30/11/2014

Le dimanche qui rassure le bourgeois

 

Sur le vif - Dimanche 30.11.14 - 14.54h

 

J’ai voté trois fois oui, ce sera trois fois non, dont acte. J’ai toujours respecté les décisions du peuple : le 9 février j’étais dans le camp des vainqueurs, là je suis dans celui des perdants, c’est la vie. L’essentiel, c’est que notre démocratie directe a parfaitement fonctionné. Trois objets ont été soumis au peuple et aux cantons. Il y a eu une vaste campagne, au niveau national, des débats vifs et éclairants. Au final, le souverain a tranché. Que demander de mieux ?

 

Le grand vainqueur, aujourd’hui, c’est la démocratie directe. Cet appel, tous les trois mois, au suffrage universel, permet d’y voir plus clair. En avoir le cœur net. Par exemple, le fait que le souverain ait dit oui le 9 février sur l’immigration massive, et non aujourd’hui à Ecopop (qui, entre autres, paie cher son absence d’unité de matière et cette histoire de planning familial en Afrique qui n’avait rien à y faire), ce oui et ce non précisent, affinent, cisèlent les données dont dispose désormais le Conseil fédéral pour la suite de notre politique migratoire.

 

Le peuple et les cantons ne veulent pas d’Ecopop, mais veulent le contrôle des flux d’immigration du 9 février 2014. Ce contrôle, il va falloir maintenant l’instituer, le mettre en application, sans faillir, sans tricher, sans jouer au plus fin. On sait maintenant que c’est cela que veulent les Suisses, mais pas le pourcentage donné dans Ecopop sur le solde migratoire. Alors OK, on ne fait pas le second, mais de grâce on exécute la volonté populaire, sur le premier.

 

Pour le reste, il est tellement édifiant, dans notre bonne Suisse, de voir le bourgeois souffler et s’éponger. Notre pays, peut-on lire dans les premiers commentaires du Temps ou du PLR (ce sont d’ailleurs exactement les mêmes, celui-là étant le porte-parole de celui-ci), aurait retrouvé le bon sens, la raison. Traduction : une majorité a voté dans la direction que nous voulions. En clair, si le peuple vote comme nous, il est doté des facultés médicales et psychiques de la raison. S’il vote contre nous, il est frappé de folie.

 

Là est le vrai fossé de notre pays. Entre ceux qui décrètent le bien, le raisonnable, et ceux qui osent interroger le frisson tellurique. Cette faille-là, malgré le cri d’aisance du bourgeois en ce premier dimanche de l’Avent, est loin, très loin d’être comblée.

 

Pascal Décaillet

 

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29/11/2014

Au coeur du monde, la solitude

 

Samedi 29.11.14 - 17.17h

 

L’homme seul me fascine, entendez l’humain dans sa dimension de solitude. Cette dernière, ne pas la confondre avec isolement : elle doit pour moi relever d’un choix, ou tout au moins d’une inclination profonde de l’âme. Être seul, ça n’est en rien rejeter l’autre, bien au contraire. C’est poser, pour un moment, la verticalité de son existence sur la terre. Au rendez-vous, il y a aura, au sens de la physique, la pesanteur, que serions-nous sans elle ? Mais il y aura une fierté d’être. Une clarté. L’homme qui prie est seul. L’homme qui meurt est seul.

 

L’homme seul est justement dans la totalité du monde, là où le grégaire n’en vit que le fragment. L’opposition n’est pas entre solitude et universel, mais entre l’universelle solitude et le compagnonnage corporatiste. J’affirme ici aimer les gens, mais à l’absolue condition de les rencontrer isolément, laissant au temps la mission de ciseler chaque contour, chaque destin humain. Ce que je rejette absolument, ça n’est pas le monde, mais le mondain. Perte de temps, de substance, fausses chaleurs. « Et vous, comment allez-vous, laissez-moi votre carte, déjeunons un de ces jours » : cela, je ne l’ai jamais pu, ne le pourrai jamais. Mais rencontrer dans les yeux, dans l’authenticité d’une souffrance, la sincérité d’une nostalgie, un humain, là je dis oui.

 

Je me demande souvent si la solitude n’est pas l’ombilic du monde, la note blanche, ou ronde, qui en musique marque la pause. Plus l’univers, autour de soi, est dense, urbain, jaillissant de mille clameurs, plus la nécessité du vide et du silence s’impose. Affirmer sa solitude, ça n’est en rien renier ce monde. Juste s’en extraire – un temps – pour mieux le vivre, mieux vibrer, mieux en percevoir la brûlante présence. En cela, la contemplation de l’apparente immobilité botanique, au-delà du sublime, m’apparaît comme la naissance de l’éloquence, justement dans le cœur retrouvé du silence.

 

Pascal Décaillet

 

 

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27/11/2014

Nos préférences à nous

 

Sur le vif - Jeudi 27.11.14 - 12.42h

 

Depuis des années, et déjà bien avant l’apparition de ces deux mots dans le langage politique genevois, je défends l’idée de préférence cantonale. Aujourd’hui, cela semble aisé. Mais croyez-moi : il a fallu traverser bien des solitudes, encaisser bien des attaques, avant de parvenir à cette acceptation du concept. Encore cette dernière n’a-t-elle rien de définitif : en politique, tout peut se retourner, les périodes de protectionnisme et celles de libre-échange alternent, c’est la vie des peuples, la vie des nations.

 

Oui, je suis favorable à la préférence, bien avant qu’on en parle en tant que telle, et qu’un certain mouvement n’en fasse son cheval de bataille. A partir de là, deux possibilités. Soit vous cessez de me lire, vous me traitez de réactionnaire, de frileux, de régressif, de populiste. Nous en resterons là, et nous demeurerons bons amis, car je ne juge jamais un humain à la seule aune de ses idées. C’est même là, dans mon appréciation globale d’un être, l’un des derniers paramètres qui entrent en considération. Ce qui m’amène à des affinités aussi nombreuses à gauche qu’à droite, chez les hommes et les femmes, les catholiques, les juifs, les protestants, les musulmans, les agnostiques, les athées. Et même les ramoneurs.

 

La deuxième possibilité, c’est de m’écouter défendre la préférence cantonale sans aussitôt entrer en catalepsie. A cette catégorie de gens, je commencerai par dire que toute communauté humaine, organisée à l’intérieur de frontières, a ontologiquement pour mission de défendre en priorités les siens. Les citoyens ou les résidents, à voir. Mais en tout cas, ceux qui participent organiquement à la communauté. Dire cela n’a rien de xénophobe, et ceux qui nous brandissent ce mot, nous mentent. La xénophobie, étymologiquement peur de l’étranger, nous amène à rejeter ce dernier, lui coller des étiquettes négatives, l’humilier dans l’essence même de son altérité. Dans le concept de préférence, rien de cela. En aucun cas on n’acceptera la stigmatisation de l’autre. Simplement, on s’efforcera de privilégier économiquement ceux qui sont déjà là. Ceux qui, antérieurement, ont participé à l’effort. Ceux qui, venant d’ailleurs, ont déployé des signes et des preuves de leur attachement aux coutumes et aux traditions locales. Ce trajet d’initiation, loin de se limiter aux seuls Etats, ou cantons, est propre à toute société humaine organisée.

 

Vous me direz : pourquoi défendre seulement la préférence cantonale, confinant cette chronique aux seuls horizons genevois, et ne pas oser (malgré sa connotation en France) le terme de préférence nationale ? Je vous répondrai que vous avez parfaitement raison. Au niveau d’une Genève très exposée – trop – à la concurrence transfrontalière, je défends la préférence cantonale. Et en effet, au niveau national, je soutiens la préférence pour les résidents suisses. Mes positions, depuis des années, ont toujours été parfaitement claires à cet égard, par exemple le 9 février, par exemple Ecopop. Il m’apparaît urgent que notre pays reprenne le contrôle de son immigration. Non pour y renoncer, il n’a jamais été question de cela, et ceux qui l’affirment, nous mentent. Mais pour la RE-GU-LER.

 

Aujourd’hui, cela n’est absolument pas le cas, la libre circulation jouera des tours terribles à notre pays le jour où la croissance se tassera. C’est aujourd’hui qu’il faut anticiper, par un meilleur contrôle des flux migratoires. Dire cela n’a rien de xénophobe, n’affecte en rien l’amitié que nous portons à nos voisins, nos amis, à tous les peuples de la terre. Simplement, la Suisse, faisant le jeu d'un patronat trop gourmand, a trop ouvert les vannes. Le canton de Genève s’est trop laisser emporter, pour le profit d’une minorité, dans l’euphorie transfrontalière. Dans ces deux domaines, à ces deux échelles, l’heure du protectionnisme a sonné. Non pour l’éternité. Mais pour un certain temps. Dans cette phase, nous entrons. J'aspire absolument à ce que cela se fasse sans la moindre haine de l'autre, sans la moindre dévalorisation, en total respect de chaque individu. Mais néanmoins fermement. Il n'y a rien d'incompatible.

 

Pascal Décaillet

 

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26/11/2014

Revoici la littérature allemande !

