28/08/2012

André Steiger: un grand nous quitte

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Mardi 28.08.12 - 17.22h


Juste un ou deux souvenirs, pour l'heure, pêle-mêle, Brecht et Shakespeare. Et puis deux cents autres, tant il fut partout, infatigable créateur, dans le théâtre romand.


André Steiger, qui vient de nous quitter à 84 ans, était un géant de nos planches. Derrière l'homme au cigare, l'acteur, le metteur en scène, il y avait l'impétueux souci théorique de ce que doivent être le geste, la situation, la parole du théâtre. Sa culture dramaturgique, à l'égal d'un Claude Stratz, d'une Martine Paschoud, était immense.


D'autres rendont hommage, dans les heures qui viennent, à l'un des hommes qui auront, entre autres, le mieux fait connaître l'univers d'un Bertolt Brecht à la Suisse romande. Nous croiserons, ce soir 19h dans Genève à chaud, les regards de deux directeurs de théâtre, Hervé Loichemol pour la Comédie, Philippe Macasdar pour Saint-Gervais.


Nous n'oublierons pas le parcours de cet homme, qui ne vivait que par la création théâtrale, au sujet d'elle, et autour d'elle. Il en était habité, et l'habitait. Hors de cela, j'ignore tout de sa vie. Et c'est peut-être sans importance.


Pascal Décaillet



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Commentaires

Steiger est mort !
Pour nous, enfants de l'École de Strasbourg, c'est un pilier qui s'écroule, et nous sommes orphelins.
Orphelins d'un temps où le théâtre était un lieu de circulation de l'intelligence, de la liberté des mots structurés, du plaisir de travailler à construire, à révéler, à déchiffrer. Steiger était lumineux, savant, politique, brillant. Travailler avec lui, l'entendre, c'était mettre de côté des leçons qui serviraient toujours, des outils précieux pour le travail à venir. Sa présence, sa voix, la fumée de ses cigares, sa façon d'aller avec le langage dans des explorations vertigineuses des textes, les éclairant toujours plus loin, dans les surprises, les paradoxes, l'érudition... Steiger était vivant, sensuel, lyrique, intellectuel oui mais au corps, léger, aigu, et vaste, et généreux, ouvert, oublieux de rien, fraternel, paternel, camarade, séduisant à l'extrême, heureux dans les mots qui faisaient de lui une sorte de machine à penser, convulsive, virevoltante, fascinante à regarder en mouvement... Les mots augmentaient la vie en lui. C'était là, physiquement, devant nous, de la vie oui, et le théâtre qui se faisait avec elle, avec lui, devant nous. Quelle chance nous avons eue!
Comment dire, comment remercier, comment accepter qu'avec la mort de Steiger c'est du théâtre qui s'en va, de la jeunesse, et nous-mêmes avec lui dans ce qu'il nous a transmis, nous-mêmes qui tenons encore à savoir que le théâtre n'est pas ce qu'il devient.
J'avais 19 ans. On répétait sur la petite scène du Théâtre National de Strasbourg. Steiger avait appris la mort de son père. Il nous regardait, dans ses fumées, ses lèvres disaient sans bruit en même temps que nous les mots de nos rôles. Lui, si complexe, était là avec une humanité si simple, si touchante... J'ai cette image encore dans ma mémoire, et les dernières, celle de sa présence à Montpellier où Moni Grégo lui avait demandé de venir nous parler, travailler, rencontrer un public ébloui. Quelle leçon encore, et quel bonheur d'être avec lui encore !
Adieu André ! Je suis triste. Nous devons être nombreux à être tristes. Tant de camarades ont grandi à ton contact. On allait haut avec André Steiger ! Merci à toi.
Yves Ferry

