11/01/2011

Roger de Weck et l’hystérie des Lumières

 

Commentaire publié dans les pages "Débats" du quotidien "Le Temps", mardi 11.01.11

 

 

Un beau matin, dans les colonnes du Temps (édition du mardi 4 janvier 2011), Roger de Weck s’est mis à parler des Lumières, avec un grand L, sans doute celles de Diderot et Voltaire, et il a tellement répété ce mot incantatoire qu’en lieu et place des Lumières, c’est un sautillement de cabris qui s’est pressé à nos yeux. Les cabris du général de Gaulle, quand il parlait de l’Europe. Amusant hasard, le nouveau patron de la SSR se trouve être un partisan acharné de l’entrée de la Suisse dans l’Union européenne : l’Europe, les Lumières, à quoi s’ajoute une dévotion liturgique aux mots « service public », balancés dans le discours comme vertu d’Evangile, arche sainte, inattaquable. Munie de tous les pouvoirs : vous murmurez « service public », et voilà les écrouelles touchées, le mal répudié. Il est vraiment très fort, Roger de Weck. Un magicien.

 

Une page entière du Temps, mardi dernier, pour dessiner, au compas et à l’équerre, une vision théorique, métallique, désincarnée, du monde des médias en Suisse. Manichéenne, aussi, tant suinte, sous la plume de l’admirateur des Lumières, la haine de tout ce qui viendrait du privé, la diabolisation de la publicité, le sentiment d’arrogance et de supériorité du Mammouth dûment engraissé par la redevance, face à la fragile constellation des petits, moins gâtés, devant infiniment plus se battre pour survivre. Venant d’un homme qui a dirigé des journaux aussi prestigieux que « Die Zeit » ou le « Tages Anzeiger », dont je ne sache pas qu’ils fussent issus de fonds publics, on appréciera l’opportune souplesse de la reconversion, tout chemin de Damas ayant son épisode de « Lumière », ça se tient.

 

Citées cinq fois dans la seule première colonne, les Lumières nous éblouissent à toutes les sauces : elles seraient non seulement à l’origine du débat démocratique, mais même à celle de la satire ! Laquelle, c’est bien connu, n’existait ni dans l’Antiquité, ni au Moyen Âge, ni à l’époque de Molière, qui a commis l’imprudence de naître un siècle trop tôt. Proposer, dans le même texte, l’apologie de la satire et celle de « la force tranquille des bons arguments », nous promet de passionnants débats, sous le règne éclairé de M. de Weck, sur la définition du bon argument, ce qui relève du bon goût et de l’outrecuidance, ce qui profile la ligne jaune dans la géométrie du bien penser. En démolissant, la semaine dernière, au micro de mon confrère Simon Matthey-Doret, le matin à la RSR, MM Sarkozy et Berlusconi, en estimant heureux que la Hongrie soit dans l’Union européenne, le nouveau patron de la SSR a d’ailleurs inventé un nouveau concept, rafraîchissant, de la part du premier commis d’une radiotélévision d’Etat : celui de neutralité pour le moins engagée.

 

En clair, le texte de Roger de Weck inspire une inquiétude majeure : celle que, sous couvert de bons sentiments, jetés sur le chemin comme autant de vertus théologales, sous couvert d’objectivité, le service dit « public », en Suisse, soit sournoisement pris en otage par une idéologie comme une autre. On connaît le profil politique du nouveau patron de la SSR, sa dévotion à l’Union européenne, son mépris envers le parti choisi par les Suisses comme premier aux dernières élections fédérales, toutes choses qui relèvent de son droit le plus absolu comme citoyen, mais qui ne sont pas trop censées se ressentir dans l’exercice de ses fonctions. Ainsi, ce combat contre la « polarisation » dans les débats : mais enfin, M. de Weck, si la Suisse est appelée, dans les vingt ans qui viennent, à se polariser, et peut-être le centre-droit à doucement s’estomper, au nom de quoi la SSR devrait-elle se parer, unilatéralement, de la mission de contrer cette réalité politique ? Exemple : la soupe qu’on est en train de faire d’Arena, à Zurich, en vérité pour diminuer le pouvoir d’influence d’un parti jugé (par qui, et de quel droit ?) plus digne de la nuit que de la Lumière.

 

Pour le reste, la Sainte Ecriture de M. de Weck reprend l’étrange dogme de la SSR seule capable, en Suisse, de proposer des services de qualité. Je suppose que cet homme de culture lit tous les jours le Temps, ou la NZZ, ce que je fais en tout cas pour ma part, et ces journaux, financés par le seul secteur privé, m’en apprennent au moins autant, sur la politique, l’économie, la culture, en Suisse, que bien des émissions de la SSR. Et tiens, nous nous réjouissons que l’homme des Lumières nous explique en quoi la diffusion de séries américaines, par exemple sur la TSR, doit émarger d’un organe financé par la redevance. Quant aux stations de radio et de TV privées, que manifestement M. de Weck ne connaît pas, je vous invite quand vous voudrez à comparer leur coût horaire (par exemple dans les émissions d’informations et de débats) avec ceux du Mammouth.

