31/01/2015

Economie genevoise : que fait le ministre ?

 

Sur le vif - 31.01.15 - 18.32h

 

Vous aimez les micros-trottoirs ? Plantez-vous au Molard, un samedi, et demandez aux passants s’ils connaissent, à Genève, le nom du conseiller d’Etat chargé de l’Economie. Vous risquez d’avoir peu de réponses ! Dommage. Surtout par les temps qui courent : décision de la BNS sur le franc et l’euro, inquiétude pour les emplois chez Tamoil, PME qui peinent à régater face à la concurrence transfrontalière, exportateurs inquiets, taux de chômage, autant de raisons d’espérer de l’Etat des signaux forts et clairs de présence du côté de nos entreprises. Non pour faire à leur place l’économie du canton. Mais pour montrer que les pouvoirs publics sont là, veulent une économie forte, et pas seulement du côté des multinationales, créent les conditions-cadres pour installer un climat.

 

Pour cela, tout en haut, il faut un ministre fort, visible. Qui veuille bien y croire. Qui soit habité, lui-même, par l’équation économique. Avoir, dans sa vie, rempli une feuille de salaire, avec les retenues d’usage et les assurances sociales, sur une masse salariale dont il assume lui-même le risque économique (et non comme rouage d’un Etat nourri par la manne fiscale), serait assurément un atout majeur. Oui, avoir connu cette peur du lendemain, qui fait partie de la vie des chefs d’entreprise, à commencer bien sûr par les plus petites d’entre elles : deux, trois personnes, autour d’un petit patron qui a, un jour, tenté l’aventure de se lancer.

 

Seulement voilà : à Genève, après les excellentes prestations à ce poste d’un Jean-Philippe Maitre, voire d’un Carlo Lamprecht, on s’est hélas habitué, depuis quelques années, à faire du ministère cantonal de l’Economie une forme de strapontin. Une annexe. Un corollaire. Une sorte de codicille, en tout petit, sur la carte de visite d’un magistrat. « On » a été ministre de la Santé, et accessoirement de l’Economie. Puis, « on » est maintenant ministre de la Police, et accessoirement de l’Economie. Présider aux destinées économiques du canton de Genève, aller voir les entreprises (et pas seulement dans les soirées de la FER ou de la CCIG), faire acte de présence aux côtés des micro-entrepreneurs, leur faciliter vraiment la lutte contre la paperasse, tout cela ne mériterait pas un ministère à plein temps ?

 

Pierre Maudet est avant tout le ministre de la Police. Et il a du pain sur la planche ! D’ici au 8 mars, pour faire passer sa loi (ou non), et après le 8 mars. Diriger la sécurité, au sens large, dans une agglomération de près d’un demi-million d’habitants, en zone frontalière, est déjà largement, en soi, un job à plein temps. On partage ou non les choix politiques de Pierre Maudet, mais dans cette fonction, l’homme, régalien jusqu’aux tréfonds de l’âme, est dans ses bottes. Il est chez lui, dans son domaine, son secteur, son horizon d’attente. Mais, désolé s’il faut dire ici les choses avec un peu de franchise, on ne perçoit pas la même équation dans son portefeuille de l’Economie. Et cela, sans doute, pour la raison citée plus haut : il faut, pour « sentir » vraiment ce monde-là, avec pris soi-même le risque économique, lancé une boîte, ferraillé pour défendre son indépendance. Oui, il faut avoir connu ce travail-là. Avoir eu peur, aussi. Avoir peur, encore.

 

Je n’affirme pas ici que l’homme ne serait pas fait pour la fonction. Mais il m’y semble un peu jeune, non en âge mais en expérience de l’économie réelle. C’est dommage. Car Pierre Maudet est un homme populaire, proche des gens, beaucoup moins « salons feutrés » que son collègue de parti au Conseil d’Etat. Car diriger l’économie d’un canton ne se saurait se réduire à des apparitions dans les cocktails de la place financière, du grand patronat ou de la haute horlogerie. C’est sur le terrain qu’on a envie de voir le ministre, au milieu de tous ceux qui font l’économie : les entrepreneurs, à commencer par les plus petits d’entre eux, leurs employés, jusqu’aux fonctions les plus modestes. Rien de plus détestable d’ailleurs, en Suisse, que d’user du mot « l’économie » pour parler du seul patronat, comme si l’ouvrier, le nettoyeur, l’infirmière, le commis de cuisine ne participaient pas à l’effort économique général. Le jour, en Suisse, où nous commencerons par parler économie en nous affranchissant de la tutelle, du paternalisme, voire de l’arrogance des tout puissants, sera le début d’un virage important.

 

En matière économique et sociale, à Genève, la tempête est sans doute, hélas, devant nous. Pour l’affronter, au niveau politique, il faut délivrer des signaux d’engagement total de la part du Conseil d’Etat. Pas juste des strapontins. Mais un ministère à plein. Ou tout au moins, jumelé avec les Finances. Ou avec le Social. Mais « Police et Économie », c’est un non-sens. Genève mérite mieux. Ceux qui, jour après jour, travaillent à la prospérité de ce canton, en commençant par les plus modestes, aussi.

