31/12/2010

Mes voeux pour la Suisse de 2011: quelques étincelles de synthèse

 

Sur le vif - Vendredi 31 décembre 2010 - 16.59h

 

La Suisse que nous devons construire ensemble, en 2011 et dans les années qui suivent, c’est la synthèse fraternelle de toutes les Suisses qui ont façonné, par strates, par éboulements, par reconstructions, la fragile et subtile épaisseur de notre Histoire. Cette Histoire, il faut avant tout la lire, beaucoup se renseigner, l’envisager sous l’angle des idées, de l’économie, des flux migratoires. L’Histoire de nos techniques, de nos industries, si déterminantes dans notre chemin (fort récent) vers la prospérité.

 

Il faut aussi lire nos écrivains, dévorer les collections de vieux journaux, région par région, langue par langue, canton par canton, et parfois (je pense au Valais) district par district. Histoire délicieusement complexe : nous n’avons pas eu quarante rois, puis la République, mais quelque chose de beaucoup plus disséminé, et pourtant toujours en intime résonance avec ce qui furent les grandes querelles de l’Europe : Réforme, Révolution française, Lumières (Aufklärung) puis romantisme, ne parlons pas du Kulturkampf. Bien sûr que la Suisse est un pays européen, baigné d’Europe, ou plutôt baignant l’Europe.

 

On peut affirmer cela, et en même temps émettre les plus grands doutes sur l’actuelle machinerie appelée « Union européenne », qui est une tentative d’Empire comme un autre, juste sans empereur, seulement la technocratie des intendants. Dire non à cette construction-là, ça n’est en aucun cas nier la dimension européenne de la Suisse, encore moins appeler à la fermeture, au Réduit. Trois Suisses sur quatre, au demeurant, partagent cette vision.

 

 

Mes vœux pour 2011, et pour la postérité, sont ceux de la synthèse. Les qualités de la Vieille Suisse (pour laquelle se sont illustrés certains de mes ancêtres), mais aussi celles de la Jeune Suisse, ce formidable courant radical du milieu du dix-neuvième siècle. Depuis longtemps (1891), cette hache de guerre est enterrée, et le pouvoir du vingtième siècle fut celui des génies additionnés des anciens adversaires du Sonderbund. Hélas pour eux, ces antiques héros ne totalisent plus, aujourd’hui, même en mêlant leurs forces, qu’un tiers de l’électorat suisse. Un autre tiers à la gauche. Un autre, enfin, à un profond courant conservateur qui n’a sans doute pas fini de faire parler de lui.

 

Synthèse, oui. Notre petit pays est celui des villes comme celui des campagnes, celui de la plaine et celui de la montagne, celui des sédentaires et celui des nomades, il est le pays des enracinés, mais il doit être aussi celui des passants. Ceux qui nous ont fait croire, dans notre jeunesse, à l’Histoire d’un peuple heureux (je ne parle pas ici du très beau livre de Denis de Rougemont) nous ont menti : l’Histoire suisse est aussi conflictuelle, aussi dialectique, que celle des pays d’Europe qui nous entourent. Il n’y eut guère que les trois décennies d’après-guerre, ce confort douillet des Glorieuses, ce non-dit sur la Seconde Guerre mondiale, pour nous bercer de l’irénisme d’un peuple de bergers tranquilles et solidaires. La Suisse ne l’est pas. Tout simplement, parce qu’aucun peuple ne l’est.

 

Le génie suisse s’est construit par additions, mais sans faire l’économie de la dialectique, ni des antagonismes. D’abord, on pose ses valeurs, on brandit ses étendards. On se bat. Ensuite, on discute. Et on finit par assimiler. Ces vieux catholiques chamailleurs d’après-1848, il aura fallu le grand courant de Léon XIII, l’esprit du Ralliement (en Suisse comme en France) pour les intégrer dans une logique enfin républicaine, qui ne soit plus celle du splendide isolement (Pie IX), mais celle de la construction commune. Le socialisme, qui faisait peur au début du vingtième siècle, parti gouvernemental depuis 1943, encore plus depuis 1959, fait totalement partie, depuis longtemps, du paysage. Les émigrés italiens des années cinquante et soixante sont aujourd’hui totalement intégrés à notre citoyenneté nationale. Demain, les enfants de l’immigration albanaise, ou serbe, le seront.

 

La synthèse, ça n’est pas la mollesse. Ça n’est pas vouloir être d’accord dès le départ. Non, c’est avoir des valeurs, se battre, faire trancher le souverain, accepter son verdict. Et ne pas l’insulter parce qu’il aurait mal voté. La synthèse, c’est aussi avoir un peu confiance dans la sagesse, sur le long terme, de ce corps électoral très élargi qu’on appelle le suffrage universel suisse. Non qu’il ait toujours raison. Mais, sur la durée, il dessine, corrige, reprend, équilibre. Et finalement, ne façonne pas si mal que cela notre destin national.


De mes hauteurs valaisannes, à tous les lecteurs de ce blog, j’adresse mes vœux les plus sincères pour une très belle année 2011. Qu’elle soit celle de l’engagement, du courage, et qu’elle nous invente quelques étincelles de synthèse.

 

Oui, disons quelques étincelles. Pour commencer.

