14/12/2014

Aimer et défendre l'école

 

Sur le vif - Dimanche 14.12.14 - 17.17h

 

Face aux attaques de la droite libérale et de ses alliés, il ne s’agit pas de défendre l’école comme un bastion. Ni comme une Arche Sainte. Ils ont le droit de demander au DIP des économies. Mais face à eux, une contre-pensée a lieu d’être, non pour sanctifier le tabou, mais pour expliquer, dans toute la puissance du verbe et de l’esprit, pourquoi s’en prendre à l’école, comme ils le font, représente dans l’état actuel de notre République un signal catastrophique.

 

Le verbe et l’esprit. Ces deux mots me ramènent à François de Sales, immense acteur et penseur de la Contre-Réforme, l’une des grandes voix et aussi l’une des grandes plumes de son temps. J’ai lu son œuvre, et j’aime autant vous dire que l’esprit la traverse, la porte, l’anime, la transcende. Mais je pourrais tout autant citer Charles Péguy, auquel vous connaissez l’intransigeance de mon attachement, le Péguy de la République et celui de la nation, celui qui avec Barrès (mais par des chemins différents) va chercher dans l’humus et le sillon, non dans la géométrie céleste, oui va fouiner dans le terreau l’âme des ancêtres, ceux qui sont tombés et dont chante encore la présence.

 

J’ai maintes fois cité le Péguy de « L’Argent », inclus dans les Cahiers de la Quinzaine, année 1913, un an avant sa mort au combat, ce texte à pleurer de beauté sur les instituteurs, les « hussards noirs » : parmi les plus belles lignes jamais écrites sur le principe de transmission. Dans un débat récent, le matin, à la RSR, où seul Jean Romain fut bon, un professeur d’Histoire s’évertuait à nous démontrer que sa discipline n’était pas transmissible. Outre qu’on a juste envie de l’inviter, dans ces conditions d’impossibilité, à faire autre chose de sa vie, il faut surtout rappeler qu’il commet une erreur répandue chez les siens : l’école obligatoire n’a pas pour but, en Histoire, de former des historiens professionnels, cela c’est le but de l’Université. Obsédés par la critique des sources – qui est assurément une approche passionnante, et un solfège pour pratiquer le métier de chercheur – certains profs oublient d’enseigner l’Histoire elle-même, de former « l’honnête homme » ayant, au sortir de l’école obligatoire, le minimum de vision diachronique pour se sentir à l’aise dans le champ historique.

 

Mais là n’est pas l’essentiel, il y aura toujours maintes méthodes rivales, maintes voies d’apprentissage en concurrence. Et je le dis ici, j’ai presque envie de le crier, je me sens mille fois plus proche d’un prof d’Histoire, pour demeurer sur cet exemple, dont je désapprouve les méthodes, que de n’importe qui ne s’intéressant ni à l’Histoire, ni à la transmission. Parce que le premier, au moins, son champ de références, ses arpents de labeur et de labour, sont ceux qui me tiennent à cœur ; le choix de l’outil ne vient qu’après. Je proclame ici ma fraternité avec tout enseignant, homme ou femme, jeune ou moins jeune, enthousiaste ou fatigué, qui demeure sur le front du métier, et peu m’importe qu’il soit de gauche ou de droite : l’essentiel est ailleurs.

 

Il est où, l’essentiel ? Mais dans Péguy, parbleu ! Et dans François de Sales. Et dans tous les autres qui ont porté au principe de transmission leur attention, la puissance de leur cœur, la fragile inquiétude de leur âme. Le problème n’est pas entre enseignants de gauche et enseignants de droite, il est entre ceux qui veulent encore croire dans le principe sacré de l’école, et ceux qui semblent y avoir renoncé. Avant d’être journaliste, il y a plus de trente ans, j’ai été prof d’allemand, plusieurs années. J’ai passionnément aimé ce métier, autant qu’aujourd’hui j’aime le mien. A part transmettre, par la voix ou par la plume, je ne sais pas faire grand-chose.

