05/01/2012

Guy, la mémoire, la survivante

 

Sur le vif - Jeudi 05.01.12 - 22.49h

 

J'ignore s'il convient de lire dans toutes les classes de France, comme le demande M. Sarkozy, l'ultime lettre de Guy Môquet à ses parents. Mais je suis sûr d'une chose : ce texte est bouleversant. Voilà un garçon de 17 ans, militant communiste du groupe des otages de Châteaubriant, qui s'en va au peloton d'exécution, le 22 octobre 1941, en réconfortant sa famille.

 

Ce texte, sur l'admirable chaîne « Toute l'Histoire », je viens de l'entendre une nouvelle fois, à l'instant, dans une émission consacrée aux premiers temps de la Résistance française. Il y eut, comme on sait, beaucoup de résistants fin 1944, pas mal déjà en 1943, beaucoup moins en 1942, si peu en 1941. Très jeunes, souvent communistes, ils aimaient leur pays. Ils en ont payé le prix, très fort.

 

L'émission que je viens de voir nous montre une ancienne otage de Châteaubriant, survivante. Elle retourne sur le mémorial des exécutions, soixante ans après. Tous les trois mètres, un poteau. Avec une photo. Elle passe en revue ces camarades de détention qu'elle a tous connus, Certains, comme Guy, étaient amoureux d'elle. Pour chacun, elle a un mot. L'évocation de ce qu'il avait de vivant, de coloré, de talent, ou de rire dans la voix. Dans ce sinistre lieu glacé, elle réinvente leurs vies. Elle n'a, cette survivante, jamais nulle plainte, nulle haine, juste le souci de restaurer la vie, là où plane la mort.

 

Ce soir, je vais relire un peu les « Lieux de Mémoire » de Pierre Nora. La mémoire n'est pas seulement une faculté du cerveau, ce qui est déjà remarquable. Elle est l'une des marques les plus éminentes de la reconnaissance. Et de la civilisation.

 

Pascal Décaillet

 

 

22:49 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

"...si peu en 1941..."

Et aucun communiste en 40, quand l'Humanité écrivait dans ses colonnes qu'il fallait bien accueillir les soldats allemands, "prolétaires en uniformes".

Écrit par : Paul Bär | 05/01/2012

Affirmation d'Eric Zemmour chez Ruquier : "La Résistance n'était composée que de citoyens de droite, la gauche collaborait". Entendant cette idiotie, j'ai pensé qu'il valait mieux en rire qu'en pleurer.

Écrit par : gamine | 06/01/2012

Pour avoir connu un résistant du plateau des Glières, il n'y avait, selon lui, que guère plus de 10.000 résistants alors qu'en 1945 ils étaient 400.000 à revendiquer ce statut, avec les FFI et tout le reste. Lui n'en parlait pas, il est mort il y a bien longtemps, n'a jamais revendiqué quoi que ce soit. Il m'a dit un jour, peu avant sa mort, ce qu'ils avaient vécu là-bas, peut-être pour qu'un ami en garde mémoire. Je n'étais pas né à cette époque, une simple histoire d'amitié entre un vieil homme et le jeune homme que j'étais.

Écrit par : piller | 06/01/2012

Sur les positions idéologiques du PCF de septembre 1939 à juin 1941 et son action REELLE, je vous renvoie à trois essais de Jean-Marc Berlière et Franck Liaigre, deux chercheurs qui ont étudié archives et témoignages à fond. Au final, on a quelques surprises.
- Le sang des communistes (Fayard, 2004)
- Liquider les traîtres - La face cachée du PCF 1941-1943 (Laffont, 2007)
- L'affaire Guy Môquet: enquête sur une mystification officielle (Larousse, 2009)
Pour débattre de ce dernier titre:
http://www.livresdeguerre.net/forum/sujet.php?sujet=1393

Écrit par : Malentraide | 06/01/2012

Entendant cette idiotie, j'ai pensé qu'il valait mieux en rire qu'en pleurer.
+++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

C'est pourtant vrai.
Pendant que l'Allemagne nazie et l'URSS dépeçaient ensemble la Pologne, les subversifs communistes présents en France ne faisaient rien.
Et il ne faut pas douter que si l'Armée rouge avait poussé en 45 jusque à Strasbourg, ils auraient servi d'avant-garde aux T-34 de l'éventuel occupant soviétique.

