? Ou plutôt, lues par nous, le public, à qui, de l’aveu même de Moret, elles furent aussi, et par-dessus l’épaule de la mort, destinées.

En tout cas, les voilà. Géniale idée de les avoir reproduites à l’état brut. Poème né dans le TGV. Fragments de quotidien, où la banalité côtoie le feu des Exercices spirituels. Toute sa vie, Chessex a, littéralement, tenu la plume : il aurait écrit des dizaines de milliers de lettres au seul Jérôme Garcin.

Aux élèves, il faudrait beaucoup plus montrer les textes dans la nudité du manuscrit. Ca n’est pas rien, écrire à la main. C’est un choix. Ca n’est pas rien, la plume sur le papier. De l’Imitation de Jésus-Christ à la Cité de Dieu, Chessex nous pose, à l’état brut, la question spirituelle. A l’évidence, elle le hante. Ca n’est pas rien, ces quelques lettres. Pour notre esprit. Et pour le pur plaisir de l’œil.

 

Pascal Décaillet

 

*** Jacques Chessex – Une vie nouvelle – Lettres à Michel Moret – L’Aire, décembre 2009.

 

 

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23/12/2009

Serions-nous devenus des porcs de hasard ?

 

Chronique pour le Giornale del Popolo - 23.12.09

 

Des mirages de Libye à l’évaporation du secret bancaire, des colères de Monsieur Woerth, le ministre français du budget, à celles des Allemands, des Italiens, ou même des Yankees, en passant par l’une des présidences de la Confédération les plus évanescentes depuis des lustres, 2009 apparaît, disons au moins en première lecture, comme l’annus horribilis des trente ou quarante dernières années. Année sombre. Année à oublier. Une sorte de « Dies irae », multiplié par 365. Qu’aurions-nous fait, nous les Suisses, pour mériter cela ? A quel dieu vengeur aurions-nous oublié d’adresser nos offrandes ? Aurions-nous marché impoliment sur le pied délicat de la Providence ? Serions-nous fatigués de vivre notre destin national ? Grippés, comme des porcs de hasard ? Désignés par la vindicte céleste ?

 

Bien sûr, on nous dira, en cette opulence de Fêtes, que le pays ne va pas si mal. Les indicateurs économiques commencent à faire frissonner la timidité d’une reprise, la consommation n’est pas en reste, les Suisses ne sont pas au bord du suicide, nos skieuses pulvérisent les records, Simon Amman saute plus loin que son ombre, Vancouver nous ouvre les bras, le réchauffement de la planète n’a pas encore fait fondre nos espoirs de nous aimer et de nous séduire mutuellement, bref, comme le chantait Charles Trenet, « C’est la vie qui va ! ». Et elle ne va pas si mal, au fond. Allez, quoi, ressaisissons-nous, ré-empoigons la fureur de vivre, nous n’allons tout de même pas nous laisser dicter nos états d’âme par quelque improbable campeur, surgi des profondeurs désertiques de la Cyrénaïque ou de la Tripolitaine. Vous n’avez jamais été traversé par l’idée que tout cela ne serait qu’un mauvais rêve ? L’heure sonnerait, et d’un coup, adieu prince du désert, adieu listes noires, adieu espions italiens, adieu comptes cachés, adieu les chérubines impuissances de Monsieur Merz. L’heure sonnerait, et la vie reprendrait, la vraie, celle qui fleure le désir. La vie, quoi.

 

Donc, nous ne serions plus que des porcs malades. Des pourceaux, dans la fange. On nous jetterait des perles, on nous jetterait des sorts. Nous ne serions plus que les animaux domestiques de notre destin. Nous n’aurions plus ni compagnons de voyage, ni espoir de retour. Il nous faudrait oublier la Suisse comme d’autres ont oublié Ithaque. Et même pas l’ombre d’un minaret pour échapper aux feux de la vengeance : nous les avons, nous-mêmes, interdits ! Nous serions donc là, seuls. Seuls avec nous-mêmes. Seuls avec notre viscérale méfiance de l’étranger. Seuls, désertés par ce qui fut notre fierté. Seuls, comme Monsieur Merz, lorsqu’il doit prendre une décision. Seuls, au milieu des comptes cachés des autres, les mêmes peut-être qui nous vilipendent. Imaginez ce rêve : le compte de Monsieur Woerth, le compte de Monsieur Steinbrück, le compte du chef des douanes italiennes, le compte du Pape. Nous ne serions plus, nous les Suisses, que les concierges de la cupidité du monde. Des porcs de hasard, qu’on veut bien tolérer, en attendant le destin de tout porc qui se respecte : l’équarrissage.

