02/11/2014

Le Salut par les Marges

 

Sur le vif - Dimanche 02.11.14 - 15.50h

 

La politique suisse étouffe de ses élites, et survit par les marges. De partout, dans les cantons comme au niveau fédéral, les signes se multiplient où l’innovation, la puissance de réinvention, la capacité de se projeter dans l’avenir, ne viennent plus des équipes au pouvoir ou dans les Parlements, mais de prises en charge de la politique par des citoyennes et des citoyens de ce pays. Principalement par l’usage d’un droit parfaitement prévu et codifié dans notre ordre démocratique : le droit d’initiative.

 

Sur trois initiatives fédérales que nous aurons à trancher le 30 novembre, deux viennent des marges. Le texte sur les forfaits fiscaux est l’œuvre de La Gauche, un mouvement politique qui rassemble certes du monde, mais n’est que très peu représenté, parfois pas du tout, dans l’univers parlementaire suisse. Un mouvement qui est plutôt hors du sérail, et surtout à mille lieues de la combinazione horizontale, spécialité de tout parti suisse commençant à se fondre dans les législatifs : les socialistes un peu, les Verts avec une capacité d’adaptation au pouvoir qui défie l’entendement. La richesse de La Gauche, ce sont ses valeurs, sa puissance combative, et aussi la qualité de ses militants : Magali Orsini, à Genève, précise, documentée, amène dans les débats une richesse argumentaire qui va au-delà des rêves de Grand Soir ou de l’écarlate des banderoles.

 

L’autre exemple est Ecopop. A côté des gens qui ont lancé cette initiative, La Gauche apparaît comme un parti installé et familier du paysage ! Les gens d’Ecopop, personne ne les connaît ! En Suisse romande, seul Philippe Roch, ancien patron de l’Office fédéral de l’environnement, s’est mouillé dans la bataille. Tous les partis y sont opposés. Tous, même l’UDC, mais tout observateur sait bien (à commencer par Adolf Ogi, qui ne s’y est pas trompé, et l’a dit ce matin à la presse alémanique) qu’une nette majorité de la base de ce parti votera ce texte. Singulière situation, au demeurant, sur laquelle nous reviendrons ici : le « parti du peuple suisse », celui qui se réclame des colères telluriques, dénonce les quarterons d’entente politicienne, se trouve être, dans l’affaire Ecopop, lui-même déchiré entre sa base et son sommet ! Il y aura, dans les mois qui viennent, et assurément d’ici au 18 octobre 2015, des leçons internes à en tirer.

 

Ecopop, donc, rejeté par toute l’officialité, y compris l’Appareil de l’UDC. L’initiative sur les forfaits fiscaux, attaquée de toutes parts, partis bourgeois, patronat, associations professionnelles, éditorialistes caressant la compagnie sucrée des annonceurs, dans les cocktails : surtout ne pas se brouiller avec le géant de la presse pour laquelle on travaille, et dont l'essence libérale ne saurait souffrir contestation.

 

Ecopop, forfaits fiscaux : dans les deux cas, le pari de départ de quelques-uns, le défi lancé à la tranquillité des établis, la volonté puissante de changer l’ordre des choses, en allant quérir le souverain suprême de ce pays, le suffrage universel. Désolé, Mesdames et Messieurs les installés, qui prennent de haut ces initiatives, mais il y a, dans ces deux exemples, quoi qu’on pense du fond, l’appel à l’énergie citoyenne, la tentative de mobiliser en masse, l’audace d’amener de vastes débats de fond sur la place publique : exactement, chers parlementaires, chers élus cantonaux ou fédéraux, ce dont vous n’êtes plus capables, tout occupés à vivre entre vous, à l’abri du tintamarre. Et à vous tutoyer sur les réseaux sociaux.

 

Oui, les marges sont en train de sauver la vitalité du débat politique en Suisse. Le sortir du convenu. Elles le font en toute légalité, non par la doxa de rue, mais en usant des voies du démos. Elles le font par la raison, le choc des arguments : simplement, l’échelle du débat est sur quatre millions de citoyens, et non 246 parlementaires fédéraux, ou une centaine de députés cantonaux. Y aurait-il à s’en plaindre ? Les marges nous dérangent, parce qu’elles font irruption. Elles nous surprennent, nous interpellent, poussent chacun de nous, s’il veut accomplir jusqu’au bout son devoir de citoyen, à se prononcer sur des sujets d’intérêt général que nos bons vieux parlementaires n’ont simplement pas vus venir. En quoi faudrait-il le regretter ?

