15/02/2012

Prix du livre : les mandarins face aux Charbovaris

 

Mercredi 15.02.12 - 15.28h

 

Non, non et non ! Il n'y a pas, d'un côté, les partisans du prix unique, qui seraient, eux, des êtres sensibles, aux goûts littéraires puissants, tuant le plus clair de leur temps dans la pénombre des petites librairies. Des olfactifs,  identifiant les yeux fermés, par les seules vertus du finistère nasal, la Collection Blanche, Budé ou Firmin-Didot. Ni de l'autre, cette bande de rustres virtuels, coupés de l'encre et de la sensualité du papier, ne se nourrissant, au mieux, que de romans de gare. Ils seraient des Charbovaris, des Homais, de joyeux connards incultes, rangeant Racine au rayon horticole, Corneille à l'avicole. Non, non et non : les choses sont plus compliquées.

 

De bons arguments, dans cette affaire sur laquelle nous voterons le 11 mars, il y en a des deux côtés. Qu'il faille des niches protectionnistes en régime libéral, je suis le premier à le prôner, par exemple en matière d'agriculture, de viticulture, d'alimentation, et en bien d'autres. Que le livre ne soit pas une denrée comme une autre, ni d'ailleurs la culture en général, nous en sommes tous d'accord. Mais enfin, faute à vouloir le nationaliser (même la DDR, au demeurant un régime qui a beaucoup fait pour la littérature et le théâtre, s'en était abstenue, c'est dire), il s'agit d'un objet qu'on achète. En Suisse, il me semble que la liberté des prix s'applique. L'exception demandée par les partisans se justifie-t-elle vraiment ? On peut en débattre à l'infini. Le peuple tranchera.

 

Mais ce mépris, de la part de certains partisans ! Cette ahurissante chronique de mon estimé confrère Christophe Gallaz, dans le Matin dimanche, estimant que les adversaires du prix unique sont des gens « qui ne lisent jamais profondément », ce qui se déduirait de leur posture ! L'argument du clerc, pour réduire en poussière le profane. Le mandarin, face à l'illettré. Alceste, face au sonnet d'Oronte. Et au fond Cyrano, face à Christian. Tout cela, pourquoi ? Désolé, Françoise Berclaz, que j'admire et que j'ai attentivement suivie à Infrarouge, désolé François Pulazza, admirable libraire, désolé mais il faut lâcher le mot : tout cela, oui, au nom d'un protectionnisme cartellaire. Sympathique, certes. Peut-être nécessaire, et si le peuple le vote, je serai le premier à m'incliner. Mais protectionnisme quand même. Aussi chaleureuses, magiques, que soient les petites échoppes (mais combien de milliers d'heures de ma jeunesse n'y ai-je pas passées, amoureux des livres et même, parfois, de la libraire), il n'est pas sûr du tout que la fixation artificielle d'un prix de référence sauvera ce petit monde.

 

Non, je n'ai pas aimé la manière dont Christophe Gallaz a stigmatisé Philippe Nantermod, dans sa chronique. Non, je n'aime pas l'arrogance de la Cléricature, ces partisans qui seraient les croisés de parcelles sanctifiées d'un monde à sauver. Et qui veulent faire passer les autres pour un mélange d'amnésique barbarie et de crétinisme des montagnes. Une affaire d'iode, sans doute. Oui, je pense voter contre cette loi, après des semaines d'hésitation. Oui, toute ma vie, j'aimerai passionnément les livres. Sans eux, je ne serais rien.

 

Pascal Décaillet

 

 

15:27 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (16) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Monsieur Décaillet,

Je ne sais pas si Gallaz est Valaisan (?), mais je vous soupçonne de prendre le parti de Nantermod par "solidarité ethnique" ? Me tromperais-je ? ;o)

Après cette introduction un brin provocatrice, passons aux choses sérieuses, quoique ... :

" ... de joyeux connards incultes, rangeant Racine au rayon horticole, Corneille à l'avicole. "

... et Molière au rayon des chaussures ...

Convaincu que le livre est un bien culturel qu'il faut défendre, qu'il est nécessaire de promouvoir la culture en général et la création littéraire en luttant pour sa diversité, j'ai toutefois de la peine à suivre l'argumentation des partisans du prix unique du livre.

