12/01/2010

La géant, l’Arche Sainte, le matou

 

Commentaire pour le Giornale del Popolo


Dans l’affaire qui secoue la Poste, il y a deux géants, sans doute un de trop : il y a le géant jaune, et il y a Claude Béglé (2 mètres de haut !). Deux géants qui se cherchent, s’entrechoquent, comme la raison et la passion, le poids du passé et les pulsions d’avenir, la vie au fond. Et puis, quelque part, hors du cercle, comme hors de l’histoire, à la lisière du clair de lune, il y a Moritz Leuenberger. L’homme qui réussit à sauver sa peau en dormant d’un œil. Et en sortant une griffe de temps en temps, comme un matou.

 

Depuis la séparation en deux des « PTT », d’un côté la Poste, de l’autre les télécommunications, personne, en Suisse, n’a réussi à définir clairement, entendez dans quel choix fondamental de société, la Poste devait accomplir son mandat. On lui demande de rester un service public, un service « universel », et en même temps il faudrait qu’elle soit une entreprise privée, avec toute la férocité de survie que cela implique. A l’époque d’internet et des messageries électroniques, presque plus personne ne s’envoie des lettres en papier, mais on continue d’imaginer la Poste dans sa tâche héroïque, mythique, fondatrice du ciment national, de celui qui court le plus vite possible (à cheval ?) pour acheminer un pli. Cette schizophrénie-là, entre l’image et le réel, n’a jamais été tranchée. Et surtout pas par Moritz Leuenberger. L’homme qui ne dort que d’un œil, mais d’un œil quand même !

 

Malgré tout, il a pris une bonne décision, Moritz : l’engagement de Claude Béglé. Un fonceur. Un dérangeur. Un manager. Avec, notamment, cette stratégie d’investissements sur les marchés étrangers qui n’est peut-être pas, au fond, une si mauvaise idée. Elle mérite, en tout cas, d’être étudiée plutôt que d’être jetée dogmatiquement aux orties par une gauche protectionniste et, au fond, conservatrice, pour qui la poste est une Arche Sainte, inviolable.

 

Car il y a la question de fond : en quoi l’envoi de messages, papier ou virtuels, l’envoi de colis, doivent-ils relever, dans la Suisse de 2010, d’une entreprise publique ? On a libéralisé les télécommunications, le pays n’en est pas mort pour autant. On a créé des chaînes privées de radio et de TV, la Suisse a survécu, et plutôt bien. On s’est attaqué à pas mal de cartels, dans ce pays, depuis un quart de siècle (il en reste encore, trop, ne serait-ce que dans l’agriculture), mais la Poste, non : on ne touche pas ! Un tabou. Un souvenir d’enfance, aussi : celui de ces trains électriques, en miniature, dans le paysage desquels il y a toujours une montagne, un lac, un soldat qui s’en va faire son cours de répétition, et….. un bureau de poste ! N’avoir jamais voulu dire clairement aux Suisses que cette représentation relevait plus de l’idylle que de la réalité concurrentielle qui nous attend, sera à mettre, parmi de nombreuses autres choses, au passif d’un ministre qui commence à ressembler à l’éternité, quand elle se fiance avec l’ennui.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

17:30 Publié dans Editos Giornale del Popolo | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Une partie de votre billet me pose problème. Habitant l'arrière-pays, je crains que la libéralisation complète de la poste nous oublie. Je ne suis pas sûre que les entreprises privées (combien seront-elles ? deux, trois, quatre ?) soient intéressées à acheminer le courrier jusque dans les petits villages reculés de nos campagnes ou dans les plus lointaines vallées de nos montagnes. C'est ça le service public, et ça que nous désirons conserver.
Quant aux non décisions de Mopritz Leuenberger, êtes-vous sûr que, s'il avait pris des décisions autoritaires, ses collègues les auraient cautionnées ? Il me semble que nous sommes gouvernés par un collège de sept membres et que les décisions s'y prennent à la majorité.

Écrit par : gamine | 13/01/2010

Il y a bien sûr la mission de service public qui ne sera probablement plus exercée avec le même soin dans les parties reculées du pays (ce qui, entre parenthèses, n'est pas très républicain). Mais, ce que les "modernes" ne comprennent pas non plus, c'est qu'un pays, et à fortiori une Confédération comme la Suisse, a besoin que subsistent quelques services de base qui soient identifiables à des entreprises nationales, cela afin de maintenir un paysage identitaire concret et commun. Alors, les "modernes" riront en affirmant qu'il n'y a là que du symbole, de l'inutile, du superflu ; sans comprendre, incapables qu'ils sont à la longue vue, que le symbolique, bien avant que d'être décoratif, est indispensable à la fonctionnalité. Quand on réduit un pays à n'être plus qu'un grand magasin, une simple aggrégation de services, une sorte de "vidéo-club" libéral, on fait aussi disparaître le civisme, la civilité, la "common decency" comme disait Orwell. Ce qui, au final, détruit également la fonctionnalité de la société concernée. Alors, si la réticence des socialistes à ces mesures est compréhensible eu égard à leurs valeurs spécifiques, on ne peut qu'être atterré par la courte vue des républicains de droite, mais aussi des UDC, qui ne comprennent pas que lorsque on attaque les entreprises nationales, on attaque aussi ce qui conditionne leurs propres valeurs.

Écrit par : Paul Bär | 14/01/2010

J'ajouterai encore que nos technocrates font tout pour vider les campagnes, afin de supprimer les bus qui coûtent cher. Ils exigent une diminution des impôts et par-là même des fonctionnaires. Mais quand les campagnes seront vides de toutes les forces aptes au travail, on engagera des fonctionnaires pour l'entretien du paysage et des chemins (parlera-t-on encore de routes ?)

Écrit par : gamine | 14/01/2010

Les commentaires sont fermés.