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Commentaire publié dans GHI - Mercredi 26.11.14

 

En programmant coup sur coup Heiner Müller (Vie de Grundling, mise en scène Jean Jourdheuil, jouée au Théâtre du Loup) et Hölderlin (Hypérion, mise en scène Marie-José Malis, du 2 au 6 décembre), la Comédie de Genève nous offre deux textes absolument superbes de la littérature allemande. Le premier, de 1976. Le second, de 1797, l’âge d’or de l’Allemagne artistique, en permanente révolution poétique, et d’ailleurs musicale.

 

Il faut saluer cette double programmation. J’ai vu avec bonheur la pièce de Jourdheuil, et redoute un peu, malgré ma passion pour le poète (directement transmise, il y a longtemps, par le saisissant germaniste Bernhard Böschenstein) Hypérion, programmé sur une durée de 3h45 ! Il faudrait un jour, je pense, et n’écris pas seulement cela en fonction d’une fatigue passagère, que les gens de théâtre, tout en maintenant leur exigence artistique, pensent au public. Il y a certaines durées de spectacle qui sont vraiment très difficiles.

 

Mais l’essentiel n’est pas là. Heiner Müller, c’était (et c’est encore, jusqu’au 30 novembre) une rare réussite visuelle, une succession de tableaux capables à la fois de ravir les sens, et laisser courir la rêverie. Hypérion, ce sera dès le mardi 2 décembre la tentative de mettre sur une scène l’un des textes majeurs de la littérature allemande. Par une femme qui s’est déjà frottée à Pasolini, Kleist ou Pirandello. Dans tous les cas, félicitations à la Comédie d’oser l’exigence. Oser le génie.

 

Pascal Décaillet

 

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Préférence cantonale : la victoire du MCG

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 26.11.14

 

Préférence cantonale : il y a encore cinq ans, ces deux mots ne faisaient partie que du vocabulaire MCG. Ils étaient rejetés, conspués, vilipendés par les partis au pouvoir. Quand vous osiez les avancer dans une conversation, c’est juste si on ne vous traitait pas de fasciste. Il fallait croire, c’était obligatoire, à l’ordre libéral du monde, le salut par le libre-échange, la libre circulation des personnes, sans la moindre entrave. Il fallait abolir les frontières, jugées ringardes dans les cocktails des dominants. Il fallait renoncer à l’idée de communauté humaine organisée à l’intérieur de limites : ce qu’on appelle par exemple un canton, ou un pays. Aujourd’hui, tout cela s’est effondré. La préférence cantonale est au rendez-vous. Les mêmes, qui naguère la prenaient de haut, maintenant la prônent. Singulier retournement, qui en dit long sur la nécessité en politique d’avoir du courage, se battre, ne pas craindre la solitude ni les quolibets, fuir, oui absolument fuir la compagnie tiédasse des suppôts du pouvoir, toujours les mêmes, dans l’oligarchie genevoise, circulaire et recommencée.

 

Oui, c’est cela, la grande leçon. Elle est valable, aussi, pour ce marécage illisible qu’on a cru bon d’appeler le « Grand Genève », étiquette devant laquelle tout le monde s’était aussi prosterné. Parce que ça faisait bien de penser global, respirer global, mépriser le tracé d’une frontière dûment héritée des chocs et des frottements de l’Histoire. Il n’y aurait eu qu’une grande région, Genève, Vaud, Ain, Haute-Savoie. Jamais on ne s’est avisé de procurer à cette improbable construction de l’esprit la moindre légitimité démocratique. Non, le Grand Genève était pensé d’en haut, ruminé d’en haut, ne pas y croire c’était retourner au paléolithique. Eh bien aujourd’hui, fin novembre 2014, il est où, le Grand Genève ? Disparu ! Evaporé ! Les mêmes quotidiens bleutés qui naguère ne juraient que par lui, font part aujourd’hui de leurs doutes. Le même Grand Horloger du Conseil d’Etat qui avait présidé à ce grand projet, vient aujourd’hui regretter son manque de lisibilité. Mais enfin, qui, Monsieur Longchamp, si ce n’est vous-même, étiez responsable de le rendre « lisible » ? Il y a des moments, oui, où les citoyens que nous sommes ont le droit de s’énerver, clamer leur colère, dire qu’on s’est payé leurs têtes.

 

Alors maintenant, il faut commencer à dire que ça suffit. Ancrée, vendredi 21 novembre, par une directive de Mauro Poggia, la préférence cantonale a gagné la bataille. Enterré par celui-là même qui l’avait sacralisé, le « Grand Genève » ne fait plus peur à grand monde. Mais ça suffit, oui, de se laisser monter le bourrichon par une cohorte de snobinards, juste le fan’s club des conseillers d’Etat à la mode, donc leurs laquais, qui viennent comme ça, du promontoire de leur superbe, du Cervin de leur arrogance, nous bourrer le mou avec la terminologie du clinquant. Juste pour faire mode, transfrontalier, post-moderne. La réaction citoyenne face à ces oligarques ne doit pas seulement s’opérer sur le front des idées. Mais sur celui du vocabulaire : plus question de se laisser enfiler n’importe quoi par n’importe qui. Rassurez-vous, je ne parle ici que de mots. Rien de grave, si ce n’est l’essentiel.

 

Pascal Décaillet

 

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25/11/2014

Thomas Bläsi : le meilleur joker de l'UDC

 

Sur le vif - Mardi 25.11.14 - 16.30h

 

Ici même (http://pascaldecaillet.blog.tdg.ch/archive/2014/06/06/tho...), je saluais le 6 juin 2014 en Thomas Bläsi « l’émergence d’un homme libre ». Aujourd’hui, ce pharmacien de 43 ans, député UDC, présente sa candidature à l’exécutif de la Ville. C’est un acte de courage et de clarté, à l’image de l’homme, à la fois sincère, pétri de convictions, habile, très rapide quand il le faut, toujours doux, aimable, respectueux de l’adversaire. Soyons clairs : l’UDC sort là son meilleur joker. Un profil inattendu, savoureux, complexe, cultivé. L’un des nouveaux venus les plus intéressants sur la scène politique genevoise.

 

Quand on fréquente Bläsi, on se dit qu’on doit avoir affaire à un homme de l’Entente. Il en a les tonalités. Mais le contenu est bien celui qui s’ancre dans les valeurs du premier parti de Suisse : attachement au pays, à la patrie, fidélité à la tradition, à quoi s’ajoute un humanisme qui lui est propre, je veux dire surgi de sa personne, venant de lui et de nul autre, des entrailles de son destin, la singularité de son parcours. Quand on discute avec Bläsi, on rend grâce à la création d’être ce qu’elle est, chaque individu méritant qu’on en cisèle les contours, au-delà des blocs, des idéologies, du fracas du temps.

 

Candidat, ce petit-fils de l’aide de camp de Charles de Gaulle, Gaston de Bonneval, a-t-il ses chances ? Difficile à dire : il est certain que son parti, pris tout seul, n’est pas considéré au départ, dans cette compétition-là, comme l’enfant chéri de la victoire. Mais justement, il dispose, cet homme-là, de singulières capacités à réunir bien au-delà du socle idéologique de sa formation. La puissance de l’humanisme transcende les barrières. A l’Entente, il aura des voix. Au MCG, ce sera plus difficile. En attendant, sa candidature est à suivre avec grand intérêt. Emergence d’un homme libre, oui : ça fait du bien.

 

Pascal Décaillet

 

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La démocratie directe ? Elle se porte à merveille !

 

Sur le vif - Mardi 25.11.14 - 12.53h

 

C’est le vieux principe du messager qu’on fait tuer, la nouvelle dont il est porteur n’ayant pas l’heur de plaire. Parce qu’aujourd’hui, les initiatives populaires, ce vieux droit de plus d’un siècle, vont dans un sens qui n’est pas le leur, les adversaires de ces textes mettent en cause la démocratie directe elle-même. Elle serait, nous dit-on «malade ». Synonyme « d’irrationnel, d’instabilité, de populisme ». Oui, c’est le langage méprisant de la pathologie dont n’hésite pas à user ce matin l’éditorialiste du Temps pour dénigrer un système de recours au suffrage universel qui, tout au contraire, ne s’est jamais porté aussi bien.

 

Dans les colonnes de ce journal, ce matin, on prétend non seulement que le système est malade, mais en parlant « d’irrationnel », on désigne d’un peu plus près le type d’affection dont il souffrirait : il aurait, au sens propre, perdu la raison. Cette Raison, Vernunft, si chère au Freisinn, ces valeurs des Lumières qui ont porté depuis deux siècles la démocratie suisse. Et n’appartiennent en propre ni au Temps, ni à votre serviteur, ni à aucun d’entre nous, pris isolément. On se demande juste de quel droit ce journal viendrait, tout seul, distribuer les bons points de la raison face à la folie, toiser l’aune du rationnel, qui serait acceptable, face à « l’irrationnel », qu’il s’agirait d’ostraciser.