 

Pascal Décaillet

 

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30/01/2015

Ecoutons-les, ces collégiens

 

Sur le vif - Vendredi 30.01.15 - 18.17h

 

Il faisait froid, hier, dans les rues de Genève, humide, pas drôle. Pas un temps à manifester. Pas un joli mois de mai. Bien loin, le Temps des Cerises, avec ses merles moqueurs. Pourtant, beaucoup de collégiens ont tenu à être là. Leur présence, de l’aveu même de leurs aînés, constituait à bien des égards l’événement de la journée, sa singularité, sa nouveauté. Laissons là les logiques de groupe, les slogans, les banderoles, les effets de mode et de mimétisme inhérents à toute manifestation de rue. Prenons-les un par un, ces jeunes. Ecoutons-les.

 

Ils ne nous parlent pas d’eux-mêmes. Ni de leur libido. Ni de jouissance sans entraves. Ils n’ont nul chef historique à dégommer, nulle Sorbonne à occuper. Ils sont venus nous entretenir de leurs conditions de travail. Les leurs, mais aussi celles de leurs profs, ou du personnel administratif de leurs écoles. Ils n’invoquent nul conflit générationnel, n’opposent pas leur vision du monde, en termes d’âge, à celle des adultes. Je vais vous dire, moi pour quoi ils plaident, et pourquoi cela me trouble : ils sont venus défendre le « Collège », au sens très fort. Un lieu où l’on lit ensemble. Un lieu où l’on parle ensemble. Un lieu de transmission, où l’on étudie ensemble. Peut-être aussi, un lieu où l’on vit ensemble. Collège, Ecole de Commerce, Ecole de Culture Générale, Apprentissage, peu importe : il doit exister dans une société un espace de vie commune, puissant et central dans la Cité, où se forment les générations du lendemain.

 

Ces jeunes ne nous disent pas : « Laissez-nous tranquilles ». Au contraire ! Je discute de plus en plus avec eux, depuis quelques semaines, et l’impression monte en moi de leur désir d’inclusion, et non de mise à l’écart d’une société qu’ils rejetteraient. Ils manifestent AVEC leurs profs, AVEC les bibliothécaires, les documentalistes, le personnel technique : non pas les uns contre les autres, mais TOUS ENSEMBLE, pour la qualité du « Collège ». En cela, au-delà de leurs qualités individuelles de « bons élèves » ou non, de doués ou de moins doués, ils demandent une certaine qualité (humaine, matérielle) pour le monde de l’enseignement dans son ensemble. Une certaine hauteur d’attention de la société envers l’École. C’est là leur signal, leur message.

 

Lorsqu’ils nous parlent de la vétusté de certains bâtiments scolaires, avec des plafonds qui prennent l’eau, on se prend à penser à la sublime « floraison lépreuse des vieux murs », à ce Rimbaud, poète de 17 ans, que nous lisions au même âge (un peu avant, même), justement dans ces mêmes « Collèges » où certains d’entre nous ont vécu leurs plus belles années. J’en fais partie ! Années d’ouverture, de lectures intenses. Nous étions, en permanence, en « état de découverte ». Ce statut, dans une société où il faut travailler pour vivre, est tout de même d’un exceptionnel privilège.

 

C’est cela, le « Collège ». Ça doit être cela ! Un lieu de don, de transmission, d’échanges, de dialogues. Rien ne me passionne plus que les « Travaux de Maturité ». J’ai profondément aimé ceux de mes filles. J’encourage tous ceux qui en ont envie à me faire connaître les leurs, tous domaines confondus : mon attention, mon émission aussi, les attendent. De grâce, valorisons dans cette vie, qui n’est pas infinie, ce qu’il y a de beau, ce qu’il y a de puissant, surgi d’un regard, de la fraîcheur ou de la singularité d’un angle. Valorisons-les, ces jeunes. Je viens de voir, et j’en ai parlé ici, Hamlet, monté à la Traverse par une jeune fille de 18 ans, Anna. Incroyable lecture, claire, pénétrante, avec des choix assumés, de formidables comédiens. Monter Hamlet, c’était son Travail de Matu. Fallait oser. Elle l’a fait.

 

Je suis incapable de vous dire jusqu’où ira ce mouvement de collégiens qui s’est doucement mis en marche cet hiver, nous verrons bien. Mais une chose est sûre : dans les revendications de ces jeunes, il y a tout, sauf la seule défense sectorielle d’une génération. Il y a comme un humanisme plus global. Une certaine idée du service public. Donc, déjà, de l’Etat. L’École défendue non seulement par ceux qui y enseignent, mais par ses usagers, ses bénéficiaires : les élèves. Il y a là quelque chose de fort. Quelque chose de doux et de capteur, dans le sens de la vie. Contre la mort de l’esprit. Peut-être aussi, contre la mort tout court. C’est cela que j’ai senti. Ces collégiens, écoutons-les.

