30/01/2015

Ecoutons-les, ces collégiens

 

Sur le vif - Vendredi 30.01.15 - 18.17h

 

Il faisait froid, hier, dans les rues de Genève, humide, pas drôle. Pas un temps à manifester. Pas un joli mois de mai. Bien loin, le Temps des Cerises, avec ses merles moqueurs. Pourtant, beaucoup de collégiens ont tenu à être là. Leur présence, de l’aveu même de leurs aînés, constituait à bien des égards l’événement de la journée, sa singularité, sa nouveauté. Laissons là les logiques de groupe, les slogans, les banderoles, les effets de mode et de mimétisme inhérents à toute manifestation de rue. Prenons-les un par un, ces jeunes. Ecoutons-les.

 

Ils ne nous parlent pas d’eux-mêmes. Ni de leur libido. Ni de jouissance sans entraves. Ils n’ont nul chef historique à dégommer, nulle Sorbonne à occuper. Ils sont venus nous entretenir de leurs conditions de travail. Les leurs, mais aussi celles de leurs profs, ou du personnel administratif de leurs écoles. Ils n’invoquent nul conflit générationnel, n’opposent pas leur vision du monde, en termes d’âge, à celle des adultes. Je vais vous dire, moi pour quoi ils plaident, et pourquoi cela me trouble : ils sont venus défendre le « Collège », au sens très fort. Un lieu où l’on lit ensemble. Un lieu où l’on parle ensemble. Un lieu de transmission, où l’on étudie ensemble. Peut-être aussi, un lieu où l’on vit ensemble. Collège, Ecole de Commerce, Ecole de Culture Générale, Apprentissage, peu importe : il doit exister dans une société un espace de vie commune, puissant et central dans la Cité, où se forment les générations du lendemain.

 

Ces jeunes ne nous disent pas : « Laissez-nous tranquilles ». Au contraire ! Je discute de plus en plus avec eux, depuis quelques semaines, et l’impression monte en moi de leur désir d’inclusion, et non de mise à l’écart d’une société qu’ils rejetteraient. Ils manifestent AVEC leurs profs, AVEC les bibliothécaires, les documentalistes, le personnel technique : non pas les uns contre les autres, mais TOUS ENSEMBLE, pour la qualité du « Collège ». En cela, au-delà de leurs qualités individuelles de « bons élèves » ou non, de doués ou de moins doués, ils demandent une certaine qualité (humaine, matérielle) pour le monde de l’enseignement dans son ensemble. Une certaine hauteur d’attention de la société envers l’École. C’est là leur signal, leur message.

 

Lorsqu’ils nous parlent de la vétusté de certains bâtiments scolaires, avec des plafonds qui prennent l’eau, on se prend à penser à la sublime « floraison lépreuse des vieux murs », à ce Rimbaud, poète de 17 ans, que nous lisions au même âge (un peu avant, même), justement dans ces mêmes « Collèges » où certains d’entre nous ont vécu leurs plus belles années. J’en fais partie ! Années d’ouverture, de lectures intenses. Nous étions, en permanence, en « état de découverte ». Ce statut, dans une société où il faut travailler pour vivre, est tout de même d’un exceptionnel privilège.

 

C’est cela, le « Collège ». Ça doit être cela ! Un lieu de don, de transmission, d’échanges, de dialogues. Rien ne me passionne plus que les « Travaux de Maturité ». J’ai profondément aimé ceux de mes filles. J’encourage tous ceux qui en ont envie à me faire connaître les leurs, tous domaines confondus : mon attention, mon émission aussi, les attendent. De grâce, valorisons dans cette vie, qui n’est pas infinie, ce qu’il y a de beau, ce qu’il y a de puissant, surgi d’un regard, de la fraîcheur ou de la singularité d’un angle. Valorisons-les, ces jeunes. Je viens de voir, et j’en ai parlé ici, Hamlet, monté à la Traverse par une jeune fille de 18 ans, Anna. Incroyable lecture, claire, pénétrante, avec des choix assumés, de formidables comédiens. Monter Hamlet, c’était son Travail de Matu. Fallait oser. Elle l’a fait.