 

Depuis 1891, l’initiative populaire constitue, parmi d’autres, l’un des organes de notre vie démocratique. Organe, au sens grec, « outil ». Elle n’est pas là pour se substituer aux travaux parlementaires, mais pour permettre au corps des citoyens de se mobiliser, puis d’appeler le suffrage universel à se prononcer sur des sujets que nos bons parlementaires auraient pu oublier, omettre, sous-estimer, mépriser. Fabuleux contre-pouvoir, que tant de voisins nous envient. Comme je l’ai récemment rappelé, les succès à répétition des initiatives sont dans notre Histoire un phénomène très récent : quand j’étais jeune journaliste, au Journal de Genève, elles n’aboutissaient jamais, jusqu’à ce dimanche de 1987 où celle de Rothenthurm, dite « pour la protection des marais », créait la surprise.

 

Aujourd’hui, les initiatives créent l’événement. Tous les trois mois, le peuple et les cantons doivent se prononcer sur au moins l’une d’entre elles, souvent plusieurs. Cela nous vaut de vastes débats nationaux, où tout le monde peut s’exprimer, et un jour le souverain décide. C’est exactement ce qui se produira dimanche : nous avons trois initiatives, on a largement pris le temps d’en parler, le suffrage décidera, et nous verrons bien. Franchement, où est le problème ? De quel droit un éditorialiste du Temps vient-il décréter, face à un rouage qui n’a jamais aussi bien fonctionné, que notre système serait « malade, irrationnel » ? J’ai beau chercher, désolé, je ne décèle ni mal, ni déraison.

 

A la vérité, ce qui déplaît à l’éditorialiste du Temps, c’est le CONTENU de ces trois initiatives. Eh bien, il est citoyen, il n’a qu’à voter non. Il votera trois fois non, je voterai trois fois oui, des millions de nos compatriotes combineront tout cela dans le sens qu’ils voudront, et le produit cartésien, mathématique, de tous ces votes constituera le verdict de dimanche. Il n’y a là ni «maladie », ni « irrationnel ». Il y a juste la mise en œuvre, parfaitement légale, constitutionnelle, de l’un des organes de notre démocratie.

 

Que mon estimé confrère combatte les trois objets du 30 novembre, c’est son droit le plus strict. Nous sommes en démocratie : chaque citoyenne, chaque citoyen a toute latitude pour exprimer son opinion. Mais qu’il dénigre, en utilisant des termes médicaux, un système qui ne s’est jamais aussi bien porté, a de quoi nous étonner. Car notre démocratie directe est en pleine forme. Il existe un droit d’initiative. Le corps des citoyens en fait usage , de plus en plus. Il n’y a là rien de sale, rien d’anormal, rien de « malsain », rien « d’irrationnel ». La démocratie directe, comme la pile Leclanché, comme la liberté d’expression, ne commencera à s’user que lorsqu’on ne s’en servira pas. Ne bradons pas un droit qui donne une vitalité à de si salutaires contre-pouvoirs, surgis d’en bas.

 

Pascal Décaillet

 

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24/11/2014

Jourdheuil, Heiner Müller : plénitude visuelle et bonheur théâtral

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Sur le vif - Lundi 24.11.14 - 12.12h

 

La scène, toute en longueur. Les deux gradins de public se font face. Sur un promontoire, des bustes d’atelier. Aux extrémités, des placards. D’où sortent des personnages, écrivains, marionnettes, pantins. « Vie de Grundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing » (oui, ça s’appelle comme ça !) est un avant tout un ravissement visuel. Le théâtre, dans toute sa dimension étymologique : non ce qui démontre, mais ce qui montre. Succession de tableaux, à la manière des collages : le scénographe et costumier, Jean-Claude Maret, évoquait hier soir, juste après la représentation, la figure de Max Ernst. Oui, Jourdheuil et ses formidables acteurs nous concoctent là un spectacle pour l’œil. Pour les sens, en général. Pour la mise en action de la rêverie. Celle du spectateur, au moins autant que celle de Lessing. Un spectacle par lequel il faut accepter de se laisser emporter. Au risque de passer à côté, par excès de prise. Volontaristes, s’abstenir.

 

La première scène ressemble à un Lehrstück de Brecht : en voyant le Roi Sergent, Frédéric Guillaume (Ahmed Belbachir), humilier son fils le futur Frédéric II (Anne Durand, somptueuse d’un bout à l’autre de la pièce), au milieu du corps rigolard de ses officiers, on se dit qu’on aura droit à une pièce didactique sur la vie du plus éclairé des souverains du dix-huitième siècle, père de la Prusse, musicien, ami des arts et des sciences. Et c’est d’ailleurs un peu cela, tout en ne l’étant pas ! Il faut vite se rendre à l’évidence : le fil de Jourdheuil (suivant en cela des indications très précises contenues dans le texte de Heiner Müller) ne sera ni chronologique, ni biographique. Il sera celui de ces images qui se succèdent,  à l’instar de ce saisissant collage visuel actionné dans la pièce par Armen Godel, scènes de batailles, extraits de films, le théâtre qui montre, vous en met plein la vue.

 

Au théâtre, je ne suis pas un volontariste, je me suis donc laissé faire. Avec tout de même, en permanence, cette question : celui, parmi les spectateurs, qui n’est pas nécessairement porté sur le dix-huitième siècle historique et littéraire de l’Allemagne, Lessing, Schiller ou Kleist, donc disons 99% du public, est-il désavantagé pour saisir l’univers de références ? La réponse, clairement, est non. La puissance de Jourdheuil, de la scénographie et du jeu des comédiens, c’est d’abolir absolument l’idée d’un théâtre qui ne s’adresserait, par jeux de miroirs, qu’aux initiés. J’ai souvent pensé, hier soir au Théâtre du Loup, à l’univers de Günter Grass, celui des grands romans mais aussi d’une pièce somptueuse (« Les Plébéiens répètent l’insurrection »), oui Grass avec ces scènes où l’Histoire, souvent la grande, tragique et noire, tutoie le loufoque, l’impromptu. La mise en scène de Jourdheuil, sur ce texte de Heiner Müller, est toujours là pour nous surprendre. Elle ne nous laisse guère de répit, ni à nos yeux, ni à notre faculté d’imagination. Elle met en action, chez les spectateurs, des trésors de mémoire et de souvenirs, de rêves et de projections : En cela, elle est, au sens propre, œuvre littéraire, elle ouvre portes et fenêtres : chez Jourdheuil, le spectateur travaille.

 

On se dit que peut-être, le « rêve de Lessing » (magistralement interprété par Armen Godel) est notre rêve à tous. La capacité à se mouvoir dans l’Histoire littéraire d’une période exceptionnelle de la littérature allemande. Ou, plus simplement, celle de se laisser emporter par une remarquable équipe d’acteurs, dont voici les noms : Frank Arnaudon, Ahmed Belbachir, Jean Aloïs Belbachir, Anne Durand, Mirjam Ellenbroek, Armen Godel, Pio Gonzato, Bernard Héritier dit Babar, Michel Kullmann, Jacques Maeder, Nalini Menamkat, Benoît Moreau. Lire aussi la pièce de Heiner Müller, publiée aux Editions de Minuit dans le même volume que Quartett, 1982. Dans la traduction d’un certain... Jean Jourdheuil.

 

Pascal Décaillet

 

*** "Vie de Grundling Frédéric de Prusse Sommeil rêve cri de Lessing", de Heiner Müller, mise en scène Jean Jourdheuil. Théâtre du Loup. Jusqu'au 30 novembre 2014.

 

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22/11/2014

MCG : la Coupe des Vices

 

Sur le vif - Samedi 22.11.14 - 17.52h

 

En politique, le pire ennemi, c’est le succès. Vous vous battez des années, vous arrachez enfin ce que vous brûliez d’obtenir, vous croyez ouvert à vos pieds un chemin de roses : vous n’aurez droit qu’aux ronces. Rien de pire pour la droite française que la Chambre bleu horizon de 1919, ou celle de juin 1968. Pour la gauche, la majorité trop belle, trop absolue de juin 1981, dans la foulée de l’élection de François Mitterrand. C’est le charme de la politique, sa grâce imprévisible : vous vous croyez au Capitole, et c’est la Roche Tarpéienne qui vous attend.

 

Ce qui est valable en France l’est aussi à Genève pour le MCG. Au moment même où, par une annonce hier de Mauro Poggia, ce parti triomphe sur le principe de préférence cantonale, auquel une majorité aujourd’hui se rallie, à commencer par ceux qui le conspuaient il y a quelques années, en ce moment de victoire dans la bataille des idées, le Mouvement se trouve perclus de désaccords internes néfastes à son unité, dangereux pour sa cohésion.

 

La marque de fabrique du MCG, c’est son ouverture sociale. Notamment sa défense de la fonction publique. Afficher publiquement des signes d’hésitation, voire de désaveu de ce principe social, parce que les sirènes de l’argent facile vous seraient montées à la tête, vous entraînant dans le mirage de la fête continue, c’est risquer la dérive du Mouvement vers d’illisibles rivages, toujours nocifs en politique. Surtout pour un parti qui prétend parler clair, s’adresser en termes simples au plus grand nombre, défendre le citoyen contre la caste.