 

Pascal Décaillet

 

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Le vote étranger n'existe pas

 

Commentaire publié dans GHI - Mercredi 28.01.15


 
A Genève, les étrangers qui résident depuis plus de huit ans dans le canton peuvent voter sur le plan communal. On peut être pour ou contre, mais c’est ainsi, c’est la loi. Dès lors, pour un canton qui compte tant de personnes étrangères sur son territoire, on imagine aisément l’aubaine que peut représenter le « vote étranger » dans une campagne électorale. Il est donc de bonne guerre que tous les partis fassent à cet électorat les yeux de Chimène, jurant à ces personnes qu’on va entreprendre toutes choses pour leur intégration. Cela s’appelle une part de marché : il est d’usage de la guetter avec appétit. La gauche municipale genevoise s’est notamment fait une spécialité d’aller appâter l’électeur étranger, depuis des années.


 
Seulement voilà, « étranger », en République, ça ne veut rien dire. Il n’y a pas d’électeur étranger. Pas plus qu’il n’y a d’électeur homme, d’électeur femme, d’électeur catholique, ou d’électeur athée. Il n’existe en République que des citoyens. Ou tour au moins, si l’étranger a le droit de vote, on dira qu’il existe un corps électoral. C’est tout. Vouloir segmenter ce corps en catégories communautaristes, c’est pécher contre l’esprit même de la République. Tout en respectant donc parfaitement le droit des étrangers à voter pour qui ils veulent, ou ne pas voter, on accueillera avec la plus grande des circonspections toute forme de discours politique visant à les draguer en particulier. C’est juste de la démagogie en période électorale. Elle a le droit d’exister. Et nous, celui de ne pas être dupe.


 
Pascal Décaillet
 
 
 

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28/01/2015

Une conseillère d'Etat qui décide !

 

Publié dans GHI - Mercredi 28.01.15

 

Seule femme au sein du gouvernement genevois, arrivée aux affaires après deux décennies de réformes, demeurée discrète pendant la première année de sa présence au Conseil d’Etat, la socialiste Anne Emery-Torracinta commence à marquer les esprits par la clarté de ses vues, sa compétence à les communiquer, et surtout sa capacité à prendre des décisions en rupture avec les errances du passé. Mieux : dans un monde où, trop longtemps, ont régné les haut fonctionnaires, le politique commence à s’imposer et montrer qui décide. Oui, la nouvelle ministre fait une percée remarquée en ce début d’année.

 

Le meilleur indice de tout cela, c’est l’affaire de l’IUFE (Institut universitaire de formation des enseignants). Nous avons, en premier, révélé ici même, il y a quelques mois, certains des innombrables dysfonctionnements de cet institut, du moins pour la formation de prof au secondaire. Inadéquation totale entre le nombre d’élèves et celui de places de stage disponibles en deuxième année (en 2014 : 275 candidats, seulement 141 stages). Mais aussi, problèmes liés à la gestion et aux finances, ce qui a d’ailleurs valu à l’IUFE des demandes d’examen par la Cour des Comptes. Les relations de l’institut avec les écoles privées, par exemple, méritent d’être éclaircies.

 

Face à cette situation, d’autres auraient pu faire semblant de ne rien voir. Ou enfoui la tête sous le sable, à la manière de l’autruche. Ou couvert indéfiniment les errances de gens bien en place, organisés de façon suffisamment corporatiste pour qu’on ne les dérange pas trop. Eh bien non, après avoir étudié le dossier, laissé passer les Fêtes, pris acte des demandes d’éclaircissements de députés comme Thomas Bläsi (UDC) ou Jean Romain (PLR), qui ont fait leur boulot de parlementaires, Anne Emery-Torracinta a tranché : vendredi 23 janvier, Genève apprenait qu’il n’y aurait pas de rentrée IUFE pour la formation du secondaire en 2015. C’est une bombe. Une rupture avec le passé. Pour cela, il fallait du courage. La conseillère d’Etat l’a eu.

 

Et c’est cela qui tranche. Cela qui apparaît comme nouveau. Après le très long règne, remarquablement innovateur, d’André Chavanne (1961-1985), vinrent celui, paisible, de Dominique Föllmi (1985-1993), celui, pas toujours lisible, de Martine Brunschwig Graf (1993-2003), puis celui de Charles Beer (2003-2013), un homme lucide sur les enjeux, mais peu enclin à des décisions fracassantes. Tous, des ministres de qualité, intelligents, attachés au bien public, mais on avait fini par prendre l’habitude d’une certaine absence de décision politique, les très lourds rouages de la fonction publique ayant tendance à rouler tout seuls. D’autant que, de plus en plus, les impulsions ne venaient pas de l’exécutif, mais de remuants parlementaires, comme Jean Romain, contraignant certains ministres à « faire sa politique ». Ce fut le cas, de façon flagrante, pour M. Beer.

 

Dans ces conditions, la décision sur l’IUFE réhabilite l’échelon politique. Elle rappelle qu’en démocratie, le chef c’est le ministre élu. Et non l’armée byzantine de fonctionnaires, avec ses légions d’archanges et de séraphins. En cela, Anne Emery Torracinta marque politiquement un point. D’autres fronts, innombrables, lui donneront des occasions de se battre. La législature est encore longue.

