28/04/2011

Une Suisse ingouvernable ? – Pourquoi donc, M. Besson ?

 

Sur le vif - Jeudi 28.04.11 - 16.23h

 

Singulier raisonnement, dans l’éditorial du Temps de ce matin, de mon confrère Sylvain Besson : parce que les partis « traditionnels » s’effondrent, et que l’UDC tutoie les 30% (sondage SSR/gfs publié hier), nous serions, si tout cela se confirmait cet automne, devant « le spectre d’une Suisse ingouvernable ».

 

Ingouvernable, pourquoi ? Ingouvernable, en quel honneur ? Ingouvernable, par rapport à quel âge d’or ? Vous la trouvez très gouvernable, vous, la Suisse d’aujourd’hui, celle de la législature 2007-2011, cette Suisse qui n’a pas vu venir la guerre du secret bancaire, est incapable d’arrêter une position claire en matière européenne, ne parlons pas de politique de sécurité, et dont les conseillers fédéraux se napalmisent mutuellement par presse dominicale interposée ?

 

Ingouvernable, simplement parce que la coalition, le socle de partis qui ont cimenté la Suisse de l’après-guerre laisseraient doucement la place, par la volonté du peuple et comme dans n’importe quelle démocratie du monde, à une autre coalition, un autre socle, une autre cimentation ? Dont le pivot – hypothèse – ne serait plus le centre, mais clairement la droite (ou l’ensemble des droites) de ce pays. Jusqu’au jour, parfaitement envisageable, où ce serait la gauche (ou l’ensemble des gauches) en Suisse. Cela n’a rien d’effrayant, cela existe partout, cela s’appelle l’alternance. Un jour ou l’autre, nous y viendrons.

 

Revenons aux partis « traditionnels », mon confrère entendant par là ceux qui ont fait la Suisse, les radicaux (au Conseil fédéral depuis 1848, le PDC depuis 1891, les socialistes depuis 1943). Intéressant, d’ailleurs, que l’UDC, héritière d’un PAB n’ayant guère moins d’épaisseur historique que les deux derniers cités, ne soit pas considérée comme « parti traditionnel » par le Temps, qui laisse poindre d’intéressantes préférences et jugements de valeur. Il était essentiel à leur survie, il y a cinq ans, six ans, que PDC et radicaux enterrent la hache de guerre du Sonderbund et unissent leurs forces. Ils n’en ont rien fait, le jeu des égos, le maintien des prés-carrés, les querelles d’Achille et d’Agamemnon entre Darbellay et Pelli, tout cela a ruiné cette grande ambition. Et maintenant, c’est trop tard.

 

Trop tard, parce même additionnés, ils n’arrivent pas au poids de la seule UDC. Trop tard, parce qu’ils ont accumulé erreurs et bévues, ont eu (surtout côté PLR) une communication digne d’un contremaître d’usine à gaz, ont été incapables, dans cette dernière législature, d’offrir au pays un discours clair, recevable par tous, ont commis de mortifères erreurs de casting dans le choix des hommes (Burkhalter, Schneider-Amman), ne sont plus capables d’offrir au pays de grands hommes, des Furgler, des Delamuraz, ou même des Couchepin. Essoufflés, amoindris. Ils ne font plus rêver la Suisse. Au mieux, ils la gèrent. Comme des intendants.

 

« Ingouvernable », au nom de quoi ? Parce que le vieux socle ne ferait plus le poids ? Comme si ces partis « traditionnels » étaient par essence des partis de gouvernement. Comme s’il existait, de droit divin (que la volonté du peuple ne saurait infléchir) des partis pour gouverner, et d’autres pour demeurer en marge. Ce que nous prône le Temps, en filigrane de cet éditorial, une fois grattée l’apparence de sagesse et de pondération du texte, c’est la conservation de vieux acquis, d’antiques prébendes, surtout ne changeons rien, la Suisse « gouvernable » c’est celle des puissants d’hier, et la Suisse serait ontologiquement « ingouvernable » en cas de glissement du curseur vers la droite. C’est, bien sûr, le droit le plus strict du Temps de le penser, mais alors il dévoile sacrément une préférence, et pourrait avoir le courage d’inscrire, en têtière de une, « Feuille d’Avis de la droite libérale-radicale suisse ».

