29/04/2011

Apocryphe ou non, l'Évangile selon Saint Mark mérite le détour

 

Sur le vif - Vendredi 29.04.11 - 18.47h (Année du Sonderbund)

 

Sous l’horrible titre « Oui à un développement équilibré et au profit de tous les Genevois » (contenant un hiatus prouvant que le secrétaire de rédaction n’a pas relu les mots à voix haute), le président du Conseil d’Etat genevois, Mark Muller, nous livre, dans le Temps de ce matin, une analyse aux accents nouveaux. Un texte qui, sans remettre en question le dogme de la libre circulation, en propose toutefois des atténuations au profit de la population du canton. Très exactement, en mots plus polis, en méthodes moins matamores, en tonalité plus bourgeoise, ce que préconise un parti montant et monothématique qui s’appelle le MCG. Amusant, non ?

 

Après une introduction un peu longue où il s’emploie à défendre le principe de croissance (le moins qu’on puisse attendre d’un libéral), Mark Muller écrit qu’il est essentiel, pour que la population continue de soutenir la libre circulation Suisse-UE, que tout le monde y trouve son compte. Exactement ce qu’a toujours dit la gauche (les « mesures compensatoires »), ou la galaxie Grobet, ou encore le parti ascendant et obsessionnellement monothématique. Exactement ce que, de leurs salons, ont omis de dire les libéraux, les radicaux, à Genève, depuis une décennie. Que vient corriger, l’air de rien, dans le Temps de ce vendredi, ce nouvel Evangile (apocryphe ?) selon Saint Mark ? L’incurie de qui ? L’arrogance de qui, parmi ses pairs ?

 

Lisez plutôt : « Le Conseil d’Etat invite les entreprises genevoises à engager des Genevois et des chômeurs genevois. Il y va du maintien de la libre circulation, que certains remettent en question, et de la survie de notre modèle économique ». Sic. Et c’est signé Mark Muller ! Et, pour ma part, j’applaudis, car il y a enfin la reconnaissance des limites du libre échangisme pur, et l’affirmation – sans casser le jouet – de la nécessité d’une préférence locale. Il ne s’agit ni de fermer les frontières, ni de stigmatiser nos amis français, simplement de remettre les pendules à l’heure. Là aussi, c’est plus une question de déplacement du curseur que de révolution. Il y aura toujours des frontaliers, ils seront toujours les bienvenus, ils font vivre des secteurs entiers de notre économie, mais les résidents genevois, ça compte aussi.

 

Sans l’incroyable pression, depuis des années, du parti monothématique montant, jamais un président libéral du gouvernement genevois n’aurait tenu du tels propos. L’intelligence des partis « traditionnels » (j’utilise ce terme faute de mieux), c’est d’intégrer ce que le monothème brutal a de juste et de bon. C’est ainsi, depuis 1848, que s’est construite la Suisse. En absorbant. Et non en rejetant dans la Marge, créatrice de gueux et de Tiers-Etat, ceux qui ne se contentent pas de la tiède et chétive rhétorique des salons.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

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28/04/2011

Une Suisse ingouvernable ? – Pourquoi donc, M. Besson ?

 

Sur le vif - Jeudi 28.04.11 - 16.23h

 

Singulier raisonnement, dans l’éditorial du Temps de ce matin, de mon confrère Sylvain Besson : parce que les partis « traditionnels » s’effondrent, et que l’UDC tutoie les 30% (sondage SSR/gfs publié hier), nous serions, si tout cela se confirmait cet automne, devant « le spectre d’une Suisse ingouvernable ».

 

Ingouvernable, pourquoi ? Ingouvernable, en quel honneur ? Ingouvernable, par rapport à quel âge d’or ? Vous la trouvez très gouvernable, vous, la Suisse d’aujourd’hui, celle de la législature 2007-2011, cette Suisse qui n’a pas vu venir la guerre du secret bancaire, est incapable d’arrêter une position claire en matière européenne, ne parlons pas de politique de sécurité, et dont les conseillers fédéraux se napalmisent mutuellement par presse dominicale interposée ?

 

Ingouvernable, simplement parce que la coalition, le socle de partis qui ont cimenté la Suisse de l’après-guerre laisseraient doucement la place, par la volonté du peuple et comme dans n’importe quelle démocratie du monde, à une autre coalition, un autre socle, une autre cimentation ? Dont le pivot – hypothèse – ne serait plus le centre, mais clairement la droite (ou l’ensemble des droites) de ce pays. Jusqu’au jour, parfaitement envisageable, où ce serait la gauche (ou l’ensemble des gauches) en Suisse. Cela n’a rien d’effrayant, cela existe partout, cela s’appelle l’alternance. Un jour ou l’autre, nous y viendrons.

 

Revenons aux partis « traditionnels », mon confrère entendant par là ceux qui ont fait la Suisse, les radicaux (au Conseil fédéral depuis 1848, le PDC depuis 1891, les socialistes depuis 1943). Intéressant, d’ailleurs, que l’UDC, héritière d’un PAB n’ayant guère moins d’épaisseur historique que les deux derniers cités, ne soit pas considérée comme « parti traditionnel » par le Temps, qui laisse poindre d’intéressantes préférences et jugements de valeur. Il était essentiel à leur survie, il y a cinq ans, six ans, que PDC et radicaux enterrent la hache de guerre du Sonderbund et unissent leurs forces. Ils n’en ont rien fait, le jeu des égos, le maintien des prés-carrés, les querelles d’Achille et d’Agamemnon entre Darbellay et Pelli, tout cela a ruiné cette grande ambition. Et maintenant, c’est trop tard.

 

Trop tard, parce même additionnés, ils n’arrivent pas au poids de la seule UDC. Trop tard, parce qu’ils ont accumulé erreurs et bévues, ont eu (surtout côté PLR) une communication digne d’un contremaître d’usine à gaz, ont été incapables, dans cette dernière législature, d’offrir au pays un discours clair, recevable par tous, ont commis de mortifères erreurs de casting dans le choix des hommes (Burkhalter, Schneider-Amman), ne sont plus capables d’offrir au pays de grands hommes, des Furgler, des Delamuraz, ou même des Couchepin. Essoufflés, amoindris. Ils ne font plus rêver la Suisse. Au mieux, ils la gèrent. Comme des intendants.