 

Pascal Décaillet

 

 

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26/01/2015

Les leçons de la Grèce : lumière, résistance, démocratie

 

Sur le vif - Lundi 26.01.15 - 13.12h

 

Dans le pays où, voici vingt-cinq siècles, fut inventée une forme de démocratie qui, bien plus tard, sera l’une des inspiratrices de la nôtre, les urnes ont parlé. Pas la rue : les urnes ! Le « démos », souverain, a exprimé son choix. La première chose, avant toute autre réaction, est de prendre acte de ce choix, le respecter. Ne pas commencer à dire que le peuple grec se serait trompé, aurait cédé à un aveuglement, aux sirènes d’un populisme de gauche. Non, le peuple grec a parlé, c’est lui qui décide des affaires de la Grèce, lui et lui-seul, lui et certainement pas l’Union européenne, ni le Capital mondialisé, ni l’Allemagne, ni Mme Merkel.

 

La Grèce et l’Allemagne. L’une des passions de ma vie, sur laquelle j’ai tant travaillé naguère. Non sur le plan politique, mais littéraire : ce petit miracle, dès la seconde partie du dix-huitième siècle, de transmission de la littérature grecque par les plus éclairées, les plus géniales des consciences allemandes de l’époque : je pense en priorité à Hölderlin. Et, toujours avec beaucoup d’émotion, à mon professeur de l’époque, Bernhard Böschenstein. Non, nous ne sommes pas hors sujet : je dis ici  à quel point était devenu insupportable le paternalisme de Berlin face à Athènes, depuis des années. Mme Merkel parlait de la Grèce comme le patron du Saint-Empire aurait, naguère, parlé d’une contrée sujette. Elle ne se contentait pas de s’inquiéter de la situation économique de ce pays, elle intervenait directement, tonnait, grondait, comme un adulte faisant la leçon à un enfant.

 

Oui, ce discours était devenu insupportable, non seulement quand on pense aux souffrances économiques et sociales du peuple grec, mais encore – et surtout – quand on s’est penché sur l’Histoire de ce pays, quand on connaît l’intransigeance de sa fierté nationale, son exceptionnelle capacité de résistance aux puissants extérieurs. Comme le rappelait tout à l’heure à la RSR Christophe Chiclet, remarquable connaisseur de l’Histoire grecque, ce peuple-là a dit non à Mussolini en 1940, non à Hitler dès 1941, non aux Anglais en 1945. Allait-il si longtemps supporter l’arrogance du discours de Berlin, le traitant en improbable dominion ?

 

Alors hier, les Grecs ont voté pour Syriza. Et moi, amoureux de ce peuple et de son Histoire, moi qui ai la chance de connaître le grec ancien et espère bien avoir assez de force, encore, pour me mettre au grec moderne (que je lis, dans un journal, mais suis incapable de parler), j’enrage de ce paternalisme, toujours recommencé, des journaux économiques, ou des pages financières de nos quotidiens libéraux romands, ne titrant ce matin que sur la réaction des marchés, l’inquiétude de l’Union européenne, les leçons d’inexorable de la presse allemande de ce matin (Frankfurter Allgemeine). Titrant sur tout cela, oui, qui n’est pas primaire, mais secondaire.

 

Ce qui est primaire, c’est de prendre acte du choix souverain d’un grand peuple. Un peuple exsangue. Un peuple qui souffre. Un peuple qui voudrait simplement pouvoir payer son loyer. Un peuple qui, en matière de démocratie, n’a strictement aucune leçon à recevoir de nous. Un peuple qu’il faut soutenir. Nous lui devons tant. Et pas besoin pour cela de remonter à Périclès. Lire les auteurs grecs d’aujourd’hui, la presse grecque d'aujourd'hui, aller voir le remarquable cinéma grec contemporain, celui dont seul l’excellent journal Gauche Hebdo nous parle, depuis des années. Eh oui : pendant que la très obédiente presse libérale n’en finit plus de tartiner sur les leçons de Mme Merkel, l’impatience des Allemands et de l’Union européenne, Gauche Hebdo, semaine après semaine, nous sensibilise de manière pointue et compétente aux éblouissements culturels de la Grèce aujourd’hui. Et si nous recommencions à parler de ce pays sous l’angle de la lumière ? Il a tant à nous apporter.

 

Pascal Décaillet

 

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22/01/2015

Gil Baillod : l'étoffe des grands

 

Sur le vif - 22.01.15 - 17.29h

 

Gil Baillod, dont nous apprenons à l’instant le décès, à trois semaines de ses 80 ans, a été l’un des plus grands journalistes que la Suisse romande ait connus. Un homme seul. Une tronche. Un caractère. Une tête de lard. Un homme avec un incroyable réseau, lui permettant d’explorer à fond les arcanes du pouvoir, pour mieux décrire et dénoncer les abus des puissants. Un homme qui s’est fait des légions d’ennemis. Grandi par eux, leur nombre, leurs tentatives de nuisances, de pressions. Magnifié par son combat, et celui de ses équipes à l’Impartial, pour établir des vérités locales, celles qu’il n‘aurait pas fallu voir, parce qu’elles n’étaient pas celles des cartes postales.

