05/11/2010

Quand MM Tornare et Daniélou dérapent

 

Sur le vif - Vendredi 05.11.10 - 16.51h

 

Il y a quelques jours, l’UDC a publié des thèses sur l’école. Il est bien normal que le premier parti de Suisse (près de 30% aux élections fédérales d’octobre 2007) s’intéresse aux questions de formation, à l’avenir de nos enfants, à la place de l’école dans la cité. N’est-ce pas là l’une des premières préoccupations des habitants de notre pays ?

 

Ces thèses, assurément, vont dans un sens conservateur : on ne s’attendait tout de même pas à y trouver l’exaltation du socioconstructivisme, le panégyrique de Bourdieu, la louange des méthodes globales ou des pédagos en sandales. L’UDC est un parti de tradition, elle propage des valeurs de tradition, c’est bien le moins.

 

Ce qui est ahurissant, c’est la violence, dans les débats et les interviews, des adversaires de ce catalogue de propositions. Ici, c’est l’arrogant mépris d’Isabelle Chassot, présidente de la CDIP (Conférence des directeurs de l’Instruction publique, donc tenancière en chef du système actuel). Là, surtout, ce sont, hier matin, les remarques totalement déplacées de deux personnalités : Manuel Tornare, membre de l’exécutif de la Ville de Genève et député ; Jacques Daniélou, président de la Société pédagogique vaudoise.

 

Chacun de ces deux hommes participait, hier matin, à un débat radiophonique. Sur la RSR, Jacques Daniélou affrontait Oskar Freysinger. Sur Radio Cité, Manuel Tornare était opposé à Antoine Bertschy, député UDC et président de la Commission de l’enseignement au Grand Conseil. Et quasiment au même moment, à quelques minutes d’intervalle, MM Tornare et Daniélou, parlant de l’UDC, se sont crus obligés de raviver l’éternelle référence au nazisme. Vous prônez « l’école brune », lance Daniélou à Freysinger, mais aussi « la séparation des races » (celle de l’apartheid, et non de Ramuz), et même, dixit le syndicaliste scolaire, « la purification ethnique ! ».

 

M. Daniélou, qui est un homme de culture, sera le premier, a posteriori, à reconnaître qu’il a dérapé. On peut combattre un parti, même durement, on n’est pas obligé pour autant de convoquer à chaque fois les chemises brunes et le Troisième Reich. Nous aussi, M. Daniélou, avons lu Thomas Mann, ses frères Heinrich et Klaus, nous avons dévoré les grands auteurs allemands des années vingt et trente, nous avons étudié la montée du nazisme, dans la littérature, par l’excès du langage et tout un système de fusibles qui sautent. Dix-mille fois, nous nous sommes récité le sublime « Deutschland, bleiche Mutter » de Brecht. Mais, désolés, l’UDC, ça n’est pas encore exactement le nazisme. C’est un parti conservateur, oui, il aurait pu être celui de Franz Josef Strauss. En aucun cas, celui de Hitler. Donc, soyez gentil, affrontez M. Freysinger avec des arguments, et laissez les chemises brunes dormir dans les poubelles de l’Histoire.

 

Quelques minutes plus tôt, sur Radio Cité, un Manuel Tornare totalement décevant se livrait à peu près au même exercice face à un Antoine Bertschy qu’on aurait aimé un peu plus pugnace. Et Tornare qui moralise, et Tornare qui paternalise, et Tornare qui fait la leçon, et qui colore en brun les arguments de son contradicteur. Un moment très pénible pour tous ceux qui apprécient l’intelligence de l’homme. L’ancien directeur de collège aurait-t-il trop longtemps blanchi sous le harnais de l’instruction genevoise à la mode socialiste pour arriver à saisir l’existence d’autres modes de pensée, en matière scolaire ? Serait-il, finalement, un apparatchik socialiste au milieu des autres ?

