31/07/2012

Terre et ciel

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Mardi 31.07.12 - 19.16h

 

 

Cette ultime journée de juillet aura été, là où je suis, l'une des plus belles de l'année. La pureté du ciel. La qualité des nuages. Les intrusions de lumière. Et surtout, les nouvelles de Turquie. Bonne rentrée à M. Varone. Je me souviendrai de ce 31 juillet comme d'un moment soluble et léger, solide pourtant, avec des racines et d'incroyables échappées célestes. Quelque chose qui ressemble à la liberté.

 

 

Pascal Décaillet

 

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30/07/2012

Mon soutien à Christian Varone

 

Sur le vif - Lundi 30.07.12 - 18.54h

 

Christian Varone, le chef de la police cantonale valaisanne, est retenu en Turquie depuis vendredi, apparemment pour une histoire de caillou ramassé par l'un de ses enfants, "qui le trouvait joli", en bordure d'un site archéologique. Retenu depuis trois jours ! Où se trouve-t-il ? Est-il en état d'arrestation ? Les nouvelles, pour l'heure, ne sont pas faciles à établir avec exactitude.

 

Christian Varone, comme d'ailleurs n'importe quel père de famille suisse à qui serait arrivée une telle mésaventure, a droit à notre soutien moral et à une aide rapide des autorités pour débloquer la situation. Non parce qu'il dirige, au reste avec maestria, l'une de nos polices cantonales, mais parce qu'il est un citoyen suisse. Doublé d'un haut fonctionnaire d'une rare qualité, ainsi qu'il l'a montré récemment dans la gestion du drame du tunnel de Sierre.

 

Dans ces conditions, c'est avec étonnement qu'on découvre sa ministre de tutelle et présidente du gouvernement valaisan se contenter de parler "d'affaire privée". Oui et non. Oui, parce qu'il était en vacances à Antalya. Non, parce qu'il s'agit d'un personnage éminemment public, exerçant l'une des fonctions régaliennes de l'Etat.

 

Quoi qu'il en soit, affaire publique ou affaire privée, si vraiment le seul grief est cette histoire de caillou, ce compatriote a droit à une action rapide de la Suisse pour demander aux autorités turques toutes explications sur cette singulière rétention, depuis trois jours.

 

Pascal Décaillet

 

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La Suisse, fille du feu au parfum de silex

 

Fragments d'un discours sur le pays - Lundi 30.07.12 - 14.55h

 

Citoyen suisse, né suisse, descendant de Suisses aussi loin que puisse porter mon regard généalogique, en tout cas jusqu'en 1815 (auparavant, mes ancêtres étaient simplement Valaisans), j'aime ce pays. J'y ai accompli, et même plus que d'usage, mes devoirs de citoyen, ne me suis jamais dérobé à nulle votation ni élection, ai entrepris toutes choses pour promouvoir le débat politique dans ce pays. Et pourtant, je n'ai jamais été un grand adepte de la fête nationale du 1er août.

 

Elle touche pourtant, je le sais, un très grand nombre de mes compatriotes dans leur cœur, par l'indicible réchauffement de ces feux nocturnes, je respecte totalement leur attachement, lui reconnais même quelque chose de beau, surgi de l'intime, populaire et spontané.  Nulle instance centrale, en Suisse, ne nous contraint, après tout, à ces rites de nuit et de lumière, ils viennent d'en bas, de partout. Ils jaillissent des communes, des communautés, « Gemeinschaften », comme un appel à ce qui nous ressemble, nous rassemble.

 

Mais je n'aime pas trop la mythologie historique du 1er août. Ni cette surexposition de la fin du treizième siècle - au détriment des événements capitaux de 1798 et 1848, sur lesquels j'ai tant travaillé à la RSR, et qui, eux, sont fondateurs de la Suisse moderne. Qu'on ait bâti sur des mythes ne me gêne pas en soi. Après tout, la prise de la Bastille a, elle aussi, été revisitée par les historiens comme un épisode plutôt mineur dans l'enchaînement d'événements qui fondent la Révolution française. Et les mythes, comme l'a remarquablement montré Anne-Marie Thiesse ( « La création des identités nationales, Seuil, l'Univers historique, 1999 ») jouent dans l'imaginaire commun un rôle de premier plan, infiniment supérieur aux puissantes exégèses de la raison dialectique.

 

C'est pourquoi les passionnés, comme moi, des événements politiques suisses du dix-neuvième siècle n'ont jamais réussi à remplacer le mythique, mais magnifique 1er août, par une date autrement pertinente, le 12 septembre 1848. Pertinente, mais hélas inconnue, impopulaire, lointaine. À coup sûr, s'il fallait voter, les partisans du 12 septembre (la première Constitution fédérale, votée par la Diète) seraient écrasés par ceux du 1er août. Et d'ailleurs moi aussi, finalement, je voterais pour août ! Par une sorte de choix de l'instinct contre la froideur de la raison démonstrative. Le lumignon, contre les Lumières.

 

Pourquoi ? Mais parce que les meilleurs pères de la nation, ces prodigieux radicaux de 1848, à qui nous devons tant, ne pourront jamais grand chose contre la puissance de l'instinct ni celle de l'émotion. Barrès pour la France, Gonzague de Reynold pour la Suisse, parmi quelques autres, l'ont évoqué. Ne parlons pas de l'éblouissante littérature italienne autour du Risorgimento, ni du Sturm und Drang allemand : oui, l'attachement national (qui, d'ailleurs, ne signifie en rien le rejet de l'autre, ni du voisin, ni de l'étranger) a inspiré d'éblouissantes plumes. Que d'aucuns, aujourd'hui, se refusent à les lire, n'abolit pour autant ni leur fonction historique, ni leur valeur littéraire, à moins qu'on entende les brûler, tiens, dans un feu du 1er août, par exemple ! La cérémonie ne manquerait pas d'attrait, et on pourrait citer Heine, « Dort wo man Bücher verbrennt, verbrennt man am Ende auch Menschen ».

 

Dix-neuf billets sur vingt, à peu près, nous rappellent ces jours que la Suisse est métissée et doit se montrer ouverte aux étrangers. Eh bien ils ont raison, pardi. Et ce qu'a déclaré Antonio Hodgers, dans le Matin dimanche d'hier, me convient très bien. Mais enfin, à observer un peu ce pays, il ne me semble pas, en comparaison internationale (à commencer par nos voisins immédiats) qu'il soit le moins ouvert ni le moins accueillant. Ni le moins multiple dans les strates complexes de sa composition interne. Ni celui qui, dans son Histoire, ait le plus farouchement pourchassé la différence. Ni persécuté l'altérité.

 

Attention, donc, à l'excès d'auto-fustigation. Il est, au fond, tout aussi prétentieux de se proclamer les pires, que les meilleurs. La Suisse, au cœur du continent, est un petit pays aux équilibres fragiles, rien n'assure qu'elle soit là pour l'éternité (comme aucune nation d'ailleurs), rien ne la préserve du malheur, ni du démembrement, ni de la rupture des solidarités internes. À chaque génération de se battre. Rien n'est acquis, rien n'est perdu.

 

Je dirai enfin un mot des paysages. Ceux de la Suisse me bouleversent. Parmi d'autres (Provence, Toscane, Cévennes). Mais en très haute position. Et cet attachement se trouve être celui d'un très grand nombre de mes compatriotes. En lisant le très bel ouvrage de Rémi Mogenet sur la littérature en pays savoyard, j'ai écouté vibrer en moi cette dimension affective du pays. Cette part d'instinct arraché à la terre n'a rien d'ancestral, ni d'archaïque, ni de démodé. Le succès de l'initiative des Alpes (1994), de celle autour des marais de Rothenthurm (1987), évidemment aussi celle de Franz Weber (2012) montre l'attachement des Suisses à leur patrimoine naturel. C'est une valeur constitutive de notre pays. En parcourant, hier dimanche, le bisse de Clavaux, entre la cistercienne fierté des murettes et la géométrique précision des plans de vignes, entre le parfum du silex et le goût de soufre, toute vue plongeante sur les vertes eaux du fleuve, je me suis dit que j'errais au cœur d'un patrimoine universel. Particulier, donc planétaire.

 

À tous, je souhaite, avec un peu d'avance, une excellente fête nationale.

 

 

Pascal Décaillet

 

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20/07/2012

La noirceur de la terre et la beauté du ciel

 

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Sur la nécessité d'une armée, nous sommes en désaccord. - Vendredi 20.07.12 - 19.24h.

 

 

GB - L'armée. Vous semblez y tenir. Pourquoi diable ? Je pense sincèrement que le monde se porterait mieux sans.


