30/03/2010

François Longchamp et ses Bulletins de la Grande Armée

 

Il n’est pas question ici de mettre en doute la bonne volonté de François Longchamp dans sa lutte contre le chômage à Genève. Ni non plus, encore qu’il convienne d’en discuter, la pertinence de ses choix politiques. Mais il y a un problème avec les chiffres. La manière de les présenter. L’impossibilité de reconnaître, en le disant clairement, avant toute chose, que Genève est lanterne rouge nationale.

Alors, on prend le réel, et on lui tord un peu le cou : on inonde les communiqués – et chaque prise de parole officielle, dûment instillée à tout locuteur agréé, notamment les chefs de service – du fait que « le chômage progresse moins à Genève qu’en moyenne suisse ». C’est sans doute vrai. Mais reste que le chiffre absolu, celui qu’on retiendra au final, ce sont les 7,4% (selon Anne Emery-Torracinta ; 6,6% selon François Longchamp, nous ne trancherons pas dans ce différend) de lanterne rouge nationale.

Alors, déni ou simple enjolivement ? Perfectionnisme de trop bon élève qu’insupporte, comme un miasme, l’idée même de mauvais résultat ? Difficile de ne pas voir, dans ce rapport aux chiffres, le savant travail de corsetage du discours par le président du Conseil d’Etat genevois et sa très efficace Garde noire. Bonaparte, c’est vrai, avait lui aussi, dès la campagne d’Italie, les célèbres « Bulletins de la Grande Armée », où nul rappel de propagande n’était laissé au hasard. Mais lui, au moins, jour après jour, remportait des victoires.

 

Pascal Décaillet

 

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29/03/2010

Bonny and Clyde

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 29.03.10

 

Bon voilà, on aurait peut-être préféré Faye Dunaway et Warren Beatty, mais au final ce sera Bonny (Didier) face à l’ignoble Clyde Barrow, l’irruption des trottoirs de Buenos Aires dans le marais très centriste de la démocratie-chrétienne genevoise. Clyde, c’est Chevrolet, le Moa qui se joue des Mao, moitié tonga, moitié tango : le très sage Bonny avait tout prévu, sauf le fou. Un destin décidément contraire lui aura sorti le fou.

 

Bonny, parfaite forme physique, pas un gramme de trop, directeur d’école primaire, 14 ans de Municipal, passage-éclair au Grand Conseil, veste sur mesure (du cousu main) le 11 octobre, c’est la solution sage. Il ne froisse personne, s’entend tellement bien avec la gauche, adore Sandrine Salerno, tellement chrétien, tellement social, que François Gillet, en comparaison, pourrait passer pour un noir d’Entremont, une sorte de Rembarre, grognard, grognon.

 

L’autre, le fou, qui fantasme l’érection de mille tours, roule à mort pour l’immobilier, affiche un appétit de conquête qui n’a d’égal que son appétit tout court, c’est l’anti-Bonny. Et Bonny, c’est l’anti-pampa. Heureux parti qui aura à trancher, en avril, dans l’un des binômes les plus suavement biscornus depuis les très regrettés Stan Laurel et Oliver Hardy. Celui qui croyait au ciel. Celui qui y croyait aussi. Reste à ajuster l’échelle. Bonne chance, Bonny. Bonne chance, Clyde.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

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28/03/2010

Bach, Buxtehude : une magnifique réussite de Daniel Künzi

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D’abord, il y a la musique. Celle de Dietrich Buxtehude (1637-1707), considéré à son époque comme le plus grand musicien allemand. Musique jouée au piano (instrument que Buxtehude n’aura jamais connu) par un extraordinaire interprète luxembourgeois, Francesco Tristano Schlimé, né en 1981. Ce que donne à voir « Bach rencontre Buxtehude », c’est principalement cela : un jeune pianiste d’aujourd’hui qui nous interprète Buxtehude. Cela dure une heure et trois minutes. Cela nous habite et nous emporte. Cela nous transporte. Magie.

