25/03/2012

Grognards d'Empire et naphtaline

 

Sur le vif - Dimanche 25.03.12 - 10.22h

 

Fort bien désignée, hier, candidate socialiste au Conseil d'Etat, Anne Emery-Torracinta sera-t-elle élue ? C'est fort possible, même si le potentiel électoral d'un Manuel Tornare était supérieur. C'est possible, mais est-ce bon pour Genève ?

 

Ses partisans, en tout cas, s'y entendent dans l'art de quadriller un congrès. Sous l'éternel masque du féminisme, qui n'est ici qu'un paravent des ambitions (pour l'automne 2013), ils ont admirablement noyauté, ourdi, tramé. Avec comme résultat l'élimination, une fois de plus, d'un homme de grande valeur, qui eût donné un conseiller d'Etat immédiatement opérationnel, avec vue d'ensemble, savoir-faire politique, ductilité, réseaux.

 

C'est leur problème ? Non ! C'est aussi le nôtre, citoyens de Genève ! Nous sommes responsables, le 17 juin, d'élire la meilleure personne possible pour redonner vie, élan, dynamisme à un collège en bout de souffle, l'un des moins bons depuis très longtemps. À ce niveau, on a besoin de rêver, de s'enthousiasmer un peu, une complémentaire doit avoir ce petit quelque chose de magique qui, bien plus que l'élection normale, isole et cisèle la personne du candidat, dessine sa silhouette, donne envie. Ce qui est le cas avec MM Maudet, Stauffer, et même Seydoux d'ailleurs.

 

Au risque de casser l'enthousiasme d'hier, et m'attirer les foudres des sorcières et sorciers du féminisme (allez, soyons épicènes !), j'ai moins ce sentiment avec la première de classe désignée hier par les socialistes. Je l'aurais eu avec les trois autres (Mme Kast, MM Apothéloz et Tornare). Pas avec elle.

 

Mme Emery-Torracinta est une vraie militante socialiste. Pure et dure. Parfaitement dans le dogme, et même la doxa. En matières sociale, fiscale, financière, elle défend à la lettre la Bible du parti. Avec elle et Charles Beer, les camarades auront deux bons soldats au gouvernement de la République. C'est peut-être bien pour le socialisme. Est-ce bon pour Genève ?

 

Après avoir frôlé le néant, le parti socialiste genevois, depuis deux ou trois ans, donne des signes de renaissance. Le quatuor proposé au congrès de Carouge alignait des personnalités de valeur. Et la nouvelle présidence de Romain de Sainte Marie s'annonce prometteuse d'un nouveau militantisme qui fait plaisir à voir. Hélas, cette renaissance n'a pas mis fin aux clans, aux factions, à l'hypocrite utilisation de la parité pour voiler la fureur des ambitions. C'est le péché originel de cette candidature.

 

Alors, quoi ? Alors, tournons-nous vers les grognards d'Empire passés par le fazysme. Ou vers les Gueux. Le 17 juin, osons autre chose. Un peu d'air frais. Et, pour l'orthodoxie rigide des premiers de classe, une cure de naphtaline.

 

Allez, pour ma part, malgré ma légendaire mansuétude pour les Gueux, je sens que les grognards d'Empire, en cette veille du 18 juin (qui est aussi la date de Waterloo), sauront à nouveau me séduire. Leur aventure, salée, a des parfums de République. Pour ma part, ça me parle - et m'inspire - un peu plus que les combinaisons d'arrière-boutique des camarades.

 

 

Pascal Décaillet

 

PS - 15.15h - Ce blog n'étant pas dans la doxa majoritaire des camarades, ou alliés, ou affidés, nul doute qu'il attirera leur ire. Peuve, déjà, que cette candidature frontalisera la droite contre la gauche, là où celle d'un Tornare, plus ductile, plus pragmatique dans le sens mendésiste, aurait pu rassembler hors de son parti. Sans être de gauche, j'ai toujours voté Tornare, à cause de son intelligence, sa culture, sa capacité de rassemblement. Là, le choix tactique des socialiste est de faire le plein à gauche pour le premier (et sans doute unique) tour. Ils ont sans doute raison, et les chances d'élection de Mme AET sont grandes. Mais je ne pense pas que ce soit une bonne chose pour Genève. L'intérêt de la famille socialiste est une chose, fort respectable au demeurant. L'intérêt supérieur du canton en est une autre.