 

« Ingouvernable », au nom de quoi ? Parce que le vieux socle ne ferait plus le poids ? Comme si ces partis « traditionnels » étaient par essence des partis de gouvernement. Comme s’il existait, de droit divin (que la volonté du peuple ne saurait infléchir) des partis pour gouverner, et d’autres pour demeurer en marge. Ce que nous prône le Temps, en filigrane de cet éditorial, une fois grattée l’apparence de sagesse et de pondération du texte, c’est la conservation de vieux acquis, d’antiques prébendes, surtout ne changeons rien, la Suisse « gouvernable » c’est celle des puissants d’hier, et la Suisse serait ontologiquement « ingouvernable » en cas de glissement du curseur vers la droite. C’est, bien sûr, le droit le plus strict du Temps de le penser, mais alors il dévoile sacrément une préférence, et pourrait avoir le courage d’inscrire, en têtière de une, « Feuille d’Avis de la droite libérale-radicale suisse ».

 

Imprévisible et instable, et pourtant puissamment instinctif, un homme a compris cela : Fulvio Pelli. Le Tessinois, c’est sûr, commence à en avoir sérieusement assez des gesticulations de son cher allié historique du centre, qui multiplie les tentatives de gonflette en allant seriner de roucoulantes liturgies aux partis émergents, ceux de la mode Fukushima. Au même journal – Le Temps – il l’a dit de façon sèche et cinglante, juste avant Pâques. Il sait, Pelli, que sur 90% des thèmes fédéraux, ceux qui impliquent les mouvements lourds de la société, PLR et UDC sont sur la même longueur d’ondes. Il sait que cet espace politique-là, nettement majoritaire dans le pays, ne s’appelle pas le « centre-droit », ce qui ne veut pas dire grand-chose. Mais la droite.

 

Il sait qu’en Suisse, il y a une gauche, et il y a une droite. L’une et l’autre, fort respectables. L’une et l’autre ayant donné, de Tschudi à Furgler, de grands hommes au pays. L’une et l’autre ayant à apporter de leurs génies respectifs à l’édification de notre avenir. Par la dialectique de l’antagonisme. L'honneur - sémantique et rhétorique - de la "disputatio". Et non plus, comme cela fut trop longtemps le cas, par le flou centriste, introuvable, de la perpétuelle compromission.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

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20/04/2011

Genève à gauche, pour dix mille ans !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 20.04.11

 

Putain, encore quatre ans ! Après vingt années de règne, sans partage, de la gauche à la Mairie de Genève, c’est reparti pour une nouvelle législature. De 1991 à 2015, pendant un quart de siècle – une génération – les autorités de la deuxième ville de Suisse auront été tenues par des socialistes, des Verts, et la gauche de la gauche. Peut-être, au-delà de 2015, cela durera-t-il encore douze ans, vingt ans… Dix mille ans? La question, tous les quatre ans, revient : mais pourquoi donc une ville aussi prospère, lieu de marchés, d’échanges, de création d’entreprises, qui pourrait être, au fond, un symbole du libéralisme, confie-t-elle ses destinées à des équipes étatistes ?

 

Les réponses sont nombreuses. D’abord, Genève n’est pas une exception, ni en Suisse ni en Europe : de plus en plus, la gauche obtient du succès dans les agglomérations urbaines. Elle n’y fait d’ailleurs de loin pas du mauvais travail, gère plutôt bien le social et la culture. En matière de logement, de mobilité et de sécurité, les résultats sont nettement moins au rendez-vous. La droite ferait-elle mieux ? A vrai dire, on n’en sait trop rien : voilà des millénaires, dans l’esprit des gens, qu’elle a disparu des affaires. Nul, dans la jeune génération, à Genève, ne pourrait vous citer les noms des magistrats de droite, en Ville, lorsqu’ils étaient encore majoritaires !

 

A cela s’ajoute – mais c’est une cuisine interne avec laquelle je ne veux pas trop ennuyer mes amis valaisans, lecteurs de ce journal – que la gauche municipale genevoise a eu le singulier honneur, en ce printemps 2011, d’avoir face à elle la droite la plus bête du monde. Alors que socialistes et Verts n’ont jamais eu le moindre état d’âme à s’allier avec une galaxie « gauche de la gauche » comprenant, entre autres, les héritiers du Parti du Travail, l’Entente, quant à elle (PDC, radicaux, libéraux) s’est offert un psychodrame en cinq actes, au reste non résolu, sur la question de son alliance avec une UDC locale plus proche du petit poujadisme de province que des chemises noires. Résultat : un seul élu, le radical Pierre Maudet, face à quatre de gauche, pour les quatre ans qui viennent.

 

La dernière explication est le syndrome du cocon. La gauche, depuis vingt ans, y tient un discours très maternant, le « vivre ensemble », les « écoquartiers », les « espaces verts », la « mobilité douce ». Une rhétorique, au fond, très conservatrice : profitons, sans rien changer, du bonheur de vivre dans cette ville, soyons reconnaissants aux édiles de gauche qui la mènent, surtout ne touchons rien, respirons le même air, heureux, que nous soyons Suisses ou « migrants » (le mot « étrangers » semble avoir disparu du vocabulaire), profitons des logements sociaux, graissons notre vélo, dégraissons nos aliments. Et puis, dans quatre ans, dans le bistrot bobo le plus proche, on déjeune, et on en reparle.

 

Pascal Décaillet

 

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19/04/2011

L’Ordre règne à Genève

 

Les Sabots d'Aellen, les Trois Capitaines, le Crabe aux Pinces d'Or - Conte féérique, en attendant la pluie - Mardi 19.04.11 - 10.34h

 

C’est fait. L’Ordre règne, pour quatre ans, en Ville de Genève. Non au Municipal, où s’annonce, faute de majorité absolue pour quiconque, une délicieuse Quatrième République, toute de passerelles et de majorités introuvables, un jour gauche + MCG, le lendemain Entente + UDC + voix éparses, un autre jour encore Entente + MCG, ou alors gauche + une partie du MCG (pas nécessairement si homogène sur les questions sociales, par exemple). Bref, un parlement qui ressemblera aux Ouménés de Bonada, le sublime poème de Michaux, ou à la dernière page d’Astérix et les Goths. Avantage, par rapport à la législature précédente : il faudra faire de la politique. Inconvénient : personne n’y comprendra rien.

