07/02/2015

La démocratie selon Pierre Ruetschi

 

Sur le vif - Samedi 07.02.15 - 17.18h

 

Dans l’édito de la Tribune de Genève ce matin, en première page, le rédacteur en chef de ce journal, Pierre Ruetschi, écrit que le peuple suisse doit pouvoir « corriger son erreur » du 9 février 2014. « L’erreur, qu’elle soit individuelle ou collective, est humaine ». Titre de l’édito : « Le peuple suisse doit revoter ».

 

Revoter ou non, on peut en discuter. Mais ce qui choque, de façon extrême dans le cas d’espèce de cet édito, c’est la terminologie de Pierre Ruetschi. Le grand géomètre a revêtu son habit de Lumière pour descendre dans l’arène, affronter la bête immonde. Il incarne le camp de ceux qui ont compris, grâce à l’ascèse de la Raison pure, face à la masse majoritaire du 9 février, évidemment inculte, manipulée : «  Est-ce que la totalité des 50,3% des votants ayant soutenu l’initiative ont mesuré toute la portée de leur vote? », demande-t-il. « A l’évidence non », rétorque-t-il, dans l’un de ses Dialogues intérieurs dignes des très riches heures du Carmel.

 

On salue évidemment une connaissance aussi intime des consciences de l’électorat. Le peuple suisse a voté, il a commis une erreur, il ne le sait pas, mais moi, Pierre Ruetschi, je le sais à sa place. L’erreur étant humaine, nous allons donc organiser un deuxième vote, Une « seconde chance » (sic !), afin que tout rentre dans l’ordre.

 

Quel ordre ? Mais celui de Pierre Ruetschi, pardi ! Celui du PLR, dont ce rédacteur en chef, au niveau genevois comme au niveau suisse, est l’infatigable porte-parole, ce qui est d’ailleurs son droit, on aimerait juste que ce soit affiché un peu plus franchement en première page du journal. L’ordre libéral, oui. L’ordre du grand patronat. L’ordre de ceux qui ont le plus intérêt, pour leurs petites affaires, à la libre circulation. L’ordre, simplement, du pouvoir actuellement en place en Suisse, et dans le canton de Genève. Plaire à M. Longchamp. Plaire à M. Burkhalter. Plaire aux patrons. Plaire aux annonceurs. Plaire à l’éditeur, tout là-haut, à Zurich, qui vend du papier comme des petits pains.

 

D’une manière générale, la capacité de ce rédacteur en chef à se placer du côté du pouvoir force l’admiration. Toujours d’accord avec les majorités en place. Jamais le moindre écart. Et il n’est pas le seul. La presse suisse n’appartient plus, aujourd’hui, qu’à deux géants, basés à Zurich, qui ont tout dévoré pour se partager le gâteau. Leur mode d’action et d’organisation, la primauté qu’ils accordent à leurs actionnariats, en font ontologiquement des machines libérales. C’est leur droit. Il faut juste le savoir. Le libéralisme financier, depuis plus de trente ans, a bouffé la presse suisse. Il a fait de nos grands journaux les pièces, ou les pions, d’ensembles plus vastes, gérés par des affairistes, où seule compte la rentabilité de l’action. Chez ces gens-là, on est libéral par nature, libre échangiste par affinité, hostile aux frontières par appât. Alors, vous pensez, quand on est rédacteur en chef, venir s’opposer à cette machinerie de la pensée ! Le grand horloger, dans son habit de Lumière, n’est tout de même pas fou.