 

Pascal Décaillet

 

 

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30/12/2010

Petit pays, grande fermeté


Chronique publiée dans le Nouvelliste - Jeudi 30.12.10


Face à ses deux puissants voisins, une France de 60 millions d’habitants, une Allemagne qui en compte 80, la Suisse est une petite fleur fragile. Pays sans grandes richesses naturelles, hormis la qualité de ses nectars, l’éblouissante beauté de ses paysages. Pays qui doit compter sur sa matière grise, l’excellence de son système de formation, la vitalité conquérante de ses exportations. Pays qui était encore pauvre au dix-neuvième siècle, et même au début du vingtième, le Valais en sait quelque chose. Pays dont les atouts sont avant tout moraux : culture politique commune à 26 cantons très différents, fédéralisme, démocratie directe unique au monde, et que ce dernier, d’ailleurs, nous envie.

Si cette force morale qui nous réunit, au-delà de nos clivages, devait un jour flancher, alors le pays serait perdu. Non ses habitants, ni ses paysages, mais le miracle d’une cimentation qui tente, avec un rare succès en comparaison internationale, de nous tenir ensemble, disons depuis 162 ans : je n’ai jamais été très adepte des mythes ni des références du treizième siècle. Ce ciment, le « foedus », c’est l’Etat fédéral. Il n’existe qu’à travers notre volonté, peut parfaitement un jour se déliter, de même que la Suisse peut retomber dans la pauvreté qui était sienne lorsque, par exemple, la vallée du Rhône était un marécage. En politique, rien n’est jamais gagné : les humains doivent se battre, et se battre encore. Défi de chaque génération, toujours recommencé.

Le pari suisse, l’aventure suisse, ne sont pas gagnés pour l’éternité. Se reposer sur le travail des ancêtres sans apporter soi-même sa pierre à l’édifice, c’est déjà renoncer. Quand la Suisse négocie avec ses voisins, qui sont des géants par rapport à elle, quand elle discute avec l’Union européenne, elle doit le faire le regard droit, sûre de ses valeurs, de ses atouts. Certains d’entre eux, du côté des droits populaires, ne doivent en aucun cas être bradés. Les pressions exercées sur nous, par exemple dans le domaine fiscal, doivent être décodées avec réalisme, dégarnies de leur vernis mensonger de morale. Et, finalement, refusées. C’est dur, pas très sympa, pas très porteur en termes d’images, mais c’est la condition de la survie.

Pascal Décaillet

 

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26/12/2010

La vieille dame, la loi, l’appartement vide

Noella02.jpg

 

Sur le vif - Dimanche 26.12.10 - 17.51h

 

Virée par son propriétaire, Noëlla Rouget a moins de trois semaines pour quitter l’appartement qu’elle occupe depuis 52 ans. Le 15 janvier 2011, il faudra que les locaux soient vidés, et Noëlla Rouget dehors.

 

Noëlla Rouget est une dame très âgée, et pas tout à fait comme les autres. La police, elle connaît. La Gestapo, le 23 juin 1943, l’arrête à Angers, pour actes de résistance, avant de l’envoyer, via Compiègne, à Ravensbrück. Elle y restera plus de 14 mois, n’en sortira que le 4 avril 1945, pesant 32 kilos et souffrant de tumeurs tuberculeuses. Grand Officier de l’Ordre National du Mérite, cette dame d’exception multiplie les rencontres avec les jeunes, pour que l’oubli ne l’emporte pas. J’ai moi-même eu le très grand honneur de la recevoir, le 18 février 2010, sur le plateau de « Genève à chaud », en compagnie de Danielle Mitterrand.

 

Alors voilà. Sans doute le propriétaire a-t-il ses raisons. Sans doute la loi est-elle avec lui. Je vous laisse simplement avec l’image d'une Noëlla Rouget tournant le dos, d’ici mi-janvier, à plus d’un demi-siècle de sa vie. Je vous laisse en conclure ce que vous voudrez. Moi, je n’en ai simplement pas la force.

 

Pascal Décaillet

 

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24/12/2010

Il y a moins d'une heure, les anges sont passés

 

Sur le vif - Vendredi 24.12.10 - 19.02h

 

La vie était encore là, banale comme une nuit de décembre, humide, insalubre. Tous, nous nous préparions à ce moment d’intimité qui s’appelle le Réveillon. C’était il y a une cinquantaine de minutes. Tous, en accomplissant les mêmes gestes, année après année, nous allons vers Noël, avec l’éternité de nos incertitudes.

 

Et puis, soudain, il y a eu la voix de Brigitte Hool.

 

En direct du studio de Sion, cette magnifique soprano était l’invitée de la RSR. Elle a dit quelques mots, répondu à deux ou trois questions. Et puis, très simplement, a capella, elle a chanté.

 

Elle a chanté quoi ? La plus simple des chansons. La seule qu’osent fredonner, à minuit, ceux qui ne chantent jamais : « Les Anges, dans nos campagnes ». Et pendant une petite minute, il n’y eut plus que sa voix, sa voix seule, sa voix simple et sublime.

