11/07/2012

Au coeur du monde, la lecture

 

Je poursuis ici ma série d'entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Nous évoquons la passion du livre, celle qui nous fonde et nous constitue. Mercredi 11.07.12 - 15.16h



PaD - Lire, lire, et lire. Je crois au fond n'avoir jamais éprouvé d'autre passion. Lorsque s'annonce, comme ces jours, le cœur brûlant de l'été, c'est vers les livres que je me tourne. Celui que je viens de terminer date de 1909. Il s'appelle "La porte étroite". L'auteur, André Gide. Une œuvre d'exception, servie par l'un des styles les plus purs de la littérature française. Avez-vous, aussi, la fureur des livres?



GB - Oui, je partage votre passion. Et plutôt deux fois qu'une ! Depuis tout jeune, j'aime lire. Je me rappelle qu'à dix ans, nous lisions « Un sac de billes » de Joseph Joffo. Ce fut pour moi une rencontre bouleversante. Dans le temps imparti de notre lecture, j'avais terminé les deux ouvrages que comprenait son auto-biographie alors que nous n'en devions lire qu'un. Quels sont vos thèmes de prédilection, Pascal ?



PaD - Oh, les thèmes, il y en a tant, dont certains m'accompagnent depuis le milieu des années soixante. Ce qui me bouleverse, c'est l'intimité d'une surprise. Toute ma jeunesse n'aura été que petites librairies, bibliothèque municipale, puis celle de l'Uni. Brocantes, aussi, surtout en France. Le choix par l'instinct, et l'instinct seul. Surtout ne pas lire le bouquin que le prof vous recommande. Mais quarante autres, imprévus, à la place. Contre-courant. Chemin de traverse. Liberté.



GB - Je suis entièrement d'accord avec votre impératif. Pour ma part, mes lectures sont éclectiques, avec malgré tout une préférence pour la philosophie. J'apprécie particulièrement le monde des idées, et c'est par ce biais que je me suis construit, tout au long de ma vie, malgré des événements souvent difficiles à supporter. Aujourd'hui, je crois, tout comme vous, que la lecture m'a été vitale. Et elle le sera, j'en suis sûr, jusqu'aux derniers instants.



PaD - Ce que nous avons en commun, c'est ce pronostic vital de la lecture. Je sais exactement où j'étais, en Valais, et quel temps il faisait, lorsque enfant j'ai attaqué la première page du Grand Meaulnes. Je sais de quoi le Rousseau des Confessions m'a sauvé à vingt ans. La mémoire de ces milliers de livres est, au premier chef, celle de ma vie. Ils ne tapissent pas mon existence, ils la fondent. Ils ne la décorent pas (je hais l'idée de lire pour se distraire), ils la constituent.



GB
- Moi, c'est la lecture de « l'éloge de la faiblesse » d'Alexandre Jollien, à mes dix-huit ans, qui m'a véritablement transformé. Je reste toujours incroyablement surpris de ces émotions, de ces grandeurs et de cette force qu'un ouvrage, même court, peut transmettre à qui le lit. C'est, pour moi, l'une des plus belles richesses de l'humanité. Ce savoir, transmissible à qui s'en donne les moyens. Le rêve.



PaD
- Je lirai Jollien. Puissamment volcanique, autrement que les appareils les plus modernes, est l'imprévisible transmission d'énergie entre un tout petit objet de papier, qui tient dans la poche d'une veste, et cette boule en fusion de nerfs, de mémoire, de projections et de désirs qu'on appelle un lecteur. Dans l'intimité de cette rencontre-là gît le miracle. Sortir un livre d'un rayon, c'est réveiller le bois dormant. Celui du livre. Celui du lecteur. Un baiser au lépreux.



GB - Cette fascination, je la ressens également. Depuis ma tendre enfance, je vis avec l'ambition d'écrire un livre. Mon goût pour l'écriture est né de cette merveilleuse rencontre, et j'espère un jour pouvoir partager ma passion avec d'autres, leur transmettre cette flamme pour la littérature, tout en leur apportant quelque chose qu'ils n'auraient pu trouver ailleurs. Un récit, une vision, et une âme. La vie, en somme.



PaD - Il y a l'intimité du livre avec le lecteur. Moins sublime, mais douce comme un miroir de reconnaissance, il y a la complicité de ceux qui ont lu le même livre. Ou quelques dizaines, ou centaines. Ce réseau d'initiés-là, je dis oui, je signe ! Parce que macérés de mêmes matrices, c'est la part d'humanité commune, de l'un à l'autre, qui s'étend. Ainsi, vous et moi sommes très différents, ce qui est du reste fort bon (en quoi faudrait-il se ressembler ?). Mais la passion partagée des livres nous esquisse un langage commun. Au final, nous rapproche.



GB - C'est exactement ce qui me passionne dans l'écriture et la littérature. C'est cette capacité fédératrice. Quand bien même nous pensons différemment, nous sommes unis par des lectures communes, un terreau propice à la naissance d'idées novatrices, de grands projets. Ce que j'aime, à travers les livres, c'est que je me sens en profond contact avec l'ensemble de l'humanité !



