26/02/2013

Le chemin perdu de nos existences

 

Sur le vif - Mardi 26.02.13 - 08.39h

 

Il y a des mots, lancés à la radio, qui vous arrachent à la torpeur d'un petit matin. Ainsi, Elmar Mock, il y une heure, à la RSR. Simon Matthey-Doret recevait, trente ans après, ce co-inventeur de la Swatch, qui vient de tenir sur les ondes des propos extraordinaires.



N'imaginez pas un entretien sur la mécanique de précision. Mais sur la vie, tout simplement. L'invention, née de la révolte face à la routine. Nécessité absolue d'une rupture par rapport à l'ordre établi des choses, entendez le manque de vision, l'absence de réflexion formelle, la routine. J'ai pensé à la "lésine" dont parle Baudelaire au tout début des Fleurs du Mal.



Je n'entends strictement rien à l'horlogerie. Pourtant, le discours de M. Mock m'a emporté. On aurait pu l'appliquer à l'invention poétique, la rénovation des formes. Et nous tous, auditeurs de cet instant fragile et révélateur, nous pouvons projeter la parole de l'inventeur anarchiste sur nos propres champs d'activité. Très loin de l'image du Géo Trouvetout, ou de celle du savant un peu fou, la fonction de l'inventeur se nourrit de révolte et d'insatisfaction, d'exigence formelle, d'inquiétude dans l'ordre de l'achèvement.



C'est de cette nécessité du désordre que vient de nous parler M. Mock. Un horloger de génie, au petit matin, dans le chemin perdu de nos existences.

 

Pascal Décaillet

 

08:39 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Imprimer |  Facebook | |

24/02/2013

Augias.com, ou le Maudet dimanche

 

Sur le vif - Dimanche 24.02.13 - 14.22h

 

Incroyable Maudet ! Il est quand même très fort. Dans l'affaire de la sécurité informatique de l'Etat, révélée fin janvier par le Matin dimanche, et sur laquelle nous l'avions longuement reçu à Genève à chaud, il réussit à apparaître aujourd'hui, non comme celui chez qui les choses vont mal (ne serait-ce que comme légataire de ses encombrants prédécesseurs), mais comme le grand nettoyeur des Ecuries d'Augias. En page 6 du Matin dimanche d'aujourd'hui. Où on ne peut d'ailleurs pas dire qu'il soit particulièrement rudoyé dans les questions.



C'est le génie de Maudet.com. Qu'il écope d'une affaire, il retourne avec brio le fardeau de la responsabilité. Ainsi, dès aujourd'hui, pour l'ensemble du lectorat de la Suisse romande, le jeune ministre donne l'impression d'avoir initié une lutte sans merci pour une meilleure sécurité des données. Alors qu'en fait, il gère dans la tourmente les cadavres qui tombent des placards, chaque fois que d'aventure, il a le loisir d'en ouvrir un.


Pierre Maudet a tout compris de l'art de la communication en politique. Il n'y a nul reproche à lui adresser. Il a bien raison. C'est aux autres de se mettre à son niveau.

 

Mieux: si vous prenez cette fameuse page 6 du Matin dimanche d'aujourd'hui, vous la retournez, vous tombez sur la page 5. Avec une grande photo de... Pierre Maudet, place du Midi à Sion, à côté de Christian Varone. Dans ces conditions d'extatique ubiquité, ne serait-il pas plus simple d'appeler ce journal "Le Maudet dimanche" ?

 

 

Pascal Décaillet

 

 

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23/02/2013

Budget 2013 : les spadassins sont fatigués

 

Sur le vif - Samedi 23.02.13 - 18.04h

 

Casser le front du non. C’est, depuis l’automne dernier, le mouvement tactique tenté, de toutes ses forces, par le Conseil d’Etat dans l’affaire du budget 2013. Une intéressante majorité, PLR + UDC + MCG, qu’on espère trouver plus souvent dans la vie politique genevoise, avait tapé du poing sur la table, et refusé le projet de budget du Conseil d’Etat, jugé beaucoup trop déficitaire. Oubliant qu’au Parlement, il n’est pas chez lui, ni dans son bureau, le conseiller d’Etat François Longchamp avait réagi, dans l’enceinte du Grand Conseil, avec une arrogance déplacée. Il était permis, à ce moment-là, pour tous ceux qui croient encore à une droite genevoise, d’espérer, de la part des parlementaires, un combat jusqu’au bout, non seulement pour un budget équilibré, passant par un vrai redimensionnement de l’Etat là où il est hypertrophié, mais aussi pour la dignité du Grand Conseil face à l’exécutif, dans sa tâche de contrôle et de décideur final des lignes budgétaires.

 

Hélas, à lire la Tribune de Genève de ce matin, on perçoit un début de réussite du Conseil d’Etat dans sa manœuvre de diviser le fier mouvement de spadassins de cet automne. Il est clair qu’ils ont dû les entreprendre un à un, comme ils en ont l’habitude, pour les convaincre de la nécessité de l’adaptation, allez on coupe la poire en deux, reconnais que le futur budget sera moins déficitaire, en échange accepte qu’on n’aille tout de même pas jusqu’à l’équilibre, et puis tiens, en année électorale et à une semaine de la votation sur les caisses de pension, on a l’air de quoi, sans budget ?