 

Et quelque chose passa, plus léger que l’enfance. Doux comme l’amorce d’une annonce. Et ce fut tout. Mais ce fut immense.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

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20/12/2010

Pas de juges étrangers

 

Sur le vif - Dimanche 19.12.10 - 18.40h

 

Maire de Strasbourg et sénateur français du Bas-Rhin, Roland Ries, 65 ans, qu’on vient d’entendre sur les ondes de la RSR, semble ignorer l’un des principes fondateurs de notre petit pays : pas de juges étrangers. Des accords, des traités, tout cela oui, mais signés par nous, à égalité de dignité avec le partenaire, et non sous la coupe d’une instance supérieure. Nos plus grands diplomates, qu’ils fussent radicaux (Max Petitpierre) ou socialistes, ont toujours appliqué ce principe, constamment rappelé dans la lecture (passionnante) des « Documents diplomatiques suisses ».

 

Que propose M. Ries ? Constatant que l’exercice des bilatérales est en bout de course (ce qui est loin d’être démontré, et ressemble plutôt à une rengaine en forme de pression sur la tempe de la part de nos chers partenaires de l’UE), l’Alsacien envisage une « instance supérieure et indépendante » chargée de mettre d’accord les deux partenaires (CH et UE) pour aboutir à une nouvelle forme de relations. Ce qu’on peine à saisir, c’est en quoi cette réflexion sur l’évolution des rapports aurait besoin d’une instance arbitrale, alors qu’elle repose, depuis toujours, sur l’une des forces de notre diplomatie : la négociation.

 

Pire : le maire de Strasbourg reconnaît lui-même l’exercice comme périlleux, l’Union européenne ayant tendance à nommer des commissions qui, sous couvert d’être neutres, sont sous sa coupe. Surtout, l’opinion publique suisse ne comprendrait absolument pas, aujourd’hui et suite aux années de pressions que nos chers voisins et partenaires viennent d’exercer sur nous en matière de fiscalité, que le principe de rapports de force et de confrontations d’intelligences (la négociation) cède la place à une douteuse mise sous tutelle.

 

La Suisse est un tout petit pays de sept millions d’habitants, l’Union européenne est un géant. Le seul moyen de discuter avec un géant, c’est de rester très sûr de ce qu’on veut, avec une conscience de nos valeurs, de ce que nous voulons maintenir (démocratie directe, fédéralisme). Et en se souvenant que la petite Suisse, tout en se voulant en paix et dans les meilleures relations avec le reste du monde, a survécu, dans sa souveraineté, grâce à la stricte observance d’un principe cardinal : pas de juges étrangers.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Hector en deuil

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Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 20.12.10

 

Elle était la Grèce sans la poussière, avait la grâce de celle qui éclaire, non pour éblouir, juste révéler. Qui, au fond, depuis la guerre, nous aura aussi bien parlé de la Grèce antique ? Vernant ? Detienne ? Oui, bien sûr. Et puis elle, cette dame qui nous quittés hier, sans famille, sans enfants, aveugle, à l’âge de 97 ans : Jacqueline de Romilly.

 

Sur une œuvre aussi immense, que conseiller à nos lecteurs ? Je retiendrai trois livres. Pour ceux qui aiment l’Histoire, sa traduction de la Guerre du Péloponnèse, de Thucydide, l’auteur dont elle aura été l’une des plus grandes spécialistes, dès sa thèse en 1947.

 

Pour ceux qui ne connaissent rien à la Grèce et voudraient y entrer doucement, il faut absolument découvrir les « Petites leçons sur le grec ancien », chef-d’œuvre d’initiation, de malice, de pédagogie, écrits par une dame de 95 ans (Stock, 2008) pour ceux qui suivent : la Passeuse, dans toute sa splendeur.

 

Enfin, dans l’océan de ses essais, comment oublier « Hector », publié en 1997 aux Editions de Fallois ? Un livre éblouissant sur le « perdant », le Troyen, le doux qui aimait les chevaux et périra sous le glaive d’Achille. Un récit étonnant, inattendu, sous la plume d’une très grande dame qui, après avoir été interdite d’enseignement par Vichy en raison de ses origines juives, deviendra l’une des lumières de l’intelligence française dans le monde.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

11:16 Publié dans Chroniques Tribune | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

15/12/2010

La frontière, ça existe !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 15.12.10

 

On avait tout fait pour les chasser, et patatras les revoilà : les frontières. Elles ne sont pas mortes, se portent même bien, pourraient bien être appelées à demeurer vivaces dans les années à venir. Les bonnes vieilles frontières, oui, entre les nations. La France, la Suisse, l’Italie, l’Allemagne. Et les nations aussi se portent bien, ces filles de la Révolution française et d’un long travail de cimentation au cours du dix-neuvième siècle, jusqu’au sanglant écueil de 1914.

 

On a voulu les dissoudre, au nom de conglomérats plus grands, on a tenté de recréer les Empires, on n’a cessé de nous répéter qu’elles n’avaient plus la taille critique, qu’il fallait élargir son regard, embrasser des horizons plus vastes, mondialiser les échanges. Mais elles sont toujours là, les nations d’Europe, et les frontières aussi. Et elles ont avec elles la volonté des peuples. Quand on veut bien se donner la peine de les consulter.