 

Conscient de ce danger, le président du parti, Roger Golay, a eu raison de mettre les pendules à l’heure. Quitte à s’attirer des grincements internes, il a rappelé la légitimité du principe de grève, sa légalité aussi. Il n’a pas cautionné une seconde les barthassades sécuritaires. Il s’est comporté en défenseur de la fonction publique, pour une fois pas seulement la police, mais tous les serviteurs de l’Etat, à commencer par les plus modestes. Il a plu à certains, déplu à d’autres (y compris dans son propre camp, où monte la tentation ploutocratique). Il a choisi. Il a délivré un message clair, lisible. Vous en penserez ce que vous en voudrez, mais moi j’appelle cela du courage. D’autant que certains, chez les siens, ne se sont pas privés de lui faire la leçon. Il y a des fois, quand on est chef, où il faut savoir accepter les secousses.

 

Reste que le MCG aurait intérêt à clarifier sa position face aux puissances – si séduisantes, envoûtantes – de l’Argent. En sachant se montrer ferme vis-à-vis de l’incroyable attaque lancée depuis le début de la législature, par des rangs principalement PLR (mais avec aussi, au MCG, des ennemis de l’intérieur) contre les services publics, les employés de l’Etat, si ce n’est les locataires, et pourquoi pas un jour les patients. L’immense capacité de séduction, et de ralliement, de ce nouveau parti a été jusqu’à maintenant de rouler à la fois du côté des colères populaires et de la justice sociale. S’il devait casser cette dualité pour ne devenir que la soubrette des libéraux, alors autant arrêter tout de suite. Et laisser les ancestralités patriciennes reprendre pignon sur rue, avec leurs gens et leurs valets. Pour tenir ce dernier rôle, qui n’est certes pas rien chez Beaumarchais ou Marivaux, les aspirants se pressent au portillon. Avec leurs âmes rampantes, vendues au plus offrant.

 

Pascal Décaillet

 

 

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21/11/2014

La Confrérie des Evanescents

 

Sur le vif - Vendredi 21.11.14 - 17.05h

 

Un conseiller d’Etat chargé des transports qui parle trop, dit tout et n’importe quoi, oublie de réfléchir avant de s’exprimer. Un ministre de la police qui se tait. Un président qui rase les murs. Diaphane collégiale ! Dont le chœur serait aphone, la vocation muette. A l’instar de ces carrés de prière, aux heures pâles des matines, en pulsionnelle attente d’apparition. Oui, le gouvernement a donné cette semaine l’impression d’un couvent de l’armée morte, en deuil de son propre épuisement. Comme si, au cinquième seulement d’un mandat qui apparaît comme interminable, il avait déjà atteint l’extrémité de son souffle, le Finistère de ses capacités.

 

Pour en être déjà là, à ce degré d’épuisement dans l’ordre de la cohérence et de la lisibilité, c’est tout de même un peu tôt dans la législature. Dans l’affaire des TPG, la communication a été catastrophique. Le ministre des transports évoque mardi soir, dans la veillée d’armées de la grève, une présence de la police sur laquelle il n’a manifestement aucune garantie de son collègue chargé de la sécurité. Donc, soit il s’est avancé seul, sans couverture, a tenté le bluff, a tout raté. Soit, on lui avait donné un semi-feu vert, et on l’a laissé tomber, ce qui en dit long sur l’estime qu’on lui porte du côté des deux ministres radicaux.

 

Il est vrai que chez ces gens-là, extatiques du conciliabule, on n’aime pas trop les collègues trop bavards. On est excédé par son sens de la fête, avec lui c’est tous les jours la Saint-Martin, le cochon qu’on étripe, la joie de vivre, l’omniprésence sur les réseaux virtuels. De quoi rendre cinglés le Grand Horloger de la machine d’Etat, et l’éternel jouvenceau surdoué qui ne se calmera que lorsqu’ il sera commissaire européen. Autant l’autre PDC, qui fut six fois Maire et maintes fois père, est immédiatement, dès le premier jour, entré dans la tonalité qu’on attendait de lui, autant le vociférant motard déroute. Il est vrai que cette semaine, en matière de perte de contrôle et de sortie de piste, il a fait fort.

 

L’une des fonctions magnifiquement perverses d’un conflit social est de servir de révélateur (oui, comme en médecine) des dysfonctionnements du pouvoir en place. En l’espèce, elle fut accomplie au-delà de toute espérance. Rarement gouvernement n’aura aussi mal réagi à une grève dont tout le monde admettra qu’elle était, somme toute, plutôt bénigne. Tout le monde, à part le PLR, dont la belle jeunesse aurait intérêt, avant de dire et d’écrire n’importe quoi, à se renseigner un peu sur le tragique dans l’Histoire. Car enfin, ces jeunes encravatés qui voudraient déjà tant ressembler à leurs aînés, entrer dans la carrière, que savent-ils du travail et de sa souffrance, des rythmes et des cadences, de l’organisme qui vieillit dans un corps d’homme ou de femme, encore et toujours sollicité pour demeurer à l’ouvrage ?

 

En résumé, on nous promet la police, mais elle ne vient pas, Dieu merci d’ailleurs. On nous promet le service minimum dès 06.30h, mais il n’y en aura aucun. L’orage passé, on cherche lâchement des coupables, en laissant entendre que l’échelon de responsabilité ne serait pas celui du gouvernement, mais celui de la présidente de la régie. Déjà, cette dame semble pouvoir faire ses valises. Déjà sans doute, lui a-t-on désigné un remplaçant. Un homme du sérail. Un fidèle. Un qui ne fera pas d’histoires. Il y en a, comme cela, deux ou trois, dans les carnotzets de la Confrérie, parfaitement interchangeables, d’une régie l’autre, pour parodier Céline. Nous ne sommes certes pas encore à Sigmaringen. Mais l’exil intérieur, déjà, habite le royaume. Et il nous reste quatre ans avec cette équipe-là. Putain c’est long, quatre ans. Comme un chemin de pénitence dans la friche du couvent.

 

Pascal Décaillet

 

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20/11/2014

Pierre Maudet doit balayer devant sa porte

 

Commentaire publié dans GHI - 19.11.14


 
La grande mode, dans la presse romande, c’est de dérouler le tapis rouge à Pierre Maudet pour qu’il puisse s’exprimer, sans le moindre contradicteur et si possible sur une double page, sur tous les sujets possibles et imaginables, comme représentant du progrès, de la vision d’avenir, de la réforme. Dernier épisode en date : deux pages du Temps, vendredi 14 novembre, pour que le surdoué de la politique genevoise nous dise tout le mal qu'il pense de la classe politique suisse, incapable à ses yeux de construire un après-9-février.


 
Tout cela est très bien, et j’avoue être le premier, lorsqu’il vient sur mon plateau TV, à décocher à Maudet ces fameuses « questions subsidiaires », que nous adorons lui et moi, et où il est souvent bien meilleur, dans les réponses, que sur les sujets – parfois pesants – sur lesquels il était censé venir. Mais l’exercice commence à présenter des limites : à trop briller hors de son cercle d’autorité (la sécurité à Genève, ce qui n’est pas rien !), l’éternel jouvenceau aux mille ruses pourrait encourir le grief de botter en touche. Et se voir formuler l’invitation à balayer devant sa porte, s’occuper des sujets qui le regardent, ceux sur lesquels il a prise.
 


Justement, ces derniers ne manquent pas. Malaise dans la police, grogne dans le monde pénitentiaire, directeur de Curabilis qui démissionne, police des polices envoyée sur place, pour ne prendre que quelques exemples. Dès lors, un peu plus de parole intérieure et un peu moins de propos externes ne seraient pas nécessairement à négliger. Vous remarquerez à quel point, dans ma formulation, je demeure poli. Parce que Pierre Maudet, au fond, je l’aime bien.


 
Pascal Décaillet

 

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19/11/2014

Grève TPG : le PLR perd les pédales

 

Sur le vif - Mercredi 19.11.14 - 16.20h

 

Coïncidence : le jour même où nombre de Genevois enfourchent leur vélo, le PLR s’emploie à perdre les pédales. Dans l’affaire de la grève des TPG, on peut lire, çà et là, sous les plumes érectiles de certains membres de ce parti, des propos dont les intonations rappellent allègrement les très riches heures de MM Cavaignac ou Thiers, orfèvres dans l’art de la répression. De la présidence du parti, dont les accents soudainement virils abreuvent nos sillons, jusqu’à de jouvencelles voix, tout occupées à plaire à leurs conseillers d’Etat, ah plaire à François, plaire à Pierre, plaire à « Monsieur Longchamp », comme l’appelait naguère Béatrice Fuchs, dans la phase antérieure à celle de sa révolte, disons sa période rose.

 

On pensait que le propos premier de cette belle journée ensoleillée serait la chronique d’une grève. On entendait déjà les accents de l’Internationale génialement revisitée par Stéphane Grappelli (Milou en Mai) ravir nos mémoires. Las ! Nous n’eûmes le spectacle politique que de l’obédience de l’Entente, principalement PLR, devant le quatuor majoritaire qui la représente au Conseil d’Etat. Hier soir, le ministre des transports annonce tambours battants à « Genève à chaud » l’intervention de la police, tout en assurant le service minimum dès 06.30h. Résultat : ni police (nul ne s’en plaindra), ni service minimum, puisque ce fut au final le service zéro, tout étant bloqué.