 

C’est une optique, au fond : on sous-estime les secrètes délices de la condition porcine. Elle mène à la saignée, c’est vrai, mais sur un long chemin d’engraissement qui peut être vécu, avec un peu d’optimisme, comme une intéressante logique de vie. Le porc est omnivore : nulle nourriture ne lui est étrangère. De tout, du régal comme de l’immondice, il s’enrichit. C’est peut-être cela, la Suisse : point d’équilibre entre l’auge et le palais, grise platitude et élan bleuté des sommets. L’aigreur du cauchemar et ce qu’il est convenu d’appeler, dans la chanson, le « brillant réveil ».

 

A tous, excellente année 2010. Elle ne pourra, assurément, qu’être meilleure.

 

Pascal Décaillet

 

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21/12/2009

Ils étaient grands, ils sont vieux, ils sont partis


Dans l’histoire des libéraux-radicaux suisses, ce lundi de solstice restera comme un grand moment de nuit et de silence, au milieu de ceux qui se disent de parole et de Lumières. Existent-ils encore, les radicaux ? Ceux de ma jeunesse, les Delamuraz, les Segond, les Petitpierre, les Comby, les Thierry Béguin, les Schoch, les Rhinow, les Fritz Schiesser ? Ces hommes, ces femmes qui, tout en défendant la vitalité de l’économie, incarnaient une certaine idée de l’Etat, une certaine majesté de la fonction publique, qui consistait non à se servir, mais à servir.

Hier, la presse alémanique a dévoilé un projet, en matière de santé, dont j’ai dit l’hygiénisme, limite eugénisme, dans mon précédent texte. Aujourd’hui, nous avons tenté de les appeler, ces libéraux-radicaux partis à la chasse aux gros. A part Christian Lüscher, qui, lui, assume, nous voici devant l’armée des ombres. Les murs, on les rase. Les lèvres, on les maintient bien serrées. Manifestement, on enrage que ce projet soit sorti sur la place publique, on s’étouffe, on piafferait d’exprimer son désaccord, mais non. Motus.

Il est fort, Pelli, tout de même, pour imposer le silence, aligné couvert, à un parti dont le nom lui-même, si beau (Freisinn), appelle pourtant à la liberté de l’esprit, celle de la conscience, de l’arbitre intérieur, ce que les Lumières ont produit de plus fort. Du coup, l’univers radical, si prompt depuis 160 ans à railler les fidélités ecclésiales, apparaîtrait presque, lui, comme une forme de cléricature. A matrice froide.  Avec un chef, qui dit la grand-messe. Une parole déjà écrite, qu’il ne resterait qu’à lire. Et l’armée des intermédiaires, qui nous aiment et qui veillent.

Mais veiller, en cette période de l’année où les nuits sont si longues, n’est-ce pas le propre de ceux qui cherchent à nous sauver ? Grâce leur en soit rendue. A cela près qu’en intercédant pour notre salut, ils oublient leur propre perte. Vivement que les jours rallongent. Et qu’on y voie plus clair.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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Tu pèses, tu payes

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 21.12.09

 

Dévoilé par la presse dominicale, le document des libéraux-radicaux suisses sur l’avenir du système de santé devait rester confidentiel. C’est une bombe. Avec des points incroyablement positifs, par exemple lorsqu’il remet Santé Suisse à sa place (tiens, le ministre aurait-il changé ?) en l’excluant des négociations tarifaires. Mais avec, hélas, une disposition qui ruine l’ensemble, puisqu’elle casse l’égalité républicaine de traitement entre malades et bien-portants.

Hier, en découvrant cette idée de récompenser les assurés qui mènent une vie saine, je me suis cru un moment dans « L’Homme, cet inconnu », d’Alexis Carrel, que j’avais lu avec un mélange de fascination et de dégoût, peu avant l’âge de quinze ans, lors d’une retraite religieuse, en Haute-Savoie. Ce grand savant, hélas, y prônait l’hygiénisme jusqu’à l’eugénisme. Il ne manquera pas, au reste, de se dévoyer, cinq ans après le livre, dans les arcanes de Vichy.