 

Lorsque les références au nazisme auront enfin laissé la place à la confrontation démocratique des idées, on se rendra compte qu’il y a des propositions intéressantes dans le catalogue de l’UDC. Une chose est sûre : le premier parti de Suisse ne fait que commencer à empoigner cette question-là. Moteur de la droite, il possède la masse critique pour en faire un enjeu national. Il y en a pour des années. Qui pourraient être celles, en Suisse, d’une révolution conservatrice.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

16:51 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

L'UDC, cher Pascal Décaillet, c'est bien ce parti qui qualifiait les Annemassiens de "racailles", à l'instar d'un trop célèbre président de la République?
Je songeais à cela, l'autre jour, en découvrant ces lignes d'Henri Calet, publiées en février 1945.

"Avant, on voudrait accuser réception de quelques lettres de lecteurs assidus, comme ils disent, et anonymes. /.../ La France aux Français! s'écrie une dame. On espérait ne pas devoir réentendre ce vocabulaire. Ni cette propagande raciste et hitlérienne qui s'inscrit nuitamment sur les murs. La leçon de haine de quatre ans a bien été apprise. Un autre monsieur s'indigne contre une "racaille". Il dit en terminant qu'il débute dans le billet anonyme. On ne l'aurait pas cru: il s'y prend fort bien. Du premier coup, il a trouvé le style nauséeux qui convient. Et, là-dessus, il signe, comme nous l'aurions fait à sa place: Un C... de Français. Mme Dubois, qui ne donne pas son adresse, parle également de "racaille". Ces gens s'instruisent dans un même dictionnaire. Plus loin, elle s'emporte contre "la lie qui s'empare des emplois et des logements". Mme Dubois est très véhémente: "A bas les étrangers, s'exclame-t-elle, à bas les Juifs, ce sont ceux-là qui font le marché noir".
Pour Mme Dubois il reste évidemment encore beaucoup trop d'étrangers et de Juifs. Probable qu'on n'en a pas assez pendu, qu'on n'en a pas assez brûlé ni assez fusillé. Mme Dubois se débarbouille au sang frais tous les matins. Des mises au jour de nouveaux charniers avec des photographies à l'appui, il lui en faut dans son journal. Pour conclure, elle déclare: "J'espère qu'après la guerre il y aura un compte à régler avec les étrangers". On voudrait pouvoir lui promettre d'importants pogromes, une Saint-Barthélemy, des Vêpres siciliennes ou des Matines brugeoises... Mme Dubois, on vous trouve un peu ignoble, sans vous avoir jamais vue".

Que les Mme Dubois d'aujourd'hui se rassurent: on en a pas fini de régler les comptes avec les étrangers et la racaille. Il y a encore du sang au robinet. Et quand il s'agit d'ouvrir les vannes, certains partis ne sont pas maladroits. Mais inutile, c'est vrai, de graviter autour du point godwin. Peut-être que je m'éloigne du sujet. Ou que je m'en rapproche. Allez savoir: avec les temps qui courent, on n'y voit goutte...

Écrit par : Lionel chiuch | 05/11/2010

merci Monsieur Décaillet,pour cet article qui fait plaisir à lire!

Écrit par : Elena | 05/11/2010

si on n'est pas socialiste et adepte du socio-constructivisme...on est un nazi. C'est aussi simple que ça...l'UDC voit le monde en noir et blanc certes...et les socialistes?

Écrit par : where's my mind | 05/11/2010

Il était temps pour l'UDC de passer à autre chose que les étrangers.
N'oubliez pas que Harmos c'est tout le contraire du catalogue de l'UDC.

Quant aux réactions, surtout devant un Antoine Bertschy, je trouve cela dommage.

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 05/11/2010

le programme Harmos n'a jamais eu les faveurs de l'UDC!!!!!!

Écrit par : lily | 05/11/2010

"Lorsque les références au nazisme auront enfin laissé la place à la confrontation démocratique des idées, on se rendra compte qu’il y a des propositions intéressantes dans le catalogue de l’UDC."

Il reste toutefois difficile de les trouver dans votre chronique... (à part enseigner aux élèves que Kadhafi est un ennemi de la Suisse, au hasard ???)

