02/02/2011

À un jeune journaliste

 

 

Je reprends ici un texte que j'avais publié fin 2007 dans le Nouvelliste - Bonne lecture à tous!

 

Cher Dino,

 

Tu es si jeune encore, vingt-quatre ans, mâtiné de tout un tintamarre de doutes et de certitudes, impétueux face à l’ivresse de l’existence, si désireux d’en découdre. Tu aimes les livres, les journaux, le fracas des opinions, la fragile densité de quelques poèmes, tu voudrais te lancer dans la mêlée, ou alors vivre en écriture, ou même peut-être les deux, tu ne sais pas, tu ne sais plus. Entre autres rêves, tu me l’as confié l’autre soir, tu voudrais devenir journaliste. Tu me demandes mon avis. Le voici.

 

D’abord, tu dois savoir que c’est un métier dur. Il ne rend pas heureux. Les métiers, d’ailleurs, ne sont pas là pour rendre les hommes heureux, mais pour leur donner une existence, une dignité, une échelle de mesure dans l’expression de leur mérite, leur valeur, leur courage, leur inventivité. Que tu sois journaliste ou maçon, infirmier, vigneron ou cuisinier, enseignant ou conseiller d’Etat, cette référence, toujours, demeurera : bien faire son travail, avec enthousiasme et innovation, avec cœur, ardeur, élève l’humain, le rend meilleur. Avoir été chassés du Paradis est sans doute le plus grand service qui nous ait été rendu. Ça n’est pas sous les palétuviers que l’homme accède à la dignité, mais dans le combat, sans cesse recommencé. L’homme moderne a ceci de particulier qu’il ne diffère strictement en rien de l’homme ancien, ou même antique : vivre, c’est se battre. Le reste, illusion.

 

Pourquoi, au fond, rêves-tu d’être journaliste ? Est-ce d’ailleurs un rêve, ou juste un frisson passager, parmi d’autres ? Tu te vois où, dans quelques années ? Bagdad ? Jérusalem ? Critique de théâtre ? Commentateur sportif ? Chroniqueur judiciaire ? Tu rêves de l’encre et du papier, de l’enivrant parfum des rotatives, de l’ensorcellement d’un micro, du feu des caméras ? Tu n’en sais rien encore, et ça n’a en effet aucune importance. Ce qui compte, c’est se lancer, oser, commencer par des piges, montrer très fort, dès les premiers papiers, tes qualités d’opiniâtreté, de caractère, ta curiosité, ton ouverture, ta résistance aux pressions. Accepte, sans broncher, le travail de nuit, les horaires irréguliers. Travaille le dimanche, c’est le jour le plus important des journalistes, le premier de la semaine. Ne compte jamais les heures. Ne pense qu’au résultat : le journal. C’est pour lui que tu vis, par lui que tu existes. Et puis, c’est si fragile, un journal : ça naît, et puis un jour ça meurt. Alors, il faut se battre, avec une incroyable force, pour qu’il demeure. C’est peut-être comme une vigne, un journal.

 

Si tu fais de la radio, ce que je te souhaite, tu te lèveras pendant des années dans le milieu glacé de la nuit, pour préparer les Matinales. Tu goûteras à cette incroyable magie d’une toute petite équipe qui se retrouve, à trois ou quatre heures  du matin, devant une machine à café, en sachant que, quelques heures plus tard, des dizaines de milliers d’âmes, dans la torpeur de l’éveil, l’écouteront. C’est un sentiment immense, incomparable. Il me rappelle mes dimanches après-midi au Journal de Genève, il y a vingt ans. C’était l’été, il faisait beau dehors, mais rien n’était plus fort que de rejoindre la poignée de confrères chargés de fabriquer le journal du lundi. J’étais responsable des pages suisses. Antoine Bosshard, dans la pièce d’à côté, relisait les papiers des correspondants étrangers en écoutant de la musique classique. Il y avait les typographes, le rotativiste et nous. C’est là que j’ai tout appris.