Carrel, clairement, n’était pas républicain. Mais le grand vieux parti, celui qui a fait la Suisse ! Venir introduire des contrôles de masse corporelle et des accessits de vie saine pour pouvoir justifier de primes plus basses, c’est la négation des principes élémentaires de solidarité et de subsidiarité. Si c’est cela, la politique de M. Burkhalter, alors il faut relancer sans tarder, par contrepoids, l’idée d’une Caisse unique. Il en va du lien social, tout simplement.

 

Pascal Décaillet

 

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20/12/2009

La mort du Verbe

 

Chronique publiée dans le Matin dimanche - 20.12.09


Elle manque de quoi, l’Eglise catholique ? Réponse : de prêtres qui aient des choses à dire. Un feu. Une folie à transmettre. On les détestera, on les vilipendera ? Et alors ! C’est fait pour ça, un témoin. Pas pour se couler dans le moule du pouvoir, du bien penser ambiant. Un prêtre, ça doit être un fou, parce que la religion est folie. Révolte. Cri. Tentative désespérée contre l’inéluctable. Comment voulez-vous ne pas être angoissé, névrosé ? Alors qu’il y a la mort, et qu’elle gagne toujours.

Le Clergé catholique romain de Suisse romande manque singulièrement de braise et de brûlures, de lave. Trop de sermons qui ne veulent rien dire. Pas clairs ! Les fidèles, par politesse, font semblant d’acquiescer. Ce qui compte pour eux, à juste titre, c’est être là, ensemble. L’Assemblée. Ecclesia. Le speech du curé, why not, mais bon. Bien meilleurs, les pasteurs, qui vont chercher le texte dans ses entrailles, le décortiquent, le remuent. Bien meilleurs, les quelques rabbins que j’ai pu entendre, comme François Garaï, à Genève. Chez les cathos, l’incandescence du verbe, on dirait que l’on s’en fout.

Mais oui, elle gagne la mort, pourquoi nous raconter des conneries qui disent le contraire ? Ou alors, si on les raconte, si on veut entrer dans ce jeu-là, on y va un peu franco, bordel. Pas juste du bout des lèvres. Pas juste à moitié. On bien on soutient la déraison chrétienne, on en témoigne, et c’est de l’ordre du hurlement. Ou bien on arrête l’exercice. Il y a tant d’autres choses, ici bas, que de faire semblant. Mais mimer le profane, le raisonnable, se couler dans le monde, craindre de déplaire, et c’est déjà la mort de l’âme. Pire. La plus odieuse des morts : celle du Verbe.

 

Pascal Décaillet

 

 

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19/12/2009

Micheline Calmy-Rey et la Sainte Messe de l’humour

 

Dans l’émission « Le Grand Oral » à paraître demain soir, Micheline Calmy-Rey confirme définitivement détester le monde de l’humour et des humoristes. Elle se dit blessée par la caricature, déteste sa marionnette, ne trouve absolument pas drôle qu’on tourne en dérision les politiques, qui font tant pour la Cité. Voilà qui est dit. Voilà qui est clair.

Voilà surtout qui ne manque pas de franchise. Ni de courage. A reconnaître aussi crûment sa propre susceptibilité, on risque évidemment de s’en prendre doublement plein la poire dès les gazettes du lendemain. C’est le jeu.

Au fond, il y a trois catégories : les gens comme elle, rarissimes ; quelques autres, presque aussi rares, qui ont vraiment le coffre d’encaisser, je les tiens pour ma part pour des saints, issus de quelque limbe ; le défilé, entre ces deux extrêmes, de tous ceux qui sont blessés, mais préfèrent rire jaunes, parce que l’humoriste, un peu comme le prêtre, c’est sacré. Ils ont appris ça, dans des cours de communication, faire le dos rond. Rester souriants, cools, surtout ne pas craquer : ce serait dévastateur pour l’image.

Micheline Calmy-Rey, très simplement, reconnaît ne pas être une femme d’humour. Elle ne triche pas, ne tente pas de donner le change. Elle casse ce tabou par lequel il faudrait être en génuflexion devant l’intouchable officiant de la sacralité humoristique.