Certes on nous dit que la plupart des pays d'Europe pratiquent la politique du prix unique du livre - sauf le Royaume-Uni -, mais on omet de préciser que nos voisins dont on souhaite s'inspirer, France, Allemagne et Autriche ne sont pas des pays multilingues et que ceux-ci appartiennent tous la zone euro, ce qui dans ce cas donne du sens à une politique de prix unique et met par ailleurs les consommateurs à l'abri des aléas du taux de change.

S'agissant des achats par internet (dont la loi ne parle pas explicitement) par le biais de sites localisés à l'étranger (par exemple Amazon), on ne voit pas comment cette nouvelle loi pourrait s'appliquer, puisqu'on nous parle (Art. 2 de la loi : "Champ d'application") :
" ... d'importation en Suisse à titre professionnel".

Même en admettant que cette loi puisse s'appliquer aux ventes par internet, cela signifierait que les sites suisses seraient discriminés par rapport à leurs concurrents étrangers qui appliquent quant à eux le prix unique défini par leurs législations nationales respectives.
On ne voit pas du tout comment la législation suisse pourrait contraindre une société basée à l'étranger de majorer ses prix pour protéger un secteur économique indigène, ni surtout à qui profiterait la plus-value qui en résulterait ?

D'un côté la Suisse a décidé d'appliquer unilatéralement le principe du "Cassis de Dijon", fusse au détriment de la qualité, ceci pour faire baisser les prix à la consommation, mais de l'autre elle adopterait une loi qui pénaliserait probablement le pouvoir d'achat des Suisses ? Cherchez l'erreur !

N'y a-t-il pas d'autres moyens pour défendre la diversité et la création culturelles ? Après tout, le problème n'est-il pas comparable à celui de la production cinématographique ?

Cordialement !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 15/02/2012

Désolé, cher Pascal. Votre amour des livres, Pascal, des cahiers et surtout DES MARGES des livres et des cahiers, ne devrait pas vous mettre en tel état !

Comment ferez-vous pour tomber amoureux de la libraire, si le prix unique de votre amour n'est pas garanti ?

Écrit par : Zufferey de Cratogne | 15/02/2012

Faut-il que vous soyez touché, comme Cyrano, Pascal, pour que vous voliez au secours des cuistres! Et ils sont nombreux, ces défenseurs aveugles du « marché »! Ils se recrutent parmi les crétins des Alpes, mais pas seulement. On les voit tous les jours à la tTSR. On les entend chaque soir sur Léman Bleu ou la Télé. Heureusement, même au sein du PLR, il y a des voix discordantes, qui réfléchissent un peu plus loin que le bout du marché : Pierre Weiss, Chantal Balet, etc. Défendre le Prix unique du Livre, c'est défendre la diversité, la culture, les petites librairies et, finalement, la liberté. Car un livre rend libre. C'est sa particularité. Et c'est sans doute ce que redoutent les adversaires de l'initiative, qu'ils soient incultes ou non, comme M. Nantermod, qui mériterait, comme un certain pharmacien, la Croix d'Honneur !

Écrit par : jmo | 15/02/2012

@ JMO - Vous sombrez exactement dans ce que je dénonce: le mépris absolu de certains partisans face aux opposants. Cela sonne comme la charge d'une Cléricature. J'aime infiniment les livres, mais là, désolé, je sens un recroquevillement cartellaire qui me déplaît.

Écrit par : Pascal Décaillet | 15/02/2012

Et soyons réalistes. Ce qui tue les petites librairies n'est pas le prix du livre, libre ou pas, mais les frais généraux et en particulier les loyers pratiqués dans nos centres-ville. Voir la gestion approximative de certains des libraires que vous citer dans votre propos.

Écrit par : Bob | 15/02/2012

Une petite remarque:

Le prix d'un numéro papier (je suis vieux jeu...) de la « Tribune de Genève » est bien UNIQUE (= le même, identique, semblable, pareil, kif-kif, etc., etc., etc...), et cela tant à Tolochenaz qu'à Romanshorn, tant chez mon tabac-kiosk-du-coin-de-la-rue que chez Naville... N'est-ce pas???

Dès lors, pourquoi serait-il impensable qu'il en aille de même pour un livre?!?

