04/06/2014

Financer des émissions, pas des entreprises

 

Prise de position publiée dans "Edito + Klartext, Le Magazine des Médias", no 03, 2014, dans le cadre d'un grand dossier sur la redéfinition du service public dans l'audiovisuel.

 

Entrepreneur indépendant, employeur, journaliste depuis bientôt trois décennies, ayant travaillé autant pour le privé que pour la SSR, je milite pour une redéfinition complète du champ de ce qu’il est convenu d’appeler le « service public ». Pour abattre immédiatement mes cartes et dévoiler le fond de ma pensée, je peine à entrevoir pourquoi, en 2014, les journaux papiers étant entièrement financés par le privé, il faudrait éternellement s’accrocher à ce que l’audiovisuel relève, quant à lui, dans son écrasante majorité (la SSR), d’une sorte de tâche régalienne d’Etat dont seraient dispensés nos quotidiens et nos hebdomadaires. Mais dans cette perspective, je sais que je suis minoritaire comme citoyen : s’il fallait voter, le peuple suisse demanderait sans doute le maintien d’un service public. Donc acte.

 

Mais alors, lequel ? Ce qui ne va pas, aujourd’hui, c’est la double équation « SSR = service public », et « TV ou radio privées = médias commerciaux », dans l’acception péjorative du mot. Il y aurait d’un côté un Temple national des équilibres, de l’autre l’incontrôlable sauvagerie de l’entreprise privée. Ce préjugé, dûment entretenu par les services de M. de Weck (le patron de la SSR), tous les archanges et séraphins de sa propagande, est non seulement faux, mais profondément injuste. Les méchants privés (Léman Bleu, La Télé, Canal 9, etc.) produisent depuis des années, quotidiennement, des débats politiques, des ouvertures économiques, culturelles et sportives. Inversement, l’immaculée SSR nous offre des séries américaines, des courses de Formule 1, et quantité d’émission qui ont certes parfaitement lieu d’être, mais qui ne relèvent en aucune manière d’un service public.

 

Dès lors, puisque l’opinion semble (encore) attachée à ce concept, il y aurait lieu, pour le moins, de le redéfinir drastiquement. Question majeure : et si, au lieu de financer, par l’essentiel de cet impôt déguisé qu’on appelle redevance, une armada de chaînes entières (les innombrables canaux radio ou TV, en quatre langues, de la SSR), on ciblait les aides sur des émissions ? Peu importerait qu’elles émanent de la SSR ou des privés, pourvu qu’elles soient, par la qualité de leur apport, de nature à aiguiser la citoyenneté, faire connaître les enjeux sociaux et économiques (d’un périmètre donné), refléter la puissance des antagonismes, donner la parole aux gens, mettre en valeur les actions culturelles et sportives de proximité. Cela, aujourd’hui, se fait dans les chaînes privées. Avec un autre enthousiasme, une autre économie de moyens, une autre puissance d’engagement qu’à la SSR.

 

Après tout, s’il faut encourager le « service public », faisons-le là où, DE FACTO, il existe déjà aujourd’hui. Et peu importe que la société qui le produit soit privée, la SSR, ou même une micro-entreprise de deux ou trois journalistes. La seule condition serait de s’inscrire dans un mandat précis de citoyenneté. On financerait des émissions, et non plus des entreprises, avec le risque évident de perte de substance des moyens alloués. Ma proposition, j’en suis conscient, sera de nature à déstructurer le Mammouth, mais serait tellement vivifiante pour ceux qui, sur le terrain, ont fait le pari de l’entreprise et de l’information vivante.