Au fond, c’est elle qui transgresse. Mais il ne faut pas le dire trop fort. Ca manquerait d’humour.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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Méfions-nous des pèlerins et des amateurs d’architecture

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 18.12.09

 

Dédier une chapelle à une sainte. Vouloir que ce lieu de recueillement s’érige dans le plus beau paysage possible, là où soufflerait l’esprit. Et puis non, pas seulement l’esprit, quelque chose de la terre et puis de la lumière, cette sorte de matière ou de glaise qui, reflétée dans un coin de ciel, porterait la solitude du pèlerin à une forme d’élévation. De rencontre. Depuis la nuit du christianisme, c’est cela une chapelle. Ca n’a rien de grand, rien d’arrogant, c’est à des années-lumière de la majesté d’une cathédrale.

Le Valais, pays de montagne, est terre de chapelles. Comme le Piémont, le Val l’Aoste, la Haute-Savoie, le Haut-Adige, quand on descend du Brenner vers le lac de Garde, et que, d’un seul regard, on peut parfois en embrasser cinq ou six, sur le flanc de la vallée. Les Grecs aussi avaient leurs lieux de magie (Delphes, Epidaure), leurs divinités tutélaires, leurs Athénas protectrices ou éponymes, et bien souvent le culte du petit, qui n’était ni Parthénon, ni Pergame. Les Napolitains ont leurs madones, aux joues roses, posées sur leurs postes TV. C’est ainsi, c’est la vie, les rationalistes ricanent, rien n’y change.

Dédier une chapelle, donc, à ce tout petit bout de femme qu’on tient pour une sainte, Mère Teresa. Confier sa construction à l’un des plus grands architectes de notre temps, Mario Botta. Choisir le Moosalp, à Törbel. Et finalement, suite au recours d’une Ligue en adoration devant le patrimoine, buter sur le Tribunal fédéral. Elle craignait quoi, cette Ligue : le trop-plein de pèlerins et d’amateurs d’architecture !

Les voilà donc, les grands dangers du troisième millénaire : les pèlerins et les amateurs d’architecture. On aurait pu penser au loup, à la grippe noire, aux ravages du profit spéculé, au manque d’amour sur la terre, à la douleur des familles déchirées, à la Grande Faucheuse qui nous guette nous, à la petitesse de nos pauvres âmes, aux maquereaux de Chappaz, à ces amours errantes qui, à peine rencontrées, déjà nous quittent et nous délaissent. Mais non, le péril suprême, ô mes douces sœurs, ce sont les pèlerins et les amateurs d’architecture.

J’ai enfin compris à quoi servaient les juges : ôter à des pèlerins l’idée saugrenue d’aller dans une chapelle. Je vais y réfléchir, tiens : à l’ombre d’un minaret.

 

Pascal Décaillet

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14/12/2009

Laïcards au carrré

 

Tribune de Genève - Lundi 14.12.09

 

Plus laïcard que laïcard, tu connais, mon frère ? Plus extrémiste que le petit Père Combes. Plus bouffeur de curés qu’un radical de Fully, canal hystérique. Plus allumé que le général André, qui fichait les officiers allant à la messe. Plus phrygien que le plus enragé des sans-culottes. Cela porte un nom : cela s’appelle un Jeune socialiste suisse.

L’ennemi numéro un, pour la JS ? Le chômage ? Le réchauffement ? La fièvre du profit ? Niet. Le diable, l’urgence absolue à combattre, c’est la religion. Dans un papier de position (dont l’horizontalité n’a d’égal que celle du missionnaire), nos jeunes et sémillants esprits, qui avaient déjà appelé les socialistes à sortir de l’Eglise catholique, sont allés si loin que le député neuchâtelois Baptiste Hurni, samedi soir à la RSR, juste après avoir claqué la porte, évoquait la « vieille haine bolchevique » de la religion au sein des JS.

