16/06/2010

Avec Loichemol au Kosovo, décembre 1998

 

Que les anges du bizarre habitent nos vies...

 

Au théâtre Dododna de Pristina, capitale du Kosovo, ce lundi 7 décembre 1998, 19h, aucun des spectateurs n’avait ôté sa doudoune : la température, dans la salle, ne dépassait pas 8 degrés ! Dans une odeur de foin et de bétail qui m’avait rappelé les salles paroissiales de nos villages valaisans, on n’y jouait rien moins que « Les Chaises », de Ionesco, et « Ubu Roi », de Jarry. Deux pièces mythiques du répertoire français du vingtième siècle, un lundi soir, dans un pays en guerre ! Nous étions là, avec Hervé Loichemol, dans le public, éblouis par la motivation de cette petite troupe, par le metteur en scène, Faruk Begolli, et les acteurs, Florie Bajoku et Luan Jatsa, l’un et l’autre diplômés de l’Ecole de théâtre de Pristina.

 

C’est vrai, en apprenant lundi la nomination de Loichemol à la Comédie, c’est la folle image de cette soirée qui s’est imposée à moi. L’inconfort de ces sièges. La turquerie des toilettes. La buée qui sortait de la bouche des acteurs, sur la scène. Des enfants de dix ans qui avaient traversé Pristina seuls, à pied, sans leurs parents, dans la nuit de décembre, pour venir voir jouer deux grands auteurs français, dont l’un d’origine roumaine. Et Loichemol, natif de Mostaganem. Et, dans la rue, des Roms, des Serbes, des Macédoniens, des Albanais. Et, dans la tête de Loichemol, en constante référence, le souvenir de son séjour à Sarajevo, Bosnie.

 

Dans cette minuscule salle de Pristina, ce soir-là, était passé comme un « ange du bizarre ». Lié à la guerre, à l’étrangeté même du Roi Ubu, au froid de canard, à l’apartheid absolu entre « Théâtre albanais » et « Théâtre serbe », en alternance sur des planches aussi vermoulues que la situation politique du moment : un monde, doucement, était en train de s’effondrer.

 

L’univers de Loichemol, dans sa création dramaturgique, c’est justement cet « ange du bizarre ». On aime ou non, certains détestent. Même les grandes causes qu’il embrasse, il n’est jamais aussi bon que lorsqu’il les attaque par le décalage de la fiction. Puisse-t-il, à la Comédie, fuir le premier degré de la militance au profit de la fermentation inhérente à toute œuvre digne d’être montée. Car même si, étymologiquement, le théâtre « montre », il n’est pas dit qu’il soit là, avant tout, pour démontrer. Les « Lehrstücke » de Brecht, par quoi ont-elles survécu ? Par l’objet démontré, ou par le ressort dramaturgique contenu dans l’écriture même de l’un des plus puissants auteurs de la littérature allemande ?

 

Après Benno Besson, Claude Stratz, Anne Bisang, c’est une nouvelle ère qui va s’ouvrir. Puisse-t-elle nous surprendre, nous séduire. Nous heurter. Ce nouveau directeur, puissions nous le haïr. Ou l’aimer. Sentir qu’il nous parle. Puisse le verbe continuer d’habiter ce lieu où souffle l’esprit.

 

Pascal Décaillet

 

13:41 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Si, comme vous, je me réjouis de voir arriver une ère nouvelle à la Comédie, matérialisée par une personne qui représente en réalité fort bien ce qu'est la Genève moderne. A la fois internationale et terriblement provinciale.

Avec ses faux airs de capitale, Genève n'est rien d'autre qu'une petite ville. Comme Bordeaux, elle est dépassée par sa renommée internationale. Contrairement à la capitale d'Aquitaine, qui aurait pourtant de quoi, voilà que c'est la Rome protestante qui est ivre de sa réputation et verse dans une démesure babylonienne.

Vous nous contez votre souvenir de Pristina, émouvant il faut le dire, duquel vous conservez en particulier les conditions précaires et l'émerveillement de l'art qui s'y est pourtant exprimé avec brio.

Voilà qui m'amène à penser que les Genevois sont des enfants gâtés auxquels il faut une nouvelle salle de spectacle alors qu'ils peinent à remplir celles qui existent.

Cette débauche de moyens est-elle la garantie que le contenu sera au niveau du coût du contenant?

Comme d'autres avant moi je reste à croire qu'il vaut mieux avoir une tête bien pleine que bien faite!

Vive Pristina, ses odeurs de foin et ses 8 degrés car c'est dans les conditions extrêmes que s'exprime la comédie humaine qui, bien souvent, est une tragédie!

Utilisons nos moyens à aider ceux qui n'ont pas notre chance plutôt qu'à servir la vanité de ceux qui se prétendent de l'élite!

Écrit par : Patrick Dimier | 16/06/2010

Le problème est très simple - mais éternel ! Geneve n'a aucune politique culturelle. Quand son theatre est en ruine, on le confie a un génie : Benno Besson. Et on ne lui donne pas les moyens de le mettre en valeur. Et quand on a un theatre flambant neuf, on ne trouve pas le créateur d'exception qui pourrait l'exploiter. C'est attristant. Mais tellement genevois.

Écrit par : Jmo | 16/06/2010

Comme pour le football il y a dans les bistrots et sur les blogs des milliers d'entraîneurs d'équipes nationales et de directeurs de théâtre.
J'ai participé en ma "qualité" de membre du Conseil de la FAD (fondation tant décriée par l'éditeur de ce blog) à la nomination de M.Loichemol. Notre décision fut nette. HL cumule 3 qualités : un attachement convaincu au projet d'agglo franco-valdo-genevoise, une hénaurme envie et une consistante expérience du théâtre,la volonté d'équilibrer textes durépertoir et textes contemporains. Je lui fais entièrement confiance.
Quant aux donneurs de leçons et esprits chagrins (le sénateur, qui est dans "un état proche de l'Oahio (Birkin_Adjani)" et Jmo je ne doute pas que quand la NATI aura trébuché contre le Chili ou le Honduras...ils viendront expliquer à Hitzfeld ce qu'il faut faire alors que mercredi il le portait aux nues....tout passe.....
pierre losio
http://toutpasse.blog.tdg.ch/archive/2010/06/17/roi-de-la-communication-selective.html
http://toutpasse.blog.tdg.ch/archive/2010/06/18/les-francais-parlent-aux-francais.html

Écrit par : pierre losio | 19/06/2010

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