 

Pascal Décaillet

 

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Commentaires

On a complètement perdu de vue:
- le lien entre la rareté des fréquences hertziennes et l'EXIGENCE de qualité liée à cette rareté (seuls des émetteurs de qualité peuvent prétendre exploiter une concession - idée du service public); cette exigence de qualité est aujourd'hui oubliée, et on en a fait une fiction - par définition, ce qu'on nous montre EST de qualité et relèverait forcément du service public.
- le fondement de la perception de la redevance, qui est lui aussi lié aux spécificités physiques de l'éther: on ne peut pas quantifier la consommation individuelle d'ondes hertziennes, pas plus qu'on ne peut bloquer l'accès aux ondes hertziennes; d'où la perception forfaitaire auprès de tout détenteur d'un poste de radio ou de télévision.

La récente modification de la loi (grâce à laquelle les entrepreneurs en raison individuelle auront le plaisir de payer deux fois la redevance - juste parce qu'ils ont une connexion internet à la maison et dans leur entreprise) est scandaleuse.

Car rien ne justifie:
- que l'on se réfère à l'idée de service public sur internet (où, contrairement aux fréquences exploitables dans l'éther, les noms de domaine sont en nombre illimité - il n'y a pas de ressource commune limitée, donc pas de limitation du nombre d'acteurs, donc pas de concessions), et
- que l'on perçoive des taxes forfaitaires dans le monde numérique où les accès peuvent être contrôlés et la consommation individuelle quantifiée.

La définition du service public ne sera pas facile, dans un domaine qui a à ce point perdu de vue les fondements mêmes de sa propre logique.

Écrit par : Raphaël Baeriswyl | 04/06/2014

J'ignore comment fonctionne Léman bleu, mais concernant la télévision Vaud-Fribourg, La télé, elle est aussi subventionnée par la ville de Lausanne, donc par des impôts (peut être aussi par la ville de Fribourg).

La récente perte financière de la Télé, va probablement être épongée en partie par la ville de Lausanne à hauteur de 550'000 frs. La décision va être prise par le conseil communal de la ville de Lausanne normalement en octobre. La Télé a dû fermer leur bureau à Meyrin, car top chère.

http://www.24heures.ch/vaud-regions/feu-vert-premiere-recapitalisationde-tele/story/19105365

http://www.latele.ch/play?i=45388

http://www.latele.ch/recherche?s=Damien+Piller

http://la-tele.ch/sites/default/files/espace-presse/20140506_Arcinfo_television-regionale-la-tele-remercie-son-directeur-et-se-recapitalise.pdf

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/5d7b5d62-e5c9-11e3-a23d-0c2455b964fc/Lausanne_se_voit_en_garant_de_la_mission_de_service_public_de_La_T%C3%A9l%C3%A9

Bref, il n'y a pas que la SSR qui est subventionnée par des impôts.

Écrit par : Lucignolo | 05/06/2014

Je comprends parfaitement que le journaliste que vous êtes puisse ressentir une certaine colère, voire de l'amertume, lorsqu'il consulte les programmes radio ou télévision des opérateurs dits du service public. Vous avez raison de souligner l'envahissement des séries américaines. Je partage votre sentiment à ce sujet.

Mais vous n'êtes pas sans savoir non plus que l'offre de programmes est largement tributaire de la demande de téléspectateurs/auditeurs, très avides de séries américaines. Et sans séries américaines, moins d'audience et sans audience moins de publicité ; et sans publicité ? Tout cela n'est sans douta pas normal, mais logique.

Vous pouvez financer tout ce que vous voulez et comme vous le voulez, viendra toujours le moment où il conviendra de choisir ce qui doit, peut être diffusé (Et qui seront donc les grands prêtres qui décideront ?)

Pour moi le service public concerne tous les opérateurs qui destinent des programmes au public dans son ensemble. La seule chose qui paraisse discutable, c'est la redevance qui ne profite qu'à la RTS. Néanmoins et même en cas de redistribution plus équitable des fonds, j'ai de sérieux doutes quant à l'amélioration des émissions.

J'ai parfois l'impression que le public souhaite davantage de "panem et circenses" que d'information intelligente et bien structurée...

Écrit par : Michel Sommer | 05/06/2014

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