Écrit par : Brian Who? | 15/02/2012

Reconnaissons que la situation actuelle crée un sérieux problème : les grandes surfaces vendent des livres, mais se concentrent uniquement sur ce qui se vend "tout seul". Reste aux librairies les services : conseils, recherches, commandes spéciales, qui nécessitent du personnel formé et du temps. Si elles ne peuvent plus compter sur les ventes "faciles" pour augmenter leur chiffre d'affaires, elles se trouvent toutes dans de grandes difficultés financières. Le problème existe, la solution n'est peut-être pas la bonnne, mais alors essayez donc d'en trouver une meilleure.

Écrit par : gamine | 16/02/2012

Clairement contre le prix unique. Puisque de toute façon nous payons et continuerions de payer trop cher, autant le faire gaiement, sans faire semblant de prendre des précautions qui ne serviront à rien. Accepter le prix unique, ce serait autoriser le vol dont nous sommes et demeurerons les victimes. Refusons le prix unique. Ne soyons pas des victimes consentantes.

Autre considération: le mythe de la "petite-librairie-que-nous-regretterons-tant" fait penser à la disparition des épiceries et petits commerces sous les coups de boutoir de la Coop et de la Migros. C'est une évolution qui reflète l'évolution des habitudes de consommation. Aujourd'hui, il y a très peu de petites épiceries et petits commerces. Ceux (la majorité) qui ne faisaient que vendre des produits standard (les mêmes que Coop et Migros, mais en moins frais, ou disponibles moins rapidement) ont disparu. Ceux qui avaient une vraie spécificité sont restés. Il en ira de même des petites librairies.

Si l'on parle de l'arrogance qu'une Cléricature affiche pour de prétendus gueux, je pense qu'il faut aussi cesser de croire que les petits libraires sont les seuls à aimer les livres, et souligner la qualité des services offerts par les libraires qui travaillent pour de grandes enseignes. A la fnac de Rive, par exemple, travaillent d'excellents professionnels (à tous les rayons de la librairie (en tout cas ceux qui m'intéressent - et, sans mépris, ce ne sont pas les bandes dessinées), comme au rayon de la musique classique). Je me souviens d'une libraire (dont je ne suis pas tombé amoureux) qui m'a aidé à chercher un livre qui n'était plus disponible. Quoique jeune, elle connaissait de tête les diverses éditions de cet ouvrage. Après quelques appels infructueux (pour voir si l'éditeur a gardé quelques copies qui n'apparaissent pas dans les catalogues), elle m'indique des sites de bouquinistes où je pourrais le trouver. Je commande et deux semaines plus tard, le livre m'est livré par un bouquiniste hollandais, édition des années 50, état neuf, prix cassé. Prochain passage à la fnac, la libraire me demande si j'ai trouvé mon livre. On a affaire à un monde, à un métier de passionnés. Les grandes enseignes de librairie sont une chance pour le livre et pour tous ceux qui aiment les livres. Elles se plieront quoi qu'il en soit aux goûts du public, et, face à un lecteur passionné, se plieront en quatre pour trouver la rareté qu'il recherche. C'est ce qu'elles font déjà.

Écrit par : Michael Kohlhaas | 16/02/2012

@ Pascal : je ne vous comprends pas. Vous êtes intelligent. Cultivé. Vous faites partie de cette cléricature que vous dénoncez (vous êtes même un Grand clerc). Vous aimez les livres et les librairies. Et vous les défendez si mal ? La question n'est pas celle des cartels. Avec la nouvelle loi, on pourra toujours aller acheter des livres à la Migros (et quels livres !), entre les tomates pelées et le PQ. Ou à la FNAC — tant qu'elle existe (ses jours sont comptés). Ou choisir d'aller dans une vraie librairie. Comme cela vous chante. Mais qui défendra la littérature, par exemple, si celles-ci disparaissent ? Qui défendra les auteurs du cru (il y en a quelques-uns d'excellents!).Et qui la poésie, par exemple. Ou le théâtre. Ou les essais (que vous affectionnez). Je trouve irresponsable de défendre la politique du pire, comme le triste Nantermod, qui est en retard de trois guerres. La culture (la nôtre et celle des autres) vaut la peine d'être défendue.