Oui, plutôt que de choisir un communiste pour servir son petit agenda politique, le président Sarkozy aurait plutôt dû prendre pour exemple un Honoré d'Estienne d'Orves...

http://fr.wikipedia.org/wiki/Honor%C3%A9_d'Estienne_d'Orves

... mais là, justement, ça ne servait pas son petit agenda.


Et pour finir ici sur cette période troublée, un peu d'Audiard :

++++++++++++++++++++++++++
Vivement qu’on ne se souvienne plus de rien. J’ai la mémoire en horreur. On va quand même faire un petit effort, à cause de l’anniversaire, des présidents sur les plages, de la vente des objets souvenirs qui a si bien marché, de tout ça.
Nous autres, enfants du quatorzième arrondissement, on peut dire qu’on a été libéré avant tous les autres de la capitale, cela en raison d’une position géographique privilégiée. On n’a même pas de mérite. Les Ricains sont arrivés par la porte d’Orléans, on est allé au-devant d’eux sur la route de la Croix-de-Berny, à côté de chez nous. On était bien content qu’ils arrivent, oui, oui, mais pas tant, remarquez bien, pour que décanillent les ultimes fridolins, que pour mettre fin à l’enthousiasme des « résistants » qui commençaient à avoir le coup de tondeuse un peu facile, lequel pouvait – à mon avis – préfigurer le coup de flingue. Cette équipe de coiffeurs exaltés me faisait, en vérité, assez peur.
La mode avait démarré d’un coup. Plusieurs dames du quartier avaient été tondues le matin même, des personnes plutôt gentilles qu’on connaissait bien, avec qui on bavardait souvent sur le pas de la porte les soirs d’été, et voilà qu’on apprenait – dites-donc – qu’elles avaient couché avec des soldats allemands ! Rien que ça ! On a peine à croire des choses pareilles ! Des mères de famille, des épouses de prisonnier, qui forniquaient avec des boches pour une tablette de chocolat ou un litre de lait. En somme pour de la nourriture, même pas pour le plaisir. Faut vraiment être salopes !
Alors comme ça, pour rire, les patriotes leur peinturlurait des croix gammées sur les seins et leurs rasaient les tifs. Si vous n’étiez pas de leur avis vous aviez intérêt à ne pas trop le faire savoir, sous peine de vous retrouver devant un tribunal populaire comme il en siégeait sous les préaux d’école, qui vous envoyait devant un peloton également populaire. C’est alors qu’il présidait un tribunal de ce genre que l’on a arrêté l’illustre docteur Petiot – en uniforme de capitaine – qui avait, comme l’on sait, passé une soixantaine de personnes à la casserole.
Entre parenthèses, puisqu’on parle toubib, je ne connais que deux médecins ayant à proprement parler du génie, mais ni l’un ni l’autre dans la pratique de la médecine : Petiot et Céline. Le premier appartient au panthéon de la criminologie, le second trône sur la plus haute marche de la littérature.
Mais revenons z’au jour de gloire ! Je conserve un souvenir assez particulier de la libération de mon quartier, souvenir lié à une image enténébrante : celle d’une fillette martyrisée le jour même de l’entrée de l’armée Patton dans Paris.
Depuis l’aube les blindés s’engouffraient dans la ville. Terrorisé par ce serpent d’acier lui passant au ras des pattes, le lion de Denfert-Rochereau tremblait sur son socle.
Édentée, disloquée, le corps bleu, éclaté par endroits, le regard vitrifié dans une expression de cheval fou, la fillette avait été abandonnée en travers d’un tas de cailloux au carrefour du boulevard Edgard-Quinet et de la rue de la Gaïté, tout près d’où j’habitais alors.
Il n’y avait déjà plus personne autour d’elle, comme sur les places de village quand le cirque est parti.
Ce n’est qu’un peu plus tard que nous avons appris, par les commerçants du coin, comment s’était passée la fiesta : un escadron de farouches résistants, frais du jour, à la coque, descendus des maquis de Barbès, avaient surpris un feldwebel caché chez la jeune personne. Ils avaient – naturlicht ! - flingué le chleu. Rien à redire. Après quoi ils avaient férocement tatané la gamine avant de la tirer par les cheveux jusqu’à la petite place où ils l’avaient attachée au tronc d’un acacia. C’est là qu’ils l’avaient tuée. Oh ! Pas méchant. Plutôt voyez-vous à la rigolade, comme on dégringole des boîtes de conserve à la foire, à ceci près : au lieu des boules de son, ils balançaient des pavés.
Quand ils l’ont détachée, elle était morte depuis longtemps déjà aux dires des gens. Après l’avoir balancée sur le tas de cailloux, ils avaient pissé dessus puis s’en étaient allés par les rues pavoisées, sous les ampoules multicolores festonnant les terrasses où s’agitaient des petits drapeaux et où les accordéons apprivoisaient les airs nouveaux de Glen Miller. C’était le début de la fête. Je l’avais imaginée un peu autrement. Après ça je suis rentré chez moi, pour suivre à la T.S.F la suite du feuilleton. Ainsi, devais-je apprendre, entre autres choses gaies, que les forces françaises de l’intérieur avaient à elles seules mis l’armée allemande en déroute.
Le Général De Gaulle devait, par la suite, accréditer ce fait d’armes. On ne l’en remerciera jamais assez. La France venait de passer de la défaite à la victoire, sans passer par la guerre. C’était génial. (Le Figaro-Magazine, 21 Juillet 1984)
++++++++++++++++++++++++++