Cette hargne en éruption dessert, hélas, le principe même de laïcité, dont le catholique qui signe ces lignes tient à rappeler la nécessité, pour cohabiter en République. Comme le note très bien Yves Scheller, la laïcité, ça n’est pas l’anti-religion. Ca exige une certaine culture. Une certaine connaissance. Un certain respect. Et puis peut-être juste, avant de s’exprimer sur ce genre de questions, lire deux ou trois livres. Ou quelques centaines. Contre le ridicule, ça peut aider.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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12/12/2009

La Régente épicène et les Saxons déboussolés

 

Sur le vif - Samedi 12.12.09 - 17.45h

 

Le budget 2010 de la Ville de Genève, tout ce samedi devant le Conseil municipal : une majorité de gauche écrasante alignée couverte, refusant avec une discipline systématique et prussienne les amendements de l’Entente, dont certains sont pourtant hautement justifiés ; une ministre des Finances dans le discours de laquelle l’épicène le dispute à l’arrogance ; un PDC dont on se demande à quel camp il appartient.

La ministre ? Sandrine Salerno. Un discours préliminaire où les « toutes et tous » (comme si le neutre « tous » n’englobait pas les deux sexes) ne se font voler la vedette que par un « sots et sottes » (si !). Un ton donneur de leçons, cassant, pour remettre à leur place les spadassins de l’Entente qui se risqueraient, les insensés, à oser des amendements. Ces Simon Brandt, ces Olivier Fiumelli, ces Adrien Genecand, qui décidément auront fait leurs premiers pas en politique, comme naguère Pierre Maudet, dans la posture frontale des minoritaires (ça forge le caractère), la Régente leur répond par des leçons de morale. C’est un peu la tonalité de cette instance, qui régit une communauté humaine de quelque 240.000 habitants avec les mêmes mots que si elle était chargée des sept millions d’âmes de la planète.

Ils sont courageux, ces jeunes grenadiers de la cause perdue. Contre eux, ils ont non seulement une majorité, mais une sorte de prétention morale à constamment définir ce qu’est le bien. On se frotte les yeux, on pense à la loi de 1907 : on se croirait presque au temple.

Et tiens, puisqu’on parle d’église, le PDC de la Ville, dans ce débat, étonne par son extrême ductilité. Il joue avec la boussole de la gauche et de la droite à en démagnétiser les pôles. Les Saxons, à la bataille de Leipzig (16 au 19 octobre 1813) étaient assurément plus fiables. C’est dire.

 

Pascal Décaillet

 

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11/12/2009

François Longchamp nous annonce la Troisième République

 

« En tant que  radical, je refuse que l’on tombe dans un rapport de force entre la droite et la gauche… Toutes les réformes essentielles doivent faire l’objet d’un consensus politique qui dépasse ce clivage traditionnel ». Propos de François Longchamp, président du Conseil d’Etat genevois, interviewé par ma consœur Sandra Moro, dans « Le Temps » de ce matin.

A lire cette apologie de la transversalité politique (le bleu du ciel de ce matin d’arrière-automne, générateur de bonne humeur, me freine dans l’emploi d’un mot plus fort), on a l’impression que la droite genevoise ne serait majoritaire que d’un rien. Et que, par là, elle serait condamnée à passer des accords, disons pour le moins avec les Verts. En clair, le radical François Longchamp (11 députés au Grand conseil) parle comme si rien, aucune alliance possible, fût-elle de circonstance, n’existait à droite de l’Entente (43 sièges si on totalise libéraux, radicaux et PDC). D’un revers de main, l’admirateur extatique de Louis Casaï fait comme si les 9 élus de l’UDC, et surtout les 17 élus du MCG n’existaient pas. Hors de son camp, il ne regardera donc que sur sa gauche.

C’est évidemment son droit. Mais franchement, son camp l’a-t-il élu pour cela ? Et puis, laissons parler les chiffres : 43 de l’Entente + 9 de l’UDC, c’est déjà une majorité. 43 de l’Entente + 17 du MCG, ce sont trois députés sur cinq. Enfin, les trois réunis, et nous avons la vérité de l’expression populaire du 11 octobre : une gauche particulièrement minoritaire, pour quatre ans. Pourquoi François Longchamp ne compte-t-il pas davantage exploiter cette victoire ? Pourquoi annonce-t-il la continuation, à tout prix, de consensus transversaux, qui furent le fait quasi obligé, pour cause de cohabitation, de l’ancienne législature (CEVA, réforme du cycle d’orientation, baisse d’impôts) ? Là, pour quatre ans, il bénéficie d’une marge de manœuvre impressionnante à droite : ce matin, à bien lire l’interview du Temps, il nous laisse entendre qu’il ne compte guère l’utiliser.

