06/08/2013

Tous bourgeois, Monsieur le Commissaire !

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Sur le vif - Mardi 06.08.13 - 14.35h

 

Une partie de la droite suisse, dont un noble de Fribourg, semble avoir des problèmes avec le mot « bourgeois ». Le vocable suinterait l’argent, les grosses joues repues, les favoris à la Daumier qui pendouillent dans le vide, le gilet du costume trois pièces, l’arpent qui s’ergote et se mégote chez le notaire, la chanson de Brel, le mobilier Louis-Philippe, le bas de laine, les querelles de succession, Flaubert et Maupassant, Restauration et Second Empire, tilleul dans le jardinet, délimité par le muret. À en croire l’Eminence fribourgeoise, le mot aurait quelque chose de vulgaire, ce qu’il convient de cacher, ne surtout pas nommer. Je suis bourgeois, mais ne le dites pas, ma mère me croit grenadier dans la Grande Armée.

 

Le patricien de la Sarine a tort. Le mot « bourgeois » n’a rien d’une insulte, loin de là. Qu’on se réfère ou non à l’allemand « Bürger », qui inclut davantage la fonction citoyenne, il représente un très grand mouvement dont l’Histoire n’a pas à rougir : les bourgeois, de la Révolution française (dont ils furent les principaux acteurs) à aujourd’hui, en passant par le maelström de 1848, ont écrit deux siècles de notre destin commun, ils ont codifié nos institutions et donné à nos pays une prospérité sans précédent. Historiquement, la bourgeoisie, il conviendrait avant tout de lui rendre hommage.

 

Seulement voilà, le mot ne va pas. A cause d’Honoré Daumier. A cause de Louis-Philippe, fils du régicide. A cause de Brel et de cette maudite usine de cartons de son père. Sans doute aussi parce qu’à l’oreille, les syllabes n’en sont guère étincelantes, avec le ramollissement de ce « g » mitoyen, et cette diphtongue et forme de volaille gavée qui semble s’éclaffer sur une impasse. Les préjugés, c’est comme les cochons : ils ont la vie dure, le cuir épais, le tout nourri par deux siècles d’une imagerie impitoyable, où la culpabilité de l’Argent (lisez Péguy) le dispute à la jalousie. Oui, la bourgeoisie est un roman, elle est le thème des plus grands chefs d’œuvre de l’Allemand Theodor Fontane, et de nos plus grands romanciers francophones de la seconde partie du dix-neuvième siècle. Elle est notre passé, notre condition, notre non-dit.

 

Nul, évidemment, mieux que Brel n’en a parlé, avec la chute extraordinaire de sa chanson, Maître Jojo et Maître Pierre allant se plaindre chez Monsieur le Commissaire. Il y aurait pourtant lieu, si le rationnel en ce monde avait sa moindre chance face à la puissance de l’image, de réhabiliter ce mot, en soulignant l’apport historique sans précédent, depuis la Révolution française, de la bourgeoisie. Car bourgeois, ça ne signifie pas profiteur. Ni spéculateur. Ni capitaliste de casino. Ni strangulateur des libertés, bien au contraire. Les grands partis qui ont fait notre Suisse moderne sont des partis bourgeois, et même chez les socialistes, la plupart des grandes figures (à l’exception, notamment, du remarquable Willy Ritschard) sont d’essence et de culture bourgeoises, bien loin d’un prolétariat qu’ils étaient censés défendre, l’imparfait en l’espèce s’imposant. Ne parlons pas de la France : François Mitterrand est un bourgeois catholique de la province charentaise, plus proche du girondin Mauriac que des caciques de la SFIO. Bref, la bourgeoisie est partout, elle nous constitue, fonde notre condition, détermine nos visions.