PaD - Dans l'idéal, sans doute. Mais justement, nous ne vivons pas dans un monde idéal ! Mais conditionné, de toute éternité, par des rapports de force. Chaque nation a le droit, et même le devoir, d'assurer sa sécurité. Ça n'est pas très plaisant, je sais, de parler d'armée, encore moins plaisant d'y aller. Mais le monde est fait de réalités. Ma vision de l'Histoire, pragmatique si ce n'est pessimiste, m'amène à voir les humains comme ils sont. Pas comme ils devraient être.

 

GB - Pourquoi ce pessimisme ? Vous pouvez à la fois les voir comme ils sont, de façon rationnelle, tout en imaginant ce qu'ils pourraient être. N'est-ce pas en ayant des rêves, même fantasques, que se sont bâties des grandes civilisations ? Je n'aime pas le pessimisme, c'est une maladie de l'âme.

 

PaD - L'être humain est traversé de forces noires : appétit de domination, voire d'asservissement de l'autre. J'aurais beaucoup de plaisir, moi aussi, à un monde délivré de ces pesanteurs-là, mais hélas c'est un monde idéal. Et les mondes idéaux ne m'intéressent pas. Toutes mes lectures historiques, de Thucydide à Raymond Aron, en passant par Tocqueville, m'invitent à considérer les choses telles qu'elles sont, et non telles qu'elles devraient être.

 

GB - Mais les comportements humains ne sont pas immuables. À travers les Âges, nos ancêtres ont changé. Certains rapports, en effet, persistent. Je crois néanmoins à la capacité que possède l'être humain de se dépasser. Cela met du temps. La guerre, un jour peut-être, paraîtra bien futile aux yeux de nos générations futures. Et ils en riront, qui sait !

 

PaD - Possible, mais pas pour l'heure. Je ne trouve personnellement l'être humain de 2012 en rien supérieur, ni moins dominateur en puissance, que l'être humain de l'Antiquité ou des guerres de la Révolution. La noirceur, immuable, demeure. Latente.

 

GB - C'est possible. Peut-être est-ce une culture, cette virilité barbare dont certains s'en font les chantres, qui tend à orienter nos rapports vers la domination, la suprématie et la soumission. Mais nous ne sommes pas tous des Marquis de Sade en puissance, tout de même ! Un peu d'optimisme, je ne suis pas idéaliste, les rêves m'ont été enlevés très jeune, cependant je crois à la faculté que nous avons toutes et tous de nous améliorer. Pas vous ?

 

PaD - Non. Je crois que l'être humain est exactement le même, au fond, depuis la nuit des temps. Et les communautés humaines (qui viennent de la terre, sont multiples et rivales) chercheront toujours, par des moyens divers (pas nécessairement militaires) à défendre leurs intérêts. Je ne crois absolument pas à la dimension mondiale, planétaire de l'humanité. C'est un peu rude à dire comme ça, je sais, mais je n'y crois pas.

 

GB - Vous avez pourtant lu Rousseau. Dans son Discours sur les origines et le fondement de l'inégalité parmi les hommes, il postule que tout a commencé par le concept de propriété privée. Et pourquoi pas, après tout ? Finalement, nous l'ignorons. J'aimais bien cette idée.

 

PaD - « Le premier qui, ayant enclos un terrain... » : admirable préambule ! Rousseau est un immense écrivain. Comme philosophe, je ne puis le suivre. Il avait pourtant, dans son enfance, lu Plutarque avec son père (nous dit-il au début des Confessions). Plutarque ! Exceptionnel peintre des ambitions humaines. Noir. Et réaliste.

 

GB - Exactement ! Je me souviens de cette phrase. Comme philosophe, il me plaît et me fascine. En écrivain, je n'ai pas encore pu lire ses Confessions. Cela viendra, car vous y faites souvent référence, et ma curiosité est piquée à vif. En outre, j'espère que je ne cesserai jamais de croire en la possibilité qu'ont les êtres humains de changer. Sinon, ce serait la mort du cœur.

 

PaD - De grâce, que vivent les cœurs ! Le chemin de vie n'est pas si long, profitons-en ! J'espère ne pas vous avoir trop déprimé avec mon pessimisme politique. Pour vous rassurer : il est aussi littéraire ! Nous en reparlerons. En attendant, oubliez un peu la noirceur de la terre. L'appel du ciel, surtout l'été, nous y invite. Excellente soirée.

 

GB + PaD

 

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L'armée française est magnifique. Et la nôtre ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 20.07.12



Une armée impeccable, sans rien en elle qui suinte l'arrogance, non, juste une armée au service de la nation. C'est le sentiment que m'a donné le défilé du 14 Juillet, devant François Hollande et le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. J'ai pensé à la France, son admirable Histoire, ses éclatantes victoires sur les champs de bataille, mais aussi la profondeur désespérée de ses défaites (mai-juin 1940), cette France « oscillant sans cesse de la grandeur au déclin » (Charles de Gaulle, Mémoires de Guerre). Et puis, j'ai aussi pensé à mon pays, la Suisse, pour lequel j'ai tout de même fait, dans ma jeunesse, quelque 500 jours d'armée. Et je me suis demandé pourquoi notre voisin donnait l'impression d'un rapport plus simple que le nôtre avec ses forces armées, quelque chose de décomplexé, dont nous sommes loin.



C'est tout de même paradoxal : la Suisse, nous sommes tous d'accord, se porte mieux que la France. Economiquement, financièrement, et même politiquement, grâce à une démocratie directe et un fédéralisme que beaucoup (à commencer par nombre de Français !) nous envient. Nous sommes, globalement, un peuple plus heureux (pour reprendre Denis de Rougemont), avons infiniment moins souffert de la guerre, n'avons pas eu à vivre l'humiliation d'une défaite (1940), d'une occupation, ni les tourments moraux des guerres coloniales. Pourtant, nous avons avec notre armée un problème que la France semble ne pas entretenir.



Retour sur les Champs. Vous les avez vus, ces uniformes ? Ça vous a quand même une autre gueule que la bonne vieille tenue de sortie, ou de combat, de l'armée suisse. Des spahis à la Légion, des démineurs aux troupes de santé, des pompiers aux gendarmes, des zouaves aux légendaires régiments d'infanterie (dont certains datent de l'Ancien Régime), voilà des militaires, hommes et femmes, fiers de ce qu'ils sont. De la tenue, mais aucune arrogance, aucune posture dominatrice. Au contraire : tout est mis en scène pour mettre en évidence la primauté du pouvoir civil. L'armée française est un outil de la politique nationale, en aucun cas un but en soi. Et la population, qui applaudit, l'entend comme cela.



L'armée suisse aussi, me direz-vous ! Mais alors, pourquoi cela se voit-il moins ? Pourquoi avons-nous toujours tant d'états d'âme face à notre chose militaire ? Pourquoi rechignons-nous à les montrer, nos régiments, dont certains sont pourtant admirables ? Il y a, bien sûr, l'aspect toujours obligatoire (contrairement à la France, depuis Chirac) de la conscription suisse. Mais cela n'explique pas tout. Nous avons un problème avec notre armée, pourtant bien meilleure, me semble-t-il, que celle de mon époque, avec ses colonels-banquiers qui semblaient davantage tenir au maintien de l'ordre social qu'à la défense du pays. Aurions-nous honte, petit pays fragile, de nos forces de sécurité ? Et si oui, pourquoi diable, je vous prie ?



Pascal Décaillet

 

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19/07/2012

« On ne permet de dire qu'à celui qui ne peut rien »

 

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Jeudi 19.07.12 - 16.22h

 

 

GB - Pascal, en rapport avec le titre de votre blog, pourriez-vous me parler de la liberté ? Qu'incarne-t-elle à vos yeux ? Et quelle est-elle ? Ce sont des questions, vous qui aimez l'Histoire, qui ont traversé les âges sans jamais n'avoir trouvé ne serait-ce qu'une réponse satisfaisante...

 

PaD - Je ne suis pas philosophe, et serait bien incapable d'en donner une explication philosophique. La création de mon blog coïncide à peu près avec l'époque où j'ai créé mon entreprise, acquis des locaux et du matériel, et même (plus tard) engagé des collaborateurs. En clair, je me suis lancé dans le vide, comme entrepreneur indépendant. L'une des multiples acceptions de ce mot, « liberté », pour moi, c'est cela. Il y a du vertige et du risque. J'aime.