 

L’intervention de Pierre Maudet, dans la TG de ce matin, c’est celle d’un ministre qui vient pleurnicher pour avoir les sous demandés. C’est cela, et ça n’est strictement rien d’autre. Hélas, les plus influençables de son parti se laisseront impressionner. Parce que la vraie direction du PLR, je veux dire stratégique, n’est pas tant chez le président du parti que dans la personne des conseillers d’Etat radicaux actuellement aux affaires. Ce sont eux qui dirigent tout. Et on peut bien imaginer que, pour un gouvernement sortant, une année électorale sans budget, ça fait un peu désordre. Alors, ils font ce qu’ils ont toujours fait : ils mettent la pression. C’est cela, l’intervention de Maudet ce matin, et rien d’autre.

 

En peignant le diable sur la muraille, le gouvernement joue son jeu. Tous les exécutifs du monde nous sortent la chansonnette, au moment de convaincre le Parlement. Ce qui est beaucoup plus inquiétant, pour qui veut croire à la solidité de la droite genevoise, ce sont ces parlementaires PLR qui, très clairement, dans la même TG de ce matin, lâchent du lest. Que certains croient bon de le faire « à titre personnel » ne change rien à l’affaire : en rase campagne, des pourparlers d’armistice se préparent. En clair, le duo Longchamp-Maudet est en train de gagner une bataille symbolique capitale, à sept mois et demi des élections. Tant mieux pour eux, on ne va tout de même par leur reprocher de faire de la politique.

 

Mais, pour les fiers à bras PLR de l’automne dernier, qu’on voyait déjà comme une avant-garde de la Reconquista du Marécage par une droite cohérente et charpentée (pour le moins dans l’ordre budgétaire, qui n’est pas rien), quel échec !  Quand on lance un défi, il faut aller jusqu’au bout. Lorsque ce défi est aussi, à travers la majorité d’un vote, celui du Parlement comme Chambre de contrôle, lancé à un exécutif jugé trop dispendieux, la défaite est plus grave.

 

Tout cela, à une exception près : le député PLR Renaud Gautier. Lui, dans la TG de ce matin, ne capitule pas. Il maintient la ligne, là où d’autres sont en train de céder. Il assume la cohérence d’un combat légitime mené par la droite genevoise, l’automne dernier, pour un Etat moins gourmand. Surtout, il rappelle à l’arrogance de certains ministres que les parlementaires, même (et peut-être surtout) de leurs rangs, ne sont pas à leurs ordres. Il perdra peut-être la bataille, mais, pour ma part, « à titre personnel », pour reprendre l’expression d’un irrédentiste revenu sur le droit chemin, il emporte, pour longtemps, mon estime.

 

 

Pascal Décaillet

 

18:04 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

22/02/2013

Ce Conseil d'Etat a échoué

 

Sur le vif - Vendredi 22.02.13 - 19.05h

 

Faut-il deux, trois, quatre ou cinq candidats sur la liste ? Chaque parti, ces jours, se pose la question, et tente de répondre en fonction d’une stratégie encore bien nébuleuse : nous sommes, au soir de ce 22 février 2013, à sept mois et demi du premier tour de l’élection au Conseil d’Etat ! La campagne n’a pas encore commencé, tant de choses peuvent se produire d’ici l’automne.

 

Il m’est, pour ma part, parfaitement égal que le PDC parte avec deux candidats, le PLR trois, quatre ou cinq, les socialistes quatre. Je n’arrive pas encore à me projeter sur la législature à venir, si ce n’est, dans une appréhension du futur où la part de l’instinct le dispute à celle du rationnel, un profond, un puissant besoin de changement. Dans la politique à mener. Dans les objectifs pour Genève. Donc, dans les équipes à installer aux affaires, pour le Grand Conseil comme pour le gouvernement. Besoin de nouveaux partis au pouvoir. Besoin, tout simplement aussi, de nouvelles personnes pour incarner la politique de demain.

 

Pourquoi ? Mais parce qu’avant de parler de la législature 2013-2018, on pourrait quand même dire deux mots de celle qui n’est pas encore achevée, la 2009-2013. Je vous le dis de suite : l’une des plus mauvaises depuis la guerre. Les promesses de l’équipe au pouvoir n’ont pas été tenues. Ni en matière de constructions, ni en matière de logements, ni en matière de grands projets (il est où, le début de l’embryon du PAV ?), ni en matière financière. Sur tous ces sujets, essentiels, on nous a beaucoup fait miroiter, à l’automne 2009. Pour un résultat nul, ou presque.

