24/11/2014

Jourdheuil, Heiner Müller : plénitude visuelle et bonheur théâtral

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Sur le vif - Lundi 24.11.14 - 12.12h

 

La scène, toute en longueur. Les deux gradins de public se font face. Sur un promontoire, des bustes d’atelier. Aux extrémités, des placards. D’où sortent des personnages, écrivains, marionnettes, pantins. « Vie de Grundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing » (oui, ça s’appelle comme ça !) est un avant tout un ravissement visuel. Le théâtre, dans toute sa dimension étymologique : non ce qui démontre, mais ce qui montre. Succession de tableaux, à la manière des collages : le scénographe et costumier, Jean-Claude Maret, évoquait hier soir, juste après la représentation, la figure de Max Ernst. Oui, Jourdheuil et ses formidables acteurs nous concoctent là un spectacle pour l’œil. Pour les sens, en général. Pour la mise en action de la rêverie. Celle du spectateur, au moins autant que celle de Lessing. Un spectacle par lequel il faut accepter de se laisser emporter. Au risque de passer à côté, par excès de prise. Volontaristes, s’abstenir.

 

La première scène ressemble à un Lehrstück de Brecht : en voyant le Roi Sergent, Frédéric Guillaume (Ahmed Belbachir), humilier son fils le futur Frédéric II (Anne Durand, somptueuse d’un bout à l’autre de la pièce), au milieu du corps rigolard de ses officiers, on se dit qu’on aura droit à une pièce didactique sur la vie du plus éclairé des souverains du dix-huitième siècle, père de la Prusse, musicien, ami des arts et des sciences. Et c’est d’ailleurs un peu cela, tout en ne l’étant pas ! Il faut vite se rendre à l’évidence : le fil de Jourdheuil (suivant en cela des indications très précises contenues dans le texte de Heiner Müller) ne sera ni chronologique, ni biographique. Il sera celui de ces images qui se succèdent,  à l’instar de ce saisissant collage visuel actionné dans la pièce par Armen Godel, scènes de batailles, extraits de films, le théâtre qui montre, vous en met plein la vue.

 

Au théâtre, je ne suis pas un volontariste, je me suis donc laissé faire. Avec tout de même, en permanence, cette question : celui, parmi les spectateurs, qui n’est pas nécessairement porté sur le dix-huitième siècle historique et littéraire de l’Allemagne, Lessing, Schiller ou Kleist, donc disons 99% du public, est-il désavantagé pour saisir l’univers de références ? La réponse, clairement, est non. La puissance de Jourdheuil, de la scénographie et du jeu des comédiens, c’est d’abolir absolument l’idée d’un théâtre qui ne s’adresserait, par jeux de miroirs, qu’aux initiés. J’ai souvent pensé, hier soir au Théâtre du Loup, à l’univers de Günter Grass, celui des grands romans mais aussi d’une pièce somptueuse (« Les Plébéiens répètent l’insurrection »), oui Grass avec ces scènes où l’Histoire, souvent la grande, tragique et noire, tutoie le loufoque, l’impromptu. La mise en scène de Jourdheuil, sur ce texte de Heiner Müller, est toujours là pour nous surprendre. Elle ne nous laisse guère de répit, ni à nos yeux, ni à notre faculté d’imagination. Elle met en action, chez les spectateurs, des trésors de mémoire et de souvenirs, de rêves et de projections : En cela, elle est, au sens propre, œuvre littéraire, elle ouvre portes et fenêtres : chez Jourdheuil, le spectateur travaille.

 

On se dit que peut-être, le « rêve de Lessing » (magistralement interprété par Armen Godel) est notre rêve à tous. La capacité à se mouvoir dans l’Histoire littéraire d’une période exceptionnelle de la littérature allemande. Ou, plus simplement, celle de se laisser emporter par une remarquable équipe d’acteurs, dont voici les noms : Frank Arnaudon, Ahmed Belbachir, Jean Aloïs Belbachir, Anne Durand, Mirjam Ellenbroek, Armen Godel, Pio Gonzato, Bernard Héritier dit Babar, Michel Kullmann, Jacques Maeder, Nalini Menamkat, Benoît Moreau. Lire aussi la pièce de Heiner Müller, publiée aux Editions de Minuit dans le même volume que Quartett, 1982. Dans la traduction d’un certain... Jean Jourdheuil.

 

Pascal Décaillet

 

*** "Vie de Grundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing", de Heiner Müller, mise en scène Jean Jourdheuil. Théâtre du Loup. Jusqu'au 30 novembre 2014.

 

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