15/06/2011

Nous sommes tous des humoristes corréziens

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Mercredi 15.06.11

 

Humour corrézien ? Laissez-moi rire ! Ce que tout le monde prend pour la galéjade d'un homme fatigué, pourrait bien tenir, en fait, du trait de génie, l'un de ces monumentaux coups de gueule dont Jacques Chirac, depuis l'Appel de Cochin le 6 décembre 1978, a le secret. Une manière de dire : « Non, je ne suis pas sénile, non ne m'oubliez pas, oui Sarkozy est un usurpateur, oui je vais encore vous surprendre, oui des lapins, j'en ai encore des tonnes, dans mon chapeau magique ! ». Une manière, après quarante-quatre ans d'une vie politique justement entamée en Corrèze, à la hussarde, en 1967, de proclamer : « Je suis encore vivant. Et ceux à qui ça ne plaît pas, je les emmerde ».

 

Jacques Chirac, comme l'a remarquablement montré Franz-Olivier Giesbert, n'est pas, ne sera jamais l'homme que l'on croit. Joueur, semeur de fausses pistes, souple là où on le croit raide, un jour libéral, le lendemain jacobin, en fait l'incarnation d'un pragmatisme radical qu'il partage avec deux hommes : le légendaire docteur Queuille (1884-1970), trois fois Président du Conseil sous la Quatrième République, et un certain... François Hollande ! Et ces trois hommes ont en commun un patrimoine, qui s'appelle la Corrèze. En ces terres-là, aux mœurs peut-être pas si éloignées de certaines régions valaisannes, disons latérales, il n'est pas sûr que la fixité idéologique détermine les comportements politiques. L'adaptation - au sens de Darwin - y tient une place majeure. En clair, ça maquignonne sec, ça toise, ça hume, ça renifle, ça se méfie, et puis, d'un coup parfois, ça adhère, ça s'embrasse, ça illumine les cœurs. A ce jeu-là, les pète-sec sont assez vite dépassés, les raisonnables dépérissent, le grain de folie a sa chance.

 

Et puis, Chirac est au fond, comme François Mitterrand, un radical de la Quatrième, terrien et cadastré, égaré dans les sphères célestes de la Cinquième. Ces deux-là ont dû, bon gré mal gré, endosser le costume taillé en 1958 pour un géant : ils s'en sont l'un et l'autre, d'ailleurs, plutôt bien sortis. Qu'un ancien président de la République de droite évoque l'idée de voter pour un candidat de gauche, c'est restaurer quoi ? Mais la Quatrième, pardi ! Sa ductilité. Sa malléabilité. Sa primauté de l'alliage sur l'alliance. Sa douce, sa délicieuse complexité, à laquelle il n'est pas exclu que la France, après un demi-siècle de scrutin uninominal à deux tours, revienne doucement. Reste l'essentiel : l'instinct. Chirac, qui a d'excellentes raisons de détester Sarkozy, sent venir, de profondeurs qu'il connaît bien, la lente, la patiente maturation d'une candidature qui, en 2012, pourrait séduire beaucoup de ceux que l'ère orléaniste du Fouquet's a exaspérés. Le chemin, pour Hollande, est encore long, à coup sûr il sera semé d'embûches. Mais voilà, foi de Corrézien, un onctueux parrainage, dont il se souviendra toute sa vie !

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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