 

A lire le nouveau patron de la SSR, on demeure confondu par la somme d’énergie n’ayant au fond pour dessein, à l’instar de certaines constructions de Tinguely, que de sauver la raison d’être de la machine elle-même. Non ce qu’elle produit, mais l’outil en soi. Face à ce manifeste de survie, que doivent faire les médias privés, radio, TV, et (très bientôt !) sites internet multimédias ? Réponse : se battre. Montrer qu’ils peuvent faire aussi bien avec infiniment moins. Etre les meilleurs dans l’information de proximité, les débats citoyens, mais aussi la promotion de la culture, la vie sportive, associative. Et surtout, continuer de travailler dans la joie et l’enthousiasme, à quelques milliers de lieues marines des appareils et de leurs lourdeurs. La seule preuve, au fond, dans ce métier, est la preuve par l’acte. Aux grands desseins théoriques, ceux du compas et de l’équerre, il n’est pas vain d’opposer l’infatigable labeur de la fourmi. Loin des Lumières. Mais dans l’éblouissante obscurité de son artisanat. A jamais recommencé.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12:13 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Cher Pascal Décaillet,

Permettez à un théologien radical de rappeler aux lecteurs (dont on peut présumer que tous n'auront pas forcément compris la portée ironique du terme) que le mot "liturgie" désigne en grec profane le service public et en grec ecclésiastique le service divin.

Quant aux invocations à la Lumière abusives, elle illustrent une fois de plus que l'enfer est pavé de bonneS volontéS. L'ange porteur de lumière, qui répond au doux nom de Théophore en grec, Lucifer en latin a été déchu. Mais on peut espérer qu'à l'instar des vendeuses de charmes chères à Jésus, il ait une place dans le Paradis de votre blog.

Écrit par : Jean-Paul Guisan | 11/01/2011

C'est vrai. Nous avons besoin de plus de médias privées dont la neutralité et l'objectivité sont évidentes. Nous avons également besoin de plus de journalistes, comme vous, à la déontologie irréprochable. Mais à Genève nous avons de la chance. Vous avez déjà conquis la plupart des médias privés, et vous avez récemment trouvé chaussure à votre pied en débarquant sur cette grande radio genevoise, dont la qualité des programmes et de l'information, reconnue jusqu'à Berne, a de quoi faire rougir notre service public.

Écrit par : David | 11/01/2011

La seule vraie question est : la SSR peut-elle tomber encore plus bas ? Elle est aujourd'hui une caricature de service public dont le leitmotiv, rabâché 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 est de combattre l'UDC. Pas une journée, pas une émisssion dans cette journée qui ne soit à la gloire de Sainte Immigrée subissant la dure loi de ces salopards de Suisses. Faire pire que ce qui est fait actuellement fera réagir la majorité, donc réjouissons-nous de l'arrivée de saint Roger et de ses visions de grenouille de bénitier télévisuel...

Écrit par : Géo | 11/01/2011

Il serait intéressant que vous expliquiez une fois dans le détail pourquoi la RSR est si mauvaise qu'elle vous pousse à exprimer une opposition si violente. N'y a-t-il donc dans cette structure que des incompétents de haut en bas et de bas en haut. Quand bien même vous avez quitté la RSR - contre votre gré - il doit bien rester dans le Mammouth quelques individualités qui ont des choses à dire et qui les disent bien. J'ai un peu de peine à vous suivre dans votre analyse un poil manichéenne entre média publics et privés.

Écrit par : Michel Sommer | 12/01/2011

Bravo et merci, Géo. Vos lignes expriment à merveille toute la lucide objectivité, toute la capacité d'analyse et surtout toute la pertinence honnête de votre frange. "Pas une journée, pas une émisssion dans cette journée..." C'est si vrai, si bien observé... Tenez, rien que sur la Première de la RSR, il n'y a que des émissions qui, quotidiennement, ne font que déchaîner leur propagande haineuse contre l'UDC, et rien d'autre : Aqua concert, Impatience, Drôles d'histoires, La ligne de coeur... Ne parlons même pas de la météo ou des infos trafic, ces nids de terroristes intellectuels à la solde de l'étranger. Ni d'Espace 2, qui ne fait que vomir sur l'UDC au fil d'émissions sur Beethoven ou l'opéra comique.

La parano suraiguë, ça se soigne. Pas le mensonge grossier, volontaire et répété. Mais à force, et grâce à vous, même les moins critiques des auditeurs-lecteurs auront compris à quel point votre propagande est lourde et à quel point votre sempiternelle martyrologie est ridicule.

Écrit par : barbara beck | 13/01/2011

Les commentaires sont fermés.