 

Patron mythique de « L’Impartial », infatigable bretteur des Montagnes neuchâteloises, bijoutier-joaillier de formation, Gil Baillod aura passé sa vie à sertir le matériau des mots. Orfèvre du billet ! Il était au coup de gueule ce que les Quarantièmes Rugissants sont à l’aventurier solitaire du Cap Horn : la promesse, toujours, de l’inattendu. Des tempêtes de sincérité. La défense des petits contre les puissants. Il était à lui seul un maelström. Je garderai de cet immense confrère un souvenir exemplaire de professionnalisme, de courage et d’engagement. Ce soir, le monde du journalisme en Suisse romande est en deuil. Un grand du métier nous a quittés.

 

Pascal Décaillet

 

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18/01/2015

Horace au Loup : chemin de traverse, vers la survie

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Sur le vif - Dimanche 18.01.15 - 18.08h

 

Dans l’histoire d’Horace, tout est archaïque. Le propos relate un épisode de la première époque de Rome, celle des rois, sous le règne de Tulle, il y a quelque 2600 ans. Même pour un contemporain de Tite-Live (1er siècle avant JC), qui nous le raconte, c’est déjà de l’Histoire ancienne. Le pièce de Corneille, elle, écrite 2200 ans plus tard, est représentée pour la première fois en 1640, sous les dernières années de Louis XIII et de Richelieu, à qui elle est dédiée. La Paix des Pyrénées (1659) est encore loin, et quand on parle de guerre entre puissants, à ce moment-là, on songe davantage à la France et à l’Espagne qu’à la si lointaine Rome des rois, dans sa rivalité avec la cité d’Albe.

 

Sans doute aussi (mais ce seul élément mériterait à lui seul une approche) l’étroitesse des relations entretenues par Camille, sœur du Romain Horace et fiancée de l’Albain Curiace, avec Albe l’ennemie, fait-elle songer à ce fameux échange de lettres entre Anne d’Autriche, reine de France, et son frère l’Infant d’Espagne, en pleine guerre : Richelieu et Louis XIII n’avaient que moyennent apprécié, et sans doute tout autre qu’une reine l’eût-il éprouvé sur l’heure. Mais laissons là l’Histoire, venons au texte. Dans lequel, justement, tout respire l’ancestralité. Horace, c’est une histoire ontologiquement d’autrefois, une épopée fondatrice. Une vieillerie voulue comme telle.

 

Tout est archaïque, y compris la pièce elle-même dans la mémoire d’un adulte qui va la voir, disons à la cinquantaine. Il l’aura lue, de gré ou de force, quatre décennies plus tôt, avec dans le meilleur des cas la magie d’un prof de français sachant restituer à l’alexandrin classique sa splendeur musicale, et dans le pire l’un de ces explicateurs de textes au forceps, insensible à la musique, partant de tout, sauf des syllabes elles-mêmes, pour livrer au disciple, clefs en mains, le « sens caché » du texte.

 

Tout est archaïque, à commencer par ces notions d’honneur et de sang, de gloire éternelle, roulés dans des « r » certes moins sensuels que ceux de Racine, pourtant d’une beauté surprenante, épurée, pour qui veut bien leur prêter l’oreille. Au Théâtre du Loup, le metteur en scène Didier Nkebereza, qui s’était récemment frotté à l’Iphigénie en Tauride de Goethe, a choisi l’option la plus heureuse, peut-être la seule qui vaille : priorité absolue à la diction, travail vocal et respiratoire sur la puissance de percussion et de vibration de l’alexandrin. Voilà un spectacle qui avant tout se donne à entendre, même si la part du visuel, d’autant plus belle qu’elle s’affirme dans une totale sobriété, délivre d’innombrables signes de compréhension. Chez l’acteur qui parle, ou chez celui qui écoute : ainsi les éclairs de feu dans le regard de Mariama Sylla (Camille) lorsque monologue son amant Curiace (Jean-Louis Johannides), croyant la paix sauvée, leur hymen assuré.

 

Le petit miracle de cette mise en scène, c’est qu’en sachant qu’on a deux heures et demi à passer face au déroulement de cinq actes, dans la nudité du décor, mettant en valeur la signifiante intervention des éclairages, face à un néo-classicisme totalement assumé, avec toges, sandales et jupettes, même pas l’ultime relique d’une colonne, sachant cela on laisse avec un infini bonheur la distillation métronomique des vers atteindre nos tympans.

 

Le grand vainqueur, c’est le texte. Travaillé, ciselé, respiré, diérèses et synérèses (la syllabe en une ou deux diphtongues, selon les besoins de la métrique) savamment différenciées. Classique, peut-être. Mais diablement efficace au service du propos. Même le plus profane des spectateurs, s’il veut bien laisser venir à lui la petite musique, comprend tout. Il adhère au texte. Et cela, c’est tellement précieux : le travail d’une petite équipe au service du plus grand nombre. En les écoutant, hier soir au Loup, j’ai pensé à ces jeunes des banlieues françaises, les plus défavorisées, trouvant dans la mise en oralité du vers racinien le chemin le plus sublime de l’intégration.

 

En ces temps où la question de l’Autre nous interpelle avec tant de puissance, où tant de Romes et tant d’Albes trouvent mille raisons de s’exclure et s’opposer, laisser la place aux textes, prendre le temps de les interroger en commençant simplement par les pratiquer, prend moins que jamais l’allure d’un luxe. Impérieuse nécessité, au contraire. Chemin de traverse, vers la survie.