Écrit par : YVES FERRY | 29/08/2012

“Déchiffrer !“ disais-tu, à nous qui t’écoutions et à ceux qui ne t’écoutaient plus car ils ne pensent qu’à “faire du chiffre“. Oui, André, tu m’as appris à déchiffrer grâce à la parole, aux textes, au regard… à déchiffrer la vie, le désir, la politique, les êtres, l’être sur scène, les erreurs, la justesse… Déchiffrer, moi qui ai horreur des chiffres et qui t’ai connu à un moment de ma vie où je songeais plutôt à défricher la jungle dangereuse qu’affrontent toutes les jeunes actrices.
À la fac j’avais eu Bernard Dort comme professeur. Nous avions travaillé sur Galilée, sur Brecht à Hollywood. Ton nom, ton travail faisaient partie de ses références.
À ce moment-là, les Centres Dramatiques Nationaux se devaient de procéder annuellement à des auditions, car il fallait ajouter à la troupe permanente de nouveaux acteurs nécessaires aux créations de la saison. Je m’inscrivis à l’audition du TNS, considéré déjà comme un phare du mouvement théâtral de l’époque.
Je passai le monologue final d’Hermione blottie dans un grand pull à col roulé. Dans la salle j’entendis un cri “Géniaaaaal ! C’est ça ! C’est exactement ça !“ Puis Steiger me demanda de repasser dans l’après-midi avec une scène et une tenue plus légères, et il recommença ses compliments enthousiastes. J’étais engagée pour jouer “La voleuse“ dans Le Balcon de Genet, à Strabourg et en tournée un peu partout en France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg.
Tout ce que j’ai appris pendant ce travail, à la table puis sur scène, dépassait des millénaires de cours en universités. Steiger était brillant, percutant, engagé, nuancé, il mettait à nu le texte, comme les filles. Les quatre putes du bordel de Madame Irma, que jouait somptueusement Denise Bonal, étaient sublimées par Claude Lemaire. Nous avions deux heures de maquillage, corps peints en bleu “Pierrot le fou“, avec des perruques des filles du Crazy Horse.
Le décor était un impressionnant cimetière à cause du texte de Jean Genet :

“L’étrange mot d’… : Dans les villes actuelles, le seul lieu – hélas encore vers la périphérie –où un théâtre pourrait être construit, c’est le cimetière. (…) Qu’on songe à ce que serait la sortie des spectateurs après le Don Juan de Mozart s’en allant parmi les morts couchés dans la terre, avant de rentrer dans la vie profane. Les conversations ni le silence ne seraient les mêmes qu’à la sortie d’un théâtre parigot. La mort serait à la fois plus proche et plus légère, le théâtre plus grave.“

Claude Lemaire avait fait sculpter une grande colonne/phallus lumineuse qui s’éclairait au moment de l’entrée des révolutionnaires.
Nous eûmes des remous dans les salles où certains spectateurs venaient encore en costard avec leurs dames à colliers de perles et étoles de fourrure. Hubert Gignoux finit par céder aux pressions et on scia le gland du phallus/colonne. Claude Lemaire et André avaient les larmes aux yeux. Moi aussi.
Ce spectacle qui était de toute beauté a fait scandale. La mémoire du théâtre se dissipe vite et personne n’évoque jamais ce chef d’œuvre dans les moments clé de formation de Bernard-Marie Koltès, Robert Gironès, Jean-Paul Wenzel, Jean-Louis Hourdin, Louise Doutreligne, Arlette Chosson, Jacques Kraemer, Philippe Clévenot, Michel Deutsch, Yves Reynaud, Yves Ferry, Dominique Muller… et tant d'autres... alors qu’il a bouleversé des générations d’artistes et de spectateurs. J'étais comédienne dans ce "Blacon" et je n'ai jamais fait ensuite, un pas de théâtre sans que la mémoire vivante de cette expérience le magnifie... Tant d'intelligence, d'amour, de finesse, de rêve, d'érudition... qualités si absentes, actuellement dans "nos" milieux !
Après, nous nous sommes croisés ici et là et André a vécu de plus en plus régulièrement à Lausanne.
Avec Yves Ferry et ma Compagnie, nous l’avons fait venir à Montpellier il y a 5 ans pour une journée au théâtre Pierre Tabard, où, du matin jusqu’à tard le soir, il nous fit partager une multitude de beaux moments de ses visions du théâtre, du monde.
Les jeunes gens dans le public, comme sur scène avec lui, furent éblouis. Ils nous disent encore régulièrement leur manque de ces rencontres si fortes, de ces échanges fondateurs, de cette virtuosité, de cette évidence créatrice.
La dernière fois que je suis allée le voir à Lausanne, lorsque j’ouvris la porte, il s’exclama : “Médée !“. Je lui dis en riant que j’étais prête… puis on fuma des cigares, lui de très gros, on but du très bon vin rouge car, disait-il “Ce qui est tannique empêche la venue de la maladie d’Alzheimer !“ Son humour, son humanité, ses jongleries avec les mots et les idées, sa pensée galopante, sa manière souple, violente, érotique de tout embrasser… André était l’exception fraternelle. Si l’art c’est l’exception, et la culture, la règle, comme le dit Godard… le “milieu“ de la culture, même s’il a reconnu son génie, lui a parfois rappelé la règle, en lui tapant durement sur les doigts.
Sa puissance à transmettre, tant de valeurs essentielles, tant d’insolence et de liberté, tant de rigueur, de tendresse et d’humour, de dévoilement de l’inattendu, me reste, intacte.
Moni Grégo