 

Que nous lègue ce Conseil d’Etat ? Un canton endetté, des décennies (quelle que soit l’issue du 3 mars) pour payer, nous les contribuables, les retraites des fonctionnaires. Une fonction publique hypertrophiée dans ses états-majors, notamment au DIP et au DIM. Une politique de sécurité qui ne s’est pas arrangée depuis la campagne de 2009, dont elle était pourtant le thème amiral. Un taux de chômage qui demeure, de loin, le plus élevé de Suisse. Une gestion catastrophique de la mobilité, que les travaux du CEVA, en cours et à venir, ne feront qu’envenimer. Des options stratégiques, dans les transports publics, qui provoquent la colère de la population. Des primes maladie beaucoup trop élevées, et une classe politique qui, malgré ses coups de menton contre Berne, n’a pas réussi à les enrayer. Un Département de l’Instruction publique submergé par les technocrates, au détriment du front de l’enseignement.

 

Ce qu’a su faire cette équipe au pouvoir, c’est tout au plus du marketing. Le PAV : pas l’ombre d’un gratte-ciel à l’horizon, mais de superbes maquettes, oui. Les logements, néant, mais un plan directeur 2030 qui étincelle avec cinquante mille nouvelles habitations purement fictives, sorties de nulle part et auxquelles personne ne feint même de croire. La sécurité : des noms de code qui ont fait rire toute la République, un délice pour les Revues, mais rien sur le terrain, demandez aux pompistes de Perly ou Thônex. Le trafic de drogue qui continue de vivre ses plus belles heures. La prison de Champ-Dollon surpeuplée.

 

Du marketing, oui. Ça, ils savent faire. L’exemple le plus ahurissant de déconnection du réel étant évidemment, avec palmes, celui du « Grand Genève », ce micmac transfrontalier juste bricolé dans les esprits si puissants de quelques rêveurs ou technocrates, sans la moindre légitimité venue d’en bas. Dans ces conditions, je trouve qu’il faut un certain souffle pour oser se représenter. Oh, ils vont nous baratiner d’ici l’automne, enjoliver le bilan, nous fredonner la chansonnette des adversaires qui n’auraient rien à proposer. Ils vont avoir le culot de nous rappeler qu’ils sont, eux, gouvernementaux, comme si on l’était par essence, et non par choix renouvelé du corps électoral.

 

Cet automne, il vaudra la peine, pour le Parlement comme pour le Conseil d’Etat, de donner leur chance à de nouveaux partis. Surtout, à de nouvelles personnes pour incarner d’autres options politiques. Parce que là, Mesdames et Messieurs les sortants, la poudre aux yeux, le perlimpinpin, c’est bien joli, ça va un moment, vous nous avez déjà largement fait le coup en 2005 et 2009. Mais il y aura une autre réalité, funeste, mais mesurable et vérifiable, qui se dressera face à vous comme un mur : cela s’appelle un bilan.

 

Pascal Décaillet

 

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21/02/2013

Cinquante mille logements - Sur le papier !

 

Sur le vif - Jeudi 21.02.13 - 16.20h

 

On se pointe, on se pénètre d'airs très sérieux, on lance un chiffre, « cinquante mille logements d’ici 2030 », personne n’y croit, on le sait, mais on le balance quand même. On a beau arriver avec des centaines de pages, un concept marketing à décoiffer le brushing, le mot « envie » comme blason, personne n’oublie qu’on est en année électorale, que promettre monts et merveilles à si long terme n’engage à rien. Personne n’est dupe du primat de la communication électorale sur l’enjeu réel. La preuve ? Je vais vous la donner : les mots les plus durs, hier soir déjà, oh juste par échappées, par glissements, émanaient du propre camp du conseiller d’Etat.

 

Pourquoi ne pas dire les choses franchement ? Les Genevois en ont plus que marre qu’on leur promette du logement théorique. Les cinquante mille de 2030 ils s’en foutent, ils préféreraient nettement cinq mille en 2013, ou 2014. Du palpable. Du visible. Di bon vieux béton qu’on peut toucher, avec des dalles que l’on coule, des armatures métalliques, l’odeur de glaise du chantier. Mais les cinquante mille virtuels de 2030, c’est l’avenir, version boule de cristal.

 

Et puis, il y a cette tyrannie de l’inéluctable. On pose comme acquise la présence de cent mille personnes supplémentaires d’ici dix-sept ans. Il faudrait absolument s’y résoudre. Mais dire cela, c’est déjà un parti pris : la politique du laisser-faire démographique, du laisser envahir, là où on pourrait imaginer un aménagement plus raisonnable, plus mesuré, avec des constructions de qualité qui ne soient pas celles du baby-boom des années 50, 60, 70, dont des villes comme Onex, Lancy, Vernier ont vu le résultat.