 

 

Pascal Décaillet

 

 

*** Horace, de Corneille – Théâtre du Loup - Mise en scène : Didier Nkebereza. Scénographies et costumes : Lothar Hüttling. Création lumières : Jonas Bühler. Avec Adrien Barazzone, Deborah Etienne-Landenberg, Christian Gregori, Claude Goy, Jean-Louis Johannides, Frédéric Langenberg, Lola Riccaboni, Laurent Sandoz, Mariama Sylla, Adrien Zumthor. Avec la participation d’Arsène et Merlin Landenberg.

 

 

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10/01/2015

Hamlet à la Traverse : épuration, clarté, talent

 

Sur le vif - Samedi 10.01.15 - 18.17h

 

Une salle sobre, sans décor. Huit jeunes, garçons et filles, 16 à 25 ans. Ils disent Hamlet, tout en le jouant, le texte de Shakespeare, dans un mélange de quatre traductions, dont celle, sublime, du poète Yves Bonnefoy. Ils le jouent, mais j’insiste : ils le disent. Si bien, avec un telle mise en valeur des syllabes, que la petite musique élisabéthaine nous trottinera encore longtemps dans la tête après l’heure et demie de représentation. J’en ai rêvé, de ce texte, la nuit dernière, j’ai vu apparaître, non le fantôme du roi, mais des personnages d’hier, comme des notes de partition, par bribes, dans la nuit d’encre.

 

J’ai bien dû voir dix fois Hamlet dans ma vie, dix versions, ce qui est assez normal pour un homme de 56 ans. Il y en eut, hélas, des touffues, toutes de poussière et d’archaïsme, au point que l’enjeu n’apparaissait pas. A quoi sert la mise en scène, si ce n’est, avant toute chose, avant le style et l’esthétique, à mettre en valeur les lignes de puissance et de tension d’un texte ? Eh bien hier soir, à la Traverse, grâce au Travail de Maturité d’une jeune fille de 18 ans, Anna Rossmann-Kiss, grâce à son fantastique effort de clarification , grâce à la précision de ses angles de départ, la filiation et la question de la génération, j’ai vu un peu plus clair dans ce texte, l’un des moments majeurs de l’Histoire du théâtre.

 

Cette réussite dans l’ordre du sens, Anna l’obtient par un constant travail de sobriété et d’épuration. Rien, dans le visuel, qui serait de nature à détourner le spectateur de l’absolue primauté du texte. Les huit jeunes comédiens sont remarquables, ils ont travaillé diction et respiration, ils ont surtout intégré l’exactitude des enjeux, épousé les angles de mise en scène. Ils jouent le même spectacle, racontent la même histoire. Au service d’une même clarté. Du coup, plusieurs acteurs pour un seul Hamlet, et ainsi pour d’autres personnages, mais en quelques secondes, au début de chaque scène, le spectateur rétablit, identifie, en un mot comprend.

 

J’allais vous dire d’aller le voir, ce Hamlet. Hélas, il n’y avait que trois représentations, de jeudi à ce soir 19h. A moins qu’ils ne décident de prolonger demain dimanche. L’entrée est libre. Il y a un chapeau. Je n’oublierai pas cette mise en scène. Et n’exclus pas que nous soyons amenés à reparler d’Anna Rossmann-Kiss, 18 ans, dans des questions liées à la chose théâtrale, dans les quelques décennies qui nous attendent.

 

Pascal Décaillet

 

 

*** Hamlet, nouvelle volée. Par la Compagnie du Préau et la Maison de Quartier des Pâquis. Mise en scène : Anna. Avec Louis, Kenza, Louise, Woody, Isaline, Arcadi, Christelle et John.

 

 

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07/01/2015

Deuil, prière, lumière

 

Mercredi 07.01.15 - 14.38h

 

Aujourd’hui à Paris, l’horreur s’est produite. Avant toute chose, il nous faut penser aux victimes, leurs proches, leurs familles. Et puis, il nous faut penser à ceux qui restent en vie après la mort des gens qu’ils aiment, cette étincelle qui à tout prix demeure, quelque part dans la nuit barbare.

 

La question, en ce 7 janvier 2015, n’est pas de savoir si on aimait ou non Charlie Hebdo, je dirais même qu’elle n’a aucune importance. La question, c’est qu’à des dessins, ou des écrits, on a répondu par des armes. A l’insolence, on a opposé le visage de la mort. Aux sales gamins de la provocation, on a ôté la vie. Oui, un pas est franchi. Une barrière de civilisation.

 

Pour le reste, nous verrons. Aujourd’hui, deuil et prière. Hommage aux victimes. De grâce, rien d’autre. Ajouter de la haine à la haine serait entrer dans le jeu des auteurs. Stigmatiser une religion pratiquée en France par des millions de personnes, en Suisse pas des centaines de milliers, serait aussi odieux qu’inacceptable, vous connaissez mon point de vue sur le sujet.