 

A partir de là, les coupes au DIP, ils les feront ou non. On verra bien. Je dis juste que le signal est profondément inopportun. Dans cette République que nous aimons tous, il me semble y avoir d’autres arbitrages financiers à opérer que de tailler dans la formation. J’espère que les partis d’Etat, y compris à droite (les radicaux), auront le sursaut et le courage de dire finalement non à ce vent libéral ultra, ce vent destructeur du lien social, et finalement d’une transmission qui devrait, à tous, nous être si précieuse. Je ne jette pas ici l’anathème sur les libéraux : il se trouve que l’un d’entre eux fut pour moi un formidable maître, un exemple de clarté et de simplicité dans le génie de la transmission. Il s’appelait Olivier Reverdin. Et avait construit toute sa vie sur d’autres valeurs que celles du profit immédiat, spéculé, facile. Il paraît qu’on appelle cela l’humanisme. Dans l’Histoire de Genève, celle de la Réforme comme celle des grands imprimeurs, je ne sache pas que cette appellation sublime puisse résonner comme un vain mot.

 

Pascal Décaillet

 

17:17 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Merci pour cette éloge de l'école!
Cela élève le débat et change des invectives et autres insultes qui émaillent certains blogs sur le même sujet.


"Dans un débat récent, le matin, à la RSR, où seul Jean Romain fut bon, un professeur d’Histoire s’évertuait à nous démontrer que sa discipline n’était pas transmissible."

Auriez-vous la référence de ce débat? Merci.

Quant à Monsieur Putallaz, je serai curieux de savoir s'il va suivre son parti et couper dans les sommes prévues pour l'école par le projet de budget... ou s'y opposer. A suivre.

Écrit par : Johann | 14/12/2014

En écoutant l'émission de la rsr.

Putallaz (env. 23'): "Et je crois qu'il est important de revenir au contenu he parce que c'est vrai qu'il y a une méthode historique, que he nous formons des gens à pouvoir se situer dans le temps et dans l'espace he Fernand Braudel montrait he que il n'y avait pas eu une opposition si nette entre histoire et géographie, he puisque la géographie était le le le temps long de l'histoire..."

La géographie était le temps long de l'histoire? Y a-t-il un géographe pour m'expliquer ce charabia?

Moi qui croyait que le temps long était celui des civilisations...

Et si une bonne âme pouvait m'indiquer en quoi des champs du savoir pourraient être en "opposition"? Pas besoin de Braudel quand on sait raisonner.

Écrit par : Johann | 14/12/2014

A propos de Minder: il est clair qu'il veut faire de l'histoire universitaire à l'école obligatoire. C'est mettre la charrue avant les boeufs. Mais il a raison sur un point: l'histoire est sujette à controverses et enseigner une histoire officielle... cela rappelle des pratiques totalitaires. L'histoire ne doit pas non plus se résumer à des anecdotes souvent fausses comme le mythe de Guillaume Tell. Alors que chaque prof enseigne à sa manière, et la variété des approches sera (est déjà?) garantie - du moins je l'espère - d'un équilibre au cours des 11 années passées à l'école obligatoire. Ne pas couler les profs dans des moules. C'est valable des deux côtés. Merci.

Et à propos de géographie (cf. mon précédent message), je me demande où les profs de géographie placent la Crimée sur la carte de l'Europe (et le Kosovo tant qu'on y est). Et où s'arrête le programme d'histoire dans les temps modernes...?

Écrit par : Johann | 14/12/2014

Si je suis en faveur d'une école publique forte et laïque, je pense néanmoins qu'il serait convenable de ne pas sanctifier les revendications d'un corps enseignant vraiment très gâté.

La mise en place d'une demi-journée d'enseignement supplémentaire le mercredi matin a conduit l'administration à mettre en place un système de type "genferei" qui défie l'entendement, à l'unique fin de ne pas donner de travail supplémentaire à leurs saintetés les enseignants.

Et lorsqu'on les entend se plaindre de classes en sureffectif, on est vraiment tenté de leur demander de faire l'effort de traverser la frontière et l'aller à Annemasse, Gaillard ou Annecy, non pas pour faire leurs courses comme d'habitude, mais pour voir et comprendre ce que sont des classes en réel sureffectif.

Donc, le PLR a raison de rappler à la population que nous disposons d'une école fort agréable, aux conditions salariales exceptionnelles pour les enseignants qui, soit dit entre nous, méritent vraiment leur rémunération et leurs vacances. Mais là, il ne faut pas pousser trop loin quand même.