 

On se dit, dans tels cas, que la parole ministérielle mériterait d’être sept fois retournée, ainsi qu’il en va dans l’adage biblique. Au reste, le collègue ministre de la police était-il au diapason ? Et quand bien même il le fût, la police, dont on connaît à Genève la tendance prétorienne, aurait pu se refuser à intervenir contre des collègues de la fonction publique. Le beau gouvernement que voilà : un ministre qui dit ses transports tout haut, à qui manque une confidente racinienne, une sorte de Céphise, à l’aube des nuits cruelles. Un autre, chargé de la police, qui a l’habileté de se taire. Un président qui s’enrobe de silence et d’absence. Ça n’est plus un collège, c’est la confrérie de l’évanescence.

 

Reste que le peuple genevois, par deux fois, a voté une baisse de tarifs. Que pour se venger, le Conseil d’Etat a voulu punir les usagers et les TPG par des baisses de prestations, des suppressions de postes et des licenciements. Que cette manière de faire, mesquine, suinte l’arrogance et surtout la défensive. Que la grève est dûment prévue dans notre ordre légal, et n’a strictement rien « d’anti-démocratique ». Enfin, que les petits valets et les petits laquais de leurs ministres gagneraient à s’affranchir, se durcir le cuir, se mesurer par l’opposition plutôt que par la servilité à leurs maîtres. Tout le reste n’est que catalogues de prestations ou nouvelles lignes de trams, sujets assurément captivants, mais que vous trouverez en d’autres chroniques, sous d’autres plumes, érectiles ou non.

 

Pascal Décaillet

 

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16/11/2014

Les gros jaloux face au succès des initiatives

 

Sur le vif - Dimanche 16.11.14 - 17.16h

 

La mode, dans les cercles, est de conspuer les initiatives. Il y en aurait trop, elles fuseraient dans tous les sens. Il s’agirait impérieusement de les limiter. En restreindre le droit de dépôt. Contrôler et censurer sévèrement leur contenu. Les invalider sans hésitation, dès qu’elles viendraient à contrevenir à cette théologie externe à notre périmètre citoyen, à laquelle on donne le nom de « droit supérieur ». Voilà ce que veulent nous concocter une foule de beaux esprits, parlementaires fédéraux, juristes, juges de touche du convenable, éditorialistes de la SSR (ah, Roger, plaire à Roger !), de Tamedia ou de Ringier (ah, plaire à Jacques, ou Frank A, ou Michael). Bref, tous ceux que froisse cette éruptive vitalité démocratique surgie d’en bas. Parce qu’elle les surprend, les devance, les irrite, les exaspère. Il est vrai qu’il est vexant d’avoir un adversaire ayant toujours un coup d’avance. Alors, si on pouvait le disqualifier, le sortir du jeu, vous pensez, quelle aubaine !

 

Du coup, ils n’ont plus qu’un but : se débarrasser de cet insupportable poil à gratter qui chatouille et dilate la parfaite géométrie des lois qu’entre eux, ils nous concoctent. Faire passer pour sale, déplacé, hors sujet, les initiatives et les référendums. Il y en a même qui poussent le culot jusqu’à proclamer que la démocratie directe « nuit aux institutions », alors qu’elle en fait intrinsèquement partie, dûment prévue dans notre ordre constitutionnel. Bref, désorientés par le nombre des initiatives, leur succès grandissant (ce qui est très nouveau, récent, et pourrait prendre encore de l’ampleur), ils ne savent plus quoi inventer pour se débarrasser du monstre. Si ce n’est, justement, le traiter en monstre ! Le dénigrer. Le rabaisser. Le ravaler à l’ordre de « l’émotionnel », comme si leurs débats à eux étaient gouvernés par la parfaite algèbre de la raison.

 

La vérité, c’est que la démocratie directe gagne du terrain en Suisse. Entre 1949 (initiative sur le retour à la démocratie directe, justement) et 1987 (initiative dite de Rothenthurm, sur la protection des marais), seul un texte était passé, celui accepté en 1982 visant à « empêcher des abus dans la formation des prix ». Aucune initiative agréée par le peuple et les cantons en plus de trente ans. Et une seule en trente-huit ans ! A l’époque, elles venaient souvent de la gauche, les initiatives, et jamais on n’entendait cette dernière se plaindre de leur foisonnement. Aujourd’hui, soyons clairs, c’est le succès grandissant de textes déposés par l’UDC qui rend fou de rage le reste de la classe politique. Ils en ont le droit, mais au moins qu’ils nous avancent les vraies raisons de leur colère, plutôt que venir nous débiter leurs grandes leçons sur la conformité du droit supérieur. Ils ne font plus de la politique, ils nous font de la morale : la morale des perdants.

 

Les initiatives populaires fédérales nous permettent, depuis 1891 (une année-clef de la Suisse moderne, celle de la fin de la totalité radicale au Conseil fédéral, avec l’entrée du premier catholique conservateur, le Lucernois Joseph Zemp), de faire surgir au plan national un thème politique ignoré, ou laissé pour compte, ou sous-estimé par les élus. Double vertu : d’abord, les initiatives privilégient les thèmes sur les personnes ; ensuite, elles ont pour théâtre d’opérations le pays tout entier, jouant en cela un rôle majeur dans la conscience politique nationale.

 

Oui, les initiatives, nous arrachant régulièrement à nos seules préoccupations cantonales, nous hissent vers l’horizon confédéral, puisque c’est là qu’elles se jouent. Acceptation du moratoire nucléaire en 1990, de l’initiative des Alpes en 1994, de l’adhésion à l’ONU en 2002, de la lex Weber en 2012, du texte de Thomas Minder sur les rémunérations abusives en 2013, du renvoi des criminels étrangers en 2010, de l’initiative contre l’immigration de masse le 9 février 2014. Liste non exhaustive. Que de thèmes que nous n’eussions jamais empoignés si ce droit fondamental n’existait pas !

 

Les initiatives populaires fédérales, depuis 123 ans, privilégient les thèmes et les combats d’idées (peut-être, pour cela, font-elles peur à ceux qui préfèrent la mise en valeur des personnes, avec des visages, si possible le leur, sur des affiches ?). En plus, elles élargissent notre champ d’attente politique, permettant à plus de quatre millions de citoyennes et citoyens de se prononcer plusieurs fois par an sur des sujets d’envergure nationale. Donc, de vivre entre Suisses (et non seulement entre Genevois, Valaisans, Vaudois, Zurichois) notre citoyenneté active. Fantastique vertu, qui doit nous amener à rejeter sans appel les gesticulations des cercles, corps intermédiaires et beaux esprits visant à les brider, les opprimer, en réduire le champ d’action. Voilà les vrais enjeux, il fallait une fois le dire.

 

Pascal Décaillet

 

 

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15/11/2014

Eloge de la nostalgie

 

Samedi 15.11.14 - 16.05h

 

Bien sûr que je suis nostalgique. De tout, de rien. Trois rimes de Ferré ou de Verlaine, un violon chez Mendelssohn, n’importe quel roman de Thomas Mann, la moindre ligne de Kafka. Le passé ? Oui, bien sûr. Nous vivons tous avec les morts.

 

Il serait tout de même étonnant qu’à cinquante-six ans, l’empreinte du temps n’ait produit sur moi nul sentiment qui pourrait s’apparenter à une forme de regret ou de mélancolie. Nulle tristesse d’ailleurs, juste la puissance impétueuse du souvenir.

 

La nostalgie n’est pas la tristesse, loin de là. Elle est une intensité de vivre aujourd’hui, mais en maintenant avec le passé un lien indéfectible. Non qu’il fût meilleur. Mais il est le nôtre, simplement. Notre trace à chacun. Nos cicatrices, notre sillon.

 

La nostalgie n’idéalise pas le passé. Par exemple, je suis habité par les années soixante, celles de mon enfance, mon premier voyage au Proche-Orient, un autre au Cap Nord, mon école primaire, avec les affluents de la Loire, ceux de la Seine et ceux de la Garonne. Les années de Gaulle, que je n’oublierai jamais. Mais ces mêmes années, je le sais, étaient traversées de zones d’ombre, pas question de les nier.

 

La nostalgie n’idéalise pas. Simplement, elle revit. Elle laisse, doucement, remonter à la surface. Elle ne force rien, n’est pas volontariste, n’a pas à l’être. Elle laisse venir l’alluvion, prendre l’infusion. Elle est état d’âme, plutôt que mode d’action.

 

Je suis nostalgique de mes parents et de mon enfance, des premiers émois, de ce jour exact de 1971, dans notre chalet valaisan, où j’ai ouvert et lu d’une traite le Grand Meaulnes, des Allemagnes de mon adolescence, de l’encens, du foin juste coupé, de mille sentiers en montagne.

 

La nostalgie ne proclame nulle supériorité du passé, elle dit juste : « Je suis vivant, encore assez riche de mémoire pour porter la trace ». Juste cela.