Écrit par : rush | 06/11/2010

L’une des grandes différences entre les années 1920-1930 et la période actuelle, en politique, est justement cette référence au fléau fasciste dont nos prédécesseurs ne disposaient pas et que d’aucuns, aujourd’hui, agitent à tort et à travers mais systématiquement contre la droite.

Or l’idéal fasciste, ou le fascisme comme moyen de parvenir à un but, n’est pas forcément de droite. Il comporte même une composante essentielle du discours de gauche qui est l’étatisme: en effet, dans un pays moderne, le fascisme ne saurait s’imposer contre l’État, il doit s’en approprier les commandes de l’intérieur et, dès lors, il devient tout naturel de favoriser autant que possible le pouvoir de l’État.

Ainsi, si des gens aujourd’hui, rêvaient de réaliser le fascisme ou de s’en servir pour atteindre une quelconque autre utopie politique, il semble évident qu’ils se diront à la fois progressistes et de gauche. Et surtout pas conservateurs et de droite.

Écrit par : Alain Jean-Mairet | 06/11/2010

Malheureusement, on devrait confier l'éducation à des personnes mures et nos politiciens ne le sont pas... car ils agissent et réagissent sous l'emprise de leur parti.

Écrit par : Hank Vogel | 06/11/2010

Mais bien sûr, Monsieur Jean-Mairet, ce qui rappelle le plus "Ein Volk, ein Reich, ein Führer", le culte de la personnalité couplé au lien d’allégeance personnelle c'est le discours des sympathisants de la gauche, il y a tant d'évidences qui échappent ainsi au commun des mortels: mais que deviendrait-on sans vous ???

Écrit par : rush | 06/11/2010

"Mais, désolés, l’UDC, ça n’est pas encore exactement le nazisme." écrivez-vous.

Pas encore, vous avez raison. On sait comment ça commence mais on ne sait jamais comment ça peut se terminer.

Écrit par : Michel Sommer | 06/11/2010

Je me demande ce que pourraient penser les vraies victimes du nazisme de tous ces gens qui utilisent ce drame, à toutes les sauces et surtout les plus indigestes, pour touiller leur petite cuisine politique personnelle. Ma grand-mère disait aussi que "c'était pas bien beau de faire de l'argent sur les souliers d'un mort."

Sinon, pour les bien-pensants socialistes suisses qui éructent à l'idée que l'UDC puisse s'intéresser à l'école, ces quelques lignes du socialiste Charles Péguy :

"Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés. Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence. Un long pantalon noir, mais je pense, avec un liseré violet. Le violet n’est pas seulement la couleur des évêques, il est aussi la couleur de l’enseignement primaire. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante, mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Une casquette plate, noire, mais un croisement de palmes violettes au-dessus du front. Cet uniforme civil était une sorte d’uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. Quelque chose, je pense, comme le fameux cadre noir de Saumur. Rien n’est beau comme un bel uniforme noir parmi les uniformes militaires. C’est la ligne elle-même. Et la sévérité. Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces nourrissons de la République. Par ces hussards noirs de la sévérité. (L'Argent)"

Écrit par : Paul Bär | 06/11/2010

Le "culte de la personnalité couplé au lien d’allégeance personnelle" n’a qu’un lien ponctuel (le fascisme au sens étroit, défini par l’Italie de Mussolini), donc purement tactique, avec la théorie générale du fascisme. Cette particularité n’est guère centrale que pour la notion de dictature. Et on peut aussi relever qu’elle est sans doute plus prononcée dans les régimes autoritaires de gauche, et ce jusqu’à nos jours, que de droite.

Au reste, les liens profonds unissant les principes mêmes du fascisme à l’idéologie de gauche ont été décrits par un ouvrage de Jonah Goldberg, "Liberal Fascism: The Secret History of the American Left, From Mussolini to the Politics of Meaning", paru en 2008 chez Doubleday. L’ouvrage a atteint le premier rang du classement du New York Times.

Écrit par : Alain Jean-Mairet | 07/11/2010

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