09/07/2013

Du rituel de Canossa aux fantômes argentins

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Sur le vif - Mardi 09.07.13 - 15.04h

 

Ici, tordre le cou à une tromperie. L’association entre souveraineté et isolationnisme. Deux concepts qui ne recouvrent absolument pas la même réalité.

 

Vouloir un Etat souverain, c’est au fond un pléonasme. Hors de l’ambition souveraine, à quoi bon un pays ? Tous, dans notre continent, sont nés d’une révolte, d’un joug arraché, d’un refus de l’ordre établi. Tous ont surgi dans la douleur. Tous ont dû sceller leur destin par le sang versé, puis la mémoire des morts. Un Etat, ça n’est pas quelque chose de gentil, c’est une affirmation – à vrai dire plutôt violente - de souveraineté sur un territoire, portée par des valeurs, une culture politique, un rapport à l’Histoire. Un Etat, ça n’est pas quelque chose de paisible. Ce devrait être, au contraire, la sourde et permanente conscience du tragique.

 

Je dis bien « ambition souveraine ». Nul pouvoir n’est absolu, le jeu de nos interdépendances nous impose la tractation, la diplomatie, les alliances, le compromis. A tout moment, nous pouvons sombrer, surtout nous, minuscule pays, tellement fragile, sans matières premières, pauvre encore dans les années trente. Nul destin n’est assuré, en tout cas pas le nôtre : les grandes puissances, avec leurs pressions sans précédent, nous le font bien savoir. Si ces géants pouvaient affaiblir, voire détruire notre place financière, ils le feraient sans pitié. C’est là leur jeu. C’est là, sous les paravents de la morale, leur dessein.

 

Afficher l'ambition

 

Définir la souveraineté comme au moins une ambition. Elle n’est pas absolue, rien ne l’est. Mais au moins, faire connaître à nos partenaires de négociations la détermination de notre posture, la puissance de notre aptitude au combat. Exactement le contraire de ce que fait le Conseil fédéral. Le contraire de Mme Widmer-Schlumpf, qui pratique la concession comme un rituel de Canossa. Le contraire de M. Burkhalter, qui laisse son secrétaire d’Etat, M. Rossier, entrer en matière sur la saisine de la Cour européenne de justice comme instance d’arbitrage, sur les bilatérales, entre la Suisse et l’Union européenne. Si l’idée de souveraineté, juste aujourd’hui, progresse dans les consciences, c’est à ce triste petit monde-là qu’on le doit.

 

La question est simple. Voulons-nous, les Suisses, demeurer maîtres de notre destin ? Avec nos institutions à nous, nos autorités, notre peuple souverain. Ou voulons-nous, c’est assurément une autre option, nous considérer comme l’Etat-membre d’un conglomérat continental ? Le seul véritable dilemme est celui-là. Et sans doute l’immense erreur de Jean-Pascal Delamuraz, le conseiller fédéral que j’ai le plus admiré, a-t-elle été d’esquiver la simplicité de destin de cette question-là, au profit d’une construction complexe, hybride, peu lisible, pour laquelle j’avais voté oui, mais que le peuple et les cantons ont finalement refusée le 6 décembre 1992.

 

Puissance de la raison et attachement tellurique

 

J’ai suivi, toute la campagne EEE, d’un bout à l’autre, notamment en Suisse alémanique. Le mot qui revenait le plus souvent, dans les colères des gens face à ce magistrat hors normes par son intelligence et son courage, était « souveraineté ». Delamuraz avait beau, avec toute la puissance de la raison (reine Vernunft), leur dire qu’elle n’était pas en cause dans cet accord-là, on ne l’entendait pas. Le vieil attachement tellurique à la Suisse. Vous pouvez le mépriser, si ça vous chante, le prendre de haut. Moi, pas.

 

J’en viens à l’isolationnisme. Assurément, il serait suicidaire. Notre petit pays, sans matières premières, vit en grande partie de ses échanges et de ses exportations. Notre diplomatie économique, admirable depuis la guerre, a arraché, un à un, des accords de libre-échange qui font la prospérité de la Suisse. Le dernier en date, avec la Chine, doit être vivement salué. Mais je vous pose la question : en quoi l’affirmation de notre souveraineté politique doit-elle être liée, comme le suggèrent nombre de commentateurs, à l’isolement économique de notre pays ? Une Suisse indépendante et souveraine, oui. Mais une Suisse ouverte, amie des peuples du monde, dynamique dans ses échanges ! La souveraineté n’a aucune espèce de rapport avec l’isolationnisme. Ceux qui veulent nous le faire croire sont ceux qui, ayant déjà abdiqué dans leur tête l’idée d’indépendance, considérant (à tort ou à raison) comme inéluctable l’intégration de la Suisse à un espace supranational,  entreprennent toutes choses pour faire passer les souverainistes pour les bradeurs de notre prospérité. Alors que les deux questions n’ont rien à voir.