 

La nostalgie, dans mon cas, n’est pas venue avec l’âge. Enfant, j’étais déjà nostalgique. Il doit y avoir des êtres plus portés que d’autres. Enfant, je haïssais la mode et la modernité. Des adultes, j’attendais avec impatience la verticalité d’une transmission. Nombre d’entre eux, par chance, ont répondu avec un rare talent à cette attente. Le Père Collomb, dont j’ai souvent parlé, aumônier du primaire. René Ledrappier, éblouissant professeur. Plus tard, le Père Pascal. Et au milieu d’entre eux, entre 1971 et 1973, un germaniste d’exception nommé Rolf Kühn. Il a confirmé, aiguisé, orienté mon aspiration déjà solidement établie pour la langue et la culture allemandes. Je ne l’oublierai jamais. Pas plus que Bernhard Böschenstein, plus tard.

 

A ceux d’entre vous qui seraient portés sur la nostalgie, je dis « laissez-vous faire, ne craignez rien, laissez venir ». Elle ne viendra pas vous envahir comme une lave incandescente. Elle ne vous est pas externe : elle vient de vous, incarne votre trace, porte vos épreuves, vos combats, vos cicatrices, la puissance de votre solitude.

 

Rien de triste. Rien de grave. Enfin, pas plus que ce jeu de vie et de mort, de pesanteur et de grâce, de précision de midi et d’opacité crépusculaire qui nous font office de décor. Pour ma part, j’aime ça. Aimer la nostalgie, n’est-ce pas juste aimer la vie ? La vie qui va.

 

Pascal Décaillet

 

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14/11/2014

Sauvons le Bat Car 14 !

 

Commentaire publié dans GHI - 12.11.14

 

En Suisse, l’armée est évidemment fédérale, mais les corps de troupe viennent des cantons. Certains d’entre eux, ancrés dans la tradition, sont légendaires. Ainsi, pour Genève, le Bataillon de Carabiniers 14. Deux siècles d’Histoire militaire genevoise ! Des milliers d’entre nous, ou de nos pères, ou de nos ancêtres, ont servi sous ces drapeaux-là, ou ceux des autres bataillons genevois, naguère regroupés au sein du Régiment d’infanterie 3, ou aujourd’hui dans la Brigade d’infanterie 2.

 

Je voudrais dire ici, pour avoir été de ceux-là, que l’attachement à ces souvenirs ne relève pas de la seule nostalgie, et qu’il ne doit pas être l’affaire des seuls militaires, mais de l’ensemble des citoyens : notre armée doit celle du peuple, en aucun cas celle d’un caste, d’une élite. Il convient donc que ceux qui la défendent ne soient pas seulement les bons vieux vétérans, mais tous ceux, hommes et femmes, qui veulent croire en l’utilité de sa mission.

 

Dès lors, bravo à un groupe de députés au Grand Conseil, principalement des PLR (on espère vivement que les adhésions s’étendront à d’autres partis, peu importe lesquels), d’avoir déposé une résolution demandant au Conseil d’Etat d’entreprendre toutes choses pour sauver l’existence du Bat Cat 14, menacé par une réforme de l’armée ruminée à Berne par des apparatchiks aux mocassins immaculés. Bravo à Nathalie Fontanet d’avoir pris la tête de ces députés. S’il faut une armée, s’il faut des corps de troupe, alors qu’ils puisent leur énergie dans les traditions locales. La fierté d’un étendard n’a rien de ringard. Elle surtout pas là pour diviser les hommes. Mais les unir, dans un même élan. Au service de tous.

 

Pascal Décaillet

 

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Forfaits : voter oui n'est pas un crime

 

Sur le vif - Vendredi 14.11.14 - 11.00h

 

Le 30 novembre prochain, le peuple et les cantons se prononceront sur une initiative visant à abolir l’imposition d’après la dépense, communément appelée « forfaits fiscaux ». Cette initiative a franchi tous les caps pour passer devant le peuple. Elle suscite un débat très intéressant en Suisse sur la fiscalité, qui doit bel et bien être l’affaire de tous, déterminée par le plus grand nombre. A partir de là, chacun se prononcera, le souverain tranchera. Et nous respecterons sa décision. J’ai moi-même beaucoup apprécié le ton et l’intelligence des deux participantes de mon débat à « Genève à chaud », Magali Orsini (La Gauche) et Alia Chaker Mangeat (PDC). La première, pour l’abolition des forfaits. La seconde, contre.

 

Chacun se déterminera, et il faut garder son calme. Il s’agit juste d’une initiative populaire, démarche dûment codifiée dans notre ordre constitutionnel, il y a des pour, il y des contre, il y a débat, et à la fin on décide. Le 30 novembre, nous votons, et croyez-moi, le lendemain, lundi 1er décembre, la Suisse continuera d’exister, la terre de tourner, et le soleil de nous gratifier parfois, à travers les brumes de l’arrière automne, de sa présence. En cas de oui, sans doute quelques forfaitaires quitteront-ils notre pays, d’autres resteront, estimant que la Suisse prodigue peut-être d’autres attraits que ses arrangements fiscaux. Par exemple, la majesté de son paysage. Par exemple, la qualité de son lien social. Par exemple, le sentiment de sécurité qu’on y éprouve.

 

Il faut donc arrêter de nous prévoir la fin du monde. Oui, je le dis ici, l’appel à l’Apocalypse des opposants à l’initiative, avec ses figures d’exode et de saignée, devient tellement caricatural qu’il doit bien être en train de faire monter le oui. Et puis, il y a pire : l’arrogance dans le discours de certains opposants. Il faut voir comme on nous parle, à nous les quatre millions de citoyennes et citoyens constituant le corps électoral du 30 novembre : comme à des enfants ! Ils auraient, eux, les opposants, tout compris des mécanismes de la fiscalité, il faudrait les croire sur parole, et les partisans de l’initiative seraient infantiles, irresponsables, dénués de toute culture financière ou économique.

 

A la vérité, de qui se moque-t-on ? Si cette initiative existe, si elle a été conçue, puis signée par plus de cent mille personnes, il faut croire qu’existe dans la population une profonde aspiration à rétablir la justice fiscale par rapport à des gens, déjà largement favorisés par la fortune, qui ne sont pas tenus aux mêmes règles face à l’impôt. Cette aspiration à rétablir l’équilibre est une posture citoyenne qui mérite totalement le respect. Ensuite, on partage ou non les conclusions qu’ils nous proposent. Mais de quel droit leur faire la leçon, et avec quelle morgue, comme s’ils étaient rétifs au moindre entendement ?

 

Une initiative s’adresse au corps des citoyennes et des citoyens de ce pays. Elle n’appartient à personne, pas même à ceux qui l’ont lancée. Dans ce combat, méfions-nous des doctes et des docteurs, des grands savants moqueurs, des magiciens du chiffre. Les mêmes, ces deux dernières décennies, dans l’irrationnelle pulsion de la course au rendement et à la spéculation, jusqu’à l’effondrement de la bulle et au-delà, pour certains, de cet éclat, sont vraiment les derniers au monde à pouvoir, dans la vie citoyenne, venir nous faire la leçon.

 

A cet égard, voter oui s'avère une option citoyenne parfaitement défendable. Au nom d'une conception politique. Ceux qui en auraient la tentation n'ont nullement à se laisser impressionner par les leçons et les démonstrations de nos grands sorciers de l'équation financière. On a pu jauger, ces dernières années, leur lucidité et leur efficacité. Un peu plus de respect de l'adversaire, un peu plus de tenue dans le débat citoyen, un peu de retenue dans les grands jonglages chiffrés, ne leur feraient pas de mal. Ils ne sont pas les professeurs, nous ne sommes pas les élèves. Ils ne sont pas les parents, nous ne sommes pas les enfants. Nous sommes citoyennes et citoyens, mûrs et vaccinés, et n'aimons les grands magiciens que sur les scènes ou dans les cirques.

 

Pascal Décaillet

 

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13/11/2014

Non, notre démocratie n'est pas une armoire à mythes

La campagne autour de l’initiative Ecopop, sur laquelle le peuple et les cantons se prononceront le 30 novembre, représente une double bataille dans le champ politique suisse. Elle est bien sûr la campagne sur le texte lui-même. Mais elle est aussi, de manière plus large, une passe d'armes de plus dans la guerre féroce qui se mène depuis quelques années autour de l’existence même de notre démocratie directe. Un fleuron que tant de nos voisins nous envient, mais que d’aucuns, de l’intérieur de notre pays, voudraient voir revisité à la baisse. Pour la simple raison que les initiatives, de plus en plus nombreuses, de plus en plus gagnantes (par rapport à l’époque lointaine où j’ai commencé à observer la politique suisse), les exaspèrent.

 

Face à ce succès grandissant, face à la place que prend la démocratie directe dans l’univers sémantique de notre vie citoyenne, au détriment des petits jeux de miroirs de la vie parlementaire (si souvent discréditée par les élus eux-mêmes, occupés à vivre entre eux, se tutoyer sur les réseaux sociaux, préférer la défense de leur caste à celle des citoyens, larmoyer entre eux face au « populisme » montant de la masse, nécessairement inculte, infantile, et manipulée à leurs yeux), les voix et les plumes se multiplient pour exiger un rétrécissement du champ de la démocratie directe. Pour y parvenir, ils la discréditent.

