24/08/2012

Le silex étincelant des idées


Suite de mes entretiens avec le jeune écrivain Grégoire Barbey - Vendredi 24.08.12 - 10.43h


GB – Quel est le rôle d’un journaliste au sein de notre société, Pascal ? Je m’interroge sur cette épineuse question depuis des lustres. Et aujourd’hui, plus que jamais, je puis légitimement me la poser, car c’est cette voie-là que je désire suivre. C’est pourquoi je vous le demande, vous qui avez de la bouteille dans ce domaine. Informer comprend également certains risques, n’est-ce pas ?
 
PaD – Il y a tant de fonctions dans le journalisme ! Assurément elles évoluent avec les sociétés: nous ne sommes plus à l’époque de Théophraste Renaudot, ni même à celle des Illusions perdues, de Balzac, dont l’un des personnages est un célèbre journaliste. Ni, non plus, dans cette extraordinaire effervescence du tournant des deux siècles (19ème, 20ème), Affaire Dreyfus, Zola, Barrès, qui fut le sommet de la presse militante. En 2012, au moment où vous vous lancez dans le métier, la presse est au coeur d’une mutation sans précédent. Mais elle le fut toujours, à bien scruter son Histoire.
 
GB – Je n’en doute pas. Je suis peut-être idéaliste. Ou alors totalement déconnecté de la réalité, je n’en sais rien. Nous sommes des êtres humains, qui avons chacun nos propres référentiels, ce qui, inévitablement, a des conséquences sur l’orientation de nos propos. Je crois vraiment, peut-être à tort, que le métier d’informer comporte des devoirs, notamment celui de réfléchir à l’information délivrée. Mais il semble que ma pensée ne soit pas dans l’air du temps, eu égard aux réactions qu’elle engendre.
 
PaD – Tout cela est codifié, dûment, et vous aurez largement l’occasion de vous y initier durant vos deux ans de stage (car je suis persuadé que vous le ferez, et deviendrez journaliste). L’information est-elle juste ? L’ai-je vérifiée sur plusieurs sources ? Quel est l’intérêt de ceux qui me l’ont donnée ? Surtout, j’ajouterai pour ma part: est-elle d’intérêt public? A cet égard, je ne supporte pas qu’on aborde la vie privée des gens. Et condamne sans relâche la dérive, dans ce sens, d’un quotidien romand du matin.
 
GB – J’ai déjà lu quelques ouvrages traitant du sujet. En effet, ces vérifications sont essentielles, en tout cas d’un point de vue théorique. Mais en pratique, après avoir discuté avec de nombreuses personnes qui sont dans le métier depuis longtemps – dont vous –, il apparait que l’ère du net a considérablement réduit le temps nécessaire à ces vérifications et aux interrogations que peuvent susciter la divulgation – ou non – d’une information spécifique. Dès lors, que faut-il faire pour veiller à respecter ces codes ?
 
PaD – Le net est un outil extraordinairement pratique. Il a révolutionné nos métiers. Pour ma part, je ne vois pas exactement en quoi le fait de disposer d’un ordinateur (plutôt que des vieilles machines à écrire sur lesquelles j’ai commencé, au Journal de Genève) devrait nous dispenser, lorsque nous travaillons sur une info exclusive, de procéder aux vérifications nécessaires. Mais vous savez, le fameux “intérêt de la source”, il n’est pas à questionner seulement sur les scoops. Mais sur toute donnée d’informations: pourquoi le Conseil d’Etat, tel jour, organise, sur tel sujet, telle conférence de presse ? Vous y découvrirez que ces grands-messes aux allures placides sont toujours des actes de pouvoir, de monstration, de majesté. Beaucoup, hélas, recrachent tels quels les propos du pouvoir. Ce qui est un métier (fort honorable, d’ailleurs) de porte-parole. Mais pas de journaliste.
 
GB – Nous sommes d’accord sur ce point, vous et moi. D’ailleurs, lorsque je vous regarde interviewer certains politiciens sur Leman Bleu, je prends toujours beaucoup de plaisir à vous voir leur poser des questions embarrassantes. C’est cela que j’aime. Vous partagez ma position qui est de ne pas caresser le pouvoir dans le sens du poil. Il ne faut pas non plus le conspuer à tout va. Mais il est impératif de l’interroger, de le remettre en question. Pour moi, c’est cela, le métier de journaliste. D’un point de vue intellectuel, ce domaine est passionnant. Pour chaque information, des dizaines de questions s’interposent. J’aime ça.
 
PaD – Il me semble primordial que chacun ait un regard. Nous assisterions, vous et moi, à un même événement. Mais nos articles, assurément et c’est tant mieux, ne seraient pas les mêmes. Une fois l’info donnée, il y a toute la dimension que chaque sensibilité viendra lui donner. Et surtout, osons le commentaire. Un journaliste, ça n’est pas un eunuque. Ca n’est pas un douanier (qu’avez-vous à déclarer ?). C’est quelqu’un qui propose une vision. Mais sur ce point, comme vous avez commencé par cela, jouant un peu avec les charrues et les boeufs, je n’aurai pas grand peine à vous convaincre.
 