 

En 1705, Jean-Sébastien Bach, qui a déjà perdu son père et sa mère, a vingt ans. Il a déjà vécu à Eisenach (sa ville natale), Ohrdruf et Lüneburg, il travaille depuis deux ans comme organiste à l’église Saint-Boniface d’Arnstadt, près de Weimar. A l’automne de cette année-là, il décide de parcourir 400 kilomètres à pied pour se rendre à Lübeck, près de la mer Baltique, où réside Buxtehude. Ce voyage, ce séjour, nous sont connus par les Mémoires d’Anna Margareta, la fille de Buxtehude, qui voit débarquer chez elle, un beau jour, ce solide marcheur « plus affamé de musique que de pain ». Les trois mois que Bach passera auprès du maître influenceront autant le vieux musicien, pour les deux années qui lui resteront à vivre, que le futur Cantor de Leipzig. Au point qu’à son retour (également à pied !) à Arnstadt, Jean-Sébastien se fera sonner les cloches par ses paroissiens, qui ne reconnaissent plus sa manière de jouer.

 

Le petit miracle du film de Künzi (je l’ai vu au Bio de Carouge, que je continue d’appeler le Bio 72), c’est l’intensité des mains et du visage de notre pianiste d’aujourd’hui lorsqu’il laisse venir à lui la musique. On imagine le jeune Bach, on regarde ses cheveux longs en pensant à la célèbre perruque du maître. Et, pour ceux qui, comme votre serviteur, ont eu le bonheur de visiter Weimar et Lübeck, et de vivre un été entier (1972) à Lüneburg, on se retrouve comme plongé dans ces églises de briques rouges d’où naquit, à l’époque baroque, l’incomparable musique. Allemagne du Nord, austère, luthérienne, hanséatique sur les confins de la Baltique, entre Elbe et Weser, là où les hivers sont longs et où rugit la lande.

 

Il y a aussi Marthe Keller, en voix off, comme récitante. Il y a Julie Nicolet, en furtives apparitions, dans le rôle d’une journaliste qui s’en va retrouver le manuscrit d’Anna Margareta. Il y a le spectateur qui se demande si cette dernière n’est pas, tout de même, tombée un peu amoureuse du jeune génie de vingt ans qui passa l’hiver avec son père. Un certain jour de l'été 1750, elle apprend, par un entrefilet dans le journal local, que Jean-Sébastien Bach est mort.

 

Entrefilet, oui. Il faudra attendre Mendelssohn, comme on sait, pour faire sortir de l’oubli la Passion selon Saint Matthieu, en l’église Saint Thomas de Leipzig, un beau jour de 1829.

 

Magnifique film que celui de Daniel Künzi, sobre, entièrement tourné  vers la musique. A voir, très vite.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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26/03/2010

Les années-lumière

 

Un président de la Confédération pour deux ans : c’est tout ce dont a réussi à accoucher, hier, l’actuel Conseil fédéral pour la réforme de sa propre institution ! C’est une demi-mesure, même pas, c’est tenter de sauver le vieux système, vieilli et vermoulu, par un ultime lifting, la désespérance d’une cosmétique. Décidément, ce collège-là est à bout de souffle, et avec lui l’institution. C’est un autre système qu’il faut à la Suisse : un vrai gouvernement, cohérent, avec une épine dorsale idéologique, légitimé par une élection populaire. Nous en sommes loin, très loin, à des années-lumière.

 

Bien sûr qu’il faut un président sur une période plus longue. Deux ans c’est un minimum, il faudrait quatre. Mais là n’est pas l’essentiel. Le rallongement de la période présidentielle n’a de sens que s’il s’accompagne d’une révolution institutionnelle remplaçant les gouvernements de hasard d’aujourd’hui par des collèges cohérents, cimentés, charpentés. Et surtout, orientés sur une stratégie de législature : gouverner, c’est vouloir aller quelque part, ensemble, et non multiplier par sept les directions du bateau, voire ses dérives.