 

En ce jour de deuil, je pense à la tuerie du Parlement de Nanterre, sur les lieux de laquelle je m’étais rendu, le 27 mars 2002, pour une émission spéciale avec mon ami Fabrice Junod. Là, c’était des élus municipaux, en pleine séance, qu’on avait massacrés. La lumière des survivants, le soir même du drame, avait dépassé en puissance l’obscurité glacée de l’acte. Parce que, ce soir-là, Nanterre pensait à l’essentiel : demeurer ensemble dans la République. Continuer à la construire. Garder son calme. Sans doute la seule réponse à la barbarie.

 

Pascal Décaillet

 

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06/01/2015

Asile : une proposition irresponsable

 

Sur le vif - Mardi 06.01.15 - 14.58h

 

Il n’est pas question ici de sous-estimer l’ampleur de la tragédie syrienne. La masse des réfugiés doit nous sensibiliser, en Suisse comme ailleurs. Et les cris d’alarme du HCR (Haut-Commissariat aux Réfugiés) doivent être entendus. Mais pour autant, il ne faut pas accepter n’importe quoi. C’est hélas le cas de la proposition de faire accueillir cent mille réfugiés syriens par la Suisse, émanant de 500 personnes et 27 organisations.

 

Comment ont-ils pu nous sortir ce chiffre ? En quel honneur un pays de huit millions d’habitants devrait-il consentir un tel effort ? La moindre règle de trois, effectuée en cinq secondes, obligerait l’Allemagne, pays de 80 millions d’habitants, à accueillir dans la même proportion un million de réfugiés syriens. Et la France, entre sept et huit cent mille. Que notre petit pays donne l’exemple, d’accord. Qu’il maintienne sa tradition d’accueil, d’accord. Qu’il déploie même, en cas de tragédie intense (nous y sommes, avec la Syrie), des efforts d’exception, d’accord. Mais désolé, Mesdames et Messieurs les signataires de cette lettre, la Suisse n’a pas à porter seule le poids de la misère du monde.

 

Dès lors, articuler un tel chiffre relève soit de l’inconscience, soit de la pure et simple provocation. En allant chercher dans des algèbres aussi stratosphériques un nombre aussi disproportionné, les signataires de la lettre, et les « 27 organisations » discréditent leur démarche. C’est dommage, profondément. Parce que la situation en Syrie est catastrophique, mérite notre mobilisation et nos efforts. Mais dans une échelle qui reste à la mesure de la taille et de la démographie de notre pays.

 

Pascal Décaillet

 

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05/01/2015

La traversée qu'il nous faut

 

Sur le vif - Lundi 05.01.15 - 14.33h

 

Cette fois oui, un projet qui va dans le bon sens. Après la parenthèse erratique de l’épisode de l’initiative de petite traversée, qui avait surtout permis à l’UDC de faire parler d’elle en période électorale à l’automne 2013, mais représentait une vision dépassée de la mobilité à Genève, ceux qui veulent une traversée peuvent se réjouir. Avec 11'700 signatures, voici maintenant une initiative proposant le seul tracé possible, celui d’une grande traversée, une traversée du lac, en amont, de nature à désengorger vraiment le trafic en ville, et boucler enfin la ceinture autoroutière de Genève. En la mettant en lien avec la seule vision de mobilité qui vaille, le réseau français. Oui, enfin, pour une fois, sur du concret et non sur du vent, envisageons le « Grand Genève ».

 

Je dis bien : « ceux qui veulent une traversée ». Une partie de la population n’en a jamais voulu aucune, ni petite ni grande, ni de la rade ni du lac. Ceux-là demeureront dans leur conviction, qui se doit d’ailleurs d’être respectée. Mais c’est bel et bien à l’intérieur du camp des partisans du principe de traversée que la bataille de la nouvelle initiative va se jouer. On espère, notamment, que l’électorat UDC saura se montrer bon joueur, et ne pas « faire payer » aux initiants d'aujourd'hui l’échec de son propre projet, en septembre 2014. Ce genre de vendetta au sein de la droite desservirait à coup sûr l’intérêt supérieur de la mobilité à Genève.

 

Reste que rien n’est joué. Il faudra d’abord gagner l’initiative devant le peuple, c'est loin d'être réalisé. Et puis, si c’est le cas, il faudra s’assurer que tout cela n’est pas du vent. Solidité du financement. Rôle régalien de l’Etat comme maître d’œuvre d’une grande infrastructure d’intérêt public. Refuser l’esbroufe et la facilité de « partenariats » avec le privé, où la République perdrait la main. Surtout, faire de ce projet immense l’affaire de tous. Pas seulement les initiants d’aujourd’hui. Pas seulement le PLR, le PDC, les Verts libéraux, le patronat, bref la droite économique. Mais le projet de tout un canton, intégrant toutes les formes de mobilité, y compris celles que prônent les opposants d’aujourd’hui. Par pitié, ne pas penser ce projet comme un autel à la bagnole, une ode à la bagnole, dans la liturgie recommencée de la bagnole.

 

Une dernière remarque, plus politique, qui s’adresse à l’Entente. Voyez, Mesdames et Messieurs, que les initiatives ont du bon. Elles permettent, lorsque tout est bloqué dans la classe politique, de faire redémarrer la machine en s’adressant au suffrage universel. Encore une fois, c’est loin d’être gagné. Mais au moins, la démarche est bonne. Le projet est bon. La vision est juste. Pour le reste, advienne que pourra. Pour ma part, je ne verrai pas cette traversée. Mais j’ai des enfants. Je suis né et je vis au bord du lac. Et surtout, j’aime Genève.