 

L’aménagement du territoire, bien au-delà de la LAT du 3 mars prochain, passionne les Suisses. L’initiative Ecopop se profile, qui pose d’essentielles questions concernant la nature du paysage, celle du relief, du rapport à la terre dans notre pays. Construire oui, mais pour qui ? L’initiative Weber, déjà, a donné des signaux. Les habitants de notre pays ne veulent tout simplement pas d’une Suisse de onze ou douze millions d’habitants. Et il faudrait, comme cela, à Genève, dans une idéologie de pure croissance libérale, à laquelle s’ajoute le credo transfrontalier, bétonner tous azimuts. A cela, beaucoup disent non, à Genève comme sur l'ensemble de notre pays, qui entrent en matière, eh oui, pour lier la question de l'aménagement du territoire à celle d'un contrôle - mesuré, mais réel - des flux migratoires.

 

Vous avez remarqué ? Il y a quatre ans, c'était la CEVA. Quelques mois avant les élections, un bon vieux programme de bétonnage, aussi volontariste que virtuel, ça fait plaisir au patronat de la construction, et au patronat tout court, qui sans doute veillera à financer vos campagnes. Une fois réélus, vous pourrez vous permettre de redevenir beaucoup plus prudents. Au final: on construira, espérons-le tous, mais jamais à hauteur des cinquante mille promis, ni même de la moitié.

 

Ces cinquante mille logements, ceux qui, hier, nous les ont brandis, le savent très bien. Mais voilà, il est pour certains d’entre eux  deux échéances autrement plus tangibles, plus réelles que celle de 2030 : le dimanche 6 octobre et le dimanche 10 novembre 2013.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

 

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Le populisme du centre, connaissez ?

 

Chronique publiée dans GHI - 21.02.13


 
J’ai toujours détesté le mot « populisme ». Il vient du latin, « peuple », comme vous le savez, et est utilisé d’ordinaire, de nos jours, par ceux qui perdent du terrain, les jaloux, pour qualifier ceux qui en gagnent. On leur reproche quoi ? Mais d’avoir l’oreille du peuple, pardi ! Comme si ça n’était pas exactement la vocation de tout parti politique. En général, ce sont les partis de centre droit ou de centre gauche, les partis de pouvoir, ceux qui se partagent les prébendes, qui utilisent ce terme contre les marges, à la gauche de la gauche, la droite de la droite, voire les partis en émergence. Populisme de gauche. Populisme de droite. Soit. Mais saviez-vous qu’il existait un puissant populisme du centre ? Nous l’allons démontrer.


 
Le populisme du centre, c’est appeler les gens à voter pour soi, sous prétexte qu’on est un parti « gouvernemental ». Autrement dit : « Nous occupons aujourd’hui le pouvoir, nous nous y sentons fort bien, soyez gentils de ne pas nous en déloger ». Un peu court, évidemment. Alors, on invente un sophisme : on dit qu’on est gouvernemental, parce qu’on pratique le consensus, et non la confrontation. Traduction : « Nous avons tissé des alliances avec les plus forts, fussent-ils nos pires ennemis, pour nous maintenir au pouvoir, vous n’allez tout de même pas nous virer. ». Autre truisme hallucinogène, faire croire que les opposants, ceux qui réclament une place au pouvoir, n’ont rien à proposer. En clair : « Veuillez nous écouter, nous, et fermer vos oreilles lorsqu’ils parlent, eux, car nous voulons demeurer au pouvoir ».


 
Il arrive hélas que le populisme du centre aille plus loin. Ainsi, lorsque le PDC Luc Barthassat, candidat au Conseil d’Etat, au demeurant le meilleur des hommes, déclare à nos confrères du Courrier, à propos des transfuges : « Quand on a défendu des idées et des valeurs, partir sans broncher dans une formation à moitié raciste n’est pas sérieux ». C’est le populisme par l’hyperbole : outre qu’on aimerait en savoir plus sur cette étrange notion philosophique de « semi-racisme », on se dit que le sympathique conseiller national pousse un peu le bouchon : défendre la préférence à l’emploi local est une chose, le racisme en est, Dieu merci, une tout autre. Mais dans la bouche de M. Barthassat, ça passe. Parce qu’il est sympa, populaire, populiste tiens lui aussi, un jour les sans-papiers, le lendemain les chats, tous les sujets de société qui touchent la fibre. Un sacré malin, à vrai dire, qui a compris bien des choses pour atteindre directement le cœur des gens, je ne lui en fais pour ma part nul grief.
 


Mais enfin, en quoi M. Barthassat serait-il moins populiste, dans ses méthodes de communication, que MM Golay ou Poggia ? Lui, comme eux, sait s’adresser au peuple. Il parle, on le comprend. En quoi serait-ce un crime ? Laissons-le vivre, laissons vivre aussi les partis de la Marge qui aimeraient participer aux affaires, ce est qui bien la moindre en politique. Et cessons d’utiliser à tous crins ce terme de populisme qui devrait être, au fond, un compliment. Juste dévoyé par la rancœur des jaloux. Des pète-sec. Et des inaptes à l’image.
 