 

Dans ce travail de dénigrement, ils se permettent tous les coups. La démocratie directe suisse ne serait par exemple qu’une « mythocratie ». Étymologiquement, un pouvoir laissé aux récits, ce qui ne serait pas sans charme. En fait, un pouvoir aux mythes, dans le sens péjoratif du terme, on l’a bien compris. L’affirmer n’est rien moins qu’un mensonge. Juste une tentative, ridiculement lisible, de faire passer les partisans de la démocratie directe pour des arriérés du folklore, des ennemis de la Sagesse, de la Lumière, de l’idéale Géométrie, de la Raison. Comme si ces derniers concepts – assurément respectables – n’étaient eux aussi porteurs de leur part de mythe et d’idéalisation. Avec certains de ces joyeux Ventilateurs de Suisse romande, on a toujours l’impression de s’enfoncer dans l’épaisse forêt d’initiation qui, comme dans la Flûte enchantée, nous conduirait à la Lumière. Ou à l'Europe. Ou à la supranationale Communion des Saints.

 

Beau récit, j’en conviens. Mais justement un récit, un « muthos » parmi d’autres, mythe au milieu des mythes, contre-religion au 18ème siècle, dans les décennies précédant la Révolution française, combat que je respecte mais qui n’a rien de moins mythique qu’un autre. Ça n’est pas la Raison (Vernunft) contre le Mythe. Mais le mythe de la raison contre d’autres mythes, celui de l’appartenance, celui de la « Gemeinschaft », celui de l’émotion commune, etc. En ramenant la démocratie directe à une mythologie de l’émotion, on nous produit un pur et simple mensonge. On le fait sciemment, à seules fins de dénigrer une voie populaire dont le succès grandissant commence à inquiéter.

 

Une initiative, en Suisse, n’a rien de mythique. En tout cas, rien de plus qu’un débat parlementaire. Elle est un juste un outil (organon), parmi d’autres, de notre vie démocratique. Elle est, depuis plus d’un siècle, parfaitement prévue dans notre ordre constitutionnel. Elle n’a rien d’exceptionnel, ni en bien ni en mal. Elle n’a rien d’impropre, rien de sale. Elle est juste une volonté de changer un article de la Constitution fédérale, avalisée par au moins cent mille signatures, avant de l’être (ou non) par une majorité du peuple et des cantons. Exactement comme un débat parlementaire. Sauf que le corps électoral est de quatre millions de personnes, au lieu d’une centaine, ou deux cents. Ou de quarante-six. La seule chose qui change, c’est l’ampleur du débat, la caisse de résonance, la dimension nationale de l’explication citoyenne. Rien de mythique, juste un organe. Parmi d’autres. Il n’a jamais été question, jusqu’à nouvel ordre, de donner congé à nos Parlements cantonaux, ni à l’Assemblée fédérale.

 

J’invite donc mes concitoyennes et concitoyens, et tous ceux qui me font l’amitié de me lire, à ne pas se laisser faire par cette immense entreprise de dénigrement de notre démocratie directe suisse. A ces gens-là, ceux qui conspuent et ceux qui ventilent, il faut réserver la petite surprise de répondre non par le langage des mythes, mais par celui de la Raison triomphante, avec ces syllogismes articulés qu’ils adulent, dans l’éblouissement de ce qu’ils appellent Lumière. Pour mieux camoufler les petites parts d’obscurité de leurs intérêts corporatistes.

 

Pascal Décaillet

 

 

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12/11/2014

Ecopop et les quarantièmes rugissants

 

Sur le vif - Mercredi 12.11.14 - 17.18h

 

Je couvre la politique suisse depuis près de trente ans, et crois bien n’avoir jamais assisté, sauf peut-être pour le 9 février 2014, à un tel déchaînement contre une initiative. Pour démolir Ecopop, les quarantièmes rugissants : toute la classe politique, les partis au pouvoir à Berne, le patronat, les syndicats. Lesquels bénéficient de l’unanime et écrasante collaboration des grands groupes de presse : Tamedia, Ringier, la SSR. Quand on a contre soi un tel déferlement de tempêtes, la tentation pourrait être grande de baisser les bras. Faire le dos rond. Laisser passer l’orage. Abandonner le combat. En lieu et place de cela, les rares plumes ou voix ayant le courage de soutenir le texte, au premier plan desquels Philippe Roch, tiennent bon. Ils se comportent en combattants. Ils lutteront jusqu’au bout, donc encore dix-huit jours. Pour obtenir, le 30 novembre, le meilleur résultat possible.

 

Cette ténacité, contre tous, mérite l’admiration, et cela quoi qu’on pense d’Ecopop. Pourquoi ? Parce que notre démocratie directe, la puissance de la terre qu’elle va chercher dans les partisans minoritaires d’une initiative, c’est justement cela. C’est ce qu’il y a de plus beau au monde, et qui s’appelle un combat. Se battre, c’est être seul. C’est croire en des idées. Tenter de convaincre. On réussit ou non. Mais au moins, on aura essayé. Contre tous. Contre le maelström. Contre l’unanimité de ceux qui se partagent aujourd’hui le pouvoir. En cela, avec Ecopop, nous sommes au cœur même de ce que doit être une initiative : le défi d’un tout petit groupe de citoyennes et citoyens, au départ, lancé à l’ensemble du corps électoral suisse, plus de quatre millions de votants potentiels.

 

Oui, Ecopop est, au contraire de ce que les opposants nous rabâchent de façon mécanique et formatée, un exemple du cœur vivant de notre démocratie suisse. Il brasse des thèmes très chers à nos concitoyens : immigration et environnement. Il provoque. Il s’attire les foudres. Eh bien, qu’elles se déchaînent, c’est le jeu, ça fait partie du trajet initiatique, dans sa rudesse, sa dureté, pour parvenir, peut-être, à convaincre un jour une majorité. Gagner. Ou perdre. Mais se battre : rien, pour ma part, dans la vie n’est plus noble que se battre pour une cause qui nous semble aller dans le sens de l’intérêt commun.

 

Face à cela, le déchaînement des puissances d’argent, des médias d’argent, des rédacteurs en chef aux âmes de valets, tout occupés à plaire aux directions générales de leurs groupes à Zurich, ou, pour la SSR, à ce cher M. de Weck, dont est notoire qu’il ne prend pas de parti ni ne fait de politique. Mais enfin, de qui se moque-t-on ?

 

Derniers missiles en date, ceux de l’Hebdo à paraître demain, qui, parlant d’Ecopop, n’hésite pas à titrer sur « le suicide de la Suisse ». Quand on voit cela, je veux dire une telle violence, une telle démesure, quoi qu’on pense d’Ecopop, on devrait être amené à réfléchir sur les unanimités suspectes, le pouvoir de l’argent sur la presse, les fausses indépendances, les vrais liens d’intérêt. Là se trouve le véritable enjeu sociologique de cette votation.

 

A partir de là, votez pour ou contre Ecopop. C’est à vous de juger. Dans tous les cas, vous êtes mes concitoyennes, mes concitoyens. Dans tous le cas, je vous respecte. Parce que notre démocratie, vivante et parfois furieuse, doit se jouer sur le débat d’idées. Et non sur le dénigrement des personnes. J’ignore ce que le peuple et les cantons voteront, mais il n’y aura en aucun cas un «suicide de la Suisse ». Pour la simple raison que nous aimons ce pays, Et que dans tous les choix citoyens du souverain, avec ces choix et au-delà de ces choix, nous voulons qu’il vive. Longtemps après nous.

 

Pascal Décaillet

 

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08/11/2014

Dissertation sur l'Histoire allemande

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A la veille du 25ème anniversaire de la Chute du Mur, j'ai éprouvé le besoin d'écrire, en ce samedi après-midi, l'intensité de ma passion pour l'Histoire allemande  - Du moins, dans la part du dicible : celle qui relève à la fois de l'avouable et de l'aspiration à la clarté - Allez, disons "Aufklärung" - Samedi 08.11.14 - 17.52h

 

« Es wächst zusammen, was zusammengehört ». Peut croître ensemble, ce qui est du même terreau. Ou de la même appartenance. Par le génie de ces cinq mots, ramassés grâce à la capacité de la langue allemande à densifier la synthèse, Willy Brandt apportait à chaud son premier commentaire à la chute du Mur, le 9 novembre 1989. En cinq mots, l’ancien chancelier (1969-1974) avait tout dit, tout compris. Je serais trop long si je racontais ici mon équation personnelle, dicible ou moins dicible, avec l’Allemagne, son Histoire récente, sa littérature. Quelques mots tout de même, à la veille de marquer le premier quart de siècle de la chute du Mur.