Quant aux "coupes du DIP", je vous suggère de prendre connaissance du billet de Ciryl Aellen (http://libreliberteliberal.blog.tdg.ch/archive/2014/12/13/coupes-massives-et-budget-d-austerite-262834.html) qui démonte l'inénarrable propagande des milieux gauchos-profs.

Bien à vous.

Écrit par : Déblogueur | 15/12/2014

J'observe ici que, comme dans le cadre des revendications des TPG, on peint le diable sur la muraille en invoquant toutes sortes de démons avides. Pourtant la situation réclame des actions pour revenir à un endettement raisonnable, voire idéalement à l'équilibre comme l'ont si bien réalisé nos voisins Vaudois.
Pour revenir sur les TPG, il n'a jamais été question de licenciements. Tout au plus le non renouvellement des départs naturels qui ne prétéritent personne.
Dans le cadre de l'instruction publique, comme le martèlent depuis des années les pros comme Jean Romain et André Duval, il y a nombre de moyens d'optimiser l'utilisation des deniers publics sans toucher à l'enseignement. Bien au contraire, il s'agit de remettre en question les dérives technocratiques qui ont déplacé le rôle de l'école en formant des cadres coûteux destinés à régler les conflits qui découlent directement de cette vision décalée de l'enseignement. Plusieurs motions validées par le parlement devraient contraindre Madame Emery-Torracinta à redresser le tir, notamment en remettant les directeurs dans les classes.
Il n'est nulle part question de diminuer la qualité de l'enseignement dans notre canton et je déplore l'activisme de ceux qui alimentent le conflit et soutiennent aveuglément la colère de la fonction publique à l'heure où tout le monde doit faire des efforts.

Écrit par : Pierre Jenni | 15/12/2014

Monsieur Décaillet: ici, mon discours n'est ni de gauche, ni de droite, ni du MCG! Il est évident que l'école doit transmettre des contenus, comme il est clair que des dérives se sont produites chez certains enseignants qui ont confondu la fin et les moyens. Toutefois, elle doit aussi transmettre beaucoup d'autres choses: la manière d'utiliser les contenus scolaires, de les relier avec des connaissances qui proviennent d'autres sources, comme le Web par exemple, de les mettre en perspective pour construire un esprit critique; elle doit aussi transmettre les valeurs républicaines qui nous lient à Péguy et prônent la libération par l'instruction, donc concrètement soutenir la socialisation et l'intégration. Si l'on se focalise sur la seule transmission des savoirs, le risque est grand, et mon discours devient politique, que les démolisseurs d'école s'en emparent pour simplifier et biffer les moyens. Si le maître se contente d'appliquer le programme et d'enseigner les notions qu'il contient, raccourcissons sa formation, économisons sur la fonction de coordination et d'harmonisation que représentent les directeurs, coupons joyeusement dans les postes nécessaires puisque la transmission des savoirs reste valable, quel que soit le nombre d'élèves dans les classes, leur motivation comme celle des maîtres!

Écrit par : Jean-Michel Bugnion | 15/12/2014

On trouve ça de Braudel sur le géographie, pour répondre à ce troll un peu idiot qui s’appelle Johann :
« Poser les problèmes humains tels qu'on les voit étalés dans l’espace et si possibles cartographiés, une géographie humaine intelligente, les poser dans le passé compte tenu du temps, détacher la géographie de cette poursuite des réalités actuelles à quoi elle s’applique uniquement ou presque, la contraindre à repenser avec ses méthodes et son esprit, les réalités passées. De la traditionnelle géographie historique à la Longnon, vouée presque exclusivement à l’étude des frontières d’États de circonscriptions administratives sans souci de la terre elle-même, du climat, du sol, des plantes et des bêtes… faire une véritable géographie humaine rétrospective, obliger les géographes (ce qui serait facile) à prêter plus d’attention au temps et les historiens (ce qui serait plus malaisé) à s’inquiéter d’avantage de l’espace » (deuxième édition, tome 2, page 295). « Tous les étages, tous les milliers d’étages, tous les milliers d’éclatements du temps de l’histoire se comprennent à partir de cette profondeur, de cette semi-immobilité, tout gravit autour d’elle » (Écrits sur l’Histoire)

Écrit par : Tamara | 18/12/2014

Les commentaires sont fermés.