 

 

 

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Commentaires

Cher Pascal, voici ce que m'inspire votre billet. Notez que j'ai pris la peine de retranscrire un passage entier de Nietzsche pour vous témoigner mon ressenti. Bonne lecture :

VOULOIR ÊTRE JUSTE ET VOULOIR ÊTRE JUGE. – Schopenhauer, dont la grande expérience dans les choses humaines et trop humaines, dont le sens instinctifs des faits ont été plus ou moins entravés par la peau de léopard de sa métaphysique (cette peau qu'il faut d'abord lui enlever, pour découvrir en dessous un véritable génie de moraliste) : Schopenhauer, dis-je, fait cette excellente distinction qui lui donnera raison bien plus qu'il n'osait se l'avouer à lui-même : « La connaissance de la rigoureuse nécessité des actes humains est la ligne qui sépare les têtes philosophiques des autres. » Il entrava lui-même cette compréhension profonde qu'il s'ouvrit une fois, par ce préjugé commun aux hommes moraux (non point aux moralistes) et qu'il exprime ainsi, sur un ton candide et fervent : « L'éclaircissement ultime et véritable sur le sens intime de l'ensemble des choses doit nécessairement être en étroite corrélation avec la signification éthique des actes humains. » Cette nécessité ne saute nullement aux yeux : bien au contraire, elle est réfutée par cet axiome de la rigoureuse nécessité des actions humaines, c'est-à-dire du défaut absolu de liberté et d'irresponsabilité de la volonté. Les têtes philosophiques se distingueront donc des autres par leur incrédulité pour ce qui en est de la signification métaphysique de la morale : et cela créerait un gouffre profond et infranchissable qui ne ressemblerait en rien à celui qui sépare les « gens instruits » des « ignorants » et dont on se plaint tant de nos jours. Il est vrai qu'il faudra que l'on reconnaisse encore pour inutiles maintes portes de sortie que se sont ménagées à elles-mêmes des « têtes philosophiques » comme Schopenhauer : aucune de ces portes ne mène au grand air, dans l'atmosphère du libre arbitre : chacune de celles par où l'on s'est échappé jusqu'à présent s'ouvre sur un espace fermé : le mur d'airain de la fatalité : nous sommes en prison, ne nous pouvons que nous rêver libres et non point nous rendre libres. On ne pourra plus résister longtemps à cette certitude, les attitudes désespérées et incroyables de ceux qui l'attaquent et font de vaines contorsions pour continuer la lutte le démontrent. – Voilà, à peu près, ce qui se passe maintenant dans leur esprit : « Personne ne serait responsable ? Et partout il y a le péché et le sentiment du péché ? Mais il faut bien que quelqu'un soit le pécheur : s'il est impossible et s'il n'est plus permis d'accuser et de juger l'individu, cette pauvre vague dans le flot nécessaire du devenir, – eh bien ! que ce soit le flot lui-même, le devenir, que l'on considère comme coupable : car là il y a libre arbitre, là on peut accuser, condamner, expier et faire pénitence : que ce soit donc Dieu le pécheur et l'homme son sauveur : que l'histoire soit à la fois culpabilité, condamnation et suicide ; que le malfaiteur devienne son propre bourreau ! » – Ce christianisme placé la tête à l'envers – que serait-ce, si ce n'était cela ? est la dernière reprise dans la lutte de la doctrine de la moralité absolue avec celle du défaut absolu de liberté, – et ce serait là une chose épouvantable si c'était autre chose qu'une grimace logique, le geste horrible d'une idée qui succombe, – peut-être le spasme d'agonie du cœur désespéré, avide de salut, à qui la folie murmure : « Voici, tu es l'agneau qui porte les péchés de Dieu. » – Il y a une erreur, non seulement dans le sentiment : « je suis responsable », mais encore dans cette opposition : « je ne le suis pas, mais il faut pourtant que ce soit quelqu'un. » – Mais c'est cela qui n'est pas vrai ! Il faut donc que le philosophe dise comme le Christ : Ne jugez point ! » Et la dernière distinction entre les têtes philosophiques et les autres, ce serait que les premières veuillent être justes tandis que les secondes veulent être juges.

Écrit par : Grégoire Barbey | 25/03/2012

@ Grégoire - Osez penser par vous-même!

Écrit par : Pascal Décaillet | 25/03/2012

Très volontiers Pascal, je le fais en permanence. J'attends toujours que vous lanciez l'attaque pour le prochain discours, au demeurant.

Écrit par : Grégoire Barbey | 25/03/2012

Or donc le potentiel "Ministre de la culture" a été éliminé lors du casting. Au PS, le féminisme est encore et toujours dans l'air du Temps. Présent, comme il se doit ...

Mais franchement, la priorité actuelle de notre République est-elle la culture ?

J'en doute fort à écouter les Genevois qui râlent et qui réclament de quoi se loger, des améliorations dans leur mobilité pour se rendre au boulot et davantage de sécurité urbaine. Résumer leurs préoccupations c'est "boulot, métro, dodo" ...

Le 17 juin prochain les Genevois voteront pour une personne susceptible de répondre à leurs attentes, quelqu'un de pragmatique, de bon sens, réaliste, un-e bon-ne gestionnaire. Mais de grâce pas d'un-e dogmatique !

Le Conseil d’État a besoin de cohérence, mais plus encore de cohésion. Ceci étant posé, le "Gueux" ne saurait y avoir sa place !

N'ayant jamais eu d'admiration particulière pour l'Empire et ses Grognards, je m'y résignerai en cette veille du 18 juin ...

"Souriant à la mitraille anglaise
La garde impériale entra dans la fournaise"

Place à la jeunesse en espérant qu'elle sera innovante ...

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 25/03/2012

Le grand intérêt de ce billet est ce coming-out final: Vous ne seriez donc pas de gauche ?

Écrit par : Mathias Buschbeck | 26/03/2012

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