10/05/2013

Tinguely, le génie en moins

 

Chronique publiée dans le Nouvelliste - Vendredi 10.05.13

 

A quoi sert l’Office fédéral de la Culture ? Si elle ne veut pas enterrer une carrière jusqu’ici brillante, la Fribourgeoise Isabelle Chassot devra donner à cette question, par l’acte et sans tarder, une réponse précise, séduisante, de nature à convaincre le vaste public, et pas seulement les officines. Vaste programme. Parce que jusqu’ici, dans la population suisse, personne ne connaît cet Office, n’en ressent les effets, ne saisit à quoi il sert. Un machin lointain, quelque part à Berne, avec des fonctionnaires fédéraux. Au mieux, un truc organique, sans souffle ni vision. Au pire, une structure inutile. Tinguely, le génie en moins.

 

En Suisse, ce sont les cantons qui sont responsables de la culture. D’ailleurs, si par hasard quelqu’un pouvait m’expliquer en quel honneur on en a écarté Oskar Freysinger, j’en serais très heureux. Les cantons, donc. Avec des exceptions historiques, comme la Ville de Genève, où quelque 250 millions par an sont investis dans les activités culturelles, la part cantonale demeurant congrue. S’il est un domaine où les vertus du fédéralisme sont les plus efficaces, c’est bien celui-là. Proximité des centres de décisions, connaissance du terrain, réseaux de relations, ancrage dans l’économie locale pour s’ouvrir à des partenariats avec le privé. La Suisse, ce sont vingt-six Etats, vingt-six Histoires, vingt-six horizons d’attentes culturelles, vingt-six théâtres d’opération. Dans quatre langues, au moins.

 

Mais la Berne fédérale, que vient-elle faire dans cette galère ? Franchement, pas grand-chose. Son budget global navigue dans des eaux comparables à celui de la seule Ville de Genève (qui est certes somptuaire, je me souviens encore de la tête de l’excellent Philippe Nantermod le soir où, devant une pizza, je lui ai indiqué le chiffre). Surtout, comme son nom l’indique, il n’est pas, comme en France, un ministère à part entière, mais juste un office, une entité administrative, créée en 1975, un quart de siècle avant l’article constitutionnel conférant quelque légitimité à sa mission. Il chapeaute l’encouragement au cinéma, la Bibliothèque nationale, quelques musées, mais franchement, rien d’extraordinairement excitant, rien de galvanisant, rien qui rappelle Malraux ou Jack Lang. Lorsque le conseiller fédéral de tutelle est lui-même éclairé ou cultivé, comme un Pascal Couchepin, on s’y emmerde un peu moins. Lorsque c’est Didier Burkhalter, je n’ose imaginer l’ambiance. Et Alain, Berset, quel homme est-il ?

 

Reste qu’Isabelle Chassot, nommée par son compatriote fribourgeois, devra faire ses preuves. Elle a du boulot. La tâche est immense. Son prédécesseur est gris comme une souris. Puisse le passage de l’actuelle conseillère d’Etat fribourgeoise, présidente de la Conférence des directeurs de l’Instruction publique, ancienne collaboratrice personnelle de Ruth Metzler, s’y affirmer comme autre chose que comme un placard de reconversion.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

12:36 Publié dans Chroniques éditoriales Nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Si vous aviez assisté à la remise des prix du Concours fédéral de littérature 2012, vous auriez vécu l'expérience de la vacuité que vous évoquez.
On est entre initiés, les candidats malheureux. Une petite centaine de créatifs et quelques journalistes.
Mais lorsqu'il s'agit d'Isabelle Chassot, alors là je suis enthousiaste. Elle n'a pas le profil de fonctionnaire planqué et elle risque bien de remuer la structure. Elle laissera une trace, comme Yvette Jaggi à Lausanne.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/05/2013

... 250 millions par an, pour la seule Ville de Genève. On a beau connaître le chiffre, il ne peut que scandaliser chaque fois qu'on nous le rappelle. Honnêtement, dans quelle mesure ce budget relève-t-il de l'aide sociale, ou, pire sans doute, de la subvention à certaines idées politiques?

En tout cas, la seule question qui compte, celle que pose Marc Fumaroli dans l'Etat culturel, demeure sans réponse: face aux prodigieux moyens mis en oeuvre, "on voit Auguste et Mécène, mais où est Virgile? on voit Jules II, mais où est Michel-Ange?"

Écrit par : Raphaël Baeriswyl | 10/05/2013

Pourquoi n'a t'il pas choisi dame Erika Schnyder, syndique de Villars-sur-Glâne?
Ses énormes chapeaux masculins auraient mis du piment dans un service fédéral qu'on se demande à quoi il sert si ce n'est à caser des Fribourgeois.

Écrit par : F.H.Jolivet | 10/05/2013

Une planque pour les PDC ... copinage je vous dit ...

Écrit par : Victor Winteregg | 10/05/2013

Au sujet des 250 mio, juste rappeler que la Ville porte presque seule l'effort de la politique culturelle dans notre Canton. Le chiffre pertinent serait de rapporter l'ensemble des budgets culturels (Ville + autres communes + Canton), soit env. 300 mio à l'ensemble des dépenses publiques de nos collectivités, soit à peu près 11 milliards. On voit par là que les dépenses culturelles correspondent à environ 2 à 3% des dépenses publiques totales.
Ça me paraît plutôt modeste en réalité…
cordialement à vous,
SK

Écrit par : Stefan Kristensen | 10/05/2013

Le montant donne le tournis à tous ceux qui ont un jour chiffré le budget d'une production artistique. Entre 250 et 280 millions par an pour les derniers exercices, un montant qui place la Ville de Genève en tête des cités dépensant le plus d'argent par habitant en Europe et peut-être même au plan mondial, il faudrait vérifier. Une fois les frais fixes annuels payés (Musées, Gd-Théâtre, Comédie, festival de la Bââââtie, etc.), il reste une jolie somme à distribuer aux acteurs culturels locaux. C'est là que ça coince: qui décide de la pertinence des paramètres artistiques retenus pour octroyer une bourse à un Séraphin Lampion, artiste content pour rien empileur d'évidences, ou à une Emilie Pétunia, plasticienne calvino-dépressive bien en cour ? Raphaël Baeriswyl pose la question qui fâche nos subventionnés automatiques: "Honnêtement, dans quelle mesure ce budget relève-t-il de l'aide sociale, ou, pire sans doute, de la subvention à certaines idées politiques ?" Cette question pourtant régulièrement soulevée dans les médias locaux et régionaux, les subventionnés et leurs subventionneurs l'esquivent systématiquement. Auraient-ils des raisons d'en redouter le déroulement ?

Écrit par : Malentraide | 11/05/2013

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