“CHANTAL : Je t’aime parce que tu es tendre et doux, toi le plus dur et le plus sévère des hommes. Et ta douceur et ta tendresse sont tels qu’elles te rendent léger comme un lambeau de tulle, subtil comme un flocon de brume, aérien comme un caprice. Tes muscles épais, tes bras, tes cuisses, tes mains sont plus irréels que le passage du jour à la nuit. Tu m’enveloppes et je te contiens.
ROGER : Chantal je t’aime parce que tu es dure et sévère, toi la plus tendre et la plus douce des femmes. Ta douceur et ta tendresse sont telles qu’elles te rendent sévère comme une leçon, dure comme la faim, inflexible comme un glaçon. Tes seins, ta peau, tes cheveux sont plus réels que la certitude de midi. Tu m’enveloppes et je te contiens.“

JEAN GENET – Le balcon (Gallimard)

Écrit par : Moni Grégo | 29/08/2012

“Déchiffrer !“ disais-tu, à nous qui t’écoutions et à ceux qui ne t’écoutaient plus car ils ne pensent qu’à “faire du chiffre“. Oui, André, tu m’as appris à déchiffrer grâce à la parole, aux textes, au regard… à déchiffrer la vie, le désir, la politique, les êtres, l’être sur scène, les erreurs, la justesse… Déchiffrer, moi qui ai horreur des chiffres et qui t’ai connu à un moment de ma vie où je songeais plutôt à défricher la jungle dangereuse qu’affrontent toutes les jeunes actrices.
À la fac j’avais eu Bernard Dort comme professeur. Nous avions travaillé sur Galilée, sur Brecht à Hollywood. Ton nom, ton travail faisaient partie de ses références.
À ce moment-là, les Centres Dramatiques Nationaux se devaient de procéder annuellement à des auditions, car il fallait ajouter à la troupe permanente de nouveaux acteurs nécessaires aux créations de la saison. Je m’inscrivis à l’audition du TNS, considéré déjà comme un phare du mouvement théâtral de l’époque.
Je passai le monologue final d’Hermione blottie dans un grand pull à col roulé. Dans la salle j’entendis un cri “Géniaaaaal ! C’est ça ! C’est exactement ça !“ Puis Steiger me demanda de repasser dans l’après-midi avec une scène et une tenue plus légères, et il recommença ses compliments enthousiastes. J’étais engagée pour jouer “La voleuse“ dans Le Balcon de Genet, à Strabourg et en tournée un peu partout en France, en Suisse, en Belgique, au Luxembourg.
Tout ce que j’ai appris pendant ce travail, à la table puis sur scène, dépassait des millénaires de cours en universités. Steiger était brillant, percutant, engagé, nuancé, il mettait à nu le texte, comme les filles. Les quatre putes du bordel de Madame Irma, que jouait somptueusement Denise Bonal, étaient sublimées par Claude Lemaire. Nous avions deux heures de maquillage, corps peints en bleu “Pierrot le fou“, avec des perruques des filles du Crazy Horse.
Le décor était un impressionnant cimetière à cause du texte de Jean Genet :

