13/11/2014

Non, notre démocratie n'est pas une armoire à mythes

La campagne autour de l’initiative Ecopop, sur laquelle le peuple et les cantons se prononceront le 30 novembre, représente une double bataille dans le champ politique suisse. Elle est bien sûr la campagne sur le texte lui-même. Mais elle est aussi, de manière plus large, une passe d'armes de plus dans la guerre féroce qui se mène depuis quelques années autour de l’existence même de notre démocratie directe. Un fleuron que tant de nos voisins nous envient, mais que d’aucuns, de l’intérieur de notre pays, voudraient voir revisité à la baisse. Pour la simple raison que les initiatives, de plus en plus nombreuses, de plus en plus gagnantes (par rapport à l’époque lointaine où j’ai commencé à observer la politique suisse), les exaspèrent.

 

Face à ce succès grandissant, face à la place que prend la démocratie directe dans l’univers sémantique de notre vie citoyenne, au détriment des petits jeux de miroirs de la vie parlementaire (si souvent discréditée par les élus eux-mêmes, occupés à vivre entre eux, se tutoyer sur les réseaux sociaux, préférer la défense de leur caste à celle des citoyens, larmoyer entre eux face au « populisme » montant de la masse, nécessairement inculte, infantile, et manipulée à leurs yeux), les voix et les plumes se multiplient pour exiger un rétrécissement du champ de la démocratie directe. Pour y parvenir, ils la discréditent.

 

Dans ce travail de dénigrement, ils se permettent tous les coups. La démocratie directe suisse ne serait par exemple qu’une « mythocratie ». Étymologiquement, un pouvoir laissé aux récits, ce qui ne serait pas sans charme. En fait, un pouvoir aux mythes, dans le sens péjoratif du terme, on l’a bien compris. L’affirmer n’est rien moins qu’un mensonge. Juste une tentative, ridiculement lisible, de faire passer les partisans de la démocratie directe pour des arriérés du folklore, des ennemis de la Sagesse, de la Lumière, de l’idéale Géométrie, de la Raison. Comme si ces derniers concepts – assurément respectables – n’étaient eux aussi porteurs de leur part de mythe et d’idéalisation. Avec certains de ces joyeux Ventilateurs de Suisse romande, on a toujours l’impression de s’enfoncer dans l’épaisse forêt d’initiation qui, comme dans la Flûte enchantée, nous conduirait à la Lumière. Ou à l'Europe. Ou à la supranationale Communion des Saints.

 

Beau récit, j’en conviens. Mais justement un récit, un « muthos » parmi d’autres, mythe au milieu des mythes, contre-religion au 18ème siècle, dans les décennies précédant la Révolution française, combat que je respecte mais qui n’a rien de moins mythique qu’un autre. Ça n’est pas la Raison (Vernunft) contre le Mythe. Mais le mythe de la raison contre d’autres mythes, celui de l’appartenance, celui de la « Gemeinschaft », celui de l’émotion commune, etc. En ramenant la démocratie directe à une mythologie de l’émotion, on nous produit un pur et simple mensonge. On le fait sciemment, à seules fins de dénigrer une voie populaire dont le succès grandissant commence à inquiéter.

 

Une initiative, en Suisse, n’a rien de mythique. En tout cas, rien de plus qu’un débat parlementaire. Elle est un juste un outil (organon), parmi d’autres, de notre vie démocratique. Elle est, depuis plus d’un siècle, parfaitement prévue dans notre ordre constitutionnel. Elle n’a rien d’exceptionnel, ni en bien ni en mal. Elle n’a rien d’impropre, rien de sale. Elle est juste une volonté de changer un article de la Constitution fédérale, avalisée par au moins cent mille signatures, avant de l’être (ou non) par une majorité du peuple et des cantons. Exactement comme un débat parlementaire. Sauf que le corps électoral est de quatre millions de personnes, au lieu d’une centaine, ou deux cents. Ou de quarante-six. La seule chose qui change, c’est l’ampleur du débat, la caisse de résonance, la dimension nationale de l’explication citoyenne. Rien de mythique, juste un organe. Parmi d’autres. Il n’a jamais été question, jusqu’à nouvel ordre, de donner congé à nos Parlements cantonaux, ni à l’Assemblée fédérale.

 

J’invite donc mes concitoyennes et concitoyens, et tous ceux qui me font l’amitié de me lire, à ne pas se laisser faire par cette immense entreprise de dénigrement de notre démocratie directe suisse. A ces gens-là, ceux qui conspuent et ceux qui ventilent, il faut réserver la petite surprise de répondre non par le langage des mythes, mais par celui de la Raison triomphante, avec ces syllogismes articulés qu’ils adulent, dans l’éblouissement de ce qu’ils appellent Lumière. Pour mieux camoufler les petites parts d’obscurité de leurs intérêts corporatistes.

 

Pascal Décaillet

 

 

15:28 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Puisque la démocratie directe est celle du peuple, pourquoi ne pas réserver les droits d'initiative et de référendum au seul peuple à l'exclusion des partis politiques qui, eux, s'en servent comme munitions électorales.

N'y aurait-il pas actuellement un léger dévoiement de ces droits populaires pour lesquels vous vous battez avec tant de conviction !

Écrit par : Michel Sommer | 13/11/2014

Il me semble que les initiatives deviennent "de plus en plus gagnantes", pour deux raisons.

La première est l'incessante répétition des thèmes et sujets soumis au vote de nos concitoyens. Que de temps passé depuis 1974 (vote sur la 2e initiative Schwartzenbach), par exemple, à voter pour ou contre la "surpopulation étrangère". Pour ne voir aboutir que celle de l'UDC, le 9 février dernier.

La seconde est liée à un intérêt déclinant du corps électoral de la chose politique et à exercer son droit fondamental.

Ainsi, la conjonction d'un taux de participation faible à la mobilisation de minorités à qui on doit reconnaître une force d'agissement et de propagande inversément proportionnelle à leur poids politique réel permet de qualifier cette tendance. C'est un phénomène paradoxal qui nous fait voir que des principes opposés s'amplifient au point de cumuler leurs effets à priori contradictoires.

Les initiatives seraient-elles, comme vous l'affirmez, un "organon" témoignant d'une vitalité politique ou dun intérêt de la communauté aux choses publiques - et qu'un prétendu establishment ou des "élites", tenteraient, systématiquement, de dénigrer? J'en suis moins que certain.

Bien à vous.

Écrit par : Déblogueur | 13/11/2014

Lüscher Christian était décevant hier soir, dans Infrarouge.
Je l'ai connu meilleur.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 13/11/2014

Excellent billet, auquel il n'y a pas grand-chose à ajouter. Le couinement de certains qui se sont déjà exprimés est un véritable plaisir.

Écrit par : Géo | 13/11/2014

Posez-vous juste la question de savoir pourquoi il y a un intérêt déclinant du corps électoral pour la politique.

Quand le Peuple voit que les politocards se payent leur tête, il peut bien se dire que quoiqu'il fasse, il sera toujours le dindon de la farce, d'où un désintérêt grandissant pour la chose politique, au grand plaisir des animaux de cirques qui hantent le Palais Fédéral à Berne.

Écrit par : G. Vuilliomenet | 13/11/2014

Le double OUI autorisé depuis 1987 a fait augmenter les chances de succès des initiatives. Avant 1987 il était facile de couler une initiative en présentant un contre-projet assez similaire à l'initiative. Les votants devait alors se décider pour l'un OU pour l'autre, car un double OUI aurait invalidé le bulletin de vote. L'argument de Déblogueur n'est pas valable.

Écrit par : Jolo | 14/11/2014

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