 

Le 9 novembre 1989, je n’étais pas en Allemagne, mais à la Radio Suisse Romande. J’avais passé – avec intensité, jouissance  – une partie de la nuit à traduire pour nos éditions matinales les discours qu’étaient en train de tenir Helmut Kohl, Hans-Dietrich Genscher, Willy Brandt. L’Histoire allemande m’a toujours habité. Dans une autre vie, je lui aurais consacré mon existence. Elle est complexe, plurielle, dépourvue de centre (aucune ville allemande, et surtout pas Berlin, n’est l’équivalent de Paris). Elle implique de se plonger dans des questions linguistiques, dialectales, confessionnelles, théologiques même. Pays de Luther. Pays de Bach. Pays de Moses Mendelssohn, sur lequel a tant travaillé mon ami Maurice-Ruben Hayoun.

 

Trempé dans tout cela, ayant passé de saisissantes périodes de ma jeunesse dans les Allemagnes, j’entrevois l’Histoire de ce pays dans sa continuité. Non avec les lunettes de l’idéologie. Mais avec la tentation passionnée de comprendre une nation en recherche d’elle-même, dans la difficulté de ses équations internes. Cela remonte à très loin. Au moins, aux « Reden an die deutsche Nation », ces conférences visionnaires tenues en 1807, dans un Berlin occupé par les troupes de Napoléon, au lendemain de la défaite d’Iéna (1806), par Johann-Gottlieb Fichte, l’un des pères de l’idée de nation allemande. Toute personne, je l’affirme, aspirant à tenir un quelconque commentaire sur l’Histoire allemande aux 19ème et 20ème siècle, doit lire ces Discours de Fichte. Et puis, peut-être aussi, se renseigner sur ce qui s’est passé dans l’Histoire littéraire des Allemagnes, dans les dernières décennies du 18ème siècle: on se fatigue un peu de l’universel et des Lumières, on se replonge avec Schiller, certaines facettes de Goethe, et au travers d’inoubliables syllabes d’Hölderlin, dans quelque chose qui n’est plus de l’ordre du ciel, mais du terreau : « Es wächst zusammen, was zusammengehört » : la phrase de Willy Brandt, deux siècles plus tard, résume tout.

 

Eh oui. Le jour où s’écroule ce qui devait diviser le monde, c’est un appel à la vie au sein d’une même appartenance que lance l’ancien chancelier, ancien maire de Berlin, ancien opposant à Hitler. Mais l’appartenance allemande, comment la définir ? La langue ? Oui, sans doute. Mais avec prière de ne pas trop déborder sur la Suisse alémanique, l’Alsace, le Luxembourg, les Sudètes, la Poméranie. La nation ? Oui, mais laquelle ? Celle des Länder, tellement plus puissante que le lien fédéral ? La culture ? Ou alors, peut-être, comme dans les films de Hans-Jürgen Syberberg ou de Rainer Werner Fassbinder, le sentiment profond d’avoir vécu, dans la souffrance comme dans des étincelles d’extase, la dureté d’un destin commun. Unité dans les années 1860, période bismarckienne, premières assurances sociales, Grande Guerre, Révolution de Novembre 1918 (lire Döblin, absolument), chocs des Spartakistes contre les premiers Corps-francs (lire Ernst von Salomon), haine du Traité de Versailles, République de Weimar, Troisième Reich, année 45, oui cette Année Zéro, reconstruction.

 

J’ai d’abord accédé à l’Histoire allemande par ma mère. Puis, par mes voyages et séjours, très nombreux. Puis par la littérature, notamment avec Bernhard Böschenstein, qui m'initia à Friedrich Hölderlin et Paul Celan, et que je salue avec émotion et reconnaissance. Puis, de façon massive, par les livres d’Histoire eux-mêmes. Sans compter la musique. Entrer en culture allemande, c’est pénétrer dans une forêt de la totalité (lire Béguin, les Romantiques). Trajet d’initiation, jamais abouti, n’ayant d’ailleurs pas à l’être. Considérée ainsi, la complexité de l’Histoire allemande nous enrichira d’autres saveurs, combien plus subtiles et plus éclairantes que le seul prisme de l’idéologie, « gentille RFA », « méchante DDR », etc.

 

En permettant la réunification, la chute du Mur n’accomplit au fond, en lecture nationale des Allemagnes, que l’un des incessants épisodes, depuis plus de mille ans, de rapprochement de la Prusse avec le Saint Empire catholique, qu’il soit rhénan ou bavarois. Tantôt, le Brandebourg et ses Marches regardent vers l’Est. Tantôt, ils s’ancrent vers l’ouest. Face à cette lecture-là, les histoires de capitalisme et de communisme apparaissent davantage comme les catalyseurs de mouvements nationaux que comme protagonistes. D’ailleurs, ces religions politico-économiques passent et trépassent. L’Histoire de la nation allemande, complexe et inachevée, demeure à écrire. Par les Allemands eux-mêmes. Avec leurs codes, leurs langages, au pluriel. Leur culture. Leur sentiment commun d’appartenance : „Es wächst zusammen, was zusammengehört „. Oui, dix-neuf ans après la génuflexion de Varsovie (1970), l’homme de Lübeck, l’exilé scandinave des années de braise, avait tout saisi, tout compris. Willy Brandt, qui n’était pas un héros de l’Europe, ou du Saint Empire, comme le catholique rhénan Helmut Kohl. Mais un destin allemand, accompli à partir d'une solitude hanséatique. Uniquement allemand, profondément allemand.

 

Pascal Décaillet

 

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07/11/2014

Les petits fronts des petits républicains

 

Sur le vif - Vendredi 07.11.14 - 17.16h

 

Nous pensions avoir déjà assisté, dans l’affaire dite de « l’esclandre du Grand Conseil », le 10 octobre dernier, à un rare sommet d’hypocrisie dans les fausses pleurnicheries et les mielleuses leçons de morale de certains parlementaires. Tout heureux de pointer du doigt le mouton noir, convoquer le souvenir du fascisme. Haro sur le dérangeur ! Qu’on l’expulse (oui, cela fut proposé), l’empêcheur de parlementer en rond. Brumaire par ci, le colonel Tejero par-là : on a eu droit à tout, rumeurs de pronunciamientos, bruissements de bottes, complicité coupable de l’ordre policier. Nos petits républicains tentaient en larmoyant de nous dessiner les petits fronts de leur petite résistance. Ils étaient l’Ordre établi, la Morale, le Convenable. Face à eux, la Bête immonde. La noirceur de la nuit.

 

Oui, nous pensions avoir atteint le sommet. C’était sans compter l’ineffable lettre signée aujourd'hui (dans l’épicentre comme dans l’épicène) par les « Cheffes de groupe Les Verts et les Socialistes, et les Chefs de groupes PDC et PLR ». Deux pages d’anthologie. Quatre semaines après ces heures terribles où chacun sait que la République a failli basculer, notre 6 février 1934 à nous, avec nos Cagoulards, nos Ligues, un mois donc après le cataclysme, voilà l’Ordre du Convenable qui en remet une couche. « Particulièrement choqués » par les événements du 10 octobre, « gestes déplacés », « violence sur le pupitre des Conseillers d’Etat », « nous croyons en cette démocratie parlementaire », osent-ils ajouter, à croire que cette dernière aurait vécu il y a quatre semaines ses dernières heures, son 10 juillet 1940, son octobre 1922 dans les faubourgs de Rome.

 

Là, il faut dire halte. Mesdames et Messieurs les Partis du Pouvoir, docteurs ès barbichette, Prix Nobel d’hypocrisie, il faut dire – ou plutôt rappeler – une ou deux choses sur les vraies raisons qui vous animent. Elles ne relèvent en rien de la morale. Mais du calcul politique. Le fond de l’affaire, c’est le deuxième tour des élections municipales du printemps 2015. La montée du MCG dans certaines communes suburbaines (là se jouera la vraie bataille) commence sérieusement à vous faire peur. Alors, après le premier tour, qui sera celui des Conseils municipaux, vous envisagez d’entreprendre toutes choses pour barrer la route à ce parti. Vous en avez d’ailleurs parfaitement le droit : chacun, dans un scrutin majoritaire, tricote les majorités qu’il veut pour tenter de triompher. Mais de grâce, ne venez pas nous pousser la chansonnette de la morale. La politique est une question de rapports de forces. Vous construisez le vôtre. Vos adversaires, le leur. C’est tout, strictement tout.

 

De grâce, épargnez-nous, pour vous éviter le ridicule, l’expression « Front républicain ». La plupart d’entre vous, que savez-vous de la République ? De quel droit vous permettriez-vous, par le jeu de miroirs historique de ces deux mots, d’exclure du champ républicain des partis, comme Ensemble à Gauche, le MCG, l’UDC, qui simplement y sont vos adversaires, allant comme vous solliciter en toute légalité, dans les règles du jeu, les suffrages des citoyens ? Alors, de grâce, Mesdames et Messieurs les Gentils, les Convenables, faites de la politique et pas de la morale. Battez-vous contre vos adversaires, tentez de les vaincre. Mais ne venez pas vous approprier une République qui ne vous appartient pas. Nul n’est dupe de vos subterfuges : dans l’affaire du 10 octobre 2014, si vous mettez tant l’accent sur la forme, c’est juste pour nous faire oublier le fond : votre trouille des deuxièmes tours dans certaines communes suburbaines. Et tout le reste, comme chez Verlaine en son Art poétique, est littérature.

 

Pascal Décaillet

 

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