 

Il existe, au cœur du continent européen, une toute petite nation qui s’appelle la Suisse. Plusieurs langues, plusieurs religions, une culture politique commune. Une démocratie directe unique au monde, que beaucoup nous envient, à commencer par nos amis français, qu’on ne consulte, en dehors des élections, que de façon plébiscitaire, pour confirmer ou révoquer un pouvoir en place. Oui, la petite Suisse est un très beau modèle, fruit de longues batailles internes, notre Histoire est jalonnée de conflits, et c’est précisément cette dialectique qui fonde notre identité.

 

Au cœur de ce petit pays, un mouvement monte, et son ascension est loin d’être accomplie : il appelle les Suisses, tout en restant ouverts au monde et amis de leurs voisins, à valoriser ce qui fonde leur cohésion interne. Il ne s’agit ni de repli, ni de peur, comme le stigmatisent à peu près neuf éditorialistes sur dix. Il s’agit de prendre conscience de ce que nous sommes, en tant que nation. Il s’agit de l’enseigner mieux et davantage, sans sombrer dans l’exaltation du treizième siècle. C’est un mouvement conservateur, certes. Comme il y eut, à la fin du dix-neuvième, un réflexe conservateur face aux puissances de l’Argent et de l’industrie. Refuser de prendre en compte ce réflexe, hausser les épaules, c’est se voiler la face. Car il est là. Et il y en a pour des années.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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14/12/2010

Rémy et son nègre

 

Sur le vif - Mardi 14.12.10 - 16.43h

 

Selon nos gorges aux abyssales profondeurs, le mystérieux « juriste masqué » qui aurait rédigé la tentative de putsch de Rémy Pagani en forme de « nouveau règlement de la police municipale » pourrait être – ou avoir été – un important Monsieur de la République.

 

Allez, je vous donne quelques indices : bientôt 70 ans, sale caractère, excellente forme physique, avocat, amis des locataires, ami des vieux.

 

Certains murmurent même qu’il aurait passé une douzaine d’années au Conseil d’Etat. Entre jadis et naguère.

 

Mais allez croire ce que racontent les gens !

 

Pascal Décaillet

 

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Pierre-André Stauffer : mémoire et émotion

 

Mardi 14.12.10 - 11.57h

 

Intense émotion, ce matin, à la lecture de la page 29 du Temps : la mort de Pierre-André Stauffer. Emotion qui me ramène il y a presque trente ans, les débuts de l’Hebdo, et tout à coup une plume – d’exception – qui nous raconte la politique suisse. A travers les chroniques bernoises de Pierre-André Stauffer, nous découvrons que notre pays a une Histoire, conflictuelle, savoureuse, des tronches, des têtes de lard, mille rivalités de coulisses et de couloirs.

 

Stauffer nous parle de Berne, et la grise molasse se transmue en Versailles de Saint-Simon, et nous, qui ne vibrions en ces temps-là que pour la politique française, les premiers pas de Mitterrand à l’Elysée, voilà qu’à la lecture passionnée du « Nouvel Observateur » le mercredi, nous ajoutons, tous les jeudis, celle d’un magazine qui nous parle de la Suisse et des Suisses. Et, dans ce magazine, l’incroyable plume de Pierre-André Stauffer.

 

Je l’ai, beaucoup plus tard, connu et côtoyé, immensément apprécié, avec sa titanesque timidité, l’océan de ses angoisses face à l’article à naître, et puis, une fois dans l’œuvre, son génie des mots. Il y a tant de gens qui se croient écrivains sous le seul prétexte qu’ils publient des livres ou font les raisonneurs. Lui, était une plume, d’alluvions autant que d’étincelles, la terre, la boue, le feu, des éclats de lumière. Juste pour raconter la politique suisse. Celle de notre pays.

 

Pierre-André Stauffer laisse orphelins les journalistes de Suisse romande. D’autres, dans les jours qui viennent, lui rendront des hommages beaucoup plus nourris que celui-ci, je sais la tristesse qui doit être celle des gens de l’Hebdo, notamment l’équipe fondatrice, dont il était. Celle de sa famille, ses proches, tous ceux qui ont eu le privilège de le côtoyer. Je n’oublierai jamais mes voyages avec lui, à Paris ou à Hambourg, où nous avions longuement interviewé l’ancien chancelier Helmut Schmidt. Je n’oublierai jamais mes premières lectures de ses chroniques bernoises, il y a trente ans. C’est lui qui, un jour, m’a donné le goût de la politique suisse.

 

Pascal Décaillet

 

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13/12/2010

Au royaume des borgnes, les flibustiers sont rois

 

Sur le vif - Lundi 13.12.10 - 15.35h

 

Il a dit « flibuste ».

 

Sami Kanaan, candidat socialiste à l’exécutif de la Ville de Genève, qualifie « d’acte de flibuste, irresponsable sur le fond et sur la forme », la tentative de putsch de Rémy Pagani sur la police municipale.

 

Il a dit « flibuste ».

 

Et cela va lui valoir un procès.

 

Avec M. Pagani ? – Non !

 

Mais avec la Garde noire de l’ancien président du Conseil d’Etat, alors là oui, il y a des risques.

 

Procès en diffamation ?

 

Nenni – Procès en droits d’auteur.

 

Au royaume des pirates, le premier prédateur tient à l’œil (souvent unique, d’ailleurs), le second qui lui chaparderait sa proie.