GB – Oui, et en l’occurrence mes opinions semblent parfois déranger certains individus qui exercent ce métier. Les commentaires, et je le regrette, sont bien souvent proscrits, à moins d’être indépendant, comme vous. Il faut se contenter, hypocrisie totale, de transcrire l’information. Comme s’il y avait une objectivité quelconque dans cette façon de faire. Rien de tout cela n’est vrai, et j’espère un jour qu’en Suisse, d’autres journaux tenteront, comme le fait le Courrier, l’expression d’opinions, fussent-elles en désaccord avec le plus grand nombre.

PaD – Le Courrier est un journal courageux, que j’admire, malgré l’océan qui nous sépare. De même, Gauchebdo. Je rêve que la presse romande retrouve le goût salé du combat, du verbe militant, du silex étincelant des syllabes et des idées, lorsqu’elles s’entrechoquent. Rejoignez cette profession. Vous en avez les qualités.


GB + PaD

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Commentaires

Après 30 ans dans les médias, je me permets ce conseil: restez écrivain, retournez à la Langue pour la travailler et ainsi résister à l'idéologie qui supplante la Littérature chaque jour davantage et faites le journaliste pour gagner des sous car ce métier (cette vocation ?) tel que les Bodard, Lacouture, Poirot-Delpech ou Courrière l'ont pratiqué est mort*. Quant aux "goût salé du combat", cher Pascal, je n'y crois plus à l'ère du Bien niveleur. Le formatage de la majorité des jeunes journalistes romands est tel qu'ils ne sont plus que des haut-parleurs sous auto-censure permanente qui réclament la liberté mais en ont une trouille bleue. De toute manière, entre le publi-reportage et les donneurs de leçons (idéologie) en chef, ils n'ont plus de marge de manœuvre. Une simple revue de presse suffit à confirmer ce navrant constat.

* A d'infimes variations près, un édito du Figaro pourrait être signé par un rédac' du Monde ou de Libération, de l'Express, etc. Toute voix discordante est exclue, surtout si elle dit le Réel.

Écrit par : Malentraide | 24/08/2012

Excellent commentaire de Malentraide. En complet désaccord avec GB et PD. Ne confondez pas édito ou article si vous travaillez dans la presse généraliste, on pense tout de suite à la manipulation. Pour une simple lecture d'un 24 Heures, tous les jours, je vous mets en évidence dix tentatives de manip, de la plus grossière à la plus subtile qui n'est peut-être qu'un manque de conscience de l'auteur. Si vous voulez montrer que vous êtes très intelligent, dites : on pourrait interpréter ceci de cette manière, ou de cette autre. Mais cessez l'unilatéralisme militant ou alors dites-le ouvertement, aujourd'hui que le Figaro est un journal de gauche par certains aspects.

Prenons l'exemple du choix de l'avion de combat. Où avez-vous vu un journaliste de Tamedia mettre en évidence que le groupe Dassault fait feu de tout bois pour mettre en avant le Rafale et démolir la concurrence ? Le journaliste romand étant ce qu'il est, il sera trop content de taper sur Ueli Maurer pour avoir le moindre esprit critique face à cette question. Et c'est ainsi qu'on voit de jeunes crétins, frais émoulu de l'université en lettres, venir nous donner des leçons sur les subtilités de l'aéronautique de combat. Et cela ne les gêne pas le moins du monde, semble-t-il. Pensent-ils réellement que nous sommes dupes ou sont-ils de parfaits crétins ? Je n'ai aucun doute sur la réponse.

Écrit par : Géo | 24/08/2012

Je reviens sur la question de la Langue contre la novlangue journalistique, publicitaire et politique avec cette réflexion du philosophe Jean-Claude Michéa:
"Sans l'effort obstiné de chacun pour s'approprier réellement sa langue maternelle (autrement dit, pour devenir le véritable sujet de son propre discours), nous serions en effet condamnés, estimait Orwell, à subir la loi des mots existants, c'est à dire, en dernière instance, à demeurer prisonniers du langage préfabriqué de l'idéologie dominante (qu'il prenne la forme du jargon des économistes ou celle de ce "langage des cités" qui fascine tellement la bourgeoisie universitaire moderne). La "novlangue" dont Orwell discernait les prémisses dans le parler insipide et convenu des journalistes de la BBC, ne constitue, de ce point de vue, que le passage à la limite d'une situation qui existe déjà: l'idéal, en somme. d'une langue intégralement idéologique (ou "politiquement correct") dont la syntaxe et le lexique obligeraient en permanence ses locuteurs à s'absenter d'eux-mêmes ("les bruits appropriés qui sortent du larynx" mais sans passer par le cerveau) et qui rendrait ainsi inutile l'existence même d'une police de la pensée. C'est pourquoi le simple souci d'enrichir son vocabulaire et de parler une langue claire, vivante et précise constituait déjà pour Orwell une acte de résistance politique quotidienne."

Écrit par : Malentraide | 25/08/2012

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