C’est ainsi, dans un gouvernement, lorsque le président est issu d’un parti ne faisant que 11%. Et c’est là que le bât blesse, dans le système. Pierre Kunz, parmi d’autres, plaide pour des exécutifs issus d’une charpente idéologique, et non d’un patchwork. Avec un président pour l’ensemble d’une législature, dont on peut aisément imaginer qu’il viendrait du parti le plus fort – et non le plus faible – de la coalition. Au lieu de cela, nous voilà avec un parti radical qui passera quatre ans à compenser la modestie de sa représentation parlementaire par de grandes leçons de morale données aux gueux de la marge. Rappelant, sans cesse, qu’il est, lui, un parti de gouvernement. Comme si ce statut relevait de l’essence, et non d’un choix du peuple. Ce petit jeu, qui rappelle tellement les combinaisons de la Troisième République, nous est promis pour quatre ans. Au-delà, nous verrons bien.

 

Pascal Décaillet

 

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10/12/2009

Pardo, Leyvraz

 

Tribune de Genève - Jeudi 10.12.09

 

De Soli Pardo à Eric Leyvraz, il y a toute la distance de la Lune à la Terre, de la folie saturnienne de Gabriele d’Annunzio à la sagesse vigneronne de la dernière époque de Gilles. Deux hommes que tout oppose, si ce n’est, dans un cas comme dans l’autre, une solide et impressionnante culture.

Des UDC cultivés ? Eh oui. Avec Pardo, il y a toujours à reconquérir Fiume, ou quelque rivage de la côte dalmate, dans le soleil noir du sang qui sèche. Avec Leyvraz, on peut parler politique ou histoire, un bon bout, sans s’ennuyer. Avec Pardo, toujours un zeste d’ivresse, le verbe en verticale disponibilité à se frelater, qui s’élève jusqu’au trébuchement. Chez Leyvraz, la phrase est tranquille, le pas mesuré : on chemine vers le langage comme on monte vers les ceps.

Avec son nœud papillon, ce nouveau président qui a tellement l’air d’un syndic vaudois des années soixante, évidemment radical, fera-t-il oublier les solitaires pulsions prétoriennes de son prédécesseur ? Ramènera-t-il le parti dans le sillon agrarien ? Tendra-t-il la main à l’Entente, en vue des communales ?

Autres temps, autre verbe. Un fou et un raisonnable, au fond. Un patineur et un marcheur. Un qui dérape, un qui assure. Celui qui croyait à la nuit noire, celui qui guette le gel. Celui qui sème, celui qui récolte. Celui qui désire tellement la ligne jaune. Et celui, plus prudent, qui se contente de la contempler.

 

Pascal Décaillet

 

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08/12/2009

Tu montes à l’autel, chéri ?

 

Etrange République, en vérité, qui se proclame laïque depuis 1907, mais dont le gouvernement prête serment, tous les quatre ans, dans une… cathédrale !

On me dit qu’elle est, pour l’occasion, sécularisée. Je veux bien. Mais alors, si c’est pour extraire le sacré, comme on ôte une épine, pourquoi ne pas tenir cérémonie à Palexpo ? Ou l’Arena ? Ou l’aéroport ? Ou dans une halle polyvalente de la zone suburbaine ? Ou, si on tient à tout prix à la présence de l’Histoire, à l’Hotel-de-Ville, qui est palais républicain.

Diable. Ces voûtes et ces lumières, le feu du vitrail, l’empreinte, jusque dans la pierre, de tant de milliers de prédications, la marque des siècles, la trace des chants et des prières, nos autorités profanes y seraient-elles, peut-être, moins insensibles que le raide et le roide de l’équerre ne le laisseraient transparaître ? Les extatiques de la matrice froide seraient-ils, au-dedans d’eux-mêmes, orphelins d’une autre matrice, brûlante comme une filiation perdue ?

Singulière contrée, oui, où les élus de la République viennent se mettre en communauté avec les Saintes Ecritures, juste une heure, juste en passant, le temps d’un serment. Avant de rejoindre, pour quatre ans, le doux régime de Séparation. Irait-on à l’autel comme irait aux filles ?

Juste une dernière fois. Avant le sacerdoce républicain.