 

Je suis incapable de vous dire jusqu’où ira ce mouvement de collégiens qui s’est doucement mis en marche cet hiver, nous verrons bien. Mais une chose est sûre : dans les revendications de ces jeunes, il y a tout, sauf la seule défense sectorielle d’une génération. Il y a comme un humanisme plus global. Une certaine idée du service public. Donc, déjà, de l’Etat. L’École défendue non seulement par ceux qui y enseignent, mais par ses usagers, ses bénéficiaires : les élèves. Il y a là quelque chose de fort. Quelque chose de doux et de capteur, dans le sens de la vie. Contre la mort de l’esprit. Peut-être aussi, contre la mort tout court. C’est cela que j’ai senti. Ces collégiens, écoutons-les.

 

Pascal Décaillet

 

18:17 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

M. Décaillet,

Merci pour votre billet très vivifiant !
Il est bon de voir les collégiens manifester
pour l'avenir de Genève, somme toute !
C'est de leur âge, c'est bien et c'est bon
pour la vie démocratique à Genève.

Bien à vous

Écrit par : pphchappuis | 30/01/2015

Des enfants qui ont des problèmes Françoise Dolto disait qu'on en parle plus qu'on ne leur parle. Que dire de l'aspect suradministratif de l'école, du stress des profs?
Se meubler l'esprit, apprendre(seulement pour "gagner beaucoup, faire envie à tout le monde et voyager pour voyager et faire savoir que l'on voyage contrairement à tous ces miteux qui (...)!

Vanité.

Jeunes paroissiens étudiants qui ne veulent pas d'"apprentis" parmi eux. Que seront, que "donneront" demain ces brillants étudiants parlant jargon futur politiciens pour certains d'entre eux refusant d'ors et déjà tout contact avec la "rue"?!

Faut-il changer l'école d'abord puis voir éventuellement à changer les mentalités, à cmmencer par la nôtre ou commencer les uns comme les autres à changer de mentalité... en ce cas l'école "suivra"!

En cet univers nous ne faisons que passer (pas forcément sur la pointe des pieds)! Tout change tout le temps nous de même. En revanche, nous dépendons étroitement les uns des autres. Naissons-nous égaux?

La vie, l'amour, la mort

On meurt, dit-on, comme on a vécu.
Comment vivons-nous?

Qu'en pensent les jeunes, les enfants: prend-t-on la peine, le "temps" de leur poser la question?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 30/01/2015

@ pphchappuis |"Il est bon de voir les collégiens manifester ":
Putain le mec y récup grave . mème Arle-istote n'aurait pas oser , mec.

Écrit par : briand | 30/01/2015

Madame Belakovsky je me souviens d'un temps qui pourtant n'est pas encore disparu ou beaucoup d'enfants répondaient à leurs parents, vous les vieux de 40 ans vous êtes dépassés /2000
@Monsieur Décaillet
Quand à discuter avec des collégiens on peut faire confiance aux Genevois, et Vaudois pour qui la parlote est un don et ce depuis des lustres
Et tandis qu'ils parlent parlent l^horloge du temps elle continue de tourner et ce sont les autres cantons qui font avancer le métier sur l'ouvrage

Écrit par : lovsjoie | 31/01/2015

Que votre billet fait plaisir à lire et que ces jeunes sont...à la pointe de notre évolution humaniste. Je ne peux que les appuyer de tout mon coeur. Un avenir est possible. Il suffit d'ouvrir les yeux sur cette jeunesse qui refait le monde...autrement, plus ensemble, plus solidaire les uns des autres. Yes nos enfants peuvent. Et ils nous le prouvent. Continuez à creuser ce filon d'or, cher Monsieur. Il nous faut des journalistes comme vous qui ouvrent leuts yeux et leurs coeurs ailleurs que sur les célébrités terroristes et autres propagandes du Mal.

Écrit par : pachakmac | 31/01/2015

En cela, au-delà de leurs qualités individuelles de « bons élèves » ou non, de doués ou de moins doués,http://www.casquettesbonnets.com/casquettes-nba-c-35 ils demandent une certaine qualité (humaine, matérielle) pour le monde de l’enseignement dans son ensemble. Une certaine hauteur d’attention de la société envers l’École.

Écrit par : niallo | 05/02/2015

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