 

Pascal Décaillet

 

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04/01/2015

Pour une démocratie directe inventive, créatrice et dérangeante

 

Sur le vif - Dimanche 04.01.15 - 17.24h

 

Mon vœu le plus cher, pour mon pays en 2015, est celui d’une démocratie directe vivante et inventive, qui continue de permettre au plus grand nombre (quatre millions de votants potentiels) de faire valoir ses vues. Par exemple, par le biais d’initiatives populaires. Non seulement ces dernières ne sont pas de trop, comme on essaye de nous le faire croire, mais elles donnent au corps électoral de l’ensemble des citoyens l’occasion de s’exprimer sur des sujets que les élus parlementaires ont négligés. Au final, le souverain tranche. Il dit oui ou non, oui au 9 février, non à Ecopop. Il arbitre plutôt sagement, je trouve, instinctivement garant de l’équilibre des décisions, sur le long terme. Ce suffrage universel vaut tous les corps intermédiaires, toutes les assemblées de notables, toutes les cléricatures d’intérêts, tous les lobbys de l’économie et de la finance.

 

En 2015, je plaiderai encore et toujours pour un système où le suffrage universel prime sur les décisions parlementaires, par exemple par l’usage du référendum. Les élus, dans les Grands Conseils cantonaux ou aux Chambres fédérales, sont là pour faire des lois et contrôler les exécutifs (c’est déjà une vaste et noble tâche). Ils ne sont pas là pour s’approprier la parole politique, monopoliser un débat qui doit, tout au contraire, être celui de la totalité des citoyennes et citoyens de notre pays.

 

L’initiative et le référendum ne sont pas absolument pas des corps étrangers à notre démocratie, des intrus, comme on tente de l’accréditer. Ils en font totalement partie. Ils sont dûment prévus et codifiés dans notre ordre constitutionnel. Ces droits extraordinaires, que tant de voisins nous envient (à commencer par nombre de nos amis français, fatigués de ce système où tout vient d’en haut), ne s’usent que si on ne s’en sert pas. Chaque fois qu’on en fait usage, au contraire, c’est la vitalité de notre pays qui en sort gagnante : nos quelque quatre millions de citoyennes et citoyens sont largement assez mûrs, assez adultes pour discerner le bon grain de l’ivraie. Pourquoi leur intelligence collective aurait-elle moins de bon sens, d’instinct de l’intérêt supérieur du pays, que celle de 246 élus fédéraux ?

 

Les droits populaires, en Suisse, sont de plus en plus attaqués par la classe et la caste politique, le lobby des élus qui n’a jamais pu supporter cette concurrence du suffrage universel. Ils ont tort. Il s’agit pour le corps des citoyens de le leur signifier. En leur rappelant qu’ils ne sont là que pour deux choses (faire des lois, qui d’ailleurs peuvent être corrigées en référendum, et contrôler l’action du gouvernement). Qu’ils le fassent déjà, ce boulot, plutôt que de tournicoter entre eux dans un jeu de miroirs autiste et consanguin. Le leur signifier, aussi, en faisant vivre par l’exemple le droit d’initiative et de référendum : en Suisse, le débat politique appartient à tous les citoyens, il n’a pas à se laisser confisquer par les seuls parlementaires.

 

J’invite mes concitoyens à la plus grande méfiance face au discours visant à discréditer notre démocratie directe. Partout en Europe, les peuples se réveillent. De France, d’Allemagne, on se prend à imaginer des systèmes qui, tout en respectant le génie propre à chacune de ces nations, permettent aux citoyens d’influencer davantage, d’en bas, la prise de décision politique. En France particulièrement, le corps des citoyens n’est convoqué aux urnes que pour élire, très rarement pour décider sur des sujets thématiques. Lorsque c’est le cas, le débat est dévié par un plébiscite, pour ou contre le président en place. Lorsque le peuple, comme en mai 2005, dit non au Traité européen, on lui dit qu’il n’a rien compris, mal voté, et on tarabiscote le système pour imposer autrement le Traité. Cela, les Français en ont assez. Le pouvoir citoyen, dans les années qui viennent, ils risquent d’être amenés à l’exiger plutôt durement : nous sommes peut-être à l’aube, dans ce pays, d’un bouleversement en profondeur – et dans la douleur – du système.

 

Pour l’heure, nous Suisses, vivons notre démocratie. Jetons-nous dans le débat d’idées, n’en laissons en aucun cas le monopole aux élus, déposons des textes qui suscitent la discussion dans l’ensemble du pays. N’ayons pas peur de secouer une classe politique qui brille trop souvent par sa léthargie. Décidons des grands contours de notre destin à l’échelle de quatre millions. Laissons nos élus faire des lois, contrôler les gouvernements et les administrations. Mais le débat politique doit être le nôtre. Celui des plus de quatre millions de citoyennes et citoyens de cette magnifique démocratie. A tous, je souhaite une année politique vivante, inventive, surprenante et dérangeante.

 

Pascal Décaillet

 

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