Pascal Décaillet
 
 

 

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17/02/2013

En Suisse, c'est le peuple qui décide

 

Sur le vif - Dimanche 17.02.13 - 17.10h

 

Non, désolé, comme citoyen de ce canton, électeur depuis ma majorité, soit depuis 34 ans, je n’ai pas composé (à la main, s’il vous plaît) ma liste du Grand Conseil, en octobre 2009, pour que les élus de cette Chambre, ni ceux de l’exécutif d’ailleurs, aillent passer, pour faire moderne et aller dans le sens du vent et d’une disparition fantasmée des frontières, des accords qui n’ont rien à voir avec leur mission.

 

Désolé encore, mais la notion autoproclamée de « Grand Genève », fruit des cogitations d’une petite clique transfrontalière, ne bénéficie de strictement aucune légitimité démocratique. C’est une usine à gaz, un machin, concocté d’en haut, comme si Genève n’était pas membre d’une Confédération qui s’appelle la Suisse, et avait toute latitude, souverainement, pour recomposer un espace politique, sans que le peuple ait son mot à dire.

 

S’ils veulent se lancer dans ce genre d’aventure, bien sûr qu’il doit y avoir consultation du corps électoral élargi, celui que pour faire court on appelle « peuple » : l’ensemble des citoyens de ce canton. S’ils disent oui, très bien, nous nous inclinerons. Car enfin, l’enjeu n’est pas le prix du sel, ni la construction d’un nouveau rond-point, mais une révolution totale dans la manière d’envisager nos rapports, y compris institutionnels, avec nos voisins. Cela, Messieurs, ne se décrète pas d’en haut. Cela mérite un immense débat populaire, avec des pour et des contre, des arguments. Et, un beau dimanche, le souverain qui tranche. Et le souverain, Cher Jean-François Mabut, en Suisse, ce ne sont pas les convenances horizontales des notables. C’est le peuple.

 

Pascal Décaillet

 

 

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16/02/2013

Douaniers sans frontières

 

Sur le vif - Samedi 16.02.13 - 19.43h

 

Jamais reçu, depuis des années, autant de courrier positif que pour mon papier de la semaine dernière, dans GHI, « Grand Genève : arrêtez de nous bassiner ! ». Les lecteurs me remercient d’avoir dit tout haut ce qu’apparemment, beaucoup d’entre eux pensent tout bas. Bien plus nombreux qu’on ne l’imagine ! Snobisme et prétention de ces deux mots, qui sonnent comme un Gross Paris provincial. Mais surtout, machin, machinerie, concoctée horizontalement par des gens n’ayant nullement été mandatés par leurs peuples pour cela. Truc de cocktails. On passe des accords, comme ça, on veut ignorer l’existence d’une frontière. On prend des options sur l’avenir sans en référer à Berne, ni sans doute à Paris. Mais moi, c’est plutôt Berne qui m’intéresse.

 

Dernier épisode en date : le stade. Au nom du Gross Genf. Et on y va, des clubs français sur la prairie, et on n’aurait demandé à personne, et le peuple, on le mettrait devant le fait accompli. Vous avez souvenance, vous, d’avoir été consultés sur le « Grand Genève » ? Ce machin, il a une légitimité démocratique ? Une armature institutionnelle ? Il émane d’une puissante volonté du peuple souverain ?

 

Bien sûr, nous devons bien nous entendre avec nos voisins. Jamais dit le contraire. Et jamais, sous ma plume, la moindre remarque désobligeante sur nos amis de l’Ain ou de la Haute-Savoie. Ni sur les frontaliers. Mais la collaboration, pas comme ça. Pas par une usine à gaz, imposée d’en haut par quelques élus tétanisés par l’illusion d’un monde – bien irréel – où les frontières auraient disparu. Désolé, mais pour l’heure, elles sont encore là. Il y a un pays qui s’appelle la Suisse. Et un autre, qui s’appelle la France. Dieu sait, à titre personnel, si je les aime les deux, si j’en connais l’Histoire, et les reliefs, et les végétations, et les livres. Mais comme citoyen, il se trouve que je suis Suisse. On me permettra de défendre en priorité les intérêts politiques, économiques, sociaux et stratégiques de mon pays. Dire cela, ça n’est en rien nier la nécessité d’un bon voisinage. C’est juste remettre les pendules à l’heure.

 

Et puis, tiens, s’ils veulent absolument le Grand Genève, je leur suggère un truc amusant : faire voter le peuple. Le résultat pourrait être assez fracassant. Et refroidissant pour une bonne génération.

 

Pascal Décaillet

 

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15/02/2013

Un instinctif besoin de lumière

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 15.02.13


 
Je dirai d’abord mon salut à celui qui s’en va. Benoît XVI, comme d’autres l’ont fort justement écrit ici, fut un grand pape, loin de ce règne de transition évoqué par ceux qui, généralement, ne connaissent pas grand-chose à l’Histoire de l’Eglise. Il avait la tâche écrasante de succéder à un saint, infatigable pasteur, communicateur de génie. Il n’en avait pas la dimension théâtrale, n’a jamais cherché à la mimer, s’est juste contenté d’être ce qu’il est : l’un des interprètes des Ecritures les plus puissants de sa génération, intellectuel de haut vol, doublé d’un homme d’une infinie douceur. Si l’Histoire des papes était une partition musicale, il nous fallait le mode mineur de cet Adagio, après l’Allegro fracassant du Polonais, et pour préparer l’avènement d’autre chose. Dont je n’ai nulle idée, si ce n’est un instinctif besoin de lumière.