 

GB - Je pense que nous philosophons toutes et tous, à notre manière. Oui, votre entreprise est une forme de liberté. Je me suis toujours interrogé sur ce mot, qui tient à cœur à tant d'êtres humains, mais qui pourtant n'a aucun fondement. Je suis comme Einstein dans ce dilemme, je ne crois pas à la liberté, car cela supposerait que nous sommes vierges de tout déterminisme extérieurs et de nécessités intérieures. Insoluble, au fond.

 

PaD - Tant de choses nous déterminent, c'est sûr. Mais pour la part qui dépend de nous (Epictète), il vaut absolument le coup d'élargir au maximum le champ du possible. Au risque de vous décevoir, je suis peu au parfum des puissantes réflexions des philosophes sur la liberté. Mais très concerné par le frottement mesurable de l'Histoire : liberté de la presse, liberté d'expression, liberté de commerce. Les trois, avec une étonnante simultanéité, apparaissent autour de la Révolution française. Y compris dans nos cantons romands.

 

GB - Les philosophes grecs ne discutaient pas de la liberté. Pour eux, elle était acquise. Or, en parler revenait à la remettre en question. Cette liberté de la presse, n'est-elle pas également déterminée par certains rapports de force, notamment financiers ? Tout n'est pas entièrement libre. Nous pouvons nous exprimer, mais nos blocages intérieurs ne nous feront pas dire ce que nous ne voulons pas. Par crainte. Tout cela relève d'une extrême complexité.

 

PaD - Admettons qu'aucun journal ne soit totalement libre. Soit par la rigidité d'une charte rédactionnelle. Soit, en effet, par la nature des actionnaires. Certes. Mais, dans les grandes lignes, la presse de nos pays est une presse libre. Et c'est une chance inouïe que nous avons, quand on se compare à tant d'autres pays. Quant à nos blogs - le mien, le vôtre - nous sommes très libres de nos propos, non ?

 

GB - Ah, si seulement ! Il y a, derrière ces blogs, des yeux qui scrutent, qui épient. J'avais, il y a quelques mois, publié un article. Censuré. Alors, cette liberté, permettez-moi de ne point y adhérer.


PaD - Elle n'est jamais totale ! Mais rien, dans la vie, n'est total. Rien n'est absolu. C'est sans doute pour cela que j'ai toujours préféré la lecture des livres d'Histoire, avec la réalité tangible de ce qu'ils montrent, à celle des philosophes. Je parle ici de mes lectures non-littéraires, vous l'avez compris. A ce propos, si jamais l'Histoire récente de l'Italie vous intéresse, je vous recommande absolument la monumentale biographie de Mussolini par Pierre Milza, chez Fayard.

 

GB - Oui, l'Histoire de l'Italie m'intéresse, je note votre conseil. Elle est le berceau de l'Europe telle que nous la connaissons aujourd'hui, avec la Renaissance, et la transgression de valeurs séculaires dont elle fut l'instigatrice. C'est cette forme-là de liberté que j'apprécie. Secouer les esprits immobiles. Interroger les certitudes. Non rien, en effet, n'est absolu. À part peut-être les mots.

 

PaD - A votre âge, en 1979 (où j'ai passé mon été à Losone !), je ne disposais strictement d'aucun espace éditorial. J'écrivais déjà des articles au Journal de Genève certes, mais c'étaient des piges, évidemment pas des éditos. Et vous, en début de carrière, vous jouissez déjà avec votre blog, qui est de bonne facture, d'une liberté quasi-totale d'expression dans l'espace public. Vous vous rendez-compte de la chance que vous avez ?

 

GB - Oui, je m'en rends compte. Et j'essaie d'employer cette liberté à bon escient, en la portant dans tous les domaines susceptibles de m'intéresser. J'en suis reconnaissant, mais quelque part, me revient toujours en tête la phrase de Denis Diderot par laquelle je conclurai : « La liberté d'écrire et de parler impunément marque, soit l'extrême bonté du prince, soit le profond esclavage du peuple. On ne permet de dire qu'à celui qui ne peut rien. »


PaD - Magnifique citation ! Mais un conseil : n'attendez jamais, en matière éditoriale, qu'on vous « permette » quoi que ce soit. La liberté, prenez-la. Arrachez-la. Ne demandez rien à personne. Foutez-vous de l'avis de vos pairs, et même de vos proches, de vos amis. Soyez un emmerdeur. Une sale tronche. Il me semble d'ailleurs que vous avez, dans cet ordre-là, plutôt bien commencé. Continuez !

 


GB + PaD

 

 

 

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Journalisme politique

 

Sur le vif - Jeudi 19.07.12 - 09.55h

 

Toute ma vie, je me suis battu pour le journalisme politique. Celui qui parle des affaires de la Cité, met en débat les énergies contradictoires, fait connaître au public les enjeux citoyens et les acteurs de la politique, décrypte leurs intentions, commente leurs décisions. Partout où je suis passé (Journal de Genève, Radio Suisse Romande, radios et TV privées), j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'existent des pages, des émissions où l'on parle de politique. Ce combat, à l'intérieur des rédactions, n'est jamais gagné d'avance. Il est même le fruit d'un travail de persuasion qu'on peine à imaginer.

 

Pourquoi ? Parce que le politique, au sens large, disons l'intérêt pour les grandes aventures communes, les institutions, l'Histoire, les assurances sociales, les combats syndicaux, le choc des idées, n'est pas nécessairement l'obsession prioritaire des rédactions. Depuis un quart de siècle, le journalisme dit « de société » a gentiment phagocyté les paginations, pas toujours pour le meilleur. Ne parlons pas du « people », qui a transformé, ces dernières années, l'un de nos bons journaux populaires romands en une véritable machine à tout dire, à commencer par n'importe quoi, sur la vie privée des gens. Pour ma part, je ne supporte tout simplement pas cela.

 

Lancer une émission politique, dans un média, que ce soit Forum à la RSR ou « Genève à chaud », sur Léman Bleu, ou bien d'autres encore, nécessite d'abord de persuader ceux qui vous font confiance, parfois contre l'avis de nombreux pairs, qui maugréent en ruminant que « la politique, ça n'intéresse personne ». Le seul moyen de leur prouver le contraire, c'est évidemment de faire l'émission, et de se battre pour qu'elle réussisse. Affirmer que ce combat est mobilisateur de toutes les énergies, c'est peu dire, et sûrement pas assez par rapport à la réalité, qui est dévorante.

 

Mais enfin, les résultats sont là. Depuis qu'existe Forum (et le défi a été parfaitement poursuivi après mon départ), on n'a jamais autant parlé de politique, sur les ondes, en Suisse romande. Depuis qu'existe « Genève à chaud », on n'a jamais autant parlé de politique à Genève. On aime ou pas, certains détestent, d'autres adorent, mais les faits sont là : le champ du débat politique a été considérablement augmenté. La presse écrite, d'ailleurs, mise en concurrence par ce style d'émissions, a superbement réagi en lançant ses sites « online », attaquant de front l'audiovisuel sur sa vertu cardinale : la rapidité de l'information. Et cette concurrence, entre les rédactions, est formidablement stimulante.

 

Une chose encore : la part d'émission citoyennes, et de débats politiques, dans les TV privées (Léman Bleu, La Télé, Canal 9) par rapport aux mêmes segments du service dit public. Elle est infiniment supérieure ! Alors que la RSR diffuse Formule 1 et séries américaines, ainsi qu'un nombre incalculable d'émissions n'ayant strictement rien à voir avec le service public, ce sont les privés, paradoxalement, qui augmentent, d'année en année, le champ du débat citoyen. Et culturel. Et sportif, sur leurs zones de diffusions : regardez comme Léman Bleu, par exemple, donne la parole aux petits clubs locaux, aux acteurs sportifs d'ici. Des milliers d'entre eux y passent, chaque année. Idem sur La Télé. Idem sur Canal 9.

 

Toute ma vie, là où je serai, que ce soit sur le papier, dans les ondes radio ou TV, et de plus en plus sur internet, je continuerai de me battre pour la présence de la politique. Parce qu'elle me passionne depuis la campagne présidentielle de décembre 1965, parce que je ne remercierai jamais assez mes parents de m'avoir abonné au Nouvel Observateur dès l'âge de quinze ans, parce que je connais très bien la politique en Suisse, et ceux qui la font. Parce que j'aime ce pays, son Histoire, ses 26 Histoires cantonales, sa fragilité. Parce que je veux croire en l'action politique. En déceler, de la gauche à la droite, les jeunes talents. Toute ma vie, oui, comme journaliste, je conduirai ce combat.

 

Pascal Décaillet

 

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18/07/2012

Ethique - Et toc !

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Ce matin, considérations physiques sur des personnes dites morales. - Mercredi 18.07.12 - 10.37h.