 

Gouvernements de hasard ? Bien sûr ! Dans ce pays-là, monsieur, on n’élit pas, on colmate les trous. Un ministre, au demeurant ni malade ni acculé par un scandale, décide de partir en pleine législature. Alors oui, on écope, on cimente la brèche : on élit un passant : parfois, cela donne tout de même, Dieu merci, des hommes d’Etat, parfois le passant reste passant. Et il passe. Et il n’en peut plus de passer. Il passe les murs, il passe les années, il passe et puis un jour il trépasse. En temps de paix, peinard, style Trente Glorieuses, ça peut à la limite jouer. En temps de crise, style secret bancaire, affaire libyenne, voire pire si entente, cela confine à la honte du politique. Est-ce cela que nous, citoyens de cette démocratie exemplaire qui n’a pas à rougir de ce qu’elle est, voulons ?

 

Ce système, bien sûr qu’un jour nous en changerons. Et, comme toujours, comme en 1798, comme en 1848, comme après la grève générale de 1918, nous agirons sous la pression d’une crise. Tout cela, à cause de l’impéritie, de la frilosité, du manque de vision des gouvernants actuels. Gouverner, c’est prévoir. Ce Conseil fédéral-là ne voit rien. Il est le plus mauvais depuis très longtemps.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

06:25 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

22/03/2010

Tiers Etat

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 22.03.10

 

On le disait totalement isolé, on annonçait qu’il n’aurait qu’une seule voix : la sienne. On le disait un peu fou, inaudible, tout juste bon pour le décodeur. Et voilà qu’au Lignon, face à René Longet, Alberto Velasco a ramassé un tiers des voix. Un score extraordinaire, quand on pense aux pressions internes qu’il a subies, à la chansonnette des apparatchiks qui lui ordonnaient de se retirer.

 

Ce tiers, conquis de haute lutte par Velasco, c’est le Tiers Etat. La sourde rumeur contre le jeu des marquis et roitelets qui se partagent postes et prébendes, régales et gabelles. Si la suprême cléricature du parti a fini par réélire René Longet, c’est par annulation des forces, neutralisation des ambitions. Je te tiens, tu me tiens, et la somme de nos barbichettes égale zéro.

 

Alors, quel avenir pour Velasco ? Continuer d’attaquer des moulins ? Passer chez un logopédiste ? Ou plutôt, tiens pourquoi pas, partir de ce tiers du Lignon pour suivre son étoile. Sur ce chemin-là, il pourrait bien se trouver beaucoup moins seul que prévu. Parce que l’obscurité de son verbe est parfois plus éclairante que dix mille langues de bois. Il en jaillit quelque chose de gauche et de maladroit, remuant, dérangeant. Quelque chose d’assez rare, au fond, de l’ordre de l’irruption ou de l’inopiné. Cela s’appelle, simplement, la sincérité.

 

Pascal Décaillet

 

06:37 Publié dans Chroniques Tribune | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

21/03/2010

Thônex : victoire libérale et leçons d’un scrutin

 

Sur le vif - Dimanche 21.03.10 - 14.26h

 

Le monde politique genevois attendait avec intérêt, ce week-end, le résultat de l’élection complémentaire à l’exécutif de Thônex, suite à l’arrivée d’Isabel Rochat au Conseil d’Etat. C’est, comme il fallait s’y attendre, la victoire du dauphin de l’ancienne maire de Thônex, le libéral Pascal Uehlinger : 1342 voix (41,9%). Puis, le candidat de gauche, Alain Dupraz : 1122 voix (35%). Enfin Jean Villette, poulain du MCG : 689 voix (21,5%).

 

Election hyper-locale, certes, qui rend vaine toute extrapolation sur les municipales qui auront lieu dans tout le canton au printemps 2011. On notera tout de même que ni la droite classique, ni la gauche ne peuvent seules obtenir de majorité. L’effet Villette n’aura certes pas eu la même force d’entraînement que l’effet Cerutti à Vernier, mais avec plus d’un électeur sur cinq, le MCG se confirme, à Thônex comme ailleurs, comme l’arbitre dans les communes genevoises. Ainsi, dans l’hypothèse d’une alliance gauche-MCG, la droite était clairement tenue en échec.