 

Imprévisible et instable, et pourtant puissamment instinctif, un homme a compris cela : Fulvio Pelli. Le Tessinois, c’est sûr, commence à en avoir sérieusement assez des gesticulations de son cher allié historique du centre, qui multiplie les tentatives de gonflette en allant seriner de roucoulantes liturgies aux partis émergents, ceux de la mode Fukushima. Au même journal – Le Temps – il l’a dit de façon sèche et cinglante, juste avant Pâques. Il sait, Pelli, que sur 90% des thèmes fédéraux, ceux qui impliquent les mouvements lourds de la société, PLR et UDC sont sur la même longueur d’ondes. Il sait que cet espace politique-là, nettement majoritaire dans le pays, ne s’appelle pas le « centre-droit », ce qui ne veut pas dire grand-chose. Mais la droite.

 

Il sait qu’en Suisse, il y a une gauche, et il y a une droite. L’une et l’autre, fort respectables. L’une et l’autre ayant donné, de Tschudi à Furgler, de grands hommes au pays. L’une et l’autre ayant à apporter de leurs génies respectifs à l’édification de notre avenir. Par la dialectique de l’antagonisme. L'honneur - sémantique et rhétorique - de la "disputatio". Et non plus, comme cela fut trop longtemps le cas, par le flou centriste, introuvable, de la perpétuelle compromission.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

16:23 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (13) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

BRAVO M. Décaillet! Un excellent article, d'ailleurs comme toujours.

Écrit par : Hans Ruopp | 28/04/2011

Oui comme d'habitude ! Excellent !
J'ajouterais que vos écrits me manquaient...

Écrit par : Marie-Françoise | 28/04/2011

Etant interpellé nommément, je me permets de répondre de façon succincte. Le problème, de mon point de vue, n'est pas qu'une coalition succède à une autre (la droite au centre, par hypothèse), mais que la Suisse s'installe durablement dans une sorte de n'importe quoi politique où un gouvernement faible (constitué toujours des mêmes) ferait face à une UDC surpuissante (mais sous-représentée ou absente du Conseil fédéral) et à une constellation incohérente faite de PBD, Verts'Lib et autres. Cette hypothèse est à mon sens, et à court-moyen terme, plus probable que la coalition de pure droite souhaitée par Pascal Décaillet. Mais la briéveté d'un édito ne permet pas toujours de développer les raisonnements dans toute leur amplitude. Pour réfléchir plus avant, voir l'interview d'Urs Altermatt que nous venons de publier sur le déclin du centre: http://www.letemps.ch/Page/Uuid/931ad426-7041-11e0-8565-dc4d8b3fd1a1/A_terme_le_PLR_naura_plus_quun_seul_conseiller_fédéral

Écrit par : Sylvain Besson | 28/04/2011

Pourquoi ingouvernable ? Parce que quelques nestlépotes sont aux commandes, et qu'ils s'arrogent les privilèges de se ristourner des plus values, des bénéfices et des commissions?
La Suisse, c'est pas ingouvernable, c'est juste mal fréquenté.
Et je ne parle pas des dealers des Eaux-Vives, ni des gazillions de voitures 74 ou 01 qui viennent saturer le trafic.
La Suisse, pendant longtemps c'était une belle image propre et nette.
Mais la couche superficielle, le glaze, l'Elnett, c'est fini.
Alors place à la réalité, place aux nécessités, place à l'honnêteté de dire que ce qui n'est pas admissible, ce qui n'est pas permis et ce qui n'est plus toléré eh bien : c'est fini!
Place à une façon honnête, sincère et réaliste de faire de la politique.
Stop au nationalisme égoïste.
La Suisse veut jouer dans la cour des grands ? Qu'elle commence par cérébrer en terme planétaires.

Écrit par : Denise Park | 28/04/2011

Ah oui, excellent Décaillet! Merci!

Écrit par : Bérénice | 28/04/2011

M. Besson,

Qui vous a dit que le SOUVERAIN veut une Berne fédérale forte? Rappelez-vous que la Suisse est une confédération et c’est le peuple qu’a choisi ainsi.

Le peuple suisse est confronté quotidiennement à des exemples très instructifs des gouvernements centralisés (France, Allemagne, etc…) et ces exemples vont à l’encontre de tout ce qu’ont croit: notre souveraineté.

Si vous imaginez un CF sans au moins 2 chaises pour l’UDC, vous devez se rendre compte que ce sont les autres partis (surtout la gauche+PDC), qu’ensemble font majorité et qui n’ont aucun respecte pour la volonté du peuple, ce que je considère comme non-démocratiques.

