20/01/2010

Les apparatchiks

 

 

On voudra bien me pardonner de reprendre ici une chronique que j'avais rédigée pour la Revue Choisir en janvier 2005. Toute ressemblance avec les mésaventures de Monsieur Claude Béglé étant évidemment aussi fortuite que le passage d'une souris grise sur l'orteil sourcilleux d'un géant jaune.

 

Ils sont là depuis l'aube des temps, l'Egypte ancienne, Byzance la complexe, la Russie tsariste, la Suisse de la culture: ils sont assis, sûrs d'eux, conscients de leur éternité, ils ont l'arrogante tranquillité des espèces qui auraient précédé l'humanité et seraient pénétrées par la génétique certitude, le jour venu, post-apocalyptique, de lui survivre. Pour les désigner, il faut rendre hommage à la langue russe, sonore et métalliquement charnelle, qui a su leur inventer un nom: les apparatchiks.

 

Ils existent évidemment partout, dans toutes les sociétés, toutes les entreprises, les grands corps de l'Etat, les médias, les réseaux associatifs, les syndicats d'enseignants, les suppôts professionnels du patronat, les Offices fédéraux, et tout autant dans le privé, ce qui est encore plus surréaliste, comme si tout groupement humain sécrétait  son quota, peut-être invariant d'ailleurs, d'Abyssinie à la Prusse orientale, d'apparatchiks.

 

Un apparatchik n'est pas nécessairement un inutile. Il doit bien avoir une fonction, puisqu'il existe, jusque dans les firmes les plus sélectives, et qui ne sont pas spécialement enclines, en ces périodes difficiles, à faire des cadeaux. L'apparatchik, généralement, ne s'intéresse que très peu, et de très loin, au produit fabriqué par l'entreprise. Il n'est pas un créatif, encore moins un imaginatif, son enthousiasme est gris comme un stratus d'automne, et pourtant il est là, comme un meuble. L'entreprise le garde.

 

Car la fonction première de l'apparatchik, et nul n'est besoin d'être spécialiste de Pouchkine pour le saisir, c'est la conservation, l'entretien jaloux, opiniâtre, de l'appareil. Chez Fiat, côtoyant sans les voir les meilleurs dessinateurs de prototypes, l'apparatchik s'occuperait sans doute du journal d'entreprise, ou du cahier de doléances des mécontents, ou du rayon végétarien de la cafétéria, ou de la collecte pour la baignade de bureau sur les bords du Pô, toutes choses éminemment respectables, mais d'un rapport assez lointain, vous en conviendrez, avec la fabrication de voitures. Laquelle me semble tout de même, pour Fiat, une activité assez importante.

 

Les apparatchiks sont souvent sociables, attachent de l'importance à la bonne ambiance de l'entreprise, n'oublient pas les anniversaires de leurs collègues, les pressent de rester au lit et de ne surtout pas venir travailler au-delà de 37,5 de température corporelle. Comme ils sont là pour l'éternité, ils prennent le temps. Les apparatchiks marchent lentement. Certains d'entre eux fument la pipe, qu'ils ont soin, d'ailleurs, de bourrer avec application et minutie, car, un être humain n'étant jamais totalement imparfait, un apparatchik peut s'avérer d'un rare et appréciable perfectionnisme. Les apparatchiks sont des horlogers, avec juste un point un peu gênant: ils ne produisent jamais la moindre montre. D'ailleurs qu'importe de savoir l'heure, quand on est soi-même éternel?

 

Les apparatchiks s'associent et s'assemblent. Ils aiment évoquer leurs problèmes, ensemble, devant une tisane, si possible pas trop chaude. Chez Fiat, à Turin, ils ne parleraient jamais du tout dernier modèle, le dernier cri, la voiture de rêve pour tous les Italiens et toute la planète, celle qui partirait à la conquête du monde et ferait exploser les parts de marché. Non. Ils auraient des soucis plus intérieurs: le prochain repas du comité d'entreprise, par exemple. Ou la demande d'un meilleur équilibre nutritif dans les menus de la cantine. Car un apparatchik est très soucieux, toujours, du rapport chiffré entre protéines et glucides, et, si les lipides s'y mettent aussi, il sort immédiatement sa calculette. Dans la poche extérieure gauche. A côté du tabac pour pipe. On est éternel, mais on se conserve, tout de même.