 

Il te faudra, dans ce métier, le goût de la colle et du ciseau, même si tout, aujourd’hui, est virtuel. La passion de la mise en forme : choisir, ordonner, titrer, mettre en valeur, illustrer. C’est au moins aussi important que Jérusalem ou Ramallah, même si je te souhaite aussi, très vivement, d’aller rendre compte, pour ton journal, du sonore fracas du monde. Mais ne crois pas que le reporter lointain soit, par essence, meilleur que le plus modeste des localiers. Nulle rubrique, en soi, n’est reine : ce qui, toujours, primera, sera la qualité, l’originalité, la valeur ajoutée de ton regard à toi sur l’objet de ton discours. S’il est un métier subjectif, c’est celui-là.

 

C’est un métier de réseaux, aussi, où le carnet d’adresses est roi. Il te faudra connaître du monde, infiniment de monde, tu n’imagines pas le nombre. Tu devras te souvenir de milliers de personnes, pouvoir les remettre, les identifier en une fraction de seconde. Sans mémoire, je veux dire sans une mémoire prodigieuse, ne te lance pas dans le journalisme. Il faut aussi une santé de fer, de l’appétit, la folle envie de vivre et de découvrir. Il faut enfin (et c’est le plus important, Cher Dino, de cette lettre que je t’adresse) une monumentale, et peut-être un peu monstrueuse, force de solitude. Tu travailleras en équipe, bien sûr, tu seras l’un des organes du journal, mais fondamentalement, ne te laisse jamais duper par le mythe du grégaire : un bon journaliste, même avec trois mille adresses dans son carnet, est un être fondamentalement seul. Tu devras parfois traverser des moments difficiles, où cette solitude, cruellement, apparaîtra. Ne te laisse pas impressionner. Sois seul, sois fort.

 

La force de solitude, c’est dans la pratique éditoriale que tu devras la montrer, l’art du commentaire. Où tu ne devras pas chercher à plaire, mais à dire ce que tu crois juste. Tu te feras des ennemis, tu auras contre toi les bien pensants, les humoristes même parfois, toute la cléricature de ton propre métier. Ça te fera mal, ça t’emplira de colère, ça te donnera des insomnies, ça te dévorera les viscères. Dans ces moments-là, tiens bon. Dis-toi que c’est le jeu, ça fait partie de ton histoire, de ton destin, pour t’amener plus loin. Car ce métier-là, toujours, s’il est assumé avec puissance, te couvrira de cicatrices. Ne pas en avoir après vingt ans de pratique, pour s’être contenté de raser les murs et de fuir les conflits, serait au final la plus grande des hontes. Donc, Cher Dino, si tu t’en sens la force, lance-toi. Ce métier ne te rendra pas heureux. Mais il te donnera, puissamment, le sentiment de vivre et d’exister.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

08:58 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Eh bien moi, le sentiment de vivre et d'exister me rend heureux. Question de nature, je suppose. Cela aussi, sans doute, qui me conduit à ne pas porter plainte. A savoir rester seul, debout, jusqu'au bout.

Écrit par : Philippe Souaille | 02/02/2011

Ce texte est admirable. Dino a de la chance d'être conseillé par un homme comme Décaillet. Pascal Décaillet a la grande chance et la grande qualité de s'occuper des jeunes, de leur mettre le pied à l'étrier. Nous manquons de personnalités telles que lui.

Écrit par : ANTONI MAYER | 02/02/2011

Chapeau bas, Pascal ! Vivre ses idées au quotidien demande du courage et de la ténacité. C'est ton honneur de le démontrer chaque jour.

Écrit par : Dominique Dupuis | 02/02/2011

J'ai envie de réagir à votre texte car malgré son côté flamboyant qui me séduit, me manquent ces notions qui rendent l'Information tellement lourde et dramatique : la distance et la légèreté !

A force de faire son travail avec engagement et détermination, à donner le meilleur de soi, on peut oublier qu'on n'est jamais qu'une poussière en devenir, et qu'il convient donc, de toute urgence, avant de crever, de partager avec d'autres humains, le bonheur qu'on a su ou pu prendre.

L'Information n'est que l'écume du vivant.
Il me semble qu'un métier qui abime l'Etre, à force de solitude et de cicatrices, n'est pas un métier qu'il convient de pratiquer.