 

En conclusion, j’inviterais l’Eminence sarinienne, à neuf jours d’une Fête à laquelle je la sais attachée, à faire preuve d’un peu d’assomption. Assumer sa condition (politique, sociale, économique, si ce n’est dans son cas celle du sang), reconnaître la valeur d’un mouvement historique deux fois centenaire, et sans lequel nous ne serions rien. Assumer, oui. Et peut-être, un jour, arriver à dire le mot. Malgré Daumier. Malgré Brel. Malgré les fulgurances de Péguy. Mais en reconnaissance aux générations qui nous ont précédés. Ce texte que je viens d’écrire, je le dédie à mon père, qui se levait tous les matins à 05.30h pour aller travailler, a passé sa vie à construire des ponts et des tunnels, et n’avait aucunement à rougir d’une vie entière d’effort pour s’affranchir de la précarité, et préparer une condition un peu meilleure pour ses enfants.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

14:35 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Pour certaines bannières politiques historiquement "bourgeoises", mais qui ont la fâcheuse tendance de voter à gauche, ce n'est pas tant Daumier, Brel, ou Péguy qui les empêchent d'assumer le terme "bourgeois", mais bien plutôt Karl Marx.

Écrit par : Raphaël Baeriswyl | 06/08/2013

SI honnir les Bourgeois ne sert qu'à se réclamer du peuple c'est nier ce à quoi votre père a œuvré. Travailler et travailler encore pour lutter contre la précarité. Non seulement l'action est noble mais elle permet, autrement plus efficacement qu'en se contentant d'une critique aussi facile que vaine, d'avancer.

ce que souvent les membres de la petite noblesse oublient c'est qu'avant de l'être ils ont souvent servis, comme bourgeois, des seigneurs autrement plus puissants qu'eux ce qui leur a permis d'accéder à leur nouvelle condition.

Ces nobles-là, peu reconnaissants de leur condition précédente sont un peu les nouveaux riches des temps modernes. Dispendieux et prétentieux pour peu de chose en fait, la chance que le chemin de vie de leurs ancêtres ait croisé des plus puissants qu'eux leur permettant de s'élever.

Chez ces gens-là comme dirait Brel, on croit être parvenu alors qu'on est à peine arrivé!

Écrit par : Patrick Dimier | 06/08/2013

Bonjour,
Très beau texte en ce jour où, il y a 60 ans, la révolte paysanne s’étendait au pays de l’abricot ; la nuit du 7 août voit d’ailleurs toujours, en Valais, l’émergence de feux commémoratifs sur les hauteurs de la plaine du Rhône. Mais j’ai quand même été surpris par votre romandisme de « s’éclaffer » que l’on ne retrouve pas en français de bonne bourgeoisie !
Quand au fond, rien ne m’étonnera plus de ce qui pourrait provenir de cet inénarrable patricien fribourgeois, grand représentant non pas de sa classe sociale (quoiqu’il ne répugne pas à siéger dans les soirées des clubs très privés et prisés des vieilles familles de la ville libre des Zärhingen), mais d’un parti catholique devenu quasiment socialiste avec le temps, en tous cas aux humeurs très changeantes. Gageons qu’il ne soutiendra la candidature de Jean-Pierre Siggen au Conseil d’État, candidature appuyée par les libéraux-radicaux et l’UDC qu’à l’instar de la corde au pendu. En cela, il suit la ligne du valaisan chrétien-social à l’origine, spécialiste des coups politiques, mais dont l’avenir en politique est finie en Valais, et bientôt au plan national avec la débâcle de la candidate et élue du PBD EWS, tueuse peut-être de Blocher, mais certainement fossoyeuse de la Suisse (appuyée ici par des PDC et socialo-verts aux visées destructrices).

Écrit par : simonius | 07/08/2013

Maître Pierre a apprécié ...

Écrit par : Pierre Weiss | 08/08/2013

Tous les membres de la Grande Sauce, des sources du Sanetsch aux rives de la Nuithonie, ne veulent pas changer de societe pour faire peuple en crachant sur un mot,comme le fait le Fribourgeois esquisse, - et une certaine droite de Suisse avec lui - en en repoussant l'evolution semantique. Bourgeois et combourgeois du Vieux Pays, je suis tres fier d'appartenir encore a une Commune Bourgeoise.

Écrit par : seglias bochatay | 08/08/2013

'' Le cœur bien au chaud, les yeux dans la bière chez la grosse Adrienne de Montalent ........ les bourgeois c'est comme les cochons plus ça devient vieux plus ça devient Bête .....''

Bon excusez moi je sort, craquage de fin de journée....

Écrit par : Thomas Bläsi | 08/08/2013

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