 
Après le pape du dehors, planétaire, il n’aura pas été vain d’avoir un pape de l’intérieur. Dans tous les sens du terme. Comme Pie X succède à Léon XIII, ou Léon XIII à Pie IX, ou Jean XXIII à Pie XII, le chemin de l’Eglise s’invente par l’alternance des figures, la dialectique de la vie intérieure et de la pastorale, l’une n’étant d’ailleurs jamais exclusive de l’autre, ce que peinent tant à comprendre ceux qui ne veulent lire les pontificats que dans leur dimension politique. Je dis ici, avec d’autres, que Ratzinger fut un grand pape. Le monde dans lequel, toute sa vie, il aura cheminé, est celui de l’Ecriture, ou plutôt des Ecritures. Justement multiples, avec le vertige de leurs variantes, la nécessité d’en établir l’apparat critique. Lisez les livres de Benoît XVI, comme d’ailleurs ceux de Carlo Maria Martini : nul dogme, jamais, ne vous est asséné. On vous invite simplement à cheminer avec des textes. Le pape allemand interprète l’Ecriture, nous en rappelle la dimension historique, philologique, philosophique : lui, qui se proposait de combattre le relativisme, se révèle paradoxalement le contraire d’un fondamentaliste.


 
Et maintenant, qui ? Besoin de lumière, oui. Et possibilité de retrouver l’Allegro. Besoin d’ouverture. La rigueur de l’Allemand, la folie du Polonais. La sainteté de Pie X, l’ouverture sociale de Léon XIII. Pas besoin d’imiter le monde, ni de plaire. Je crois qu’il nous faut un témoin, puissant. Un autre qui nous dise de ne pas avoir peur. Il n’y aurait pas que la France, nous serions tous les filles et les fils aînés de cette Eglise, toujours à inventer. Jamais acquise, jamais perdue. Elle serait notre petite mère, si douce et si chaude, non celle qui nous tient dans ses griffes, mais celle qui, toujours, quelles que soient nos vies, nos errances, nous ouvre les bras. Nous serions tous aînés, tous héritiers. Et le Verbe partagé serait notre famille.


 
Pascal Décaillet

 

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13/02/2013

Fuites Sixtines

 

Sur le vif - Mercredi 13.02.13 - 15.28h

 

Messieurs les Cardinaux,



Si vous souhaitez, depuis le Conclave, me donner par SMS, de temps à autre, une petite information sur l'état de vos travaux, oh juste comme ça, sous le pourpre de la chasuble, l'air de rien, d'un doigt léger, ne vous privez pas de cette extase. Cela se fait, voyez-vous, en d'autres chapitres, à l'écart de vos Tibres latins, en des Romes plus protestantes. Oui, d'autre reclus, parfois, se livrent à moi. J'en fais toujours le meilleur des usages, et paye en Indulgences les plus audacieux des émissaires.

 

Je vous souhaite, Messieurs les Cardinaux, les heures les plus douces et les plus inspirées. Je sais, là où vous serez, et où je fus souvent, il y a au plafond des choses un peu terrorisantes, mais n'ayez crainte: les deux personnages, tout là-haut, ont bien plus de souci à s'effleurer le doigt qu'à guetter vos digitales fuites. A très bientôt, dans l'imminente lueur de l’Éminence.



Monsieur X

 

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12/02/2013

La Revue des Deux Mondes

 

Sur le vif - Mardi 12.02.13 - 19.28h

 

Je n’ai jamais très bien compris, pour ma part, le signal que voulaient donner les députés en présentant une Revue. Oh, je ne doute pas des talents d’artiste des uns et des autres, dans les domaines du théâtre, de l’humour ou de la chanson. Je ne doute pas, non plus, que ce soit au final un beau spectacle, agréable, drôle, piquant. Mais enfin, qui sont-ils, les députés ? Une centaine d’hommes et de femmes, venant de sept partis différents, rassemblés en deux blocs antagonistes, s’étant présentés à nos suffrages, nous les citoyens, pour œuvrer au mieux, pendant quatre ans, au bien de la République.

 

Je ne doute pas qu’ils le fassent. Et n’irai pas leur chercher noise jusqu’à prétendre que le temps passé aux répétitions et aux spectacles leur ôterait toute énergie pour accomplir leur mission première. Non, rien de tout cela. Mais quand j’entends qu’ils viennent demander, eux les élus du peuple, chargés d’accoucher d’un budget qu’on attend toujours, en ces temps si déficitaires, une subvention publique de 25'000 francs, alors là désolé, je vois rouge. Ça n’est pas la somme qui provoque ma colère (encore qu’elle soit loin d’être fluette), mais la maladresse politique, ou alors l’inconscience, ou encore l’arrogance, la coupure du peuple. Il y aurait d’un côté le monde, de l’autre leur monde, et puis il y aurait encore, sur la fiction des planches, la Revue des Deux Mondes. Comme si ce petit monde vivait à ce point en vase clos qu’il en aurait oublié les signaux les plus élémentaires de décence, face à la population.