 

François, Chevalier de Hadoque, en sait quelque chose.

 

Pascal Décaillet

 

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Zombies en sandales

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 13.12.10

 

La gauche municipale, en Ville de Genève, a-t-elle décidé de faire la campagne de Pierre Maudet ? En imposant, dans le débat budgétaire, la création de dix postes « d’agents de sécurité préventive », autant dire de zombies en sandales, l’angélisme de gauche torpille plus de trois ans de remarquable travail du magistrat radical pour rendre un peu plus crédibles ceux qu’on a longtemps appelés les « gardiens de la paix ».

 

Angélisme, mais aussi arrogance, autisme, surdité. Enferrée dans ses vingt ans de pouvoir absolu, la gauche n’écoute plus personne. Ni l’opposition, qu’elle tente de museler, ni surtout les préoccupations des gens : à l’heure où se multiplient braquages et agressions, parler d’agents préventifs a quelque chose de complètement déconnecté du réel. Monsieur Pagani a beau tenter un putsch interne sur la police municipale, il ne fera croire à personne, venant d’où il vient, qu’il est plus crédible que Pierre Maudet sur la question.

 

La leçon de tout cela ? Elle doit être donnée par le peuple, le dimanche 13 mars 2011. Non seulement en changeant les hommes et les femmes. Mais aussi en donnant sa chance à une majorité nouvelle. Il n’est écrit nulle part, dans nul grimoire inéluctable, qu’une ville comme Genève doive être à jamais soumise à quelques satrapes de l’idéologie. Tout règne a une fin.

 

Pascal Décaillet

 

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12/12/2010

Les très riches idées de l'Oncle Fulvio

 

Sur le vif - Dimanche 12.12.10 - 18.35h

 

Dans la presse alémanique de ce dimanche, le président du parti libéral-radical suisse, Fulvio Pelli, évoque l’idée que les conseillers fédéraux de son parti, les rugissantes locomotives Didier Burkhalter et Johann Schneider-Ammann, jouent un rôle moteur dans la campagne des élections fédérales d’’octobre 2011.

 

C’est une bonne idée. Pour la victoire définitive des adversaires du PLR et l’effondrement sans retour du grand vieux parti. Celui qui a fait la Suisse. A l’époque où il était encore capable de proposer de grands hommes, de grandes figures, la majesté d’un Verbe. C’était hier.

 

Pascal Décaillet

 

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09/12/2010

Hiboux, joujoux, Papous

 

Sur le vif - Jeudi 09.12.10 - 16.02h

 

La très grande force du Conseil d’Etat genevois, dans sa composition actuelle, c’est son sens des priorités. « Gouverner, c’est choisir », l’adage de Mendès France fait fureur au milieu de ces sept personnages en quête de hauteur.

 

Nous l’allons montrer à l’instant : dans le communiqué publié en milieu de journée, recensant les très riches décisions de nos Altesses, il est stipulé, presque tout au sommet du document, ceci : « Le gouvernement a octroyé un montant total de 100'000 francs pour l’année 2010 à la Fondation du Centre pour le dialogue humanitaire, pour financer un projet en vue de la préparation d’une médiation en Papouasie ».

 

Chez les Papous, c’est connu, on peut aller faire beaucoup de choses. Par exemple, de la médiation. Nous n’y avions, à ce jour, pas pensé. Sommes-nous bêtes ?

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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Le chardon, l’ortie

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Jeudi 09.12.10

 

Au royaume du vote secret, les médiocres sont rois. La vengeance y est petite, la lâcheté, sudoripare. Que Micheline Calmy-Rey ne soit pas facile à vivre, que son caractère soit paré de la grâce du chardon et de l’ortie, c’est possible. Mais c’est une ministre de qualité, vraie patriote, immense travailleuse. C’est peu dire qu’elle ne méritait pas le soufflet de bassesse des rampants.

 

Sale caractère ? Et alors ! Du caractère, au moins, du vrai, âpre à l’ouvrage, comme dans le sillon rugueux d’un verger de montagne. A mille lieues des souris grises, des passe-murailles, des éteignoirs. Le monde politique a justement besoin de sales tronches, trempées, tenaces, qui crochent et qui s’agrippent : Couchepin, Blocher. Des emmerdeurs.

 

On peut discuter des options diplomatiques du DFAE, (feindre de) s’émouvoir de telle ou telle fuite, déplorer le degré zéro d’humour, au reste reconnu comme tel, de la ministre. Mais l’escouade punitive sur la présidence, juste l’élire mais mal, c’est le onzième sous-sol de la politique.

 

Je souhaite à Micheline Calmy-Rey une belle année présidentielle, comme le fut son premier passage à cette fonction. Je lui souhaite de rester ce qu’elle est : une dame qui sert son pays. Avec des hauts et des bas. Mais le regard droit. Je lui affirme ici le respect et l’estime que j’ai toujours voués aux êtres de courage.

