15/04/2010

Libéraux-radicaux : des vertus du déracinement

 

Hier soir, à des majorités très nettes, les délégués des radicaux et des libéraux genevois, siégeant simultanément en deux endroits différents (Pregny-Chambésy et l’Uni-Dufour), ont donné leur feu vert au principe de rapprochement entre ces deux partis. Ca n’est pas encore la fusion, pas encore le mariage, mais c’est le début d’un processus qu’il convient de saluer. Il a fallu, comme l’a noté ce matin Rolin Wavre, secrétaire général des radicaux, « se déraciner » de quelque chose, à quoi on tient, pour tenter le pari d’un ailleurs.

 

C’est cette notion (éminemment barrésienne) de « déracinement » qui retient l’attention : aujourd’hui fort proches, ces deux partis cantonaux surgissent de deux Histoires tellement différentes, faubourgs de Saint-Gervais pour les uns, Vieille Ville pour les autres, artisans, tisserands, petits commerçants d’un côté, financiers de l’autre. Les publicains et les patriciens. On pourrait multiplier ce qui, si longtemps, les a séparés. A lire, d’urgence, l’œuvre complète d’Olivier Meuwly, incomparable historien de cet univers politique, depuis le dix-neuvième siècle.

 

Des différences, certes, à n’en plus finir. Mais quoi, la politique est affaire de réalités : aujourd’hui ces deux univers représentent, peu ou prou, le même système de valeurs, entre d’une part la gauche, et d’autre part une droite plus isolationniste, voire nationaliste. On notera – pour poser sans tarder un nouveau jalon vers l’avenir – que la démocratie chrétienne, avec toutes les nuances sociales et familiales qu’on voudra bien reconnaître, appartient, elle aussi, dans les grandes lignes, à cette famille-là : liberté du commerce, de l’industrie, encouragement à l’innovation, création de richesses pour mieux pouvoir les redistribuer.

 

On voit mal comment ce nouveau parti, « libéral-radical », qui va doucement voir le jour dans l’espace politique genevois, pourrait, à terme, se passer de la vieille et si riche démocratie chrétienne : 163 ans après le Sonderbund, la survie de ces partis passe par une reconnaissance de ce qui les rassemble, plutôt que par le rappel obsessionnel de ce qui a pu, naguère, les séparer. Et c’est un Valaisan qui signe ces lignes, héritier par son ascendance de la double tradition de ces ennemis qui, du Trient aux confins de Bagnes, se sont tant combattus.

 

« Déracinement », oui. La vie politique, la vie tout court, sont jalonnées d’une succession de renoncements volontaires, pour pouvoir avancer. Dans la douleur, certes, comme en témoignait ce matin l’amertume de Robert Ducret, radical canal historique, canal Carouge, canal Genève, l’un des hommes les plus admirables de l’après-guerre genevoise. Et ce même homme, malgré ses innombrables réticences, a voté oui, hier soir, parce qu’il a senti qu’il ne fallait pas contrarier la puissance naissante d’un nouveau projet. Il s’est « déraciné » de lui-même, de ses valeurs, de sa génération, pour laisser vivre quelque chose de nouveau.

 

« Déracinement » ; le mot de Rolin Wavre est le mot-clef. Il implique d’abord qu’on en a, des racines, puissantes, complexes, entremêlées, et qu’il s’agira toujours de s’en souvenir. Nul parti politique n’est apatride, volapük, météore, nul n’est en apesanteur. Et c’est précisément parce qu’il vient de quelque part, avec la richesse de ses alluvions, qu’il pourra sortir de lui-même, se fondre dans quelque chose de plus grand.

 

Ce processus, que j’avais évoqué à Martigny le vendredi 11 novembre 2005 devant beaucoup d’hommes politiques qui se reconnaîtront en lisant ces lignes, ne peut laisser sur le bord du chemin le parti qui fut, au niveau national, celui de Kurt Furgler, au niveau genevois celui de Jean-Philippe Maitre. Parce qu’il est, ce parti-là, une composante essentielle de notre Histoire nationale, avec ses tensions, ses contradictions, sa résistance au Kulturkampf, sa réponse donnée, dès la fin du dix-neuvième siècle, à la condition ouvrière. Le Sonderbund, c’est fini. Entre la gauche et l’UDC, il y a la place, à Genève et en Suisse, pour une droite ouverte, plurielle, innovatrice, redistributrice. Ce jour-là, qui est certes encore lointain, les partis dits populistes commenceront peut-être, doucement, à régresser.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

10:34 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

L'adjectif "radical" vient du latin "radix", la racine. Radical signifie aussi extrémiste, sans concession (ce que les radicaux du XIXème voulaient être). Ce terme de "déracinement" signifie donc se "déradicaliser". Un suicide? Non. La fusion des radicaux et des libéraux consacre l'inutilité d'un parti qui a gagné tous ses combats et qui n'a dès lors plus besoin d'être radical au sens où il l'était.

Écrit par : Michael Kohlhaas | 15/04/2010

Et bien cette fois cher Pascal, nous sommes entièrement d'accord.

Écrit par : Philippe Souaille | 15/04/2010

Ils se radiculisent en somme.

Écrit par : dano | 15/04/2010

Parler de "déracinement", pour le parti radical est encore plus lourd de sens que vous ne le dites. Étymologiquement, "radical" vient du latin "radix", la racine. Les premiers radicaux voulaient modifier les racines de la société, s'en prendre aux causes premières des maux dont elle souffre. C'est pourquoi ils avaient choisi ce nom pour se désigner.

Se "déraciner", pour un vrai Radical genevois comme Robert Ducret, c'est renoncer à l'essence même du radicalisme. C'est plonger dans le libéralisme, courant de pensée des ennemis d'autrefois, inféodé aux tenants du pouvoir économique.

Écrit par : Soli Pardo | 15/04/2010

Cette fusion est une gigantesque connerie. Le parti radical est en complète déliquescence idéologique - lisez les billets consternants du jeune Nantermod pour vous en convaincre - et le parti libéral est devenu un groupuscule de vieillards aussi séniles qu'impotents. Les sous-marins socialistes au sein du parti radical vont très rapidement passer la vitesse supérieure et il n'existera plus au centre droit que le PDC, ce parti aux ordres de cette secte romaine malsaine et agrippée à ses privilèges des temps féodaux.
Il faudra voter pour les demeurés de l'UDC si on veut donner sa voix à un parti de droite.
Pauvre Suisse...

Écrit par : Géo | 15/04/2010

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