 

L’Ordre règne. Pas au Municipal, mais à l’exécutif. Semblable à elle-même, désespérément, toujours recommencée, la gauche place un quatuor et laisse d’infinitésimales miettes, les « reliefs d’ortolans », au semi-Valoisien Pierre Maudet, radical de gauche pour se faire élire par les bobos éclairés (à la bougie), radical du centre pour ratisser chez les suppôts de sacristies illuminés (à la chandelle), radical de droite le jour où il s’agira pour lui d’embrasser sur la commissure des lèvres un destin national programmé avant même le jour de sa conception. Parce que le PLR, au niveau suisse, ça n’a rien, mais vraiment rien à voir avec la Cagoule genevoise. Et il le sait très bien. Et il procède, simplement, par étapes. Démarche du Crabe. Pinces d’or.

 

Que Pierre Maudet soit réélu, c’est évidemment bien pour Genève, car il est un magistrat compétent, juste en attente d’un destin national. Disons, pour prendre une image qu’il connaît bien, qu’il lui faut « payer ses galons » et blanchir un peu sous le harnais en attendant la suite. Mais cette reconnaissance de ses qualités ne doit pas occulter une lucidité sur son petit jeu, sur ce que fut sa stratégie, sur le cirque qu’il commence, comme prévu, depuis hier, à nous jouer sur le thème des « petits ajustements », entendez passage au napalm de tous ceux qui, sur sa voie, le dérangent. Super-Maudet, Maudet Terminator, Maudet outragé, Maudet presque brisé, Maudet libéré, Maudet qui se croit autorisé à flinguer dans l’Entente, réclamer des têtes, Maudet qui se prend pour Chirac, 5 décembre 1976, lorsqu’il a conquis, à la hussarde, l’UDR, pour en faire sa chose, le RPR. A en juger par les échos reçus de certaines séances d’hier soir, ce Maudet-là commence un peu à lasser, et je pèse mes mots, notamment dans les rangs libéraux.

 

L’Ordre règne à Genève. Il y aura eu les sabots d’Aellen face à trois capitaines (Maudet, un conseiller d’Etat radical, sa Garde noire), il y aura eu, oui, le passage de ce remarquable jeune président du parti libéral, celui qui aura osé, celui qui aura anticipé, celui qui aura ouvert des voies dont d’autres cueilleront les fruits. Cet homme-là, dans la vie politique genevoise, nous le retrouverons un jour. Il aura osé un choix, affronté une solitude, défini des perspectives, avec vision nationale, pour l’avenir. Une trempe. Et un courage.

 

D’autres cueilleront les fruits ? Qui ? Mais Maudet, pardi ! A peine tournée la page des ouvertures à gauche (Europe, armée), capteuses de bobos, il y a fort à parier que notre homme, dans les mois qui viennent, d’abord sur des sujets sectoriels (Sécurité, Finances, Aménagement, Mobilité), puis de façon plus globale, soit justement celui des ouvertures à l’UDC. Pour avoir des majorités. Ce que préconisait, avant les autres, Cyril Aellen, eh bien Maudet le semi-Valoisien europhile sera celui qui, doucement, le réalisera. Paradoxe. Un peu dégueulasse. Mais c’est la politique.

 

L’Ordre règne à Genève. La gauche retrouve son arrogance. Pas celle du Municipal. Celle de l’exécutif. Pour preuve, le ton de Régente sur lequel Sandrine Salerno a cru bon, dimanche soir à Uni Mail, de remettre en place le jeune et brillant Adrien Genecand. Qu’avait-il osé, l’impudent ? Juste rappeler que la droite avait été, ces quatre dernières années, un paillasson. Ce qui relève du plus élémentaire constat. L’Ordre règne, oui. Avec quatre magistrats de gauche. Et un semi-Valoisien en attente de destin. Ah, les belles années !

 

Pascal Décaillet

 

 

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18/04/2011

Apéro, logo, tarmac

 

Sur le vif - Lundi 18.04.11 - Saint Parfait - 15.44h

 

C’est une nouvelle incroyable qui vient, par la voie des airs, d’estourbir nos consciences : l’aéroport de Genève s’appellera désormais… « Genève Aéroport » ! En présence du directeur et du conseiller d’Etat de tutelle, également président du Conseil d’administration, cette révolution cataclysmique a été rendue publique aujourd’hui. Et, pour mieux en souligner certaines vibrations que le commun des mortels, autant dire les gueux sémantiques que nous sommes, ne peut percevoir sans l’exégèse du Prince, on lui a donné des explications. Eclairantes.

 

« Genève, commente le Prince-Président de tutelle, est suffisamment connue dans le monde. Il n’y a plus besoin de mentionner le caractère international de l’aéroport ». A quoi le Prince-Tuteur ajoute : « Le choix du français plutôt que de l’anglais a été mûrement réfléchi, pour marquer l’attachement à la culture locale ». Et il conclut, le Petit Prince : « Il n’y a pas beaucoup de différence entre le nom de la ville en français et en anglais ».

 

Coût de la révolution : trente mille francs. Il fallait bien cela pour mettre à nu d’aussi éclatantes vérités. Et puis, trente mille, sous ces cieux-là, ça n’est même pas le dixième d’un apéro de départ.

 

Un monde en soie, qu’on vous dit…

 

Pascal Décaillet

 

15:44 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

Gorge sèche

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 18.04.11

 

La toute petite fille n’attend plus que le signal. Assise, droite, sur le tabouret, l’extrémité des doigts en apesanteur sur le clavier du piano à queue. Pas un souffle. Prête à attaquer. Sur un signe de Pascal Chenu, elle se lance. Dans toutes les auditions du monde, tous les oraux, toutes les émissions en direct, il y a toujours, juste avant, ce vertige de l’angoisse.

 

Passer l’oral. Commenter un passage de Phèdre, la scène de l’aveu, « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… ». Gorge sèche, jusqu’à la douleur. Serrée. Prête à tout donner. Séduire, convaincre. Partager. La toute petite fille fut fort bonne, vendredi en fin d’après-midi, dans la Salle de répétition de Jaques-Dalcroze. D’autres, comme un garçon prénommé Renaud, éblouissants. S’offrir à la critique. Oser.

