16/11/2014

Les gros jaloux face au succès des initiatives

 

Sur le vif - Dimanche 16.11.14 - 17.16h

 

La mode, dans les cercles, est de conspuer les initiatives. Il y en aurait trop, elles fuseraient dans tous les sens. Il s’agirait impérieusement de les limiter. En restreindre le droit de dépôt. Contrôler et censurer sévèrement leur contenu. Les invalider sans hésitation, dès qu’elles viendraient à contrevenir à cette théologie externe à notre périmètre citoyen, à laquelle on donne le nom de « droit supérieur ». Voilà ce que veulent nous concocter une foule de beaux esprits, parlementaires fédéraux, juristes, juges de touche du convenable, éditorialistes de la SSR (ah, Roger, plaire à Roger !), de Tamedia ou de Ringier (ah, plaire à Jacques, ou Frank A, ou Michael). Bref, tous ceux que froisse cette éruptive vitalité démocratique surgie d’en bas. Parce qu’elle les surprend, les devance, les irrite, les exaspère. Il est vrai qu’il est vexant d’avoir un adversaire ayant toujours un coup d’avance. Alors, si on pouvait le disqualifier, le sortir du jeu, vous pensez, quelle aubaine !

 

Du coup, ils n’ont plus qu’un but : se débarrasser de cet insupportable poil à gratter qui chatouille et dilate la parfaite géométrie des lois qu’entre eux, ils nous concoctent. Faire passer pour sale, déplacé, hors sujet, les initiatives et les référendums. Il y en a même qui poussent le culot jusqu’à proclamer que la démocratie directe « nuit aux institutions », alors qu’elle en fait intrinsèquement partie, dûment prévue dans notre ordre constitutionnel. Bref, désorientés par le nombre des initiatives, leur succès grandissant (ce qui est très nouveau, récent, et pourrait prendre encore de l’ampleur), ils ne savent plus quoi inventer pour se débarrasser du monstre. Si ce n’est, justement, le traiter en monstre ! Le dénigrer. Le rabaisser. Le ravaler à l’ordre de « l’émotionnel », comme si leurs débats à eux étaient gouvernés par la parfaite algèbre de la raison.

 

La vérité, c’est que la démocratie directe gagne du terrain en Suisse. Entre 1949 (initiative sur le retour à la démocratie directe, justement) et 1987 (initiative dite de Rothenthurm, sur la protection des marais), seul un texte était passé, celui accepté en 1982 visant à « empêcher des abus dans la formation des prix ». Aucune initiative agréée par le peuple et les cantons en plus de trente ans. Et une seule en trente-huit ans ! A l’époque, elles venaient souvent de la gauche, les initiatives, et jamais on n’entendait cette dernière se plaindre de leur foisonnement. Aujourd’hui, soyons clairs, c’est le succès grandissant de textes déposés par l’UDC qui rend fou de rage le reste de la classe politique. Ils en ont le droit, mais au moins qu’ils nous avancent les vraies raisons de leur colère, plutôt que venir nous débiter leurs grandes leçons sur la conformité du droit supérieur. Ils ne font plus de la politique, ils nous font de la morale : la morale des perdants.

 

Les initiatives populaires fédérales nous permettent, depuis 1891 (une année-clef de la Suisse moderne, celle de la fin de la totalité radicale au Conseil fédéral, avec l’entrée du premier catholique conservateur, le Lucernois Joseph Zemp), de faire surgir au plan national un thème politique ignoré, ou laissé pour compte, ou sous-estimé par les élus. Double vertu : d’abord, les initiatives privilégient les thèmes sur les personnes ; ensuite, elles ont pour théâtre d’opérations le pays tout entier, jouant en cela un rôle majeur dans la conscience politique nationale.

 

Oui, les initiatives, nous arrachant régulièrement à nos seules préoccupations cantonales, nous hissent vers l’horizon confédéral, puisque c’est là qu’elles se jouent. Acceptation du moratoire nucléaire en 1990, de l’initiative des Alpes en 1994, de l’adhésion à l’ONU en 2002, de la lex Weber en 2012, du texte de Thomas Minder sur les rémunérations abusives en 2013, du renvoi des criminels étrangers en 2010, de l’initiative contre l’immigration de masse le 9 février 2014. Liste non exhaustive. Que de thèmes que nous n’eussions jamais empoignés si ce droit fondamental n’existait pas !