 

A Thônex comme ailleurs, l’émergence de cette nouvelle force politique, dans le canton, devra être prise au sérieux autant à droite qu’à gauche. Les regarder de haut en les traitant de populistes ne servira pas à grand-chose. Il faudra composer, tout en gardant en tête la finalité suprême. Cela porte un nom : cela s’appelle la politique.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

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20/03/2010

Longet est mort ! – Vive Longet !

 

Sur le vif - Samedi 20.03.10 - 18.32h (début exact du printemps)

 

Il a perdu les élections, il pourra donc continuer à régner. René Longet, 59 ans le 12 avril prochain, repart pour un second mandat à la tête du parti socialiste genevois. Fort bien réélu (164 voix contre 76, tout de même, à son étonnant challenger Alberto Velasco), Longet devra mener la bataille des municipales (avril 2011) et celle des élections fédérales (octobre 2011). Il devra, surtout, restituer fougue et cohérence à un parti groggy suite aux élections cantonales de l’automne dernier : 15 députés seulement (le MCG en a 17), et surtout la perte historique de l’un de ses deux sièges au Conseil d’Etat. Vaste programme !

 

René Longet, à coup sûr, est un homme de valeur, intelligent et cultivé, vieux militant, très rusé, tout au plus a-t-il quelque peine à finir une phrase sans s’emberlificoter dans d’incroyables enchevêtrements de principales, d’incises et de subordonnées. Il est aussi, c’est vrai, un homme de terrain, ce que ne sont de loin pas de nombreux caciques de son parti, s’étant depuis bientôt deux décennies partagé postes et prébendes, jetons de présence, places au soleil, préférant la saveur de l’esturgeon à celle du cassoulet. Bref, le problème numéro un du parti socialiste genevois, ça n’est pas René Longet, c’est sans doute le parti lui-même.

 

Le retour au terrain, au militantisme, aux fondamentaux du parti, tout cela est aujourd’hui majoritairement acquis dans les consciences. Reste la fougue. L’énergie. Sans un minimum d’ivresse dionysiaque, l’aventure politique sombre très vite dans un océan grisâtre où la gestion du quotidien le dispute à l’ennui. Or, le parti qui, depuis deux ou trois ans, incarne ce renouveau populaire, ça n’est pas le PS, mais le MCG. Voyou, peut-être, gouailleur, mauvais garçon, blouson noir, mais entraînant. C’est cette dynamique-là que Longet 2 devra tenter d’enrayer : il a du pain sur la planche.

 

Un mot, enfin, sur Alberto Velasco. Un homme d’une chaleur et d’une fibre militante rares. Brouillon, imprévisible, il dilue l’entendement, oui, mais à travers la poétique opacité de son sabir, jaillissent des étincelles de sincérité et de lumière. Dans ce combat, il est parti seul, les barons (qui ont sans doute permis par annulation de leurs pouvoirs l’élection de René Longet) le lui ont fait sentir, multipliant les pressions pour qu’il retire sa candidature. Il l’a maintenue, il est allé jusqu’au bout, il décroche un magnifique tiers dont il faudra tenir compte. Allez, disons, au royaume des clercs et celui des barons, le Tiers-Etat.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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16/03/2010

Frédéric Mitterrand : l’Ardèche c’est où, dites ?

 

Sur le vif - Mardi 16.03.10 - 16.35h

 

André Malraux, Jack Lang : il fut un temps où la France avait de grands ministres de la Culture, qui savaient faire des choix et délivrer des signaux. Aujourd’hui, la France a un ministre doté d’un grand nom, en quête désespérée d’un prénom : Frédéric Mitterrand. Nous avions été quelques-uns, pourtant, à nous réjouir de sa nomination : télévisuellement, l’homme avait du style. Comme ministre, il déçoit.