 


GB
- Parlons éthique, parlons finance. En ce moment, nos journaux le font à tort et à travers. Les dossiers cachés se pressent aux portillons du faisceau médiatique. Pourquoi en sommes-nous arrivés à un tel degré d'individualisme, dans notre société actuelle ? Où sont les valeurs que nous lisons dans les livres d'Histoire ?



PaD
- Ah, les faisceaux, ma jeunesse ! Sur le triomphe de l'individualisme, il y a la responsabilité de plusieurs générations. Peu de discours, ou de réflexions, sur nos valeurs communes, ce qui nous fédère. La République, par exemple. De moins en moins de culture historique (on y revient) sur la lente, magnifique et ô combien conflictuelle construction de ces valeurs. Tenez, l'émergence de l'AVS, en Suisse, en 1948, et la bagarre politique qui l'a accompagnée, devraient être un sujet d'étude obligatoire.



GB
- Il y a également une question de pouvoir. Ces banques qui agissent contre l'intérêt du plus grand nombre, c'est une responsabilité politique. S'il y avait eu une réelle volonté de légiférer davantage sur leurs faits et gestes, peut-être n'en serions-nous pas là. Ceux qui les gèrent n'ont fait que profiter d'un système lacunaire. Au fond, c'est humain. Triste et effroyable, mais profondément humain.



PaD
- Mais l'humain a en lui quelque chose d'effroyable ! Lorsque tout va bien, on est très heureux de laisser prospérer les banques, en fermant les yeux sur leurs dérives. Que vienne l'orage, et les mêmes qui laissaient faire (oui, les mêmes) nous font la grande leçon sur l'éthique. Cela dit, la banque n'est en soi ni ange, ni démon. Juste ce que certains en font ! Les mêmes (oui, les mêmes) qui nous servent le sermon sur la responsabilité individuelle.



GB
- Oui, l'humain a sa part d'ombre et de lumière. Il n'est ni tout noir, ni tout blanc, mais fait de nuances. Or, les banques, comme les entreprises, sont par essence amorales. Elles ont un but commun : le profit. Le reste, ce n'est qu'une question de laxisme. Si nous leur laissons le champ libre, elles en profiteront. C'est normal. D'ailleurs, peut-on, juridiquement, nommer les entreprises des « personnes morales » ? Sacré paradoxe !



PaD
- C'est une très belle chose, pourtant, qu'une entreprise. Surtout une PME. Devenir indépendant. Se lancer. Acquérir des locaux, du matériel. Engager des collaborateurs. Fonctionner avec eux sur l'estime et la confiance. Construire quelque chose ensemble. Le profit ? Oui, bien sûr, il faut gagner sa vie et celle des siens. Mais le premier profit est de voir l'entreprise durer, être reconnue, décrocher des mandats. Et sur le bénéfice net, contribuer par l'impôt au bien général. En ce sens-là, oui, l'entreprise est citoyenne.



GB
- Je n'en doute pas. Mais il y a une différence notoire entre ceux qui voient dans le profit le moyen de subvenir aux besoins des leurs et ceux qui en veulent toujours plus, qu'importe les conséquences qui adviendront pour autrui. Les deuxièmes sont sûrement moins nombreux, mais ils existent, et ont un pouvoir de nuisance relativement important. C'est pourquoi, malheureusement, il faut tempérer par des législations.



PaD
- L'Etat comme arbitre. Pas comme joueur. Il fixe les règles, mais c'est véritablement aux entrepreneurs de jouer. Une société avec l'Etat comme employeur unique n'est pas exactement celle de mes rêves ! Regardez la Révolution française: elle consacre à la fois la liberté d'expression, celle de la presse, et la liberté d'entreprendre. En cela, elle est une révolution bourgeoise, comme le montre si bien Tocqueville.



GB
- Évidemment, l'État ne doit pas rentrer dans l'arène. Je suis contre l'ingérence dans notre vie privée. Nos actes nous regardent, sauf si ceux-ci ont des externalités négatives pour le bien commun. C'est donc son rôle d'arbitrer certains rapports. Je ne m'opposerai jamais à la liberté d'entreprendre, j'y suis même favorable. Entreprenons une révolution citoyenne, demandons plus d'art et de littérature !



PaD
- Bonne idée. Mais je vous laisse. Je dois passer à ma banque.



GB + PaD




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17/07/2012

Variations sur un été


Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Mardi 17.07.12 - 17.20h

 

PaD - Croyez-vous en l'été ? Croyez-vous au soleil ?

 


GB
- Qu'entendez-vous par croire ? L'été n'est qu'un terme pour nommer une période de l'année, mais le soleil, lui, est concret. Est-ce que je crois à la poésie que dégagent l'été et le soleil réunis, la chaleur de ces moments estivaux qui viennent caresser les plantes en fleurs et la cime des arbres ? Si c'est cela, alors oui, j'y crois. Et vous ?



PaD
- A dessein, je posais la question d'un acte de foi. Là où il n'y a, vous avez raison, que réalité mesurable. Il y a l'été réel (au reste magnifique, là où je suis, en ce mardi 17 juillet), il y a l'été comme accomplissement. Celui des romans bourgeois des dix-neuvième et vingtième siècle (jusqu'en 1914), celui qui nous forcerait à le percevoir comme perfection. Avec, à chaque fois, le risque de désillusion.



GB - La foi, je ne l'ai jamais eue. Je me sens plus proche du cartésianisme. Finalement, vous posez une question qui m'embarrasse plus que je ne l'aurais pensé. J'ai la sensation viscérale d'ignorer totalement ce que signifie croire. Je ne me rappelle pas l'avoir expérimenté un jour. Alors que la désillusion, elle...



PaD
- Non, non, rien de religieux. Juste l'idée de croire en l'été comme un passage obligé du bonheur. Il m'a fallu de longues, très longues années, pour aimer vraiment l'été. A votre âge, je m'engouffrais dans les musées d'Europe, je m'isolais à l'ombre pour dévorer les grands auteurs. Aujourd'hui, la présence d'un arbre et d'une colline, d'un livre et d'une rivière, me suffisent.



GB
- Je perçois parfaitement ce que vous dites. Chaque année, lorsque les premières couleurs orangées de l'automne se distinguent de la verdure propre à l'été, j'ai l'impression de n'en avoir pas profité. En vérité, je peine à m'offrir le temps - alors que j'en ai à revendre - pour me laisser choir sur une colline ou au bord de rivière et en profiter. Heureusement, je l'apprends petit à petit grâce aux conseils de la femme qui partage ma vie. Et aujourd'hui, je commence à croire en l'été, oui.



PaD - Et si l'été était un piège ? Un miroir de nos insuffisances ? Au moins, l'automne orangé nous ramène au réel, et au fond dissipe les angoisses. L'être humain n'est assurément pas fait pour le malheur. Mais est-il fait pour le bonheur ? Il y a, notamment chez Gide, d'incroyables pages sur cette attente, et finalement cette angoisse de l'été. Chez Thomas Mann, aussi.



GB - Je ne sais pour quoi nous sommes faits. J'aime à croire que nous faisons de notre vie, toutes proportions gardées, ce que nous voulons. L'été incarne peut-être l'idéal du bonheur, mais pas chez moi. J'accorde autant de saveur à l'automne avec ses arbres colorés, à l'hiver avec son manteau d'un blanc immaculé, au printemps et la renaissance de la nature qu'à l'été et sa chaleur étouffante. Il faut savoir s'émerveiller de tout. Ne pensez-vous pas ?



PaD - Il le faudrait assurément. Il est bien possible que l'été du bonheur soit une conception bourgeoise moderne, assez récente, depuis qu'existe la notion de vacances. Léon Blum a donné aux Français les premiers congés payés, cela n'était qu'à l'été 1936 ! Auparavant, la question ne se posait pas. Ainsi, mes parents, tous deux nés en 1920, avaient droit, dans le Valais de leur enfance, à six mois de vacances d'été. Mais c'était pour travailler, pas pour filer à la mer ! Je terminerai avec Rimbaud, tellement ces quelques syllabes sont sublimes, dans son poème « L'Eternité »: « C'est la mer allée avec le soleil ».



GB - Quant à moi, je préfère voir le soleil comme une métaphore de l'être aimé. Ce vers de Paul Éluard me convient donc parfaitement : « Tu es le grand soleil qui me monte à la tête quand je suis sûr de moi. »

 

GB + PaD



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15/07/2012

Notre Dame des Congestions

 

Sur le vif - Dimanche 15.07.12 - 10.22h

 

Notre Dame, depuis les pires heures du Kulturkampf, n'avait plus vu un tel bordel. Dans un quartier éternellement raté (les clichés du milieu du dix-neuvième siècle, avec cette gare à se pendre, au milieu de rien, le montrent déjà), Sainte Michèle et Sait Rémy ont décidé de faire très fort. À quelles fins ? Mais l'expiation, pardi ! Celle du cochon d'automobiliste, habité par la porcine folie de s'imaginer qu'une artère a pour vocation de permettre à un véhicule de se mouvoir d'un point A à un point B. La pauvre âme. Ignorait-elle qu'elle n'était là, l'artère, que pour l'équarrissage ?