 

Pascal Décaillet

 

 

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06/12/2009

Darbellay, les maux sous les mots

 

Dimanche 06.12.09 - 10.20h


Opposé à l’initiative sur les minarets, donc clairement dans le camp des perdants, dimanche dernier, je n’ai apprécié que très moyennement la folie burqa qui a immédiatement suivi. Que le président du PDC suisse, au demeurant l’un des politiques les plus doués et les plus habiles du pays, joue ce jeu-là, m’a déçu. En allant remuer la poudrière religieuse en Suisse, raviver de vieilles querelles de cimetières confessionnels, il a joué avec le feu. Il s’en est certes excusé, dont acte.

Cette maladresse, ironie du sort, survient à un moment où le Flandrin des glaciers subodore peut-être un nouveau carrefour de destin. Président du parti, homme national, parfaitement bilingue, à l’aise à Arena tout autant que devant une assemblée de paysans de la Haute-Argovie ou du Toggenburg, homme pressé, lève-tôt, amant crépusculaire de la verticalité, funambule des arêtes, il ne glisse jamais sur la glace, mais dans l’ordre plus troublant, plus imprévisible, du langage. Christophe Darbellay, oui, contrairement aux hyper-contrôlés François Longchamp et Didier Burkhalter, laisse toujours affleurer la pointe de l’hyperbole. Les mots sous les mots, avec lui, ont leur chance. La possibilité d’un lapsus, aussi. L’interviewer est donc toujours un moment de bonheur, où ne manque jamais de surgir le mauvais garçon, le fier-à-bras de bal finissant, bref un goût salé d’aventure, comme une écume de Dranse, qu’on désespère de trouver chez d’autres. Les uns sont plutôt notaires, lui franchement Gavroche.

Ainsi, tout récemment, au Grand Oral, enregistré l’avant-veille de la Bérézina de Jean-Michel Cina autour de la loi sur le tourisme, le Flandrin, au moment le plus inattendu, attaque : « Oui, un retour en Valais m’intéresse ». À neuf mois seulement du début de législature, fallait oser ! Anticipant sur la mort politique de l’ancien président de Salquenen, le fauve en dévore déjà viscères et entrailles. C’est visible, gros comme un vautour mâle sous la lune, épais comme un câble de téléphérique de Veysonnaz, mais ça fonctionne.

Reviendra-t-il en Valais ? Si oui, qui aura-t-il contre lui ? Freysinger, tout aussi éligible et dopé à mort par sa récente victoire ? Jean-Michel Cina finira-t-il la législature ? La paix de Veysonnaz, manifestement scellée avec Jean-Marie Fournier, n’est-elle qu’un cessez-le-feu, un pacte des loups pour mieux abattre un ennemi commun ? Entre Valais et Judée, Schiner et Supersaxo, entre maquereaux des cimes et paroles de prophètes, le spectacle de la politique valaisanne, toujours recommencé, n’a pas fini de nous estourbir. Alors, d’accord, mourons. Mais, si possible, pas trop vite.

Pascal Décaillet

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03/12/2009

La pavane parfumée des défunts


La reprise de la police par Isabel Rochat appelle un commentaire politique qui va plus loin que la seule gestion de la sécurité à Genève. Il concerne le rapport de forces entre libéraux et radicaux, dans ce canton.

On sait à quel point la reprise de ce Département était problématique. On sait à quel extraordinaire jeu de patate chaude les partis de l’Entente se sont livrés pour ne surtout pas écoper du poste de Micheline Spoerri ou Laurent Moutinot.

Dès lors, le parti qui finalement (à son corps peut-être défendant, mais cela restera interne) assume de relever le défi, apparaît comme un parti d’avenir, de mouvement, de courage. L’autre, nécessairement, donne une impression de statu quo, donc de repli.

Donc, dans le processus de rapprochement qui, par nécessité (guidée par l’échelon national), amène ces deux partis, doucement, l’un vers l’autre, il est clair que ce jeudi 3 décembre 2009 marque une victoire des libéraux, face aux radicaux, dans le rapport de forces.

Rapport de forces ? Oh oui ! C’est précisément à l’approche des fusions (comme à celle des effusions, peut-être) que les ultimes démonstrations de puissance s’opèrent. Les uns, pour survivre. Les autres, dans la pavane parfumée des futurs défunts.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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