 

Un apparatchik, prenons toujours notre Turinois de chez Fiat, déteste généralement le cambouis des chaînes de montage. C'est vrai, ces ateliers salissants et bruyants, ces milliers de voitures en devenir, toujours désespérément les mêmes, le bleu de travail de ces prolétaires piémontais, tout cela, se demande l'apparatchik, est-il bien nécessaire à l'entreprise? Car notre apparatchik de chez Fiat a ceci de particulier qu'il n'aime guère les voitures. Il se déplace d'ailleurs toujours en tram, ce qui lui permet d'apprécier plus sereinement les richesses architecturales de Turin. Il éprouve, de plus, un souverain mépris pour la légendaire fascination exercée par la bagnole sur ses compatriotes italiens. Au fond de lui, il en veut à la Fiat de fabriquer des voitures, de caresser, dans le sens du poil, l'égoïsme automobile de la Péninsule.

 

Car l'apparatchik n'est pas une brute. Il aimerait bien, du haut de ses sandales, une humanité changée. Plus douce. Voluptueuse comme peut l'être la dernière volute de la dernière pipe d'une journée d'été. Le soir, sur les rives du Pô. Loin de ces brutes épaisses, pleines de cambouis, qui s'obstinent, allez savoir pourquoi, à construire des voitures.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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Commentaires

Cette histoire m'en rappelle une autre, qui s'est passée il y a longtemps. J'aasistais chez des proches, à Berne, à un repas en compagnie de quelques-uns de leurs amis.

L'un d'eux, chef de service dans une administratin fédérale, parlait d'un nouveau conseiller fédéral nouvellement élu, lui reprochant de vouloir boousculer l'administration. "S'il croit qu'il va pouvoir jouer au chef, il se fait des illusions". J'avais été surprise de ces paroles, mais que dire, quelques mois plus tard, lorsque ce même conseiller fédéral fut victime d'un infarctus dont il devait décéder quelques semaines plus tard.

J'en ai déduit, et pour toujours, que l'inertie de l'administration pouvait être le plus gros adversaire de n'importe quel politicien.

Écrit par : gamine | 20/01/2010

Si l'on considère les choses par delà les catégories politiques de surface, si l'on admet qu'un apparatchik, c'est d'abord quelqu'un qui évolue au sein d'un système dominant, alors, l'apparatchik, c'est ici Claude Béglé, l'homme de mouvement. Car le système a effet instauré le mouvement, au niveau global, comme une sorte d'impératif catégorique : casser les structures, briser les déterminismes, imposer partout la fluidité libérale. Claude Béglé a ainsi buté sur ce qui peut ressembler à première vue à un classique complot d'appareil ; alors qu'il s'agit ici, si l'on dépasse les strates de compréhension immédiates, d'abord de la résistance fonctionnelle d'une structure établie face à une tentative d'évolution extérieure. Et qui pourrait nier que les notions de non-changement, de conservation de l'existant sont aujourd'hui des valeurs minorisées, moquées et mêmes suspectes ? Or, l'homme d'appareil évolue toujours, par définition, au sein d'un système majoritaire dont les valeurs fondatrices sont jugées supérieures (système auquel est aggrégé la majorité des journalistes "mainstream", assurés de leur supériorité morale).

Evidemment, l'idéal serait de savoir échapper à la pensée binaire "mouvement contre stabilité", car la conservation des structures peut , il est vrai, impliquer la stagnation, quand le mouvement non-contrôlé conduit à la dissolution. J'aimerais suggérer la belle image du gyroscope, toujours en mouvement, mais sur SON axe !

Écrit par : Paul Bär | 20/01/2010

Très beau texte qui me rappelle un peu Adrien Deume dans "Belle du Seigneur".

Écrit par : Marc Emery | 21/01/2010

Vous qui expliquez beaucoup de choses, pouvez-vous me dire pourquoi le grand M. Aebischer de l'EPFL, avec des idées formidables, peut les concrétiser, et pourquoi M. Béglé n'a pas pu?

Écrit par : nin.à.mah | 22/01/2010

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