 

Imaginons une famille de touristes espagnols, de passage. Ils nous ont fait l'amitié de venir visiter notre ville. Hier, samedi 14 juillet, jour de trémoussements sur les quais et d'ouverture de chantier, place des 22 Cantons. Ils sont en voiture, ce qui, au pays de Torquemada et Picasso, ne constitue pas encore un crime de sang. Eh bien, sur le coup de 20 heures, pour se mouvoir de la place du Cirque à Cornavin, ils ont bien dû mettre trois quarts d'heure. Pas sûr que ça les encourage à revenir nous dire bonjour.

 

Et ça n'est que l'apéritif, le prénom. Sur cet axe, nous allons tous trinquer. Comme à Bel-Air ! Comme partout. Que des travaux, donc des aménagements, des déviations, soient nécessaires, n'importe quel esprit citoyen et responsable en convient. Mais cette impéritie. Cette absence de toute information, en amont, ne serait-ce qu'aux entrées de la ville, comme le font si  bien les Français, sur leurs écrans d'autoroutes. Cette carence totale de vision coordonnée, avec une véritable mise en place de panneaux de déviation. Non, le cochon d'automobiliste est condamné à vivre en silence l'immobilité de son destin. Pire : les feux ne sont même pas mis au clignotant. Et le cochon, tellement brave et discipliné, surajoute au statisme en les respectant.

 

Et on va tous trinquer, pour la bonne raison qu'emmerder au maximum l'automobiliste est voulu d'en haut. C'est une politique. Voulue, assumée, planifiée, mise en œuvre. Par une Direction générale de l'Immobilité, elle-même aux ordres de beaux esprits considérant la voiture automobile comme l'incarnation du Mal. « Ils veulent prendre leur bagnole en ville, eh bien ils vont voir ce qu'ils vont voir ! ». Qu'un article de la Constitution, adopté par le peuple souverain, reconnaisse le libre choix du mode de transport, les laisse totalement indifférents. Ils sont mus par une idéologie. Raide, pétrifiée. Ils n'y dérogeront pas. Nous trinquerons. Et Notre Dame des Congestions pourra contempler, longtemps encore, la sainte éternité de l'immobilité.

 

Pascal Décaillet

 

10:22 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

14/07/2012

Le président et le parachutiste

 

Sur le vif - Samedi 14.07.12 - 16.57h

 

Un président digne, et pourtant souriant. Parfaitement dans son rôle de chef de l'Etat et de chef des Armées, mais avec calme, naturel, sans prendre d'inutiles airs martiaux. Oui, j'ai beaucoup aimé François Hollande, ce matin, sur les Champs-Elysées. J'ai d'ailleurs aimé ce défilé, cette armée française au service de la République, et je crois que ce rôle, respectable et décomplexé, est perçu en 2012 par une très grande majorité de Français. Nous, Suisses, pourrions au fond en prendre pas mal de graine, et c'est un homme qui a fait 500 jours d'armée suisse qui signe ces lignes.

 

François Hollande a donné exactement l'image qu'il fallait : celle du chef de l'Etat, mais aussi, par son sourire, son amabilité, son respect des troupes qui défilaient devant lui, celle du père de la patrie. L'armée, vécue non (surtout pas) comme un but en soi, encore moins comme un corps indépendant, potentiellement factieux, mais véritablement comme un instrument de la politique nationale, obéissant au pouvoir civil, intervenant pour protéger les populations, en France ou à l'étranger.

 

Il est tout de même étrange que la France, qui revient de si loin en matière militaire, a livré tant de guerres et tant de batailles, vécu les plus belles victoires et les plus terribles défaites (mai-juin 1940), entretienne aujourd'hui un rapport plus simple, plus décomplexé avec son armée, que nous les Suisses. La fin de la conscription obligatoire, sous Chirac, dans le pays de qui fut celui de la levée en masse de l'An II et des éclatantes victoires des armées de la Révolution, mais aussi de l'immense sacrifice de la Grande Guerre, y est pour beaucoup. Car ces hommes et ces femmes qui ont défilé ce matin sont tous des volontaires, ils ont choisi le métier des armes, ce qui change radicalement les choses.

 

Retour à Hollande. Le président - qui fut militaire, et même officier de réserve - ne se croit pas obligé de prendre des airs sévères. Il arbore juste la distance qu'il faut, se montre détendu mais sans relâchement, bref un Français comme un autre, juste chef de l'Etat pour cinq ans. Un politique juste assez délivré de la mystique. Il ne se prend ni pour Louis XIV, ni pour Carnot, ni pour le Poincaré du défilé de 1919. Il se prend juste pour le président de 2012. Normal, ce qui ne signifie pas banal.

 

L'exemple le plus parlant : un para, en atterrissant sur les Champs, se blesse. Mauvaise chute, apparemment sans trop de gravité. Le président, en toute simplicité, vient à sa rencontre, lui demande comment il va, lui serre la main, espère qu'il ne gardera pas « un trop mauvais souvenir de ce 14 juillet ». Assurément, ni de Gaulle, ni Mitterrand n'eussent, en pareille circonstance, bougé d'un centimètre. Eh bien cette humanité aimable du chef de l'Etat, non seulement ne nuit en rien à son autorité, mais symbolise son lien avec les gens.

 

De ce 14 juillet, je garderai le souvenir de cette simplicité et de ce sourire. Il y avait, de tous les côtés me semble-t-il, du respect. Non pas celui qui s'impose par les aboiements de l'autoritarisme. Mais celui dont parlent mes amis André Castella et Jean-François Duchosal. Et qui, tout simplement, change la vie.

 

Pascal Décaillet

 

 

16:57 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

13/07/2012

La politique : trompeuse et tueuse

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Ici, variations autour d'une candidature, annoncée à midi, en Ville de Genève. - Vendredi 13.07.12 - 16.54h

 

PaD - Jean-Marc Froidevaux : un homme d'esprit et d'intelligence, un humour à vif, vingt ans d'expérience municipale en Ville de Genève. Un homme qui jouerait avec génie ce fameux rôle du cinquième, le type de droite face à quatre de gauche. Il faut pour cela, en plus de la compétence, un sacré sens de la distance et de la dérision, une connaissance absolue des dossiers. Maudet, dans ce rôle, s'en était déjà fort bien sorti. Froidevaux y serait princier. La candidature la plus séduisante, avec celle de Salika Wenger.

 

GB - En effet, mais en l'état actuel, il semblerait que le PDC et le PLR s'entendent sur une candidature unique, celle de Guillaume Barazzone, qui représenterait l'Entente. Cette sortie du buisson, après le retrait de Genecand et l'évident sacrifice d'Olivier Fiumelli, va peut-être forcer les instances libérales-radicales à réviser leur position. Après tout, la Ville de Genève est la seconde ville de Suisse. Que diront les alémaniques si le PLR n'attaque pas le siège vacant ?

 

PaD - Toutes ces histoires de promesses entre partis, de magouilles et manigances, retours de manivelles, n'intéressent au fond que les états-majors politiques et les initiés que nous sommes. De quoi a besoin la Ville de Genève ? D'une personne de qualité, alerte, imaginative, maîtrisant à fond les dossiers municipaux. Et j'insiste : joueuse, car il faudra composer avec quatre collègues de gauche. Dans le pétillement naturel d'un Jean-Marc Froidevaux, je sens la jouissance de cette dimension-là.

 

GB - C'est évident. D'ailleurs, je constate une réelle fracture entre les états-majors politiques et les initiés et ceux qui sont en-dehors de ce microcosme. Peut-être est-ce là tout le génie que doit avoir un politique : ne pas se laisser embrigader dans les théories politiciennes qui font abstraction d'une catégorie infiniment plus grande que celle de la classe dirigeante.

 

PaD - Exact ! D'où ce mot de « populisme », généralement utilisé par ceux qui ne savent pas convaincre le grand nombre, ni sentir le tellurisme du pays profond, à l'endroit de ceux qui ont ces qualités-là. C'est un mot de jaloux inventé par des politiciens de salon, habitués à se transmettre le pouvoir par robes et par familles, contre ceux qui osent le langage de la rue.

