27/11/2010

Charles Beer aime l’Iliade « à titre personnel »

 

Sur le vif - Samedi 27.11.10 - 18.45h

 

« Les grands textes » de retour à l’école : dit comme cela, comment ne pas acquiescer ? « Les grands textes », c’est la formule magique de Charles Beer, lorsqu’il parle de l’enseignement du « fait religieux », dans les classes genevoises. M. Beer vient, il dit « grands textes », le récepteur se trouve comme magnifié par le puissant envol de ces deux mots-grimoires, il se dit que quelque chose de fort va traverser l’école genevoise, aussitôt il aimerait en savoir plus. Hélas, néant. Silence.

 

En termes de marketing, c’est redoutablement rassembleur : qui d’entre nous, sauf à vouloir passer pour un plouc, un apôtre du petit, un éradiqueur du savoir, un Khmer du nivellement par l’ignorance, pourrait-il s’opposer à ce que les élèves de nos écoles se frottent et se piquent un peu au souffle des « grands textes » ? On ne va tout de même pas sublimer la lecture de l’annuaire, ni de l’insignifiance, ni de la prose qui sentirait l’ail de discount : « grands textes », ça en jette un peu plus.

 

De quoi s’agit-il ? D’initier les élèves au rôle joué dans l’Histoire par quelques grands courants. Judaïsme, christianisme, Islam, bouddhisme, hindouisme, confucianisme, apparition du monothéisme dès la pensée platonicienne, polythéisme des Grecs, des Romains, mythologie antique, que sais-je encore ? J’en oublie. Et assurément, chacun de ces exemples se trouve porté par de très « grands textes », ici la Bible, là le Coran, ailleurs encore l’Iliade, les Hymnes homériques, Hésiode et sa Théogonie, la pensée zoroastrienne, les Lumières, l’Aufklärung, la philosophie de l’athéisme, l’agnosticisme, et justement la Gnose, en j’en oublie encore, des tonnes. A coup sûr, les professeurs chargés d’un tel enseignement n’auront que l’embarras du choix. D’ailleurs, ils l’ont déjà aujourd’hui, et beaucoup les proposent déjà, des extraits de ces « grands textes », à l’enseigne, par exemple, de l’Histoire ou de la philosophie. L’embarras du choix, oui.

 

A tel point que Charles Beer se garde bien de donner lui-même, ministre, le moindre exemple, la moindre consigne, le moindre repère de ce qui pourrait, de près ou de loin, ressembler à un « grand texte ». Tout au plus, quand on lui murmure « L’Iliade », acquiesce-t-il « à titre personnel ». On dirait qu’il marche sur des braises, apeuré à l’idée d’un faux pas. De qui, de quels gourous de l’intérieur, craint-il les immédiates foudres ?

 

Ce signal d’hyper-prudence du ministre élu n’est pas bon. Il ne me gênerait pas, pour ma part, en République, que le chef de l’Instruction publique ose quelques exemples de ce qu’il appelle lui-même les « grands textes ». Il fut un temps, entre 1882 et 1914, à l’époque de Ferry et de ses successeurs, où l’Etat (français, en l’occurrence) n’était pas tétanisé de peur en brandissant lui-même des modèles. Il se trouve, pas tout à fait par hasard, que ces trois décennies de hussards noirs et de missionnaires de la transmission furent (un demi-siècle après Guizot) le plus grand moment de l’Histoire scolaire française.

 

En s’abstenant de donner lui-même le moindre exemple, en déléguant la responsabilité du choix aux seuls experts (aussi brillants, pertinents, soient ces derniers), M. Beer déçoit. A l’entendre, diriger l’Instruction publique se limiterait à en assumer la conciergerie, faire construire de nouveaux bâtiments scolaires, en rénover d’autres, s’occuper des effectifs, se battre pour un budget, toutes choses certes essentielles, mais l’autorité d’un ministre, ce doit être aussi une part, même symbolique, de magistère. Il ne s’agit pas, bien sûr, de rendre obligatoire, tel jour à tel heure, dans toutes les classes de France, telle lettre (au demeurant bouleversante) de Guy Môquet. Il ne s’agit pas d’opérer les choix à la place des profs. Il s’agit juste de donner un ou deux signaux de maîtrise du sujet.

 

Il ne s’agit pas de transférer les cendres de Jean Moulin au Panthéon. Ni de rendre hommage aux morts des Glières. Non. Juste un ou deux exemples, d’en haut. De la part du ministre. Pour donner un sens. Fixer un cap. En République, cette tâche incombe aux élus du peuple. Pas aux fonctionnaires.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

18:45 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Bref, quelque chose d'argumenté...

Écrit par : Jean Romain | 27/11/2010

R.Steiner eut aussi son illiade personnelle mais aura pu encore de son vivant jouir du spectacle de celle-ci ayant permi de sacrifier des victimes innocentes au nom d'une scolarité exemplaire!

Écrit par : Lovsmeralda | 28/11/2010

Pourquoi toujours demander aux gens ce qu'ils sont incapables de donner. Autant demander à un millardaire de payer de justes impôts.

Écrit par : le comte guy | 28/11/2010

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