 

Celui qui, avant de prendre l’antenne, commenter Rimbaud ou déclarer sa flamme, n’est pas brûlé par la lame surchauffée de la peur, ne sera pas bon. Rite initiatique, oui. Où se jouent fermeture, ouverture, désir et panique, mort et naissance. Il faut passer par là. L’oral, ou l’audition, ou l’entrée en scène, n’ont rien à voir avec l’écrit. Ils sont d’un autre ordre, d’une autre brûlure, d’une autre jouissance. Il faut être un peu fou pour aimer ça. Singulièrement tourné. Entre l’herbe douce et la braise, toujours préférer fouler la seconde. Pour le bonheur du cri.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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17/04/2011

Servir, puis réapparaître

 

Sur le vif - Dimanche 17.04.11 - 10.06h

 

Blocher-Couchepin : deux poids, deux mesures. Le premier se fait incendier par Peter Rothenbuehler, dans un billet du Matin dimanche, sous le seul prétexte qu’il se présente à une élection, et que, lorsqu’on a été conseiller fédéral, revenir au grand jour serait « introduire des mœurs étrangères ».

 

Sur la page d’en face, en gros, magnifiquement détouré pour mettre en valeur sa silhouette, souriant, Pascal Couchepin joue du tam-tam à l’occasion d’un cocktail pour les cent ans d’HEC. Mieux : sur une page complète, un peu en amont du même journal orangé, le même Pascal Couchepin, dans son bureau de Martigny avec vue sur l’église, s’exprime longuement sur l’avenir des partis qu’il appelle « historiques ». Couchepin, omniprésent dans les médias depuis qu’il est à la retraite.

 

On dira juste que la conception du « Servir et disparaître », au Matin dimanche et chez certains de ses puissants penseurs, obéit à une géométrie plutôt variable.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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16/04/2011

Alberto Velasco

 

Sur le vif - Samedi 16.04.11 - 19.21h

 

Il est socialiste et il est humain. Il est socialiste et il est cultivé. Il est socialiste et il a le sens de l’humour. Ce taureau de paradoxes, c’est Alberto Velasco, un petit jeune qui lit Lorca, écoute Albéniz, a combattu Franco, veut encore croire à la fraternité des hommes.

 

Alberto Velasco vient d’être élu chef de groupe dans le tout nouveau Conseil municipal de la Ville de Genève. Quand on sait d’où il vient, quelles solitudes furent parfois les siennes à l’intérieur même du parti, quelles foudres lui décochèrent certains pisse-froid, on se dit qu’on est content pour lui.

 

Ce soir, en regardant Mezzo, la seule vraie chaîne TV du monde, je penserai à lui. Et aux deux belles années du Petit Conservatoire que, tous les vendredis à l’aube, nous vécûmes ensemble. C’était quelque part, dans un monde où certains prétendent se parler. Et laisser venir à eux les deux seules choses qui vaillent : la musique et la poésie.

 

Pascal Décaillet

 

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France 2012 : la gauche a ses chances

 

Samedi 16.04.11 - 09.27h

 

C’était un printemps déraisonnable, je l’ai passionnément aimé, un authentique Temps des cerises, on nous disait que la vie allait changer, c’était évidemment faux, au fond nous le savions, nous avions juste envie de l’entendre. Passionné de politique française depuis décembre 1965, j’ai profondément souhaité l’élection de François Mitterrand le 10 mai 1981. Et pourtant, je n’étais pas socialiste. Et lui, l’était-il ? Je me suis même laissé avoir une deuxième fois, en mai 1988, mais là j’ai vraiment eu tort, tant ce second septennat fut sulfureux, malsain. Celui des affaires, dans tous les sens du terme. Je reviendrai sur tout cela en vous présentant le livre de Moati, que je suis en train de terminer (« 30 ans après », Seuil, mars 2011).

 

Il n’était pas imaginable, en ce printemps 1981, de reconduire Giscard pour sept ans. Non que l’homme fût médiocre – il était tout le contraire – mais le fluide, depuis longtemps, ne passait plus. Et puis, la droite était au pouvoir depuis trop longtemps : 1958, si on se réfère au retour de de Gaulle, à vrai dire 1956 pour l’Assemblée. Il me semblait totalement légitime que la gauche ait sa chance. Et figurez-vous, oui, que cette option, dans mon esprit, commence doucement à mûrir pour le printemps 2012 : Sarkozy a ruiné, dévasté son propre champ politique. Marine Le Pen, je n’en veux pas. Je n’exclus donc pas de souhaiter un président – ou une présidente – de gauche pour 2012-2017. Qui pourraient bien n’être ni Martine Aubry, ni l’homme du FMI. J’y reviendrai. Nous avons le temps.

 

Aussi surréaliste que cela puisse paraître, l’élection au suffrage universel du chef de l’Etat français ne se joue pas sur la « compétence ». Si c’était là le seul critère, Mendès ou Rocard l’auraient, de loin, emporté sur Mitterrand, Jospin sur Chirac, Giscard II sur Mitterrand, etc. Non, cette onction multipliée par des millions d’âmes, surgie des profondeurs telluriques du pays, nous joue d’autres enjeux. De Gaulle, en proposant la réforme électorale de 1962, largement acceptée par le peuple, le savait parfaitement. Il voyait aussi le profit immédiat que son incomparable stature ne manquerait pas, trois ans plus tard (décembre 1965), d’en tirer.

 

Le suffrage universel, c’est le rendez-vous d’un homme – ou, souhaitons le vivement un jour, d’une femme - avec le peuple. Oui, avouons-le, cela va puiser dans des racines qui précèdent la Révolution française, mais avec lesquelles, justement, la République a été bien inspirée de se réconcilier, il y a cinquante ans, tant le régime parlementaire (la Quatrième, notamment) était devenu une machine à perdre. Plus que le choix d’une « compétence » (laissons cela aux ministres, aux grands commis), c’est l’octroi d’une confiance. Une sorte de Sacre de Reims, mais venu de tout en bas, fragmenté, atomisé en millions de parcelles de lumière et d’espoir. Au final, une somme. Non au sens de la Scholastique, mais juste une arithmétique : la moitié de l’électorat, plus un. Ajoutons, pour ceux qu’effrayerait la « dérive monarchiste » de 1962, que cette confiance est donnée pour un temps limité : aujourd’hui, cinq ans. Et ce peuple, si volage, est si vite déçu !

 

Oui, la gauche française a ses chances. Pas la gauche des 35 heures. Encore moins celle de la « compétence monétaire internationale ». Non. Une autre gauche. Qui ressemblerait à la France profonde. Laquelle n’est ni urbaine, ni exclusivement parisienne, ni surtout révolutionnaire. Elle aspire, simplement, à vivre, dans des conditions décentes, avec, pour sa jeunesse, de l’ouverture et de l’espoir. Et, dans la parole présidentielle, un peu plus de classe, d’allure, de dignité que le sonore tétrasyllabe « Cass’toi, pauv’con ! ».