 

GB - Nous divergeons sur ce point, Pascal. Le populisme, c'est un art, celui de flatter les foules, mais sans rien n'apporter de concret. Donner des réponses simplifiées à des questions qui ne se résolvent pas d'un simple coup de baguette magique. Pour mémoire, un certain tribun nous promettait des cages pour y déposer les criminels. Une solution inadéquate et irréalisable. Le populisme, c'est cette affection qui joue avec la peur dans le cœur des masses. Cela m'irrite.

 

PaD - Et les partis traditionnels, je veux dire installés, ceux qui se croient au pouvoir par essence et pour l'éternité, ils ne « flattent pas les foules, sans rien apporter de concret » ? A la vérité, vous relayez ici, exactement, l'argumentaire de ces partis installés. On peut évidemment en discuter. Ce qui est sûr, c'est que savoir se faire entendre du grand nombre, en mots simples, est une vertu. Le vice, c'est d'en abuser pour tromper. Mais en politique, Cher Grégoire, la tromperie est partout. Chez le bourgeois installé, style gendre idéal PDC, comme chez la brute épaisse de la Marge. Simplement, ils trompent différemment.

 

GB - Certes, ils ont chacun des stratégies diverses et variées pour arriver à leurs fins. Ce n'est pas une nouveauté. Certains d'entre eux me font d'ailleurs penser à la famille Borgia. Probablement avons-nous les politiciens que nous méritons. L'essentiel est de savoir soi-même ce qui importe. Des valeurs, un but commun, un rêve ? Tout ça à la fois même. Et ne pas se laisser abuser par des discours tronqués. Le reste est indépendant de notre volonté.

 

PaD - Les Borgia - ou du moins la vision littéraire que nous en avons - représentent bien la vérité de l'essence politique : trompeuse et tueuse. Ce qui me plaît chez Jean-Marc Froidevaux (pour revenir au début), c'est son usage au fond très bourgeois, dans le meilleur sens du terme, de la parole. Donnée, à l'évidence, comme insidieuse. Pas de tromperie sur la marchandise. Pas de mièvrerie morale. Pas d'océan d'ennui de gendres PDC. Non. Juste la syllabe acide de l'avocat. Et la prunelle, tout en haut, jouissive de tant d'art. J'aime cela. Et j'aime cette ce pessimisme lucide.

 

GB - Hélas la tromperie est répandue en politique comme ailleurs. Concernant Monsieur Froidevaux, je ne le connais pas suffisamment pour avoir un avis susceptible d'être pertinent. Je lui souhaite néanmoins bonne chance, puisqu'il va devoir rallier à lui un parti qui semble désormais décidé à faire alliance avec le PDC. Mais l'été sera long, nous ne sommes pas au bout de nos surprises !

 

GB + PaD

 

 

 

16:54 Publié dans Dialogues grégoriens | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Imprimer |  Facebook | |

Jean-Marc le Stylite

 

Sur le vif - Vendredi 13.07.12 - 15.25h

 

Mais enfin, ne regardez que la prunelle : elle pétille ! Vingt ans conseiller municipal, avocat, homme de lettres, Jean-Marc Froidevaux a la célérité du milan noir quand s'offre à lui, déjà perdue, l'innocence de la palombe. Un esprit vif, enfin, dans un cénacle qui donne hélas l'impression d'en être avare, la capacité de convaincre. Jouer. Donner sa chance à la malice, parce que la rhétorique politique, c'est aussi cela, et pas seulement  le labeur et le triste labour d'interminables démonstrations. Oui, Jean-Marc Froidevaux, à l'instar d'une Salika Wenger, possède à merveille l'art de la parole publique. Ça n'est pas tout. Mais ça n'est pas rien.

 

Vingt ans d'opposition municipale. Vingt ans à tenter d'établir une parole de droite, avec de l'huile et du feu, des images et de la lumière, dans l'épicène austérité du temple de la gauche. Ça forge un tempérament. Mais aussi, ça vous affine et vous dessine une certaine posture de langage. Il s'agit de se montrer bien plus malin que les majoritaires, plus retors, ça fait de vous à la fois un frontal et un contorsionniste, il y faut à la fois le goût du diable et celui de quelque saint exalté, solitaire, roide, tiens disons un stylite, par exemple.

 

Seul sur sa colonne, Jean-Marc Froidevaux siège au milieu du monde. De son désert, toute désaffectation feinte, rien ne lui échappe. Si par hasard il était élu, le 4 novembre, l'exécutif de la Ville pourrait se transformer, oh même petitement, en un de ces lieux, dont parle Barrès, « où souffle l'esprit ». Et même les quatre autres, Sandrine, Esther, Rémy, Sami, au diable les antagonismes, moi je vous dis qu'ils en sortiraient plus grandis et plus éthérés, de ce compagnonnage-là. Une Nef des fous ! Pour mieux nous servir.

 

Il y eut Adrien, trop jeune pour l'heure, mais que l'avenir attend. Il y a Olivier, trahi par tous et que l'épreuve grandira. Il y a Eric, l'homme le plus seul, sublime de vigilance. Il y a Guillaume, qui voudrait conquérir. Et puis il y a Salika et Jean-Marc. Et avec ces deux-là, je vous le dis, la campagne sera plus belle. « D'Italie, de Prusse ou d'Espagne ». Elle aura, c'est sûr, des accents d'héroïsme et de folie.

 

Pascal Décaillet

 

 

15:25 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Imprimer |  Facebook | |

12/07/2012

La citoyenneté, ça passe par l'école !

 

Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Nous réfléchissons aux meilleurs moyens d'aiguiser les appétits citoyens, chez les jeunes. - Jeudi 12.07.12 - 16.54h


PaD - Quatre à cinq heures d'Histoire par semaine. Et pas seulement l'Histoire des pays lointains. Celle de la ville, du canton, de la région où vivent les élèves ! L'Histoire politique, mais aussi culturelle, sociale, économique du tissu qui nous entoure. Pourquoi, à Genève, le nom de James Fazy, ou celui de Carteret, sont-ils si peu prononcés dans les écoles ? L'Histoire est une discipline majeure, cardinale, pour la formation des citoyens. Elle n'est pas assez enseignée.

 

GB - Je suis de votre avis. Je ne m'explique pas qu'à l'heure actuelle, nous n'enseignons pas des matières aussi primordiales. À mon sens, une démocratie véritable doit impérativement léguer aux citoyens en devenir les outils nécessaires à la compréhension de la vie de la Cité. Comment, avec notre système scolaire actuel, s'étonner du faible taux de participation à la chose publique ?

 

PaD - On les enseigne - et certains profs sont remarquables - mais il en faut davantage. Pour l'éveil à la "vie de la Cité", dont vous parlez, le problème est plus général. Je me bats comme un fou, là où je suis, depuis plus de vingt ans, pour des émissions sur la politique et la citoyenneté. J'ai gain de cause, mais seulement parce que je réussis. L'esprit du temps est plutôt à la distraction pure. Ou alors, au "journalisme de société", concept flasque que j'abhorre. Et sur cent profs, en salle des maîtres, combien sont habités par l'impératif de la transmission citoyenne ? Dix, vingt ?

 

GB - S'ils ont eux-mêmes reçu une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques, ce n'est guère étonnant. Ce qu'il faut, c'est enseigner les fondamentaux qui régissent notre société. Il n'y a pas que l'Histoire. Il y a le fonctionnement des institutions, par exemple. Pourquoi ne pas sensibiliser les jeunes au droit, ou à l'ensemble des matières essentielles pour se mouvoir librement dans un monde comme le nôtre ?

 

PaD - Mais diable, pourquoi ont-ils reçu « une éducation dénuée de tout goût pour les affaires publiques » ? Il y a des causes à cela ! Un climat, porté par l'ultra-libéralisme, de sublimation du privé, de la réussite financière individuelle. L'absence d'éducation (de ceux qui éduquent !) sur ce qu'il y a, en nous, d'aventure collective, de res publica. A cela s'ajoute - j'y reviens - une responsabilité écrasante du monde journalistique : réduction des pages politiques, ne parlons pas du cahier culturel, surexposition du fait divers et de cet odieux concept de « people » : raconter plein de choses sur la vie privée des gens, sous le seul prétexte qu'ils sont connus. « Presse inutile, presse futile », disait feu mon confrère Roger de Diesbach. Il avait raison. Ce qui ne signifie pas qu'il faille être ennuyeux pour être bon, loin de là.