 

Pascal Décaillet

 

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08/12/2010

Micheline, les cabris, les souris

 

Sur le vif - Mercredi 08.12.10 - 14.08h

 

Ils sont tout heureux, tout piaffants, comme des cabris dans l’émoi de leur première laine. Ils ont « donné une leçon » à Micheline Calmy-Rey. Leçon de choses ? Tu parles ! Basse vengeance, encre noire d’un pronunciamiento qui discrédite, un peu plus encore, le parlement comme instance d’élection de l’exécutif. Tout heureux d’avoir humilié une ministre qui ne leur a jamais plu, et c’est  bien ça le drame du Conseil fédéral : devoir plaire au parlement !

 

Micheline Calmy-Rey ne plaît pas aux 246, soit. Mais la Suisse est faite de sept millions d’hommes et de femmes, et beaucoup d’entre eux, sans pour autant partager ses options, reconnaissent le courage de notre ministre des Affaires étrangères, sa ténacité, son engagement pour le pays. Il ne s’agit pas ici de défendre le socialisme, ni l’irénisme de la vision multinationale. Non, il s’agit de défendre une femme, une ardeur, un caractère, et tant mieux si c’est un sale caractère, ce sont les seuls qui vaillent.

 

Parce que les souris grises, qui plaisent tant au parlement, pour ne pas trop le déranger, les Burkhalter et quelques autres, ces gens-là les grands électeurs n’iront jamais leur chercher noise. Ceux qu’on sanctionne, ce sont ceux qui existent. Bravo, Madame Calmy-Rey, d’exister. Le reste, on s’en fout.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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07/12/2010

Demain, Micheline Calmy-Rey doit être présidente

 

Sur le vif - Mardi 07.12.10 - 16.38h

 

On aime ou non Micheline Calmy-Rey, on apprécie ou non ses options, mais une chose est sûre : c’est une femme courageuse, elle aime son pays et entreprend ce qu’elle croit être le mieux pour le défendre. Dans le système actuel (qui doit être réformé, mais c’est une autre affaire), il n’y a donc strictement aucune raison de ne pas élire la socialiste à la présidence de la Confédération.

 

Elle serait, nous rappelle le Temps de ce matin, « la mal aimée du parlement ». Et alors ? Mal aimée de 246 personnes, là où il y en a 7 millions ! Bien sûr, le parlement est souverain pour l’élire, ne pas l’élire, mal l’élire, la punir mesquinement, lui faire payer le pataquès (dans l’affaire libyenne) de tout un système. C’est son droit, oui, en attendant que cela change. Car cela changera, tout ce système de Diètes d’Empire, de suffrage indirect, favorisant la combinazione, le pronunciamiento, survalorisant le législatif, déroulant des tapis rouges aux souris grises, renvoyant à la maison une Karin Keller-Sutter. Tout cela, oui, doit passer.

 

Mais la réforme du mode d’élection, c’est pour après-demain. Pour demain, le vrai demain, mercredi 8 décembre, rien ne justifierait de casser un tournus qui, en attendant mieux, assure les équilibres. Au demeurant, Micheline Calmy-Rey a déjà été présidente une fois, je l’ai suivie de près, et n’ai rien trouvé à redire à la dignité avec laquelle elle assumait sa fonction, soucieuse de la pluralité suisse, ayant un mot pour tous.

 

Et puis, surtout : ne pas élire Mme Calmy-Rey, ce serait porter à la présidence Mme Widmer-Schlumpf. Comme une dans une grande Cène où Judas figurerait au milieu du tableau. Faire ça, un 8 décembre, non merci !

 

Pascal Décaillet

 

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L'inconnu de Lübeck

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A l’occasion du 40ème anniversaire, aujourd’hui, de la génuflexion de Willy Brandt devant le monument aux morts de Varsovie, je republie, ici, ma chronique du 6 mai 2004 dans la revue « Choisir ». Willy Brandt est, avec de Gaulle, Mendès France et Mitterrand, l’homme d’Etat européen du vingtième siècle qui m’a le plus impressionné.

 


L’inconnu de Lübeck

 

 

Il y a juste trente ans, le 6 mai 1974, Willy Brandt, le plus énigmatique, mais aussi à coup sûr le plus grand chancelier allemand du vingtième siècle, envoyait au président de la République une lettre de démission de treize lignes, écrite à la main : « J’assume la responsabilité politique de l’affaire Guillaume ». Brandt quittait la chancellerie, laissant la place à un autre grand homme, Helmut Schmidt. Il allait encore vivre dix-huit ans, présider son parti, et même l’Internationale socialiste, vivre deux décennies en vieux sage ayant tutoyé l’Histoire, cerné d’honneurs et de louanges, mais Brandt au pouvoir, cette aventure allemande de l’après-guerre, se terminait ainsi d’un coup, bêtement, suite à une histoire d’espionnage entre Allemands que plus personne, de nos jours, ne pourrait imaginer.

 

Willy Brandt, homme du nord né à Lübeck, le 18 décembre 1913, d’une mère de dix-neuf ans qui ne lui révèlera qu’en 1947 la véritable de son père, et mort le 8 octobre 1992, aura donc connu l’Allemagne impériale, traversé la Grande Guerre, la République de Weimar, le Troisième Reich (en exil en Scandinavie), les années de désolation et de reconstruction, la scission en deux de sa patrie, avant de connaître enfin, peu avant sa mort, plus heureux que Moïse, la chute d’un Mur qu’il avait toujours haï, les yeux embués en cette ville de Berlin dont il avait été, de 1957 à 1966, le maire éblouissant. Avant d’être un grand homme d’Etat, celui de l’Ostpolitik et de la génuflexion de Varsovie, avant d’être ce vieillard fatigué et sublime regardant d’écrouler le Mur aux côtés de Kohl et Genscher, en cette nuit du 9 novembre 1989, avant tout cela, Willy Brandt c’est d’abord, comme Mitterrand, le charme étrange et romanesque d’un destin.