“L’étrange mot d’… : Dans les villes actuelles, le seul lieu – hélas encore vers la périphérie –où un théâtre pourrait être construit, c’est le cimetière. (…) Qu’on songe à ce que serait la sortie des spectateurs après le Don Juan de Mozart s’en allant parmi les morts couchés dans la terre, avant de rentrer dans la vie profane. Les conversations ni le silence ne seraient les mêmes qu’à la sortie d’un théâtre parigot. La mort serait à la fois plus proche et plus légère, le théâtre plus grave.“

Claude Lemaire avait fait sculpter une grande colonne/phallus lumineuse qui s’éclairait au moment de l’entrée des révolutionnaires.
Nous eûmes des remous dans les salles où certains spectateurs venaient encore en costard avec leurs dames à colliers de perles et étoles de fourrure. Hubert Gignoux finit par céder aux pressions et on scia le gland du phallus/colonne. Claude Lemaire et André avaient les larmes aux yeux. Moi aussi.
Ce spectacle qui était de toute beauté a fait scandale. La mémoire du théâtre se dissipe vite et personne n’évoque jamais ce chef d’œuvre dans les moments clé de formation de Bernard-Marie Koltès, Robert Gironès, Jean-Paul Wenzel, Jean-Louis Hourdin, Louise Doutreligne, Arlette Chosson, Jacques Kraemer, Philippe Clévenot, Michel Deutsch, Yves Reynaud, Yves Ferry, Dominique Muller… et tant d'autres... alors qu’il a bouleversé des générations d’artistes et de spectateurs. J'étais comédienne dans ce "Blacon" et je n'ai jamais fait ensuite, un pas de théâtre sans que la mémoire vivante de cette expérience le magnifie... Tant d'intelligence, d'amour, de finesse, de rêve, d'érudition... qualités si absentes, actuellement dans "nos" milieux !
Après, nous nous sommes croisés ici et là et André a vécu de plus en plus régulièrement à Lausanne.
Avec Yves Ferry et ma Compagnie, nous l’avons fait venir à Montpellier il y a 5 ans pour une journée au théâtre Pierre Tabard, où, du matin jusqu’à tard le soir, il nous fit partager une multitude de beaux moments de ses visions du théâtre, du monde.
Les jeunes gens dans le public, comme sur scène avec lui, furent éblouis. Ils nous disent encore régulièrement leur manque de ces rencontres si fortes, de ces échanges fondateurs, de cette virtuosité, de cette évidence créatrice.
La dernière fois que je suis allée le voir à Lausanne, lorsque j’ouvris la porte, il s’exclama : “Médée !“. Je lui dis en riant que j’étais prête… puis on fuma des cigares, lui de très gros, on but du très bon vin rouge car, disait-il “Ce qui est tannique empêche la venue de la maladie d’Alzheimer !“ Son humour, son humanité, ses jongleries avec les mots et les idées, sa pensée galopante, sa manière souple, violente, érotique de tout embrasser… André était l’exception fraternelle. Si l’art c’est l’exception, et la culture, la règle, comme le dit Godard… le “milieu“ de la culture, même s’il a reconnu son génie, lui a parfois rappelé la règle, en lui tapant durement sur les doigts.
Sa puissance à transmettre, tant de valeurs essentielles, tant d’insolence et de liberté, tant de rigueur, de tendresse et d’humour, de dévoilement de l’inattendu, me reste, intacte.
Moni Grégo


“CHANTAL : Je t’aime parce que tu es tendre et doux, toi le plus dur et le plus sévère des hommes. Et ta douceur et ta tendresse sont tels qu’elles te rendent léger comme un lambeau de tulle, subtil comme un flocon de brume, aérien comme un caprice. Tes muscles épais, tes bras, tes cuisses, tes mains sont plus irréels que le passage du jour à la nuit. Tu m’enveloppes et je te contiens.
ROGER : Chantal je t’aime parce que tu es dure et sévère, toi la plus tendre et la plus douce des femmes. Ta douceur et ta tendresse sont telles qu’elles te rendent sévère comme une leçon, dure comme la faim, inflexible comme un glaçon. Tes seins, ta peau, tes cheveux sont plus réels que la certitude de midi. Tu m’enveloppes et je te contiens.“

JEAN GENET – Le balcon (Gallimard)

Écrit par : Moni Grégo | 29/08/2012

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