Écrit par : Paul Bär | 06/01/2012

Ah, j'ai failli oublier, de ce formidable entretien avec Julien Freund (dont je recommande vivement la lecture intégrale)...

http://asymetria-anticariat.blogspot.com/2010/05/conversation-avec-julien-freund-pierre.html

... ce petit passage :

++++++++++++++++++++
J.F. - Le seul communiste que j'ai connu dans la Résistance ; ce fut après mon évasion de la forteresse de Sisteron. Il dirigeait un maquis F.T.P. de la Drome. C'était un alcoolique doublé d'un assassin. A Nyons, il a flanché dans les combats contre les S.S. et je me suis retrouvé seul au feu avec quelques Italiens. Il fut néanmoins décoré d'abondance, et c'est pourquoi j'ai refusé toutes les médailles... à l'exception d'une médaille allemande !
++++++++++++++++++++

Et ces propos sur le résistant comme quelqu'un d'enraciné, de rogneux, de "pas ouvert", qui résiste à l'occupation de l'autre, si nécessaire par les armes, position conforme à la réalité mais ô combien inactuelle quand il s'agit de l'exprimer face à la doxa de notre époque, monolithiquement transnationale :

++++++++++++++++++++
Bref, je disais tout à l'heure que le souvenir de la Résistance combattante devait s'effacer parce que son image renvoie d'une manière trop explicite au patriotisme. Il y a donc bien une contradiction entre le recyclage continue d'un fascisme mythique et malfaisant et l'occultation progressive de ceux qui ont combattu le fascisme réel, les armes à la main. Cette bizarrerie tend à montrer que le même mot renvoie bien à des réalités différentes... La Résistance est partie prenante de l'ancien monde, celui des réflexes vitaux qui se mettent en branle lorsque le territoire est envahi par l'ennemi. Les nouvelles de Maupassant montrent très bien cela dans un contexte où le nazisme n'avait pas cours. Or, c'est ce lien quasiment paysan à la terre que l'on prétend aujourd'hui abolir parce que les élites, elles, se sont affranchies de ces attaches... Elles deviennent transnationales et discréditent des liens qui sont pour elles autant d'entraves. Dans ce contexte, le maquisard devient un personnage encombrant... Trop rivé à son sol, à ses forêts, à sa montagne...
P.B. - Un franchouillard à béret basque, un chouan...
J.F. - Sans aller jusque là, il n'est plus le prototype de l'avant-garde historique.
P.B. - Sauf s'il est Arménien, républicain espagnol ou déserteur de la Wehrmacht.
J.F. - Oui, l'Affiche Rouge, qui renvoie à la dimension internationaliste...
++++++++++++++++++++

De là, le communiste Moquet récupéré par le globaliste Sarkozy, mais je vous laisse lire tout l'entretien, magistral !!!

Écrit par : Paul Bär | 06/01/2012

@ Paul Bär,

Très intéressant.

Écrit par : anonyme | 07/01/2012

Les commentaires sont fermés.