 

En termes de stratégie, nous dirions que les marges tiennent ces temps, sans jeu de mots, la puissance d’initiative. Elles inventent, attaquent sans préavis, s’appuient sur le mouvement, construisent les masses nécessaires à la victoire. En un mot comme en mille, les marges font de la politique. Pendant ce temps, la Suisse des notables tente de réagir en faisant de la morale. Ou en prenant les initiants de haut. En essayant de croire, un peu, au moins encore un peu, comme dans la chanson de Piaf « Mon amoureux », à leur éternité au pouvoir.

 

Mais l’éternité, c’est parfois un peu long. Et la vie, trop belle, trop intense, toute de braise, pour donner à l'infini un crédit autrement que dans l’ordre du mystique. Ou celui de la perfection mathématique.

 

Pascal Décaillet

 

15:50 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

penser une seconde que les pontes de l'UDC .ses rédacteurs alignés des Observateurs se situent en bordure de la Bordurie est simplement surréaliste
.
Une relecture de La Marge d'André Pieyre de Mandiargues suffit pour m'en convaincre.

Écrit par : briand | 02/11/2014

Débat sur Ecopop ? Où ça ? j'ai beau chercher je ne trouve personne.
On ne sait pas qui sont les initiants. On dirait qu'ils n'osent pas s'afficher. Et en face, juste la menace de rupture avec l'UE, sinon, rien.
Rien sur les fondements du texte, rien sur les questions que tout le monde trouve légitimes mais dont personne ne parle. Pour la simple raison que personne n'a de solution. Et certainement pas au seul niveau national.
Vivement le web 3.0 et la prise du pouvoir par les individus devenus universels. Il n'y a bientôt plus de marge, et donc de centre, mais une grande soupe, une démocratie parlementaire moribonde, théâtre permanent de politique politicienne et d'alliances de circonstances. Et son lot de tentatives désespérées pour museler le souverain par la remise en question du droit d'initiative qui ne feront qu'accélérer sa déchéance.

Écrit par : Pierre Jenni | 02/11/2014

Ainsi que vous l'affirmez, les marges sont la source (ou devrait-on dire la cause?) de scrutins dont les effets, si les deux initiatives "écopop" et "forfaits fiscaux" sont acceptées, seront vraisemblablement importants sur l'évolution de la société suisse, ainsi que sur la place de ce pays au sein de la communauté des nations.

Certes, l'originalité de ce système réside dans le fait que de très petites minorités peuvent tenter, encore et toujours, de faire passer leurs idées à la majorité. Mais, comme vous le dites, ces groupes sont des associations de marginaux, au sens propre et dur de ce terme.

Et si on peut voir dans ce système un certain intérêt démocratique, voire folklorique, je crains fort que celui-ci ne s'émousse avec la répétition quasi-inéluctable des sujets soumis au vote de nos concitoyens: fiscalité et immigration la plupart du temps. Et là, je ne suis pas certain du tout que nous assistions au sauvetage "de la vitalité du débat politique en Suisse". En fait, je suis convaincu du contraire car, justement, ces marginaux utilisent l'usure et la lassitude du corps électoral pour faire passer, à l'arrache, des textes inutiles, parfois inapplicables lorsqu'ils ne sont pas carrément toxiques.

Enfin, le dénigrement des élites participe du discours de cette droite nationale et chauvine - mais qui a la perversité des les dénoncer alors qu'elle y appartient. Blocher ne s'en lasse pas, lui qui en a fait partie si longtemps, de même que ses coreligionnaires en politique dont la cohérence fait cruellement défaut - cracher dans la soupe tout en étant dans la soupière, c'est quelque chose, quand même!

Et puis, la délégation de certains pouvoirs à des élus constitue quand même une des grandes victoires démocratiques de nos sociétés. Mais bon, l'alternative serait de revenir au bon vieux système de la landsgemeinde tous les dimanches, de sorte à ce que la société décide de tout... Au XXIe siècle, il est toutefois permis, me semble-t-il, d'émettre quelques doutes sur cette façon de faire...

Écrit par : Déblogueur | 03/11/2014

@ Pierre Jenni,

Comme tout se fait sur les "réseaux sociaux" ... terme franco-français pour désigner Facebook, voila le groupe EcoPop.

https://www.facebook.com/groups/163639973701399/

Écrit par : Victor-Liviu Dumitrescu | 05/11/2014

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