 

Un homme, à part de Gaulle, a incomparablement habité la dignité de la fonction présidentielle. Il avait l’immobilité du sphinx, la majesté du souverain. Il n’avait jamais d’argent sur lui. Mais un livre, oui, toujours. Il s’appelait François Mitterrand. Trente ans après, la subtile qualité de sa présence me manque.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15/04/2011

Dr Sigmund et les Pyramides

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Sur le vif - Vendredi 15.04.11 - 08.45h

 

Succulent lapsus, résiné comme pomme d’arolle rôtie sur l’adret doré de nos pentes, de mon confrère Simon Matthey-Doret, tout à l’heure à la RSR. Recevant la présidente popiste de l’AVIVO Christiane Jaquet-Berger, dans un entretien sur la démographie, il lui parle de la « pyramide des ânes » !

 

Trop beau. Trop Viennois. Plus doux que vin de palme. Plus éblouissant que le port d’Alexandrie. Plus révélateur que Champollion. À quoi, mais à quoi donc l’inconscient de cet excellent journaliste SSR voulait-il faire allusion ? Hmmm ?

 

Pascal Décaillet

 

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14/04/2011

Culture à Genève : les reliefs d’ortolans

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Sur le vif - Jeudi 14.04.11 - 16.41h

 

Présider aux destinées de la Culture en Ville de Genève est une tâche passionnante, donc enviable : il est normal que les impétrants s’y pressent, preuve qu’il y a un enjeu, des défis, un champ d’action qui reste à semer. Trois candidats, au moins, s’y intéressent vivement : Sami Kanaan, Pierre Maudet, Florence Kraft-Babel. Auxquels on n’omettra pas d’ajouter Soli Pardo. Comme nous l’avons déjà signalé, des tractations se sont déjà déroulées, en coulisses, sur le partage du gâteau, ce qui n’a rien de scélérat, se fait depuis toujours, sur le mode de Perrette et du pot au lait, voire de l’Ours et des deux Compagnons.

 

Que les personnes citées aient les capacités de gérer un tel Département, je le tiens pour acquis. Nous sommes dans des masses budgétaires fort lourdes (près d’un quart des finances de la Ville), des mouvements lents, où nulle réforme ne peut se décider à la hussarde, tant sont  poisseuses les pesanteurs des résistances, puissants les antagonismes des clans, tenaces les haines, les rancœurs. Parce qu’il engage - Dieu merci - autre chose que la simple gestion, quelque chose d’infiniment plus puissant, le champ culturel se trouve ensemencé des essences parfois les plus mortifères. Ce matin, sur France Inter, Frédéric Mitterrand tentait de s’expliquer sur sa querelle avec Olivier Py, prêchant le vrai pour le faux, laissant entendre qu’il allait le nommer en Avignon : l’éternel jeu du Prince et du génie. Sur Seine ou sur Rhône, la noire permanence des rapports de pouvoir demeure.

 

Depuis vingt ans, la Culture se trouve aux mains des Verts, qui ne semblent plus la revendiquer. On pourrait, a priori, trouver assez normal qu’elle passe chez les socialistes, qui placeront sans doute deux des leurs dimanche, et seraient légitimés à revendiquer les Départements les plus importants. Et Sami Kanaan est sans doute quelqu’un de « cultivé », comme les trois autres d’ailleurs. Mais opérer ce transfert, ce serait passer, violemment, d’un clan à un autre. Du clan des Verts culturels (l’entourage de Patrice Mugny, où Boris Drahusak a joué un rôle capital) à celui des socialistes, dont pas mal, impatients, se pressent autour de Charles Beer, n'attendant que cette occasion pour étendre une main « active et protectrice » sur ce domaine convoité. Ils tiendraient ainsi à la fois la Ville et la part culturelle (aujourd’hui congrue, mais jusqu’à quand ?) du Canton, que Charles Beer rêve d’étendre. Les socialistes, oui, détiendraient du coup TOUS les pouvoirs culturels publics à Genève.

 

Quels pouvoirs ? Celui de nommer. Celui de placer. Celui de copiner. Celui de favoriser financièrement. Celui d’octroyer une visibilité. Partout, dans tous les ministères du monde, partout où il y a pouvoir, plane la menace d’en abuser. C’est ainsi. C’est humain. Dans ce domaine particulièrement, le jeu des coteries est par nature plus dévastateur qu’ailleurs. Avec un radical, ou une libérale, l’un et l’autre au demeurant porteurs d’idées nouvelles, et de toute façon destinés à se retrouver minoritaires, ce risque d’emprise unique d’un clan se trouve grandement atténué. Encore faut-il, léger détail, que ce radical, ou cette libérale, soit élu dimanche. Et que le nouveau collège, dans son infinie sagesse, veuille bien lui laisser autre chose que les miettes du repas. Ce que La Fontaine, quelque part, appelle les « reliefs d’ortolan ». Cinq syllabes magiques, qui me trottinent dans l’oreille depuis l’aube de mon âge. Comme l’étincelle pestilentielle d’une poubelle, sous les ultimes rayons du couchant.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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12/04/2011

Sami, Sandrine, la Peau de l’Ours

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Sur le vif - Mardi 12.04.11 - 10.38h

 


« C'est, dit-il, un cadavre ; Otons-nous, car il sent. »

Jean de la Fontaine – L’Ours et les deux Compagnons

 


Oui, il y a eu tractations. Oui, on a déjà commencé, à gauche, à se partager le gâteau. Oui, Sami Kanaan est pressenti comme prochain ministre municipal de la Culture. Cela, bien sûr, ne relève pas du Code pénal, mais est un indice de l’arrogance de la gauche en Ville de Genève, sa certitude de placer quatre des siens dimanche, toute euphorique d’avoir face à soi la droite la plus bête du monde. Elle aurait tort de se gêner !

 

L’animal du jour, c’est bien sûr l’Ours. J’en ai vus en liberté au Canada, c’est un être impressionnant de puissance et de fausse placidité, d’apparente balourdise, il  joue avec sa lenteur pour mieux vous surprendre par ses accélérations. Tueur qui simule la torpeur. Admirable bête, tellement humaine ! Je comprends qu’il inspire poètes, fabulistes, astronomes, spécialistes de l’héraldique. Berne, Berlin, Orsières : l’univers est une immense armoirie, un bestiaire, la politique une faune. Le pouvoir, l’illusion d’une fable.