 

GB - Bien sûr qu'il y a des causes. Elles sont essentiellement culturelles et politiques. C'est un devoir que d'enseigner correctement, tout comme d'informer. Vous le savez, vous qui exercez le métier de journaliste ! Aujourd'hui, tout va si vite : comment ne pas céder à l'envie d'écrire sans vérifier ses sources, ni anticiper les conséquences d'un tel choix ? L'École, c'est encore plus complexe, car elle forme des esprits qui resteront astreints à l'éducation reçue de façon durable. Il faudrait dès lors instaurer une vision de l'enseignement, un but ! Non ?

 

PaD - Vous pensez bien que chacun a sa vision de l'enseignement, encore que je soupçonne certain édile de n'en avoir aucune. Ce qui nous intéresse ici, c'est la mise en appétit de l'esprit citoyen. Je dis qu'il faut - entre autres - davantage d'enseignement de l'Histoire, sous mille formes d'ailleurs, les plus variées et les plus plaisantes possibles (il n'a jamais été question d'ennuyer quiconque). Parce que sans vision diachronique, sans frottement à l'échantillon historique, le danger sera immense de ne juger son époque que sur elle-même. Ou, pire, sur des critères seulement moraux ou immatériels. D'aucuns, y compris parmi nos élus législatifs, ne s'en privent pas. Il est parmi eux de redoutables ayattolahs.

 

GB - Je suis certain que le système éducationnel peut s'améliorer, et former de jeunes citoyens conscients des devoirs qui sont les leurs, mais également avertis du contexte politique dans lequel ils se meuvent. Il y aura toujours des abstentionnistes, des personnes qui ne veulent pas investir ni de leur temps ni de leur énergie. Cependant, nous gagnerions bien plus à informer plutôt que désinformer. Or, en ce moment, ce n'est pas ce qui prévaut.

 

PaD - A noter que certaines TV régionales privées, en Suisse romande, déploient davantage d'énergie pour l'information et les débats citoyens que le service dit « public », qui nous passe de la Formule 1 et des séries américaines. Mais c'est une autre affaire !

 

GB - Il faut un effort collectif. Il est vrai que le service public est déplorable. J'ai d'ailleurs jeté ma télévision il y a de cela cinq ans. Ça me tient à l'écart de bien des maux !

 

GB + PaD

 

 

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11/07/2012

Au coeur du monde, la lecture

 

Je poursuis ici ma série d'entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey. Nous évoquons la passion du livre, celle qui nous fonde et nous constitue. Mercredi 11.07.12 - 15.16h



PaD - Lire, lire, et lire. Je crois au fond n'avoir jamais éprouvé d'autre passion. Lorsque s'annonce, comme ces jours, le cœur brûlant de l'été, c'est vers les livres que je me tourne. Celui que je viens de terminer date de 1909. Il s'appelle "La porte étroite". L'auteur, André Gide. Une œuvre d'exception, servie par l'un des styles les plus purs de la littérature française. Avez-vous, aussi, la fureur des livres?



GB - Oui, je partage votre passion. Et plutôt deux fois qu'une ! Depuis tout jeune, j'aime lire. Je me rappelle qu'à dix ans, nous lisions « Un sac de billes » de Joseph Joffo. Ce fut pour moi une rencontre bouleversante. Dans le temps imparti de notre lecture, j'avais terminé les deux ouvrages que comprenait son auto-biographie alors que nous n'en devions lire qu'un. Quels sont vos thèmes de prédilection, Pascal ?



PaD - Oh, les thèmes, il y en a tant, dont certains m'accompagnent depuis le milieu des années soixante. Ce qui me bouleverse, c'est l'intimité d'une surprise. Toute ma jeunesse n'aura été que petites librairies, bibliothèque municipale, puis celle de l'Uni. Brocantes, aussi, surtout en France. Le choix par l'instinct, et l'instinct seul. Surtout ne pas lire le bouquin que le prof vous recommande. Mais quarante autres, imprévus, à la place. Contre-courant. Chemin de traverse. Liberté.



GB - Je suis entièrement d'accord avec votre impératif. Pour ma part, mes lectures sont éclectiques, avec malgré tout une préférence pour la philosophie. J'apprécie particulièrement le monde des idées, et c'est par ce biais que je me suis construit, tout au long de ma vie, malgré des événements souvent difficiles à supporter. Aujourd'hui, je crois, tout comme vous, que la lecture m'a été vitale. Et elle le sera, j'en suis sûr, jusqu'aux derniers instants.



PaD - Ce que nous avons en commun, c'est ce pronostic vital de la lecture. Je sais exactement où j'étais, en Valais, et quel temps il faisait, lorsque enfant j'ai attaqué la première page du Grand Meaulnes. Je sais de quoi le Rousseau des Confessions m'a sauvé à vingt ans. La mémoire de ces milliers de livres est, au premier chef, celle de ma vie. Ils ne tapissent pas mon existence, ils la fondent. Ils ne la décorent pas (je hais l'idée de lire pour se distraire), ils la constituent.



GB
- Moi, c'est la lecture de « l'éloge de la faiblesse » d'Alexandre Jollien, à mes dix-huit ans, qui m'a véritablement transformé. Je reste toujours incroyablement surpris de ces émotions, de ces grandeurs et de cette force qu'un ouvrage, même court, peut transmettre à qui le lit. C'est, pour moi, l'une des plus belles richesses de l'humanité. Ce savoir, transmissible à qui s'en donne les moyens. Le rêve.



PaD
- Je lirai Jollien. Puissamment volcanique, autrement que les appareils les plus modernes, est l'imprévisible transmission d'énergie entre un tout petit objet de papier, qui tient dans la poche d'une veste, et cette boule en fusion de nerfs, de mémoire, de projections et de désirs qu'on appelle un lecteur. Dans l'intimité de cette rencontre-là gît le miracle. Sortir un livre d'un rayon, c'est réveiller le bois dormant. Celui du livre. Celui du lecteur. Un baiser au lépreux.



GB - Cette fascination, je la ressens également. Depuis ma tendre enfance, je vis avec l'ambition d'écrire un livre. Mon goût pour l'écriture est né de cette merveilleuse rencontre, et j'espère un jour pouvoir partager ma passion avec d'autres, leur transmettre cette flamme pour la littérature, tout en leur apportant quelque chose qu'ils n'auraient pu trouver ailleurs. Un récit, une vision, et une âme. La vie, en somme.



PaD - Il y a l'intimité du livre avec le lecteur. Moins sublime, mais douce comme un miroir de reconnaissance, il y a la complicité de ceux qui ont lu le même livre. Ou quelques dizaines, ou centaines. Ce réseau d'initiés-là, je dis oui, je signe ! Parce que macérés de mêmes matrices, c'est la part d'humanité commune, de l'un à l'autre, qui s'étend. Ainsi, vous et moi sommes très différents, ce qui est du reste fort bon (en quoi faudrait-il se ressembler ?). Mais la passion partagée des livres nous esquisse un langage commun. Au final, nous rapproche.



GB - C'est exactement ce qui me passionne dans l'écriture et la littérature. C'est cette capacité fédératrice. Quand bien même nous pensons différemment, nous sommes unis par des lectures communes, un terreau propice à la naissance d'idées novatrices, de grands projets. Ce que j'aime, à travers les livres, c'est que je me sens en profond contact avec l'ensemble de l'humanité !



GB + PaD

 

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10/07/2012

Au milieu du chemin, Gide

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Notes de lecture - Mardi 10.07.12 - 19.28h

 

À quoi tient le miracle d'un récit ? Pourquoi « La porte étroite », publiée en 1909 par André Gide, vient-elle d'arracher mon ardeur, une fois de plus, comme d'ailleurs, toute ma vie, l'œuvre entière de ce narrateur d'exception ? Réponse : pour sa petite musique. Précision des syllabes. Cristallin de chaque phrase. Courte, indépendante, peu de virgules, quelques tirets, reprendre la respiration. Pas un mot de trop. Juste le découpé qu'il faut pour le dessein de celui qui entreprend de raconter : faire voir, laisser entendre, instiller la fragrance d'un jardin, le volume d'un bosquet. Cela s'appelle un style. Celui d'un auteur de génie en sa quarantième année, presque au milieu de son existence. Le milieu du chemin.

 

Il faut toujours attaquer un récit par lui-même. Laisser faire les mots. D'autres, plus savants, placeront « La porte étroite », comme l'un des éléments de l'œuvre d'une vie, assurément un écho de « L'immoraliste », mais tant de résonances, autres, insoupçonnées, des écrits de prime jeunesse aux dernières lignes de la Correspondance et du Journal, bien sûr. Gide, comme tant de grands, n'aura peut-être, au fond, écrit qu'un livre, celui qui tourne autour de lui et pourtant lui échappe, à mille lieues de l'autobiographie que croit toujours déceler le lecteur facile, celui des repères chronologiques et des grilles d'interprétation toutes faites.