 

Une chose encore : nos chers partenaires de négociations, vous croyez qu’ils vont renoncer, eux, à un misérable millimètre de leur souveraineté ? Les Etats-Unis, première puissance du monde, vous les trouvez particulièrement souples sur la question ? La Grande-Bretagne, cette admirable nation, jamais aussi grande que dans la solitude, vous la considérez très ouverte sur sa souveraineté ? Assurément, quelques fantômes de marins argentins pourraient nous apporter, le cas échéant, des éléments de réponse. Excellent après-midi à tous.

 

Pascal Décaillet

 

15:04 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Monsieur,

Voici au moins le cinquième article que vous consacrez à la question de la souveraineté qui, selon toute vraisemblance, vous asticote passablement...

Vous qui êtes un érudit et un lettré, sans doute féru de philosophie, ne pensez-vous pas que la répétition, et même les incantations, ne sauraient être fondatrices de la vérité, ni d'une quelconque démonstration?

Ainsi, par analogie, répéter que Dieu existe ne démontre que la croyance de celui, ou celle, qui émet cette affirmation... Et donc, déclarer à l'envi que la souveraineté de notre pays "n'est pas négociable" ne dénote finalement que du degré d'accablement - voire d'affliction - que provoque en vous toute perspective de discussion de ce sujet?

Jusqu'à la preuve du contraire, il me semble que discuter librement d'un thème aussi important que celui-ci participe d'un débat citoyen sain et responsable.

Certes, nos partenaires ne renonceront pas, mais non pas à leur souveraineté, mais plutôt à engager la Suisse dans des discussions, des négociations où les parties se réunissent afin de trouver un compromis acceptable, que ce soit en matière d'évasion fiscale, comme en matière de coopération européenne... Et à force de jouer les manoeuvres dilatoires, on a attendu beaucoup trop longtemps, au risque, peut-être, d'avoir perdu un élan pourtant bien nécessaire.

La Suisse ne peut plus prétendre à négocier sans rien donner en contrepartie. Avoir les avantages sans accepter certains inconvénients. Le monde a changé... Et la souveraineté à la façon du XIXe siècle, c'est terminé, depuis bien longtemps. Il semble que ce ne soit qu'en Suisse que l'on ne s'est pas aperçu du temps passé.

Bien à vous.

Écrit par : Nicolas D. Chauvet | 09/07/2013

@ M. Chauvet - "Pas négociable" ne signifie pas que l'opinion publique ne puisse pas en discuter. D'ailleurs vous et moi, ici, le faisons. "Pas négociable" signifie que la Confédération, selon moi, ne doit pas céder sur d'éventuelles pertes de sa souveraineté politique. Cela n'est pas la même chose.

Écrit par : Pascal Décaillet | 09/07/2013

Y-a-t-il donc un mandat pour négocier en notre nom ?
Première nouvelle !

Écrit par : Victor DUMITRESCU | 09/07/2013

Au risque de vous être désagréable, il me semble que c'est bien ce que je vous faisais observer... "Pas négociable" signifie bien que vous êtes, comme vous le dites, opposé à "d'éventuelles pertes de souveraineté politique". C'est précisément le problème auquel le pays doit faire face aujourd'hui, dans le contexte de souverainetés qui se redessinent, sans toutefois se transformer radicalement.

Ainsi, la Suisse, si elle entend régler les différends en cours, devra entrer en matière sur ce sujet, au risque de se faire imposer des solutions qu'elle ne pourra qu'accepter - ou refuser au prix du repli et de la marginalisation. Imaginez: des banques ne pouvant plus opérer aux Etats-Unis, ou des droits de douane réinstaurés avec nos voisins européens...

Salutations.

Est-ce vraiment ce qui est bon pour le pays? J'en doute fort.

Écrit par : Nicolas D. Chauvet | 09/07/2013

Non. Vous avez laissé entendre que voulais couper court à une discussion publique sur le sujet. Ce qui est simplement faux.

Écrit par : Pascal Décaillet | 09/07/2013

Monsieur Décaillet,

Vous avez longtemps grenouillé à Berne, au palais fédéral, et vous devriez savoir que ce monsieur Y. Rossier est totalement incompétent, à l'image de toutes les créatures que Pascal Couchepin a imposées dans les départements qu'il a conduits.

J'ai été très surpris que l'on puisse nommer cet homme, qui ne connaissait que pouic de la problématique des assurances sociales, Secrétaire d'Etat!!.

Cela prouve à quel point sont nuls les conseillers fédéraux, particulièrement les deux radicaux!!

Je n'en dirai pas plus, mais vivement que ce pseudo haut fonctionnaire soit débarqué (ce qui ne devrait de toute façon pas tellement tarder).

Écrit par : simonius | 09/07/2013

J'appuie la thèse selon laquelle un pays doit être souverain. Mais je ne peux pas m'empêcher une réflexion sur autre chose...

En effet, le Royaume-Uni n'a pas l'intention de laisser beaucoup de sa souveraineté (un peu tout de même, de par les lois européennes qu'il a eu à avaler), mais a bien plutôt toujours eu tendance à l'étendre ailleurs, la majeur partie des fois avec des guerres et des bombes.

L'occasion d'avoir ici une pensée pour les fantômes argentins. Et tous les autres, ils sont si nombreux.

Écrit par : JDJ | 09/07/2013

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