 

Les initiatives populaires fédérales, depuis 123 ans, privilégient les thèmes et les combats d’idées (peut-être, pour cela, font-elles peur à ceux qui préfèrent la mise en valeur des personnes, avec des visages, si possible le leur, sur des affiches ?). En plus, elles élargissent notre champ d’attente politique, permettant à plus de quatre millions de citoyennes et citoyens de se prononcer plusieurs fois par an sur des sujets d’envergure nationale. Donc, de vivre entre Suisses (et non seulement entre Genevois, Valaisans, Vaudois, Zurichois) notre citoyenneté active. Fantastique vertu, qui doit nous amener à rejeter sans appel les gesticulations des cercles, corps intermédiaires et beaux esprits visant à les brider, les opprimer, en réduire le champ d’action. Voilà les vrais enjeux, il fallait une fois le dire.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

"Acceptation du moratoire nucléaire en 1990,"

Et de l'interdiction de toute centrale nucléaire sur le territoire du canton de Genève, l'interdiction de la chasse...

Écrit par : Johann | 16/11/2014

Qu'ils ne s'avisent pas de nous enlever ce seul droit qui nous reste, déjà qu'ils en font ce qu'ils veulent pas la suite et retardent à souhait leur application en la détournant de leur but initial par des moyens eux aussi détournés.

Écrit par : Jmemêledetout | 16/11/2014

Vous omettez de mentionner les initiatives contre la construction des minarets (2009), de la marche blanche (2008, 2014), mais bon. Accessoirement, ce ne sont pas moins de 11 initiatives relatives à l'immigration et/ou à la naturalisation qui ont été votées depuis 1972, avec un seul succès, le 9 février dernier. A noter aussi que le fer de lance de l'UDC, l'élection du conseil fédéral par le peuple, a déjà été refusée en 1899 et 1939 déjà.

Et si l'on regarde attentivement les thématiques ayant fait l'objet d'une initiative, on ne peut que constater l'existence un vaste foutoir (passez-moi l'expression). Ce la va de thèmes de société importants à, par exemple, "un district du Kronau sans autoroute" (1987), "les animaux ne sont pas des choses" (2000, fort heureusement retirée), "pour une offre "appropriée" en matière de formation professionnelle" (1999).

Tout cela fait une énorme quantité de textes refusés... Et une bien grande agitation populaire. Mais bon, y a-t-il vraiment de quoi être jaloux, comme vous le donnez à penser?

Écrit par : Déblogueur | 17/11/2014

Entièrement d'accord, Monsieur Décaillet !
Bien à vous

Écrit par : pphchappuis | 17/11/2014

L'initiative est devenue au fil du temps un fond de commerce de deux partis principalement avec - en ce moment - le même mot à la bouche : "l'étranger" en l'accusant de certains voire de grands maux dont il - l'étranger - n'est pas responsable !

De plus, les gens signent sans lire. Je me suis faite abordée récemment pour signer une initiative et ai demandé à pouvoir lire le texte en toute tranquillité : refus !

Écrit par : Marie | 17/11/2014

@ Marie

Sans vouloir le moins du monde mettre votre parole en doute toute initiative authentique comporte sur le papier que l'on vous présente à signer un résumé extrêmement clair concernant cette initiative. En cas de refus, comme vous le rapportez c'est qu'il y a problème, dérive quelque "couac" quelque part. Il est judicieux de l'avoir signalé en votre commentaire.

"Dénigrer, rabaisser, ravaler à l'ordre de l'émotionnel" autant de dénonciations alibis.

Emotions "mauvaises conseillères toujours"! sifflent ceux qui tels sacristains éteigneurs de flammes, de lumière, de "souffle nouveau" ou d'idées étrangères aux douillets bien à l'abri en nos "sociétés d'abondance" (pour tous)?! ont tout intérêt à condamner nos "émotions".

Rage, dépit avant tout, lorsqu'une orientation choix de société solidaire parvient de la "base" aux "gens de sommets"!

Le dépit ne serait-il qu'amoureux?!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 17/11/2014

@ Madame Myriam Belakovsky : je ne vous remercie en aucun cas de pratiquement me faire passer pour une menteuse pour ensuite le trouver correct !

Écrit par : Marie | 18/11/2014

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