15/11/2014

Eloge de la nostalgie

 

Samedi 15.11.14 - 16.05h

 

Bien sûr que je suis nostalgique. De tout, de rien. Trois rimes de Ferré ou de Verlaine, un violon chez Mendelssohn, n’importe quel roman de Thomas Mann, la moindre ligne de Kafka. Le passé ? Oui, bien sûr. Nous vivons tous avec les morts.

 

Il serait tout de même étonnant qu’à cinquante-six ans, l’empreinte du temps n’ait produit sur moi nul sentiment qui pourrait s’apparenter à une forme de regret ou de mélancolie. Nulle tristesse d’ailleurs, juste la puissance impétueuse du souvenir.

 

La nostalgie n’est pas la tristesse, loin de là. Elle est une intensité de vivre aujourd’hui, mais en maintenant avec le passé un lien indéfectible. Non qu’il fût meilleur. Mais il est le nôtre, simplement. Notre trace à chacun. Nos cicatrices, notre sillon.

 

La nostalgie n’idéalise pas le passé. Par exemple, je suis habité par les années soixante, celles de mon enfance, mon premier voyage au Proche-Orient, un autre au Cap Nord, mon école primaire, avec les affluents de la Loire, ceux de la Seine et ceux de la Garonne. Les années de Gaulle, que je n’oublierai jamais. Mais ces mêmes années, je le sais, étaient traversées de zones d’ombre, pas question de les nier.

 

La nostalgie n’idéalise pas. Simplement, elle revit. Elle laisse, doucement, remonter à la surface. Elle ne force rien, n’est pas volontariste, n’a pas à l’être. Elle laisse venir l’alluvion, prendre l’infusion. Elle est état d’âme, plutôt que mode d’action.

 

Je suis nostalgique de mes parents et de mon enfance, des premiers émois, de ce jour exact de 1971, dans notre chalet valaisan, où j’ai ouvert et lu d’une traite le Grand Meaulnes, des Allemagnes de mon adolescence, de l’encens, du foin juste coupé, de mille sentiers en montagne.

 

La nostalgie ne proclame nulle supériorité du passé, elle dit juste : « Je suis vivant, encore assez riche de mémoire pour porter la trace ». Juste cela.

 

La nostalgie, dans mon cas, n’est pas venue avec l’âge. Enfant, j’étais déjà nostalgique. Il doit y avoir des êtres plus portés que d’autres. Enfant, je haïssais la mode et la modernité. Des adultes, j’attendais avec impatience la verticalité d’une transmission. Nombre d’entre eux, par chance, ont répondu avec un rare talent à cette attente. Le Père Collomb, dont j’ai souvent parlé, aumônier du primaire. René Ledrappier, éblouissant professeur. Plus tard, le Père Pascal. Et au milieu d’entre eux, entre 1971 et 1973, un germaniste d’exception nommé Rolf Kühn. Il a confirmé, aiguisé, orienté mon aspiration déjà solidement établie pour la langue et la culture allemandes. Je ne l’oublierai jamais. Pas plus que Bernhard Böschenstein, plus tard.

 

A ceux d’entre vous qui seraient portés sur la nostalgie, je dis « laissez-vous faire, ne craignez rien, laissez venir ». Elle ne viendra pas vous envahir comme une lave incandescente. Elle ne vous est pas externe : elle vient de vous, incarne votre trace, porte vos épreuves, vos combats, vos cicatrices, la puissance de votre solitude.

 

Rien de triste. Rien de grave. Enfin, pas plus que ce jeu de vie et de mort, de pesanteur et de grâce, de précision de midi et d’opacité crépusculaire qui nous font office de décor. Pour ma part, j’aime ça. Aimer la nostalgie, n’est-ce pas juste aimer la vie ? La vie qui va.

 

Pascal Décaillet

 

16:05 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

La nostalgie est l'antalgie du conservatisme soit enchanter le passé et des points de suspensions éternellement en suspend.

Écrit par : briand | 15/11/2014

"Rien de triste. Rien de grave."

Non, rien de grave. Une forme de volupté. Ces odeurs de foin coupé, le Grand Meaulnes, ces heures autour d'une table avec des amis, à parler de tout avec une belle franchise. Des prénoms féminins, dont le parfum flotte encore. Le bonheur du bonheur. Une paix jusque dans le corps.

Un lien en soi. Rien n'y est étranger. Tout est si proche parfois. Disposé à la nostalgie, depuis l'enfance.

Elle vient quand elle veut, même pas souvent. Elle raconte une histoire.

Écrit par : hommelibre | 16/11/2014

Pascal,

Si nostalgique vous n'étiez... seriez-vous un brin rêveur aimant un violon, Mendelssohn, Kafka, Verlaine ou La "montagne magique" de Thomas Mann?!

Fameux baluchon, la nostalgie.

Écrit par : Anna Martin | 16/11/2014

La nostalige est une vision du monde. Votre propos l'illustre parfaitement, dans ce regard plus volontiers tourné vers un passé que vous illustrez de vos souvenirs.

Et il n'en demeure pas moins que le passé est... passé.

La question existentielle, dès lors, est de se donner les moyens de construire un futur qui intègre les références du passé tout en acceptant les incertitudes et les risques de l'avenir...

Bon courage.

Écrit par : Déblogueur | 16/11/2014

France, Allemagne, haine, amour...

J'ai vu ce matin pour la première fois, par hasard, sur la chaîne italienne rai 3, un film daté de 1947, tiré d'une nouvelle de Vercors, qui l'a publié pendant la guerre, Le Silence de la mer, réalisé par Jean-Pierre Melville, avec trois bouts de ficelle, avec l'acteur suisse Howard Vernon, qui éblouit ce film, du premier au dernier plan.

Je n'étais de loin pas encore né au moment du tournage de ce film, je ne connaissais rien de ce film, ignorait qu'il existait, et de ce qu'il l'avait inspiré, mais je peux affirmer, moi qui regarde le passé, que ceux qui dédaignent, le passé, la nostalgie, ne savent pas ce qu'ils perdent.

http://www.rai.tv/dl/RaiTV/programmi/media/ContentItem-284c9ba6-8432-4660-8bc0-2211d9bbed6b.html

Écrit par : Lucignolo | 16/11/2014

En lisant ces magnifiques lignes, hommages aux lieux, aux chers disparus ou absent, mais tellement aussi à la vie, une symphonie de Gustave Mahler s'est imposée dans mon esprit pour accompagner mes propres rêveries parfois entrecroisées...

GHP

Écrit par : Gérard Henrii Perraud | 20/11/2014

nóstos-álgos: la douleur du retour..

Écrit par : Sébastien Waegell | 21/11/2014

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