Finalement, rappelez vous que si la Belgique peut se passer d’un gouvernement (1 an déjà), pourquoi devrons-nous avoir un CF fort pour faire tout ce qu’ils veulent. Non, merci. Je préfère toujours la formule: Des Cantons forts et une Berne fédérale de plus en plus faible.

Écrit par : Hans Ruopp | 28/04/2011

"Une Suisse ingouvernable ? – Pourquoi donc ?"
C'est relativement simple. les Suisses pour des raisons émotionnelles veulent voter pour des partis nouveaux, et ces partis n'ont pas le personnel pour répondre à la demande. Vous voteriez Martin Chevallaz pour le PBD sur Vaud ? Pas moi. Bedoumkraft, nein danke...

Écrit par : Géo | 28/04/2011

L'UDC n'est pas un parti comme les autres du fait de ses propositions politiques (sur les étrangers et le système politique suisse) et de sa communication. C'est un parti national populiste. Ce qui ne l'empêche pas de rallier près de 30% des suffrages à l'échelle du pays.

Écrit par : normand | 28/04/2011

Le meilleur système reste le système valaisan: facilement gouvernable par un parti fort, entouré de quelques modestes concurrents qui ne lui "disputent" pas le pouvoir.
La "disputatio" est là quand même, mais pour le plaisir. cf ici: www.catacombes2011.blogspot.com

Écrit par : Roger | 29/04/2011

Je ne vois pas le problème de notre vie politique se résoudre dans un antagonisme gauche-droite.
Je remarque que ce qui manque c'est un vrai contrat politique passé entre les partis et la population.
J'ai de la peine à comprendre ou à entendre un programme.
Notre société est celle du prêt à jeter. Une idée par jour même si la suivante contredit la première. Gesticulez et dites n'importe quoi.
Vous comprendrez le désamour de la population à l'égard des partis.
Quand à penser que l'UDC va tout résoudre, je crois que c'est une grave erreur.
Ce parti a démontré qu'il ne pouvait pas gouverner,. Blocher a été mauvais comme conseiller fédéral et Maurer est catastrophique.
On ne peut pas baser son travail politique sur le contre "tout".
Alors établissons des contrats, faisons des alliances sur ces contrats et gouvernons. Toutes les possibilités sont ouvertes.
Mais que diable arrêtons ce vieux schéma gauche droite qui date d'avant la chute du mur de Berlin.

Écrit par : Bertrand BUCHS | 29/04/2011

De Gaule déclarait "comment diriger un pays qui a plus de 365 différentes sortes de fromages" !

Ma petite personnes dirait "comment diriger un pays qui a plus de 800 différentes banques privées" !

Écrit par : Corto | 29/04/2011

La bipolarité est effectivement le système commun à toutes les démocraties, hormis en Suisse.
Pourtant, Pascal, vous négligez deux faits majeurs:
1) la Suisse est la seule démocratie qui possède le droit d'initiative et de référendum, qui paralyserait toute tentative de gouverner sans concertation préalable.
2) la Suisse est le seul état à la fois multilingue et multi-religieux en Europe.
Elle tient parce que son exécutif est le fruit de subtils dosages, qu'un système bipolaire réduirait très sûrement à néant. Un peu comme en Belgique.
A n'en pas douter, un système bi-polaire produirait de l'instabilité dans notre pays en remplaçant l'alchimie par la loi du plus fort, si prisée à l'UDC ou à la gauche de la gauche. Et à terme, un très probable éclatement sur les facteurs linguistiques et culturels.

Écrit par : Philippe Souaille | 29/04/2011

Parfaitement d'accord avec Philippe Souaille. La suite du programme, c'est l'éclatement de la Suisse. C'est d'ailleurs depuis les débuts en politique de Christoph Blocher son but ultime. La Suisse d'un côté, celle qui parle schwyzerdutsch et les parties rapportées de l'autre, nous, à la poubelle. Personellement, comme Vaudois, j'ai de la peine à supporter que ces truands genevois profitent de la couverture helvétique pour commettre leurs crimes fiscaux. La seule science de leurs banquiers, c'est de faire traverser la frontière à des clochards avec des valises bourrées de fric français...
Et les Genevois vivent de cela, et ils s'en vantent avec leur grande gueule de crétins friqués. Et nous allons tous payer pour leurs crimes.
Et donc, il faut reconnaître que si j'étais suisse-allemand, je voudrais aussi me débarrasser de ce ramassis de bras cassés romands qui se la pétent un max...

Écrit par : Géo | 29/04/2011

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