Écrit par : xambeu | 02/02/2011

Bien, bien bien, que dire ? Suivant le malin qui ne dort pas en moi, je ne peut m'empêcher de venir commenter, car ce qu'il y a de fort dans ce sport, ce sont AUSSI les courriers des lecteurs, point sur lequel, Pascal tu (excuses le tutoiement, mais c'était pour rester dans le ton, dans la morue pour nos lecteurs portugais) n'as pas assez insisté "même si tout, aujourd’hui, est virtuel", ces lecteurs et autres anonymes qui remarquent toutes les déviances et qui en grand nombre depuis peu représente un 4ème pouvoir et viens aussi graver dans les consciences quelques sonnets parfois, aussi, lourds de conséquences.

Je voudrais aussi faire remarquer un point sur lequel les choses doivent être clair sur ce sujet souvent mal comprit par quelques fausses lueurs émanant de moralistes bien-pensants, (décidément ce mot revient souvent à Genève), lorsque que Corto ou x, se donne la peine de publier ses observations ou réponses sur le blog de Pascal ou sur les blogs de tous les éditeurs de blogs, C'est Pascal qui en est le duplicateur, c'est donc Pascal qui en porte la paternité, ce sont des commentaires que Pascal choisit et accepte de mettre en ligne, nous sommes donc par ce biais, dans le domaine privé de Pascal et dés lors il ne s'agit plus de quelconques anonymats. Que vous les appeliez vindicte ou autres délires ne font que vous rassurez car seuls sont fous ceux qui se croient à l'abri de cette folie. Donc je ne trouve pas habille de se servir de "délire habituel de commentaire anonymes et vindicatifs" et ensuite de les commentés de cette façon, vous avez aussi le moyen d'y répondre en Live, vous ne l'avez pas fait, donc ces notes font intégralement partie de l'univers de Pascal et de personne d'autre, ceci avec ou sans sobriquets, d'ailleurs vous voulez portez plainte, mais vous devrez d'abord prouver que l'allégué du motif de votre plainte repose bien sur la personne que vous incriminez, car vous savez très bien que n'importe qui sur les blogs de la TDG, il est possible de signer du nom qu'il souhaite bien vouloir faire apparaître, êtes vous certains que le commentaire émanait bien du vrai Antonio Hodgers, vous parlez d'anonymat, mais avec le système de la TDG, ce n'est que contre x ou la TDG que vous devrez rédiger votre plainte, j'avais déjà souvent exprimé mon avis sur cette question, mais ça n’intéressait personne.
C'est le système Mabut qui soulage pas mal d'extrémistes bien implanté sur ce site TDG, mais qui ne garanti aucune forme de débat démocratique. Bref

Je comprend que suite à cet évènement récent obligeant le lésé que vous êtes dépose plainte, vous ayez publié ce dernier mot plutôt bon ton (morue pour les portugais, bis), mais c'est pas très sage ni très gentil d'avoir posé la béquille sur le pied de vos gentils commentateurs et c'est là, que je vais parler de ce métier, dont je possède au fond d'un tiroir une carte froissée et oubliée. Dans nos systèmes de scrutins "démocratiques" le "journalisme" comme vous l'appelez, n'est pas qu'un métier, c'est avant tout un pouvoir, voir un outils de pouvoir, un instrument dont le pouvoir n'hésite pas de vouloir influencer et parfois ça se vois tous les jours, de le manipuler.
Votre mot à la Pagnol, "oh petit, mais qu'est-ce tu me fait pour un pastis, tu le vois le village ? alors retourne chez ta mère, petit" n'est pas vraiment arrivé à bercer ma vindicte habituelle au point qu'elle s'endorme et c'est à cet endroit bien précis que les choses se gâtent, Pascal je ne vous connait que via le blog TDG, je vous ai aperçu une deux fois sur léman bleu, mais je déteste ce genre d'exercice, ne m'en voulez pas !
Concernant vos notes sur le blog TDG, rien à dire, mais dans cette activité, je vous le concède, vous n'exercez pas votre métier de journaliste ni aucun métier d'ailleurs, vous animez un blog et c'est là que je ne vous suit pas dans votre rhétorique, auriez-vous incarné dans votre rôle d'animateur le complexe du journaliste ?