 

Pire : nous sommes à moins de vingt jours d’une votation historique. Dans tous les cas, oui ou non le 3 mars, le citoyen contribuable sait qu’il devra passer à la caisse pendant des décennies pour éponger la sous-couverture des caisses de retraite de l’Etat. Cela n’a rien à voir avec la Revue ? Si. Cela crée ce qu’on appelle un contexte. Cela, à très juste titre, met le cochon de citoyen payeur dans une humeur bien mal ajustée à débourser davantage encore. Et à quelles fins, je vous prie ? A fins de financer le spectacle récréatif de ceux-là mêmes dont on attend que l’énergie première soit entièrement mise dans le redressement de nos finances.

 

Alors, désolé, quels que soient vos talents, Mesdames et Messieurs les députés, comme citoyen payant ses impôts depuis l’âge de sa majorité, donc depuis 34 ans, dans ce canton, je dis non. Si vous voulez de l’argent, adressez-vous à ceux d’entre vous qui savent – avec génie, lorsqu’il le faut – dénicher des mécènes.

 

Pascal Décaillet

 

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08/02/2013

Moine ou politicien, il faut choisir

 

Sur le vif - Vendredi 08.02.13 - 15.10h

 

Le classement des députés les plus versatiles ne veut strictement rien dire. La politique est - entre autres - un art de la ductilité. On peut être un très grand homme, visant haut et voyant loin, tout en faisant preuve, pour parvenir à ses fins, d'habileté et d'adaptation. Nulle trajectoire, en politique, n'est rigoureusement droite. Atteindre le but passe par une prise en compte de la savoureuse complexité du monde. Il faut composer. Tout en gardant en tête l'objectif final. Lequel est d'ailleurs modifiable en fonction des circonstances. L'opportunité. Ce que les Grecs appellent le "kaïros". La politique n'est absolument pas faite, quoi qu'en pensent les idéalistes, pour les butés d'une seule idée, les tétanisés de la ligne droite, les marmoréens de l'Arche Sainte. Laissons cela aux moines. Et aux Croisés.



Pascal Décaillet

 

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01/02/2013

Non, Sire, juste quelques transfuges...

 

Sur le vif - Vendredi 01.02.13 - 18.44h

 

Et maintenant, Monsieur Sanchez. Ça n’est certes pas la fin du monde, ni les grandes migrations, ni l’exode à travers la mer Rouge, ni la fin souffreteuse de la République de Weimar. En soi, ça n’est presque rien. Car ce qui est fou, ce ne sont pas les transferts. Non. C’est, chez les partis installés, ceux qui ont l’arrogance de se proclamer « gouvernementaux », comme si on l’était par essence et non par la volonté du peuple, ce cocktail de réactions à la fois méprisantes, moralisantes, ou alors ce doux frisson tétanisé, la jouissance par l’angoisse ou par la chair de poule. Le passage, ruisselant de désirs mêlés, d’une bourgeoise dans une ruelle noire.

 

Car enfin, numériquement, pas de panique : trois transferts, en soi, ça n’a aucune pertinence pour nous annoncer un raz-de-marée du MCG le 6 octobre. Mais au-delà des chiffres, il y a l’inhibition. Comme dans un couple : pourquoi part-il, ou elle, qu’ai-je mal fait, ça ne peut être qu’à cause de moi, je suis un misérable, allez au fond ce qui m’arrive, je le mérite. Le parti de Stauffer nous a comme enivré Genève. Si quelque chose arrive, je me regarde moi, je m’en veux, je m’ausculte, je m’introspecte, je me fustige, me lacère. Et puis non, dites-moi, oh dites-moi, comme dans la chanson, qu’elle est partie pour un autre que moi, mais pas à cause de moi.

 

Oui, les héros de l’histoire ne sont ni le MCG, ni les transfuges, mais bien la marécageuse incertitude de soi, oui l’état de délabrement idéologique des partis dont on part. Qui sont-ils ? Quelles valeurs ? Hélas, trop souvent des associations de notables, oh sympathiques, ils se tutoient, s’embrassent, se rendent des services, se partagent postes et prébendes dans la jungle des conseils de fondation que compte Genève. En clair, ils tiennent le pouvoir. Ce fameux pouvoir horizontal, partagé, multiple, mais qui, l’air de rien, demeure depuis des décennies celui de la Caste.