 

« La porte étroite » est le récit d'un amour fou, total, impossible, celui de Jérôme, le narrateur, pour sa cousine Alissa, qui feint (ou ne feint pas) de lui préférer Dieu. Pas le moindre des rivaux, tout au moins dans l'ordre terrestre ! Alors quoi, du Claudel ? Le styliste qui se gausserait de ce puissant rival avec lequel il n'est pas encore brouillé ? Non ! Du Gide ! Et dès la première ligne. Simplicité qui n'appartient qu'à lui, temps concordés, et jusqu'à l'usage parfaitement dosé, là où il le faut et sans plus, de l'imparfait du subjonctif. Jamais ce dernier n'exclut le lecteur : il a pour seule fonction, comme dans le jeu des orgues ou de certains accordéons perfectionnés, de jouer sur la fuite des temps, la fugue des modes. Un style.

 

Je ne vous raconterai pas l'histoire, ni la citation initiale de l'Evangile de Luc, ni la profondeur de la référence protestante (il y a évidemment un pasteur, imprégné d'Ecriture), ni ce trajet mystique d'Alissa qui la conduit au pire. C'est un récit sur l'attente, avec des lettres de feu, celles de Jérôme et d'Alissa, jamais plus justes que lorsqu'ils correspondent, plus maladroits que dans la présence réelle, comme si la vraie vie était gauche, et droite l'écriture. Et, à la fin, le Journal d'Alissa, qui serait porteur (l'est-il ?) de l'éclairage suprême.

 

À vrai dire, un livre du dix-neuvième siècle. En apparence du moins, disons pour celui qui se refuserait à en goûter la très vaste dimension d'ironie, cardinale vertu de l'auteur des Nourritures terrestres. Mais attention : ironie n'est pas moquerie, ni même réelle distance. Juste inflexion, dièse ou bémol, là où il le faut, pour échapper à la fatalité d'une clef de départ. En cela, Gide n'est pas claudélien. Et d'ailleurs Claudel, non plus, n'est pas celui qu'on croit, je veux dire l'éternel mystique du pilier de Notre-Dame. Gide est tellement joueur, oui au sens de l'organiste. A chaque chapitre, parfois à chaque phrase, vous croyez le ton donné, et voilà qu'infléchi, il vous échappe déjà.

 

Comme Alissa, sans doute, semble échapper à Jérôme. Pour aller, dit-elle, vers Dieu. Mais c'est une autre affaire. Ou peut-être l'affaire elle-même. Je n'en sais rien. Il faut lire Gide, à haute voix. En pesant les virgules. Et en laissant juste s'évaporer la petite musique. Comme dans la nuit.

 

Pascal Décaillet

 

 

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09/07/2012

L'avis du Conseil fédéral. Bof !

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 06.07.12



Ce mercredi 4 juillet, le Conseil fédéral a recommandé de rejeter sans contreprojet l'initiative de l'UDC dite « contre l'immigration de masse ». C'est bien : le gouvernement de ce pays a bien le droit de donner son avis. Mais, si j'ose me montrer quelque peu impoli envers cette éminente instance, j'ai juste envie de dire que son opinion sur une initiative populaire, c'est intéressant dans le dossier, sans plus. En un peu moins poli encore : la prise de position du Conseil fédéral, on s'en fout.

Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce qu'une initiative, et c'est là le miracle de notre système suisse, n'est pas l'affaire du Conseil fédéral. Ni celle du Parlement. Je ne parle pas ici des questions d'invalidation, mais bien du fond. Une initiative, c'est une affaire du peuple avec le peuple. Le défi d'une poignée d'hommes et de femmes au début, de plus en plus nombreux lors de la phase de récolte de signatures, face au souverain ultime, qu'on appelle « le peuple », le suffrage universel. Ça passe ou ça casse. On peut rater la récolte de signatures (le PLR en sait quelque chose avec son texte sur la bureaucratie), rater la validation, et surtout échouer, un certain dimanche, devant le peuple. La prise de risques est immense, il est des baffes dominicales dont on ne se relève pas. Il est, au contraire, des triomphes qui vous font entrer dans l'Histoire, exemple Franz Weber, pardonnez-moi de citer ce nom dans ces colonnes.

Alors oui, j'ai toujours trouvé qu'on attachait beaucoup trop d'importance à l'avis du Conseil fédéral. Voilà une instance qui dispose déjà du pouvoir suprême. Elle tient les rênes de l'exécutif, dirige l'administration, édicte des messages à l'attention du Parlement, bref gouverne. L'idée même de l'initiative, encore plus que du référendum, est justement de faire agir, dans le pays profond, des leviers politiques hors de ce cénacle-là. Hors de ce jeu de miroirs, dans la molasse du Palais fédéral, entre exécutif et législatif, 253 personnes en tout. Justement pour corriger leurs erreurs. Sanctionner leurs errances. Leur ouvrir les yeux sur des réalités telluriques que, de leurs altitudes, ils auraient oubliées.

Nous sommes là dans un mécanisme correctif, l'un des meilleurs du monde, que d'aucuns, à commencer par nos amis français, nous envient. Alors oui, que le Conseil fédéral donne son avis, aucun problème, mais sans plus. Cet avis n'a pas plus d'importance que celui de sept citoyens sur environ quatre millions que compte notre corps électoral. Il n'y a donc pas lieu, cet avis, de le sanctifier. A moins, bien sûr, de faire partie de cette caste politico-médiatique qui gravite autour du pouvoir en place, tellement qu'elle s'en trouve satellisée. En résumé, le jour où vous voterez sur ce texte, n'écoutez que votre intime conviction. Votez oui, votez non. Mais ne le faites pas en fonction de l'avis du Conseil fédéral.



Pascal Décaillet

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04/07/2012

La Garde meurt, mais n'émigre pas

 

Sur le vif - Mercredi 04.07.12 - 09.41h

 

Adorable Tribune de Genève. Elle semble découvrir aujourd'hui, comme mille grêles après mille vendanges, l'existence d'une Garde Noire auprès d'un conseiller d'Etat. Et s'étonner que cette Garde, pudiquement appelée "rapprochée" suive son maître, lorsqu'il change de Département.

On notera au passage l'extraordinaire marge de manœuvre de la chancelière, dont ce genre de choses devrait relever, et qui préfère renvoyer au... conseiller d'Etat concerné! On notera enfin à quel point ledit magistrat, dans une interview laconique, nous promène, en définissant désormais comme "transversal" l'échelon des secrétaires généraux, juste parce que ça l'arrange, alors que cette fonction était jusqu'ici attachée aux Départements.

Bref, à peine a-t-on l'impression, avec l'arrivée de Pierre Maudet, puis la nouvelle répartition, d'un bain de jouvence du Conseil d'Etat, aussitôt hélas cette heureuse nouvelle se trouve affaiblie par le retour de l'arbitraire et la sauvage mainmise sur les prébendes. Et par qui ? Pas les mêmes, toujours. Les griffes du pouvoir sont d'une petite mère jalouse, hors de soi et possessive.

 

Pascal Décaillet

 

 

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01/07/2012

50 ans après

 

Dimanche 01.07.12 - 10.54h

 

Une pensée, en ce cinquantième anniversaire, pour tous ceux, Français, Algériens, Français d'Algérie, combattants pour l'indépendance, paysans de la plaine fertile, fermiers des Aurès, bergers de Kabylie, petits commerçants, instituteurs, tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, d'un côté de la barrière comme de l'autre, furent concernés par les événements tragiques et sanglants de 1954 à 1962.

Sur leur Histoire, celle des Français de 1830 à 1962 comme celle des indépendantistes, ceux de Messali Hadj et de Fehrat Abbas, j'ai chez moi une bibliothèque complète. Malgré la césure des Accords d'Evian, malgré l'immensité de l'exil, je ne puis m'empêcher de penser avec une immense émotion à la communauté de destin autour de la Méditerranée. Existe-il, à part Jules Roy ou Lacouture, un homme qui en ait aussi bien parlé qu'Albert Camus ?

Je relirai cette semaine "Nationalité française", le chef-d'œuvre d'Yves Laplace. Je relirai aussi "Adieu ma mère, adieu mon coeur", de Jules Roy. Et surtout l'ouvrage éblouissant de Lacouture sur l'histoire (dès le 19ème siècle, à vrai dire dès Abdel Kader) de l'idée d'une Algérie algérienne.

A tous, ceux d'ici et ceux de là-bas, d'un rivage l'autre, j'adresse mon salut ému et fraternel.

 

Pascal Décaillet

 

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