 

Nous avons, en Suisse, des dizaines de quotidiens. En connaissez-vous beaucoup, faisant partie de ces deux grands groupes zurichois, qui nous tiendraient, en éditorial, un discours anti-libéral, ou protectionniste, ou favorable à une régulation des flux migratoires ? Réponse : il n’y en a pas. Tous disent la même chose. Tous soutiennent l’ordre libéral. Ils ne sont ni de gauche, ni UDC : ils sont, très clairement, avec le PLR et ses alliés du patronat. La vraie pensée dominante en Suisse, c’est celle-là. Considérer que le peuple a mal voté le 9 février 2014, parler à plusieurs reprises « d’erreur », c’est se mettre du côté d’un libéralisme économique qui tient aujourd’hui avec poigne les rênes et les leviers du pays. Le peuple a beau avoir dit non à cette vision du monde, exigé des contingents, non seulement on ne met pas en application sa volonté, mais on vient lui parler « d’erreur », lui expliquer qu’il s’est trompé.

 

C’est cela, le discours de Pierre Ruetschi. Bien au-delà de sa personne, au demeurant parfaitement respectable, c’est une mécanique d’obédience face au pouvoir en place. C’est valable sur le plan fédéral. Ça l’est, mille fois plus encore, dans un microcosme genevois où ce journal, naguère attachant et populaire, prend hélas, de plus en plus, des allures de Pravda.

 

Pascal Décaillet

 

17:18 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (24) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Et bien voilà qui fait se sentir moins seul. Merci et bravo...

Écrit par : Géo | 07/02/2015

Sans doute, Monsieur, une de vos plus brillante démonstration de ce que doit être le devoir d'un journaliste d'information face à celui peu reluisant d'un propagandiste à la solde de ses Maîtres...

Merci de résister "Au côté obscur de la Force de l'argent".

Écrit par : Patrick Lussi | 07/02/2015

Encore un vendu, un de ces europhiles ...

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 07/02/2015

Je suis en faveur d'un nouveau vote, connaissant suffisamment mes concitoyens, je donne le pourcentage gagnant non pas à 50,3% mais bien vers un 65%.

Le Suisse n'aime pas qu'on le compare à un gamin.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 07/02/2015

Merci, Monsieur, d'avoir écrit cela.
Oui dans la TDG il souffle comme un air de Pravda, mais ce n'est pas dans ce seul journal ni mass media en général!

Écrit par : Nicolas Moser | 07/02/2015

Ici on veut tuer la démocratie, mais au Donbass on tue des Civil-Innocents. Les criminels sont les mêmes; les politiques qui se disent démocrates et leurs acolytes journaleux!

Donc avant qu'ils nous tuent notre modèle unique, nous devons les éliminer! Nous aurons une arme importante dans les mains en octobre prochain! A nous de nous en servir......juste avant de subir le même sort que les Ukrainiens de l'Est!

Car croyez-vous vraiment que les européens qui sont les faiseurs de morts au Donbass se gêneront si nous leur résistons trop longtemps et que nos dirigeants sont à leurs bottes??????????

Écrit par : Corélande | 07/02/2015

Nous pouvons revoter come nous avons voté la première fois: oui au contrôle et à la limitation des migrations.
Qualité de l'accueil, oui, chienlit, non.

Autrefois on disait "Chacun chez soi et Dieu pour tous"!

La libre-circulation n'est-elle pas une formidable solution de facilité arrangeant les états incapables de gérer aux mieux leurs gouvernements pour le plus grand bien de leurs administrés (incapacité, incompétence pour ne pas écrire lâcheté, vénalité, cupidité et corruption)?!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 07/02/2015

C'est vrai que si vous étiez à sa place ça aurait de la gueule.
Avec des billets de genre ça ne risque malheureusement pas d'arriver.

Écrit par : Pierre Jenni | 07/02/2015

Ben, ya qu'à lire Le Courrier et Gauche-Hebdo !