 

Ce qu’ils voudraient, le 6 octobre et le 10 novembre prochains, c’est le garder, ce pouvoir. Ils veulent cela, et rien que cela. Ils en ont parfaitement le droit. Mais il ne faut pas qu’ils continuent de nous faire le coup des « partis gouvernementaux », parce qu’un beau jour, ils finiront bien par ne plus en être. Alors, que feront-ils de l’adjectif ? Oui, ils veulent se maintenir, rien que cela. Et d’autres partis, d’opposition, ou de la Marge, aspirent, quant à eux, comme dans n’importe quelle démocratie du monde, à être aussi, un certain temps, aux affaires. Il n’y là rien de grave, rien de singulier, rien de ce drame moral ni de ce délitement des mœurs politiques dont rêve – ou cauchemarde – la bourgeoise parfumée de la ruelle noire.

 

Marécageuse incertitude de soi. Obsédé par les prébendes, les nominations de copains, on n’a pas vu qu’on glissait. Automne 2009, pour avoir le fric du patronat dans la campagne, on ne jure que par la libre circulation déifiée, sans entraves. Jouir du marché, sous-enchérir, libéraux sur l’étiquette, libertaires pour engager ou dégager. Et ça gueule, chez les Gueux, mais justement ce sont des Gueux, alors qu’ils gueulent. A mi-législature déjà, ce cirque est terminé, on reconnaît au plus haut niveau la primauté de l’emploi aux résidents, dans le Petit Etat, le Moyen Etat, le Tiers Etat, on se fout d’ailleurs du tiers comme du quart, on pique aux Gueux leur idée originale, en réalité on commence à paniquer : c’est cela, cette inconsistance, cette arrogance, oui cela le Marécage. Et de cela, en effet, il pourrait bien y avoir, le 6 octobre, une certaine sanction. Au profit de l’original.

 

C’est ce mouvement de fond qui compte, l’absence de charpente de ceux qui sont actuellement aux affaires. Leur côté juste clanique. Famille. Copains. Il y a quelque chose, profondément, qu’ils n’ont pas vu venir. Le 6 octobre, l’addition viendra.

 

 

Pascal Décaillet

 

18:44 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

Vers quels rivages ?

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 01.02.13


 
La Suisse est une petite fleur fragile. Petit pays, l’un des plus menus d’Europe, pas tant de richesses naturelles, une Histoire complexe et passionnante, vingt-six Etats en un, comme un condensé ventral des tensions de l’Europe. Nous sommes au cœur de ce continent, en parlons les langues, lui livrons les eaux de nos fleuves, y passons nos vacances, et eux chez nous. Nous avons juste fait le choix de ne pas être dans l’actuelle institution appelée Union européenne. Mais européens nous sommes, jusqu’aux tréfonds de nos identités.


 
Fragile, parce que le pays, au moins depuis 1848, s’est construit sur la magie de quelques équilibres. Les langues, les religions, la ville et la campagne, la plaine et la montagne, les régions prospères et la périphérie. Mais aussi, la dialectique de la Raison, chère aux radicaux historiques, avec ou sans l’Equerre, face à la chaleur émotive, plus immédiate, de l’appartenance. Dans « pays », il y a paysage, paysan, toute cette dimension de l’indicible, ce qui nous relie. Je ne puis, par exemple, depuis l’aube de mon âge, apercevoir le Catogne (en arrivant, depuis le Léman), ni le Grand Combin, ni le Dolent, sans être aussitôt saisi d’émotion. Ce lien est aussi celui avec la mort, le souvenir de ceux qui nous ont quittés, si présents.


 
Je ne puis penser au pays sans songer à la mort. Sans tristesse, juste la puissance du lien. Aimer le pays, c’est avoir infiniment parcouru son Histoire. Vingt-six Histoires ! Toujours à réécrire. Ni le mythe béat du Grütli, ni la coulpe excessive des années Bergier. La lente maturation d’un pays, puis celle d’une démocratie. Avec, à partir de 1848, des institutions exemplaires, que l’étranger nous envie. Ces vingt-six Histoires cantonales, toutes plus passionnantes les unes que les autres, il nous faut les pénétrer, doucement. Elles nous offrent un tableau saisissant de nos réalités multiples, loin de l’archaïsme, à vrai dire une modernité sans cesse réinventée. Ils ont chassé le patricien, érigé le bourgeois, codifié leur vies communautaires. Et puis, dès le milieu du dix-neuvième, ils ont ajouté à leurs vingt-cinq communautés un échelon supérieur. Librement consenti !


 
J’ai à peu près tout lu ce qui était lisible sur le Valais du dix-neuvième, les bagarres entre conservateurs et radicaux, idem sur Vaud, Genève. L’Histoire industrielle, aussi, des premières filatures de Suisse orientale à nos biotechs d’aujourd’hui. Bien sûr que le pays avance, il n’est de régression que dans nos peurs. J’ai aussi, passionnément, aimé  l’Histoire de notre presse : vingt-six Histoires. Et les idées qui passent, et s’entrechoquent. Et le pays qui, doucement, se construit. Et les morts, ces chers morts, qui revivent. Et la vie qui nous emporte, la vie sublime, la vie qui va. Vers quels rivages ?


 
Pascal Décaillet

 

10:04 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Imprimer |  Facebook | |