Personnellement, sur ce blog, je ne vous attribue absolument aucun préfixe et surtout pas celui de journaliste, mais celui de citoyen animateur bénévole de blog, dites-moi, vous n'êtes pas salarié pour cette activité ?
Si tel n'est n'est pas le cas, restez dans votre rôle de citoyen et c'est un avis que je vous conseil de garder si vous vous retrouvez devant la justice !
N'oubliez pas que vous devrez défendre votre position de citoyen dans une affaire qui mêle votre position de professionnel et ce sont deux personnes distinctes du point de vue stricto-légal.
Résumons, sur le site "Libertés" de Pascal Décaillet, nous blogons sur un site citoyen, car le citoyen Pascal a l'infinie gentillesse de nous mettre à disposition un espace lui-même mis à disposition par la gentille Tribune de Genève afin que des échanges de points de vues s'impriment pour l'éternité et ça s'arrête là !

Quand à ce que vous appelez "journaliste", je ne vais pas faire comme Johann et vous sortir les popotes du Litré, ce pouvoir, ce pouvoir indispensable, ce pouvoir des consciences, cette fragile balance, liant le petit au grand, les rois aux élus et les corrompus aux juges, (pour ne citer qu'eux), c'est un rôle très privilégié devant être considéré selon sa vraie valeur, à l'heure où les philosophes ne sont plus compris, où les sages traînent sous les ponts et nos aînés dans des clapiers bien mérités, les "journalistes" se sont substituées à tout ce beau monde et qui-puis-est avec diplômes bâclés en trois mois et emplois fixes n'ont fait de ces suffixes, que des fonctionnaires risquant des retraites allant au delà de steppes longuement souillées par ces napoléons trépignant.

Dans nos pays aux scrutins très sélectifs, c'est aussi un rôle d'arbitre que le "journalistes" emmaillote lorsque les équipes sont dans l'arène et là encore c'est le même publique qui siffle alors que les fautes sont flagrantes et vous tombez dans la fosse des complices, plus loin se sont les juges qui remuent les poches sous des robes bien souvent inutiles, ah bon sang, les religions et leurs habitués et hautes dignitaires, pas de commentaires.

Oui, toutes ces troupes chamailleuses semble nargués votre conscience qui couche sur le papier des vérités quelques-peux fardées et bousouflées. Si le terme de "journaliste" rempli le rôle auquel il aspire, combien d'entre-vous n'ont ils pas été happés dans le vortex des modes, dans la lâcheté des détails, dans ces minuscules compromis s'accumulant et finissant en montagnes quoi que vous puissiez y comprendre, ne vous sentez-vous pas impuissant face su défis qui vous ont parfois bercés ?

Certes malgré tout ces efforts de droiture, ces lutes contre le malin, ne vous trouvez-vous pas souvent superfétatoire vis-à-vis de tous ceux à qui vous accordez tant de franchise, oui tous ces pouvoirs magnifiés, n'emporte t-ils pas tant d'espoirs qui, quoi que vous fassiez mériteraient moins de crachoirs.

Pour que les hommes se distingues, ceux qui sont nés avec et ceux sans, pour les petits qui rattrapent les grands, pour ce qui appartient à ce qui vient d'en haut et ce qui surgit par le bas, les rois, les élus, ceux qui administre et les penseurs, c'est le penseur qui domine, c'est a celui qui puise du plus haut que revient la couronne, que ce dernier marche dans le noir ou gravisse les plus hautes cimes, nul ni voit la moindre la moindre courbure, il redresse les torts, il défie D.ieu, l'Héxorte, le terrifie, par fois il peur faire usage du mensonge, quand le tonner gronde, même de la mystique quand les enfants dorment, qui est le coupable ; l'aveugle pour qui l'attrait n'est point visible ou le cul-de-jatte pour qui les fruits sont innacessible ?

Face à ces pouvoirs, qui est le sage ? celui qui en use ou celui qui accuse ?

Un seul, même Blaise, Pascal, "Se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher" maniait les acides et les scalpels les plus émoussés pour creuser l'indifférence des évidences, n'a pas pu même d'un cheveux, polir les rides du temps, on attendit qu'il fusse mort !

"Il était d'autant plus fourbe qu'il ne l'était pas toujours " Blaise Pascal

Écrit par : Corto | 02/02/2011

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