 

Donc, Sandrine et Sami, et sans doute Esther (pas trop gourmande), et bien sûr aussi Rémy, quoi qu’il s’en défende, ont discuté. Ils ont vu l’Ours. Ils s’en sont pourléché le poil, c’est la vie. Ils se sont noyés en arctiques pensées. Ils ont entrevu la comète, tracé des plans. L’ivresse sucrée, raffinée, du pouvoir, lorsqu’il se love en mirage, à portée de main. Tu vois le plantigrade, juste là, tu imagines déjà le trophée, l’onctuosité de la descente de lit, quelques sucs de gloire, sur ton blason.

 

Et la meilleure, c’est que ça va sans doute marcher. Ca s’appelle « l’Alternative », et ça nous promet la plus ronronnante, la plus désespérante des continuités. Sur dix candidats, trois seuls articulent un embryon d’ambition en matière culturelle : Pierre Maudet, Florence Kraft-Babel, Soli Pardo. Non qu’ils aient nécessairement raison, mais ils ont quelque chose à dire. Ca n’est pas le cas de M. Kanaan, certes homme de valeur, mais qui, dans ce domaine-là, demeure calfeutré dans une rhétorique d’intendance et d’organigramme. On ne demande certes pas au ministre municipal genevois de la Culture de transférer tous les jours les cendres de Jean Moulin au Panthéon, ni de faire lire dans les théâtres la lettre de Guy Môquet, mais enfin un peu de vision, et pourquoi pas d’utopie, dans un domaine aussi sensiblement sublime, ne serait pas de refus.

 

La gauche, pour quatre ans, s’apprête à se succéder à elle-même. Après vingt de règne à la tête de la Culture, elle s’apprête à continuer. Placer les siens, toujours. Juste le clan socialiste qui remplacera le clan des Verts, de quoi faire plaisir à Anne Bisang, de quoi réjouir une chapelle contre un autre. Et tout cela, déjà, toute la grise tristesse de cette continuité gestionnaire, qui serait ficelé. Moutardé. Prêt à mettre au four. Avec, juste, un peu de graisse d’ours pour faire passer la sauce. Ah, les braves gens !

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

 

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11/04/2011

La Sainte Messe

 

Chronique publiée dans la Tribune de Genève - Lundi 11.04.11

 

Ils peuvent se regarder dans la glace, en héros, les gens de la Soupe : à six, à sept, pendant une heure et demie, ils se sont acharnés sur Céline Amaudruz. Face à la mitraille, la jeune présidente de l’UDC genevoise n’a strictement jamais pu commencer une phrase. La durée de vie de sa prise de parole devait être en moyenne de trois secondes, avant de se faire interrompre.

 

Depuis des années, la Soupe est une machine de guerre anti-UDC. Des orgues de Staline, militantes, orientées, dénuées du moindre humour, juste tirer, dans le même sens, toujours. Et au plus haut niveau de la SSR, on ne dit rien. On laisse faire. Soit de l’incompétence crasse, soit une silencieuse complicité, venant des mêmes qui ont refait l’émission Arena pour qu’elle soit moins polarisée. Dans les deux cas, c’est un scandale.

 

Certes, Céline Amaudruz parlait trop vite, respirait à contresens. Mais la violence d’un tel acharnement, on n’en a jamais vu le centième lorsqu’il s’agissait, au Salon du Livre, de recevoir le copain Robert Cramer. Ou lorsqu’on a, face à soi, un Luc Recordon, un Pierre Maudet ou un Dick Marty. Le sénateur tessinois, c’est religieusement qu’on l’a écouté. Parce qu’il représente le Bien. La Morale. Deux poids, deux mesures. Sous le couvert de l’humour, la militance la plus engagée. Flütsch a gagné : même quand il n’est pas là, la bonne parole irradie la Sainte Messe du dimanche.

 

Pascal Décaillet

 

 

08:42 Publié dans Chroniques Tribune | Lien permanent | Commentaires (15) | |  Imprimer |  Facebook | |

10/04/2011

Tessin, Lucerne : les nouvelles frontières de la politique suisse

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Sur le vif - Dimanche 11.04.11 - 16.50h

 

C’est fini. Les deux partis qui ont fait la Suisse, les radicaux (depuis 1848), les démocrates-chrétiens (depuis le ralliement de 1891) ne la font plus. Ils vont bien sûr continuer de vivre, les partis ne meurent que très lentement, mais le temps de leur suprématie est terminé. Deux scrutins électoraux capitaux, ce dimanche, leur assènent le coup de grâce : Lucerne, fief historique du Sonderbund, et le Tessin. Il y aura un avant et un après 10 avril 2011.

 

A Lucerne, fief identitaire du PDC, canton central de l’alliance catholique conservatrice en 1847, dans ce Saint des Saints, la démocratie chrétienne perd la bataille face à la montée de l’UDC et l’émergence des Verts libéraux. Plus fou encore : dans ce même canton, l’ennemi historique, le contrepoids rationaliste à la vieille piété de Suisse centrale, les libéraux-radicaux, perdent aussi. Nouvelle carte politique, nouveaux vainqueurs, nouvelles frontières.

 

Mais Lucerne n’est rien en comparaison du Tessin : la Lega est à 36,2% ! A coup sûr, le parti de Giuliano Bignasca va placer, en plus de l’excellent Marco Borradori, un deuxième conseiller d’Etat, sans doute le conseiller national Norman Gobbi. Et au Tessin aussi, PDC et libéraux-radicaux perdent. Là encore, nouvelles frontières, déplacement du curseur, invasion de la feuille entière par la marge.

 

Sans doute nombre d’éditorialistes, demain matin, nous expliqueront que Tessinois et Lucernois ont mal voté. Qu’ils ont choisi les partis de la peur. Qu’ils sont mal dans leur peau. Que les sirènes populistes ont gagné. Que les gens sont vraiment mal inspirés de bouder les partis de la Raison. Oui, demain, ils diront tout cela. Laissons-les dire. Rendez-vous le dimanche 23 octobre.