 

La politique, aujourd’hui, n’aime plus guère les aventuriers. Elle préfère les technocrates. C’est dommage. Que serait l’Italie sans Garibaldi et le tumulte de son parcours ? Il faut lire la vie des grands hommes, à la Plutarque, si on veut saisir les véritables enjeux de leurs paris politiques. L’enfant Louis XIV traumatisé par la Fronde, le jeune Léon Blum et l’affaire Dreyfus, les rapports terribles de Frédéric II avec son père. Pour cela, il faut accepter de lire des biographies, ce genre passionnant, longtemps et scandaleusement méprisé par les historiens de la mouvance de Mai 68, ceux qui préfèrent les structures aux hommes, la matière à l’esprit, la coupe synchronique, désincarnée, au fil magique d’une vie.

 

Il faut aussi regarder les albums de photos. Le collégien Willy Brandt, 1930, debout en pantalon de golf, posant devant un plan d’eau, sans doute un canal de sa ville natale de Lübeck. La beauté de son visage, la retenue de sa posture, le brin de mélancolie de l’ensemble, la force de solitude intérieure d’un regard pourtant porté vers le lointain. Est-ce déjà Willy Brandt, au destin scandinave et futur prix Nobel de la Paix ? Ou n’est-ce, encore, que Herbert Ernst Karl Frahm, son premier nom, celui de son enfance hanséatique, lui qui allait, d’exil en exil, en porter plusieurs, remplaçant une énigme par une autre. Tout est là, oui déjà, dans cette tristesse semi-éclairée, immensément séduisante, de l’inconnu de Lübeck. Enfin, coïncidence ou non, 1930, l’année de cette photographie si troublante, est celle de son adhésion au SPD, le parti social-démocrate : rien, jusqu’à la mort, ne l’en séparera.

 

Willy Brandt : un destin allemand. Il aurait ou être raconté par une nouvelle d’Heinrich Mann, ou incarné dans l’un des innombrables personnages de Günter Grass, son ami. J’irais plus loin : j’irais chercher dans Schiller, celui des jeunes années, le Schiller de Don Carlos et du Sturm und Drang, le ressort exceptionnel de Brandt. Une vie nécessairement en mouvement, mais d’un chemin non-tracé, où l’invisible surpasse le prévisible, le rend futile, dérisoire. Les plans de carrière volontaristes sont pour les personnages de deuxième choix, les grands commis, les grands exécutants. L’homme de caractère, lui, accepte les chemins de traverse, la surprise du vent.

 

Brandt, un destin. Mais aussi un certain sens de la formule, du symbole. A genoux devant le monument aux morts de Varsovie, recueilli au Mémorial de Yad Vashem, ou hagard devant les burins de fortune qui détruisent le Mur, c’est toujours le même homme, le même sens du destin et de l’Histoire. « Jetzt wächst zusammen, was zusammengehört », s’était-il contenté de déclarer en cette nuit allemande du 9 novembre 1989 (Maintenant va pouvoir croître ensemble, ce qui est du même terroir). Et si le combat social-démocrate, tout en étant parfaitement sincère, n’avait été, toute une vie, que le paravent d’un autre enjeu, plus fondamental, plus inavouable : le combat national pour enfin donner un champ d’éclosion à une patrie ravagée, et au fond tant aimée, comme une mère qu’on retrouverait, intacte et prometteuse, au soir de sa propre vie ? La force des grands hommes, Brandt, de Gaulle et les autres, c’est qu’ils nous donnent l’impression, à chaque fois, de recommencer l’Histoire.

 

Pascal Décaillet

 

 

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06/12/2010

Frontières, chimères

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 06.12.10

 

Le Salève, glacé sous son manteau blanc, a beau s’offrir à l’immédiate portée de mon regard, il ne s’en trouve pas moins en pays étranger. Ami, certes, ô combien. Mais étranger. Entre le Salève et nous, il y a ce tracé invisible dont il est à la mode, dans les cocktails, de nier l’existence : une frontière.

 

Nos frontières ne sont pas des caprices de douaniers. Elles viennent du fond des âges. Elles n’empêchent ni l’estime, ni le respect mutuels. Mais il y a un pays qui s’appelle la France. Et un autre, le nôtre, la Suisse. Si je vais à Bâle, à Coire, je demeure dans mon pays, même si la langue change. Si je passe à Annemasse, même langue, mais autre pays. C’est ainsi, nos choix historiques l’ont voulu.

 

Hélas, à Genève, jusqu’au plus haut niveau de décision politique, on semble préférer le magma très improbable, mais tellement tendance, de chimères transfrontalières à la réalité de notre « foedus », notre contrat avec la Confédération helvétique.