Dernier épisode en date : les obsèques de Ferrat. Il n’y a qu’un lieu où le ministre français de la Culture, en ce début d’après-midi, se devait d’apparaître : Antraigues-sur-Volane, Ardèche. Un village au demeurant magnifique, dont je garde un souvenir ému. Depuis Louis XIV, la France, plus que d’autres, est un pays où les politiques ont su donner des signaux de respect aux artistes. Frédéric Mitterrand avait, cet après-midi, l’occasion d’honorer cette tradition trois fois séculaire.

En lieu et place de cela, le ministre a préféré maintenir un déplacement en Arabie Saoudite, où nul ne doute qu’il ait des choses impérieusement urgentes à faire.

C’est son droit. Mais ça manque de classe. Tiens, dans l’avion retour, en prenant congé des ultimes rivages du désert, je lui suggère d’écouter la très belle chanson « Ma France ». C’est signé Jean Ferrat. Bonne continuation, Monsieur le Ministre.

 

Pascal Décaillet

 

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15/03/2010

Cent jours

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 15.03.10

 

« Globalement positif » ! On dirait la chanson de Ferrat, « Le Bilan ». A en croire la coalition patchwork des cinq partis au pouvoir, à lire aussi une dépêche ATS qui n’aurait pas été plus élogieuse si elle avait été écrite directement par le Conseil d’Etat, on a l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes : le Pays de Canaan !

La réalité est un peu différente. Le chômage est en hausse, la criminalité ne recule pas, la police donne toujours l’impression d’être un Etat dans l’Etat, Champ-Dollon croule sous la surpopulation, Genève demeure une ville où on ne circule pas. Mais à part ça, tout va très bien : au sein du quintet de circonstance qui se partage les portefeuilles, on nous chante le lait et le miel : Canaan !

Au sein des cinq, c’est toujours le règne de la barbichette. Celle par laquelle on se tient. Au point qu’une députée socialiste ira jusqu’à défendre les mérites d’une magistrate libérale, sous le prétexte que cette dernière est en apprentissage.

Au sein des partis dits « du centre », on élit ceux qui dérangeront le moins. Ceux qui jetteront des ponts, et pourquoi pas avec les Verts. Ils sont sympas, les Verts, non ? Si doux, si climatiques, tellement dans le vent. Pendant ce temps, de gauche comme de droite, les marges grognent et grondent. Mais on y reste sourd, On est trop occupé à jouir, juste entre soi, des délicieuses prébendes du pouvoir.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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13/03/2010

La mort de Ferrat : tristesse et émotion

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Sur le vif - Samedi 13.03.10 - 17h

 

C’est avec une immense émotion – comme sans doute de nombreux lecteurs de ce blog – que j’apprends la mort de Jean Ferrat. L’une des plus belles voix de la chanson française, l’homme sans qui, adolescent, je n’aurais jamais lu Aragon, l’une des portes ouvertes de ma jeunesse à la poésie. Certaines chansons de lui, combien de fois les ai-je écoutées ? Cent mille ? Peut-être, oui.

 

Avec Ariane Dayer, en avril 1999, il nous avait reçus chez lui, à Antraigues, dans cette Ardèche où il avait élu domicile depuis tant d’années, le pays de la Montagne. Nous avions découvert un homme d’une immense douceur, presque timide. Il avait évoqué ses soirées avec Ferré, Brel, il nous avait offert du Sancerre, c’était un moment magique, hors du temps.

 

Dans la télévision française de mon enfance, on ne voyait presque jamais Ferrat. Il faudra attendre les années septante, dont un immortel Grand Echiquier de Jacques Chancel, pour tomber sous le charme de ce chanteur un peu gauche sur scène, ne sachant trop que faire de ses bras (il en parle dans l’une de ses chansons), mais à la voix d’or. « Votre voix, c’est un reflet de l’âme ? », m’étais-je risqué à Antraigues : « Non, juste un organe, un instrument », s’était-il contenté de répondre.