 

Pascal Décaillet

 

16:50 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Les Montgolfières, le paon, les juristes imberbes

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Sur le vif - Quelque part dans l'air - Dimanche 10.04.11 - 09.19h

 

Il est des matins du monde plus vivifiants que d’autres. Ainsi, ce dimanche 10 avril, si soluble dans l’air, avec ce ciel de Genève qui commence à se tapisser de Montgolfières. Hier, c’était le paon du Jardin botanique qui faisait la roue, tétanisant le regard des passantes. Début de printemps exceptionnel, bonheur de vivre, d’habiter cette ville, si troublante. En plus, je lis Serge Moati, « 30 ans après », Seuil, mars 2011, il nous rappelle que l’anniversaire du 10 mai 1981 approche. Jamais, pour ma part, je n’oublierai François Mitterrand. L’homme, sa classe, sa culture, son rapport à la Province, son amour charnel de la France, qu’il connaissait dans l’intimité de sa géographie.

 

Mais il y a autre chose, de l’ordre du sel sur le Finistère d’une langue, ou du silex dans l’amertume d’un Sancerre, ce matin, pour me donner envie de mordre à pleines dents la sainte folie de cette journée : la page 23 du Matin dimanche. Interviewé par Sonia Arnal et Ariane Dayer, Pierre Lamunière, qui a vendu vendredi ses journaux à Tamedia, dit s’être beaucoup énervé contre « les offices bernois, la Commission de la concurrence, l’OFCOM, ces nids de juristes obscurs et imberbes, tout juste sortis de l’Université, qui vous pondent des règlements purement juridiques, sans aucune vision ».

 

Douce prose ! Visions d’éphèbes sous la poussière des livres. Douce nuit, « obscure », aveugle, la nuit des innocents. Qu’on aurait juste envie, au passage, de massacrer. Singulier début de printemps, où ce sont les paons qui font la roue, les Montgolfières qui enflent, et les imberbes qui pondent.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

09:19 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |

08/04/2011

Blocher, Darbellay, le Stöckli

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Sur le vif - Vendredi 08.04.11 - 19.50h

 

Christophe Darbellay le prédit, dans le Grand Oral qui sera diffusé après-demain, dimanche 10 avril  (20h sur La Télé et Léman Bleu) : « Leader du plus grand parti du plus grand canton, Blocher sera le conseiller national le mieux élu de Suisse, au soir du dimanche 23 octobre. En revanche, pour les Etats, il n’a aucune chance : il ne pourra qu’atteindre le potentiel électoral maximum de son parti à Zurich, quelque chose comme les 35% d’Ueli Maurer, il y a quelques années ».

 

Darbellay a raison. Et Blocher le sait. Alors, pourquoi ce combat ? Parce qu’en s’attaquant au Stöckli, les socialistes et l’UDC, qui y sont sous-représentés depuis toujours en raison des modes électoraux, s’en prennent symboliquement à la Chambre qui incarne la Suisse de la raison, de la modération, des passerelles, des recherches de « solutions ». La Chambre où l’on parle assis. Où nul, jamais, ne s’emporte. Dans l’antichambre de laquelle Gilles Petitpierre fumait sa pipe. Ou aucun éclat, ni de verbe ni de geste, n’altère, sous la molasse, la bourgeoise sérénité des lieux.

 

Le Conseil des Etats, en 1848, a été créé pour compenser la puissance des grands cantons : Zurich a deux élus, Glaris aussi. A la base, une idée de génie, protectrice des minorités, garante du fédéralisme. En ce milieu du dix-neuvième siècle, quelques mois seulement après le Sonderbund, il fallait impérativement ce contrepoids. Il a sauvé la construction du pays. Et sans doute, aujourd’hui, est-il encore nécessaire, même si des réformes de modes électoraux sont souhaitables.

 

La Chambre de la « recherche des solutions ». La formule provient de l’apothicaire Didier Burkhalter, l’homme qui aime la politique en cercle clos, pour bien doser la recette-miracle. Enfin, disons que c’était sa méthode lorsqu’il était sénateur, parce que là, depuis qu’il est aux affaires, le miracle se fait méchamment attendre. La Chambre des compromis. La Chambre où l’on tente de s’entendre. La Chambre où règnent (jusqu’au 23 octobre, mais sans doute pour quelques années encore) les deux partis historiques qui ont dominé la Suisse du vingtième siècle, les radicaux (je n’arrive pas à m’habituer à la dénomination « PLR »), et, devant eux, le PDC. Le Valais, jusqu’à aujourd’hui, n’a envoyé, depuis 1848, que des PDC (jusqu’à une époque récente, on disait des « conservateurs ») au Conseil des Etats !

 

Ce que vont tenter les socialistes et l’UDC, c’est de troubler un peu la solide tranquillité de la citadelle. La tâche sera très rude, et sans doute les fruits, au soir du 23 octobre, peu nombreux. Mais la politique est affaire de symboles, Blocher le sait mieux que tout autre. Certains combats doivent être menés. Parce qu’un combattant qui se relâche est déjà mort. En s’attaquant au Stöckli, les partis frontaux donnent un signal. Et prennent date pour l’avenir. Ils nous rappellent aussi qu’un combat se mène debout, souvent dans la rue, avec les mots de tous les jours, avec parfois le ton qui monte, et le style affectif qui se substitue à la rotonde placidité de la rhétorique sénatoriale. C’est cela, cette symbolique-là, qui se joue. D’autres assauts, dans quatre ans, dans huit ans, dans douze, ne manqueront pas. L’Histoire est ouverte.

 

Pascal Décaillet

 

 

 

 

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07/04/2011

Le démon politique ne meurt jamais

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Sur le vif - Jeudi 07.04.11 - 16.45h

 

Le vendredi 11 décembre 1992, veille de l’Escalade, j’avais apporté une immense marmite en chocolat dans les studios SSR du Palais fédéral, où j’étais correspondant parlementaire, et, selon la coutume, le plus jeune et le plus âgé des présents avaient brisé l’objet en souhaitant que « périssent les ennemis de la République ». Le plus jeune, je dois avouer que je l’ai oublié. Le plus ancien, un certain Christoph Blocher ! Il était de passage dans nos studios pour tirer les leçons du 6 décembre, le « nein » à l’Espace économique européen, cinq jours plus tôt.

 

A l’époque, j’étais proche de Jean-Pascal Delamuraz (et le demeure, pour toujours), l’avais suivi dans nombre de ses déplacements en Suisse, dans le cadre de cette campagne historique, mais aussi dans des voyages à l’étranger, et j’étais très déçu du vote du peuple et des cantons, en ce « dimanche noir ». Au milieu des débris de chocolat, j’avais demandé à Blocher si le Conseil des Etats, où il avait échoué en 1987 face au caïd radical Carlo Jagmetti et à l’Indépendante Monika Weber, l’intéressait toujours. Il m’avait répondu que c’était une Chambre « un peu trop tranquille pour lui ».