Écrit par : Eugen Billard | 08/02/2015

Très bon papier, merci.
Il faudrait également rappeler la censure systématique exercée par les "modérateurs" dès qu'un commentaire s'éloigne trop de la pensée dominante...
De plus, il faut souligner que cette dérive libérale de la ligne éditoriale de la TdG s'accompagne d'un nivellement par le bas du niveau rédactionnel.
Il est édifiant de comparer par exemple un numéro de la TdG avec celui de La Liberté.
Enquêtes, reportages, analyses, variété des sujets, collaborations avec d'autres médias suisses ou étrangers et style d'écriture sont, dans le quotidien fribourgeois, à des années lumières de la pravda de Genève et de ses articles "pompés" et reproduits tells ques à partir des dépêches d'agence.
A ce rythme, comme le disait un autre intervenant, la TdG pourra bientôt fusionner avec Le Matin, dont on sait que la survie est (logiquement) en discussion dans le cadre du groupe.
Dommage pour Genève...

Écrit par : A. Piller | 08/02/2015

"Revoter ou non, on peut en discuter."

Je ne vois pas pourquoi. Selon quel principe on devrait remettre en cause une votation récente ? C'est un déni de la démocratie et un mépris du peuple.

Écrit par : Philippe | 08/02/2015

"Selon quel principe on devrait remettre en cause une votation récente ?"
Il y a des précédents : combien de fois le peuple suisse a refusé la TVA ?

Écrit par : Géo | 08/02/2015

Grand merci et bravo pour votre engagement!

Écrit par : Marie-france de Meuron | 08/02/2015

Ringier, Tamedia, Groupe Le Monde, Figaro, Hersant, Charlie Hebdo, Libération, Nouvel obs, Le Point, l'Express, etc. Même enfumage.

Heureusement qu'il nous reste à lire des esprits libres comme Zemmour et Houellebecq.

Écrit par : petard | 08/02/2015

C'est vrai que revoter constitue un déni de démocratie, sauf que le 9 février nous a malheureusement plongé dans une véritable impasse par rapport à l'union européenne.
Et même s'il est de bon ton de mépriser cette dernière et de prédire son explosion imminente, il n'en reste pas moins qu'aujourd'hui, que cela plaise ou non, c'est encore notre principal partenaire commercial.

Que cette réalité soit occultée par ces populistes certains que la Suisse est assez forte pour pouvoir faire ce qu'elle veut (ou plutôt ce que le peuple décide) sans tenir compte du reste du monde en dit, d'ailleurs, long sur ce nationalisme aussi vaniteux qu'irresponsable qui semble très tendance par les temps qui courent...

Mais alors, vu qu'ils sont convaincus d'avoir tout mieux compris que tout le monde, que ces mêmes populistes nous expliquent comment mettre en application les décision inhérentes au référendum du 9 février sans pour autant (même si ça les démange) rompre brutalement avec la communauté européenne !

Il aurait, certes, été préférable d'y penser avant mais là, le mal est fait et ça prend donc des solutions, et vite....

C'est juste que c'est un peu plus compliqué (mais tellement plus constructif) que de crier au loup, non ?

Écrit par : Vincent | 08/02/2015

Dans ces conditions Vincent, on peut aussi revoter sur Schengen! Que je sache le peuple a été dupé par les mêmes patrons qui aujourd'hui font du lavage de cerveau avec l'appui de la presse pour refaire la votation du 9 février 2014! Ils sont tous complices de Bruxelles et parlent d'une même voix.

A ce rythme-là nous perdrons tout! Notre liberté, notre souveraineté, nos droits démocratiques......Tiens il me semble que cela doit être particulièrement bien compris en Grèce!

Si nous voulons sortir de ce merdier, se sont les peuples d'Europe qui doivent se mobiliser et s'affirmer contre leurs élites, puisque malheureusement ils ne peuvent plus dire.....avec!

Avant que nous revotions, de l'eau va passer sous les ponts, et je préfère une dictature voulue par le peuple, qu'une dictature des Elites qui ressortirait Hitler de sa tombe.
Je crois que ce qui se passe au Donbass est une évidence et un prémisse!

Écrit par : Corélande | 08/02/2015

Il fallait avoir le courage de l'écrire. Vous l'avez eu. Bravo et merci !