 

On aime on non le style de Ferrat, son néo-classicisme, les violonades de certaines orchestrations, il n’est reste pas moins qu’il a su rendre populaire la poésie. Aragon, il l’a mis au service de tous. Des milliers d’adolescents de mon âge ont d’abord écouté Ferrat, et ensuite seulement acheté, chez NRF, « Le Fou d’Elsa », ou « La Diane française ». Je ne dis pas que cette poésie-là est aujourd’hui celle que je préfère, mais elle fut l’accompagnatrice de tant d’émois, associée à tant de personnes précises, à qui je pense en ce moment même, en écrivant ces lignes.

 

Fils de déporté (qui n’en est jamais revenu), Jean Ferrat était communiste. Il voulait chanter pour tous, sans distinction de classe sociale ni de niveau culturel. Compagnon de route de ce parti communiste français qui avait été celui de tant de fusillés et dont il est impossible de ne pas admirer le rôle dans la Résistance. En nous quittant, aujourd’hui, à l’âge de 79 ans, il laisse derrière lui une œuvre magnifique, l’une des très belles de la chanson française de l’après-guerre. Longtemps, très longtemps encore, nous aimerons à perdre la raison. Cent mille fois encore, j’écouterai, dans sa voix, l’hommage d’Aragon à Desnos, « Robert le Diable » :

 

« Tu avais en ces jours ces accents de gageure
Que j'entends retentir à travers les années
Poète de vingt ans d'avance assassiné
Et que vengeaient déjà le blasphème et l'injure ».


Longtemps, très longtemps encore, nous continuerons d’écouter Jean Ferrat. Avec Brel, avec Ferré, avec Barbara, c’est aujourd’hui, ce samedi 13 mars 2010, comme une part de nous-mêmes qui s’en va.

 

Pascal Décaillet

 

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11/03/2010

Logo, gogos

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 11.03.10

 

A ma droite, le logo à Jobin. Grisâtre, pluvieux, festif comme un comité directeur socialiste, accueillant comme un portique de la rue des Granges. La vitalité d’un temple suédois, lorsque sonne le glas. Un échec d’une rare ampleur, et, comme tout ce qui est rare est cher, c’est un logo à deux cent mille francs.

A ma gauche, le logo à Charly Schwarz. Coloré, catalan, multiple, ouvert, réchauffant. Il donne envie de vivre, l’autre de se pendre. Il donne envie de vin, l’autre d’eau plate et de tisane. Il donne envie d’aimer, l’autre de raser les murs. Coût : zéro franc, ou disons mille si on compte une sérieuse journée de travail.

Vous me direz que je suis de mauvaise foi. C’est exact. Mais c’est ainsi, j’aime la couleur, l’image, la vie. C’est valable pour les modes d’écriture comme les formes du récit, le choix des syllabes, le primat du verbe actif, la justesse des césures, le rythme, le souffle.

Deux cent mille francs pour un logo raté, c’est assez énorme. On se dit que l’argent, dans la ville de Calvin, doit ans doute être moins rare qu’on ne le prétend. Payer très cher pour s’ennuyer, c’est un luxe que même la plus perverse des maisons de tolérance n’avait pas encore inventé. C’est désormais chose faite. L’extase en baillant. A deux doigts du soleil. Juste sous le nuage.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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08/03/2010

Bobos verts

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 08.03.10

 

Les spots dans les cinémas, toujours recommencés, les pubs sur les trams, matraquantes, auront produit leur effet : la loi sur l’énergie est passée. Les quartiers populaires ont voté non, les nantis ont dit oui, les milieux immobiliers ont mis quelques sous, nous ne saurons toujours pas ce qu’est un joule, mais nous voilà partis vers le grand bonheur vert. Auquel s’ajoute, plus prosaïque, celui de centaines d’entreprises en isolation basées à Genève. Ah, les braves gens !