GB + PaD

 

15:16 Publié dans Dialogues grégoriens | Lien permanent | Commentaires (10) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Il y a certes des livres qui marquent.

Mais pour un écrivain, la création d'un univers littéraire implique souvent de s'affranchir de ceux qui lui ont plu.

Dès lors, la vie elle-même devient le livre à lire et à relire sans jamais s'en lasser.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 11/07/2012

Si les livres et la lecture ne servent qu'à créer des réseaux d'initiés, je crains fort que nous soyons dans une situation "réductionniste" qui ne vise qu'à s'auto-encenser.

Je suis peut-être hors sujet, néanmoins je ne peux m'imaginer que les livres et la lecture ne soient que le fait d'initiés (initié pris dans le sens d'instruit d'un secret) alors que tant de gens n'ont acccès ni à l'écriture ni à la lecture.

Dès lors que cette injustice n'est pas réparée - et Dieu sait s'il y a encore du travail - je m'interroge sur la portée de votre propos, sans être, il est vrai, en mesure d'y apporter une réponse satisfaisante.

Écrit par : Michel Sommer | 12/07/2012

Une œuvre littéraire ne dure que si elle inquiète et révèle.
Bel été

Écrit par : Malentraide | 12/07/2012

Beau commentaire de Michel Sommer.

La littérature a-t-elle vocation à distinguer quiconque? Non, pas davantage que n'importe quelle autre activité.

L'élitisme guette toute pratique, la littérature comme d'autres. C'est donc le regard que l'on porte sur elle qui peut être discuté mais pas la littérature en tant que telle.

Car en silence et sans prétention, elle se partage ici et là au sein de groupes ou autres associations.

En tout simplicité.Et en toute discrétion.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 12/07/2012

c'est chou. oui il faut lire Éloge de la Faiblesse ainsi que les autres livres d'Alexandre Jollien. Et adhérer au groupe sur facebook dédié à Alexandre Jollien : https://www.facebook.com/groups/alexandrejollien/

Écrit par : Julien Cart | 12/07/2012

@ Michel Sommer et Hélène Richard-Favre. Je suis atterré par votre mauvaise foi: vous feignez de confondre "initiation" (qui ne signifie en rien "instruction d'un secret", en l'espèce, juste ascèse commune d'un ou plusieurs textes, expérience résolument fondatrice) et sentiment de supériorité. Ce qui serait intéressant, c'est de dévoiler ce que vous tentez de laisser entendre de vous-mêmes. Et si c'était un réseau d'initiation "par le silence et sans prétention" encore plus obscur que celui que vous prétendez dénoncer? Donc, élitaire. A Mme HRF: si vous estimez que l'expérience d'un texte est de l'ordre de l'indicible, c'est votre choix. Mais laissez parler ceux qui ont des choses à exprimer.

Écrit par : Pascal Décaillet | 12/07/2012

Monsieur Décaillet, j'étais contente de participer à un tel débat et voilà que mon propos vous atterre.

J'ai exposé un point de vue, vous l'avez publié et le débat continue si vous le voulez bien.

Pourquoi tant d'animosité?

Et pour votre information, voici une de ces pratiques discrètes auxquelles je songeais: http://lehavre.fr/actualites/des-livres-nomades-aux-quatre-coins-du-havre

Merci de votre attention, merci d'avoir lancé le sujet et le débat.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 12/07/2012

@ Mme HRF - Aucune animosité, soyez-en sûre, à votre endroit. Vos commentaires seront toujours les bienvenus.

Écrit par : Pascal Décaillet | 12/07/2012

Monsieur Décaillet, j'étais contente de participer à un tel débat et voilà que mon propos vous atterre.

J'ai exposé un point de vue, vous l'avez publié et le débat continue si vous le voulez bien.

Pourquoi tant d'animosité?

Et pour votre information, voici une de ces pratiques discrètes auxquelles je songeais: http://lehavre.fr/actualites/des-livres-nomades-aux-quatre-coins-du-havre

Merci de votre attention, merci d'avoir lancé le sujet et le débat.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 12/07/2012

Vous terminez cet échange sur ces mots:
"C'est exactement ce qui me passionne dans l'écriture et la littérature. C'est cette capacité fédératrice. Quand bien même nous pensons différemment, nous sommes unis par des lectures communes, un terreau propice à la naissance d'idées novatrices, de grands projets. Ce que j'aime, à travers les livres, c'est que je me sens en profond contact avec l'ensemble de l'humanité !"

N'est-ce pas un peu angélique et à la limite du cliché ? Plus je vieillis plus je suis convaincu que l'écriture et la lecture sont des activités au contraire éminemment égoïstes. Dans une société hyper-active qui méprise la création littéraire et la style - je ne parle pas bien sûr de la navrante auto-fiction souvent bestseller qui participe directement à l'aplatissement général de la Littérature -, elles sont suspectes et à juste titre car elles ne échappent au système production-consommation-spectacle. Un écrivain banni des salons animés par les donneurs de leçons de la médiature du cercle débute son dernier essai par ces mots terribles:
"J'ai appris à lire en même temps qu'à tuer."

Écrit par : Malentraide | 13/07/2012

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