Écrit par : jmo | 16/02/2012

Je ne comprends pas ce consensus autour de l'idée que le livre ne serait pas une marchandise comme une autre. Si on regarde de près, je n'ai jamais été convaincu, je trouve cela irrationnel, au fond. L'Angleterre n'a pas de prix unique et ... les ventes ont pris l'ascenseur ! Sic. Il est quand même mieux que les gens lisent plus de livres plutôt qu'il y aient plus de magasins qui vendent des livres! Et ne venez pas dire qu'il y a moins de diversité, c'est faux : l'offre est plus vaste sur internet. Il faut arrêter de vivre dans un monde "moralisé" a priori et regarder plutôt le réel!

Écrit par : A. Dubosc | 16/02/2012

@jmo. Quand je lis vos arguments, répété ad nauseam dans les médias, plus je me dis qu'il s'agit bien d'une querelle des anciens et des modernes. Et le mépris de la classe dominante du moment - pour ce sujet, mais pour tant d'autres! - pour tout ce qui la contredit, que ce soit des pensées ou même des FAITS, me fait penser à celle d'un Ancien Régime aux abois...

Écrit par : A. Dubosc | 16/02/2012

Mon problème de consommateur* qui s'adonne au vice impuni de la lecture (Littérature et Histoire): un titre acheté 11 euro à Ferney-Voltaire est vendu jusqu'à 35 francs en Suisse romande. Le simple bon sens (de consommateur) a dicté mon vote. Le prix de la vie est plus haut en CH ? Les partenaires économiques du livre fixeront un prix adapté aux conditions helvétiques. Mais je laisse la parole à Baptiste Visinand dans "120 secondes".
http://www.youtube.com/watch?v=p-OeMaYmR6Q
Ces deux-là sont bourrés de talent.

* Oui, le livre est aussi une marchandise. Mais tant que des niches bien pourvues et animées par des éditeurs et des libraires compétents existeront, elles garantiront une vraie diversité éditoriale. Que vont faire les distributeurs ?

Écrit par : Malentraide | 16/02/2012

Allez, je la ramène une dernière fois ce jour. Habitant de La Côte, je vais à Divonne de temps à autres, le dimanche, faire le marché qui est un vrai bonheur mais pas bon marché donc pas une question de prix. Sur le retour, il m'arrive souvent de m'arrêter à la librairie tenue par un couple de passionnés. Je n'ai jamais posé de question sur les prix, je discute, j'achète, ils (monsieur surtout) me conseille si je le souhaite. Il y a 40 ans, Méroz à la rue du Stand, c'était pareil, j'allais bosser et je passais chez lui discuter et acheter un ou deux bouquins. Payot les a-t-il remplacé? C'est un combat fini, mes enfants paient pour télécharger sur leur kindle donc subsisteront les nichent mais les généralistes c'est fini, FNAC ou Payot.

Écrit par : piller | 16/02/2012

@ Michael: nous ne sommes pas d'accord sur le prix unique. Pas de souci. Je souhaite préciser qu'à la Fnac Balexert, je n'ai pas eu l'expérience que vous décrivez.

Écrit par : hommelibre | 16/02/2012

@hommelibre: j'ai fait part d'une bonne expérience qui n'est sans doute pas universelle. J'imagine bien évidemment que certains "vendeurs en librairie" sont tout aussi peu passionnés par leur métier que les vendeurs de certaines grandes chaînes de matériel informatique...
En matière de promotion de la culture par l'Etat, il faut lire "L'Etat culturel, essai sur une religion moderne" de Marc Fumaroli. Personnellement, je crois à la puissance des oeuvres d'art, à leur force intrinsèque de séduction, de persuasion et de survie. A la suite de Fumaroli (qui applique au domaine de l'art une maxime plus générale attribuée à Paul-Louis Courier), je suis persuadé (car cela se voit) que "ce que l'Etat encourage périclite, ce qu'il protège meurt". Que l'Etat ne se mette surtout pas en tête de protéger les livres!
Si vous connaissez un génial petit libraire, montrez-lui comment faire un blog, invitez-le à partager sa passion, à ouvrir une échoppe dans l'énorme bazar de l'internet. Ce sera sa planche de salut. Le prix unique ne le sauvera pas. Il permettra juste aux acteurs majeurs de continuer à pratiquer des prix surfaits.

Écrit par : Michael Kohlhaas | 17/02/2012

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