Hypothèse : et si tout cela n’était qu’un vaste lavage de cerveau. Le cadeau d’adieu des douze ans de magistère idéologique de Robert Cramer. Le progrès écologique pistolet sur la tempe, parce que si tu dis non, coco, alors tu devras t’arranger avec la noirceur de ta conscience parce que tu conduis la planète à sa perte. Et la planète, c’est Genève, parce que Genève, c’est un monde en soi.


On a beaucoup parlé des bobos roses. Et si on parlait un peu des bobos verts. Dans la main gauche, le chasselas, dans la droite l’épée de l’Archange, un soir d’Apocalypse. Et vive la nature, les poissons, les oiseaux, et si t’est pas d’accord, c’est la faute à Rousseau. Et s’ils veulent te faire taire, dans l’absolu unique de leur pensée, le Rayon vert de leurs fantasmes, c’est la faute à Voltaire. Et si ma mère n’y comprend rien, c’est la faute à Cramer.

 

Pascal Décaillet

 

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04/03/2010

Doux empire

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 04.03.10

 

Ces jours, à Genève, à l’arrière des trams, des bus, en prélude à tous les films, dans les salles de cinéma, la pub des partisans de la loi sur l’énergie. Elle est agréable, rafraîchissante, bien faite : elle préfigure un monde plus doux, plus vert, moins réchauffé, moins imprégné par Marx, Jaurès, le sang des hommes, le tragique de l’Histoire.

Il serait intéressant de savoir un jour combien les milieux financiers, patronaux, ceux qui représentent les entreprises du bâtiment, ont investi dans cette machine de propagande. Car c’en est une. Omniprésente. Avec, en sus, le soutien d’une coalition de partis politiques où on retrouve les Verts avec la droite. Le cartel des bien pensants, ceux qui tiennent Genève et ont la ferme intention d’y faire, entre eux, de bonnes affaires.

Rarement disproportion entre les moyens de campagne des uns et des autres n’aura été aussi flagrante. Les Genevois jugeront, dimanche, s’il est aussi impérieux que cela de se mettre à isoler des centaines d’immeubles. Puissent-ils prendre leur décision en conscience, et non sous le doux empire du Nirvana Vert, ce mythe d’une humanité qui sortirait de l’Histoire pour entrer dans un monde meilleur, enfin propre.

Propagande ? Oui. Alliance de circonstance entre les forces de l’argent et l’onirisme verdâtre. Isolons-nous, citoyens : non du froid, mais des obligations de pensée. Ca revigore.

 

Pascal Décaillet

 

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01/03/2010

Loques à terre

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 01.03.10

 

A l’heure où le parti de leurs aînés s’englue dans un travail d’introspection qui n’en finit pas, les Jeunes Socialistes, à Genève, brillent par leur fraîcheur, leur inventivité, leur envie de faire de la politique de façon joyeuse et percutante, en touchant les gens, sans leur faire la morale.

Ils sont une petite équipe, parmi lesquels Romain de Sainte Marie, grand garçon souriant à la voix douce. Ils descendent dans la rue, montent des coups, parlent aux gens. Bref, ils en veulent. Avec eux, la vie est en couleur, là où chez leurs aînés, elle apparaît plutôt comme un documentaire noir-blanc sur la neurasthénie dans les mines de Silésie, années cinquante.

Regardez la campagne sur la loi sur l’énergie, avec ce scandaleux clip des « pour » (financé par qui ?), qu’on nous assène dans toutes les salles de cinéma. Les Jeunes socialistes, eux, tournent une vidéo à zéro franc, remplacent « locataires » par « loques à terre », c’est drôle, c’est vivifiant, et le tour est joué.

A certains caciques du parti de leurs aînés, ils devraient donner des cours de communication : bien parler, ça n’est pas faire bailler l’auditeur. L’image, ça n’a rien de scélérat. Faire de la politique sans donner l’impression qu’on a envie de se pendre, ça n’est pas interdit. Aimer la vie, l’image, ça ne relève pas, jusqu’à nouvel ordre, du Code pénal. Vous ne trouvez pas, Monsieur Longet ?

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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