 

Près de vingt ans ont passé. Une ascension vertigineuse de l’UDC, devenu premier parti de Suisse. Un enracinement impressionnant dans les élections locales, et notamment en Suisse romande. Une marginalisation sans appel de l’aile agrarienne, encore très puissante en ce début des années nonante, avec un Ogi aux affaires et venant de faire passer ses transversales. Accessoirement, pour Blocher, comme si c’était un détail de son curriculum, quatre ans au Conseil fédéral.

 

Et voilà qu’aujourd’hui, à 70 ans, il se relance dans ce combat-là. Beaucoup plus risqué, pour lui, que celui du National. Au Stöckli, le sortant radical, Felix Gutzwiler, est un poids-lourd, et Verena Diener, des Verts libéraux, n’est pas la première venue. Blocher, qui sera élu sans problème au National, pourrait s’en contenter. Si son parti fait un bon résultat au soir du 23 octobre (disons encore mieux qu’il y a quatre ans), l’homme ne manquera pas de jouer un rôle signalé sous la Coupole.

 

Mais cela ne lui suffit pas. Et le démon politique est là, qui le pousse à tenter plus loin encore : la Chambre des Cantons. Ce Stöckli, si difficile d’accès pour les partis frontaux, à cause des modes électoraux, des alliances, ce Conseil des Etats, le septuagénaire va tenter (comme Rime à Fribourg, Brunner à Saint-Gall) de l'arracher. Oui, c’est très risqué. Oui, il y a la possibilité, au bout du chemin, des lazzis et des quolibets des partis « raisonnables » qui se partagent cette Chambre depuis 1848. Mais le démon est là. Plus fort que la raison. Parce qu’un Blocher, comme un Grobet à Genève, un Pierre-Yves Maillard, comme un Darbellay, ne pourra jamais se passer du combat. Ni de la politique, Ni des défis. C’est plus fort que lui. C’est sa force et sa faiblesse. Toute la puissance, à la fois créatrice et dévastatrice, de sa nature.

 

Pascal Décaillet

 

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06/04/2011

Dissonances natalistes au Grand Conseil

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Sur le vif - Mercredi 06.04.11 - 12.12h

 

« Croissez et multipliez ». On savait Eric Bertinat adepte de la formule. Il l’a confirmé avec éclat, hier en fin d’après-midi, à la Commission des Affaires sociales du Grand Conseil genevois, en votant l’initiative 145, de la gauche, « pour des allocations familiales dignes de ce nom ». Du coup, et en fonction aussi de l’absence d'un représentant du PDC à la commission, l’initiative est passée !

 

Ce matin, Pierre Weiss ne goûtait que très moyennement la conversion UDC et la « distraction » démocrate-chrétienne, le converti comme l’absent se trouvant être – par hasard – pères de famille nombreuse. En revanche, la cheffe du groupe socialiste, Lydia Schneider Hausser, était aux anges. Oh certes, le plénum se chargera sans doute de réparer cette « anomalie », mais tout de même, l’UDC qui vote avec la gauche ! Et ce même UDC – au demeurant le meilleur des hommes – qui figure sur tous les murs de la ville en compagnie d’une libérale…

 

Lorsque l’entendement se fiance à la surdité, il reste, pour assurer la survie de la raison – et celle de l’espèce – une ultime planche de salut : faire des enfants.

 

Pascal Décaillet

 

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Sois Vert ou tais-toi !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 06.04.11

 

Que Fukushima soit une tragédie, tout le monde en convient. Qu’elle induise une profonde réflexion sur l’avenir de nos énergies, d’accord. Qu’il faille tout mettre en œuvre pour inventer, à terme, une alternative au nucléaire, une majorité de Suisses le pense. Tout cela justifie-t-il, pour autant, l’incroyable hystérie de récupération électorale, dans toute la classe politique suisse, du drame nippon ? Depuis quelques semaines, chaque homme, chaque femme politique s’est transformé en puissant expert de la question énergétique. On n’entend plus parler que centrales à gaz et pompes à chaleur. Le débat citoyen, dans notre pays, ressemble à une causerie doctorale de l’EPFL. Où le Kilowatt/heure est roi, le panneau solaire éblouissant, et l’isolation des immeubles, la querelle suprême.

 

Aux Verts historiques, aux anti-nucléaires de la première heure, il n’y a pas grand-chose à reprocher. Saisir l’opportunité, en politique, n’est pas un défaut, et là, elle est vraiment trop belle, ils auraient tort de se gêner. Mais que de conversions ! Que d’encombrements sur le chemin de Damas ! Que de vocations, soudain, dans la dialectique énergétique. En vérité je vous le dis, ce qui éclot avec la plus étonnante des fécondités, ces dernières semaines, c’est l’éolienne. Au royaume du vent, la girouette est souveraine, le nord et le sud se confondent, la boussole devient folle. Grand spécialiste de cette « souplesse », un parti du centre-droit, d’inspiration chrétienne, dont je tairai le nom, disons juste qu’il est majoritaire depuis un siècle et demi en Valais.

 

Face à ces irradiés de la 25ème heure, je préfère encore le courage de tel radical casque à boulons, telle conseillère fédérale hallucinée du champignon, telle brute UDC. Non que je partage nécessairement leurs positions. Mais en politique, un minimum de fidélité à la colonne vertébrale de son propre discours aide, sur la longueur, à l’acquisition d’un certain crédit. Mais tous ces néo-Tournesols, flanqués de leur ingénieur Frank Wolf (qui finira sa vie en satellite), voilà qui métamorphose le théâtre politique suisse en une monumentale centrale de Sbrodj. Tous spécialistes. Tous Syldaves. Tous docteurs en Kabbale anti-nucléaire. Ils nous promettent le vent, le soleil, la lente extase d’une vie plus douce. Et nous, face à l’océan, nous sommes comme l’héroïne de Rohmer, si belle, si bouleversante : éblouis, aveuglés par le surgissement théologique du Rayon Vert.

 

Pascal Décaillet

 

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04/04/2011

A Port-Saint-Louis-du-Rhône (13), samedi midi, j'ai pensé à l'Entente

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