Écrit par : Christina Meissner | 08/02/2015

Votre position, respectable en soi, ne devrait pas permettre de ne pas en exprimer une contraire. Le rédacteur en chef de la Tribune de Genève, en éditorialiste, publie la sienne. Qu'un certain nombre de nos compatriotes partagent. Où est le problème?

Qui plus est, le résultat du scrutin du 9 février dernier nous contraint à nous poser une question plus vaste que celle de l'immigration: celle des relations que nous voulons vraiment avec l'UE.

Au vu des positions défendues par la Commission Européenne qui reste ferme dans sa volonté de ne pas faciliter le travail de la Suisse, soumettre cette question à la sanction de nos concitoyens est particulièrement pertinent.

Bien à vous.

Écrit par : Déblogueur | 08/02/2015

«Que cette réalité soit occultée par ces populistes certains que la Suisse est assez forte pour pouvoir faire ce qu'elle veut (ou plutôt ce que le peuple décide) sans tenir compte du reste du monde»

D'abord vous parlez de l'UE, qui est notre principal partenaire... puis vous venez avec «le reste du monde». Ce reste du monde que vous évoquez, ça serait pas par hasard cette fameuse "communauté internationale" qui n'est que le tiers de l'humanité qui a foutu la beuse partout en voulant décider pour les deux autres tiers...?

J'espère que vous êtes quand-même conscient de QUI est aujourd'hui au gouvernail de la Commission Européenne... Penchez-vous un peu sur les manipulations fiscales de ce petit Monsieur dans son petit Luxembourg... et c'est lui qui veut nous faire la morale. C'est pire que grotesque !

Et ce sont nous les populistes. Ben, merde alors !

Écrit par : petard | 08/02/2015

@Petard et pas mal d'autres: au delà de la barrière de Ruetschi, il y a "les Observateurs-Riposte Laïque- Dreuzz Info- Atlantico, et surtout une flopée de sites qui pratiquent le Mabut de langage, Clash des civilisations, peuple de remplacement islamisation de nos monts que du beau monde , totalitaire en devenir.

Écrit par : briand | 08/02/2015

«au delà de la barrière de Ruetschi, il y a "les Observateurs-Riposte Laïque- Dreuzz Info- Atlantico, et surtout une flopée de sites qui pratiquent le Mabut de langage»

ah, mais je sais... il y a plein de «mouvances», certaines plus voyantes, plus importantes ou plus crapuleuses que d'autres. Le tout c'est de ne ma se mélanger les «mouvances», parce que «Dreuzz info», c'est pas pareil à «fdesouche» ou «je suis charlie».

C'est clair que, comme dirait Houellebecq, il y a des soumissions plus acceptables que d'autres. À prendre entre «Dreuzz» et «Ruetschi», je prends röstis avec oeuf, jambon, sauciflard et pinot noir.

Écrit par : petard | 08/02/2015

Euh, dans la foulée on pourrait pas revoter contre l'initiative 144 pour les pistes cyclables qui est passée à 50,2% ?

Écrit par : Pierre Jenni | 08/02/2015

Vincent:
La Suisse fonctionnait très bien, et beaucoup mieux, avant l'entrée de la libre circulation. Pourtant cela ne l'empêchait de commercer avec l'Europe. L'impasse on est y surtout depuis l'entrée en vigueur de la libre circulation, avec des employeurs qui engagent en priorité des étrangers et qui laissent de plus en plus les suisses sur le carreau. C'est le règne du fric facile à court terme. De toute façon quand la Suisse sera devenu invivable avec 15 millions d'habitants, ceux qui auront de l'argent pourront toujours aller acheter une villa dorée à l'autre bout du monde.

Écrit par : Philippe | 09/02/2015

Tout à fait d'accord avec vous Vincent, on est en train de diminuer la qualité de vie en suisse romande et contribuons à axphyxier toujours plus nos beaux paysages, tout est déjà saturé.

Écrit par : Safin | 04/03/2015

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