 

Au point que les 25 autres cantons, dans certaines hautes sphères genevoises, on s’en fout. C’est une injure à l’âme de ce petit pays, son charme pluriel, l’infinie fragilité de ses équilibres. Une insulte à l’arrière-pays, campagne ou montagne, plus rugueux, plus conservateur, mais qui a fait la Suisse. Au moins autant, et à vrai dire beaucoup plus, que les petits marquis de cocktails au royaume de la frontière abolie.

 

Pascal Décaillet

 

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04/12/2010

Quand la radio raconte la radio

 

A propos d’une passionnante émission diffusée aujourd’hui sur Espace 2, autour du travail d’un jeune homme de 22 ans, Maxence Garin.


La radio serait-elle une reine de la nuit ? Face à elle-même, en son miroir, elle interroge ses archives, rallume les voix éteintes, restitue le timbre et le grain. Ainsi, tout à l’heure, de 13.30h à 15.00h, l’émission L’Horloge de Sable, de Christian Ciocca, sur Espace 2, évoquait le mémoire du jeune Maxence Garin, 22 ans, sous l’égide d’Alain Clavien, à l’Université de Fribourg, consacré à une émission qui avait fait scandale le 21 avril 1967, jour du coup d’Etat des colonels en Grèce.


Cette émission, c’est le mythique « Miroir du monde », fondé en avril 1943 par Benjamin Romieux sous le premier nom de « Miroir du temps », et où s’illustrèrent des journalistes aussi éminents que Jacques Matthey-Doret ou mon regretté confrère et ami Christian Sulser. C’était une émission du soir, elle a bercé nos enfances, prenait le temps de nous décoder la politique internationale.


Alors, quoi ? Que se passe-t-il de si scandaleux au soir de ce 21 avril 1967 ? Réponse : rien ! Rien, en tout cas, à nos oreilles d’aujourd’hui. Christian Ciocca ayant eu l’excellente idée de nous rediffuser l’intégralité de l’émission, la première réaction, plus de 43 ans après, est l’admiration devant la capacité de mise en perspective de Jacques Matthey-Doret, à chaud, alors qu’Athènes et la Grèce ne sont sous couvre-feu que depuis quelques heures. Rappel historique, référence à la guerre civile qui s’était déroulée vingt ans auparavant, dissection des champs d’intérêt respectifs, lumière sur les clans, autour du roi Constantin notamment, et même premières interrogations sur un silence (acquiesçant ?) de la bourgeoisie que tous les historiens, plus tard seulement, relèveront, et que décrit avec génie « Un homme », le chef-d’œuvre d’Oriana Fallaci. Tout cela, le jour même du coup d’Etat. Nul scandale, donc, vraiment.


Mais c’était compter sans un autre mythe du journalisme en Suisse romande, André Luisier. Dans son édito du lendemain, l’omnipotent patron du Nouvelliste accuse l’équipe du « Miroir du monde » d’extrémisme de gauche ! L’affaire fera grand bruit, sera relayée par le Conseil d’Etat valaisan (dont Luisier a toujours été le sixième homme), et finalement tranchée en faveur de la RSR. Tout ce contexte, le jeune Maxence Garin le restitue. Vieille rogne de Luisier à l’égard de Romieux, datant d’une guerre d’Algérie ne s’étant terminée que cinq ans auparavant, contexte d’élections législatives internes à la politique suisse, mais aussi guerre froide, rôle des Etats-Unis dans l’alliance stratégique avec la Grèce, etc.


A 22 ans, Maxence Garin possède son sujet. Certes plus à l’aise sur l’histoire du « Miroir du monde » que sur le détail de la politique valaisanne dans les années soixante. Mais peu importe : ce mémoire-là, on brûle de le dévorer.


Pascal Décaillet

 

 

 

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03/12/2010

Le Petit Trianon de notre Petit Conseil

 

Sur le vif - Vendredi 03.12.10 - 18.29h

 

C’est un lieu magique, l’un des plus beaux du canton, un havre de campagne à l’orée de la ville. On y marche, on y court, on s’y promène, on le mérite en gravissant, du Jardin botanique, le chemin de l’Impératrice, rappel de l’ultime passage à Genève de Sissi, avant qu’elle n’y mourût. Le Château de Penthes, qui culmine au domaine du même nom, est un petit chef-d’œuvre d’équilibre et d’harmonie, les arbres y sont séculaires, vieux chênes marmoréens, cèdres, charmilles, bouleaux, pins, et même quelques fruitiers, près de la route de Pregny. Surtout, ce domaine est ouvert à tous, il est un lieu public dans le plus noble sens du terme.

 

Comme les mille feux d’une courtisane, trop de charme ne peut qu’attirer le pouvoir. Est-ce pour cela que le Conseil d’Etat genevois, tout heureux de faire de ce lieu enchanteur un Trianon de sa puissance et de sa majesté, a jugé bon d’en chasser le Musée des Suisses de l’étranger, qui est une part d’Histoire de Genève ? Pour ces quelques fiers lambeaux de tradition, l’exil. Et pour faire place à quoi ? A des cocktails. Dans lesquels nos seigneurs se pavaneraient en compagnie de la multitude du monde. La noblesse du passé, prise en otage par un miroir d’orgueil. Louis XV, la majesté en moins. Juste l’arrogance. Avec vue sur le lac.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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