15/05/2015

Koltès, la Haute Route du langage

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Sur le vif - Vendredi 15.05.15 - 17.23h

 

Au centre de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès (1948-1989), il y a, comme une essence rare dans une serre tropicale, l’extrême qualité d’une langue. La haute couture d’un style. Quelque chose qui se donne à lire, mais surtout à écouter. Ecrire, ne pas écrire, tisser le verbe, ou le laisser à sa liberté sauvage, le jeu de relations entre ces choses-là m’a toujours questionné, j’y pense sans arrêt. Certains textes semblent taillés pour la haute voix, comme des sentiers de haute route : ceux de Koltès en font partie. Il vaut absolument la peine de se déplacer dans un théâtre, « écouter » ce souffle et ce rythme, ces respirations. Les mots sont simples, n’excluent personne. Da la très haute couture, prête à porter chacun d’entre nous.

 

Hier, à la représentation de « Roberto Zucco » par les Ateliers Théâtre des Collèges Candolle et Calvin, mise en scène de Carlo Gigliotti, j’ai été saisi par la qualité de diction des jeunes acteurs. Il ne faut plus venir nous parler de « texte difficile », auquel un adolescent n’aurait pas prise : avec de l’intelligence, du travail, de l’attention, on peut amener des collégiens à « incorporer » avec une rare majesté des monologues de feu. Il n’existe pas de texte difficile. Il n’y a que des peurs ou des lâchetés à les aborder, des paresses, des renoncements. Nous avons tous le souvenir immense de ce prof de banlieue qui faisait jouer Racine par des élèves défavorisés. Le dire, avant que le jouer. « Incorporer » : faire passer par le corps le verbe de l’auteur. Koltès, comme Racine, comme Claudel, est exactement fait pour cela : il transperce les corps, pour mieux nous atteindre.

 

Alors oui, ces adolescents de Candolle et de Calvin sont magnifiques. Et avec eux, toute la troupe. La Gamine. La Dame. Le Grand Frère, qui chante, et livre sa sœur à un maquereau. Et bien sûr, les deux Zucco. Chacun dans son genre. Chacun, porté par l'invisible mystère de sa nature. Le premier (Abel), comme troublé par l’intensité de son propre personnage. Le second (Viktor), carrément incroyable, laissant monter en force, au plus profond de lui, l’héroïque solitude du personnage, jusqu’à la scène finale, en tueur christique, sur le toit de la prison. Dans la lumière. C’était hier le Jeudi de l’Ascension.

 

Il vous reste ce soir, 21h, Auditoire Frank-Martin, pour voir la quatrième et dernière représentation. Sinon, l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, c’est aux Editions de Minuit. A haute voix. Dans le noir. Ou dans la lumière.

 

Pascal Décaillet

 

17:23 Publié dans Sur le vif | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

On a lu également La Haute Route, roman du valaisan Maurice Chappaz.

Un chant allemand commence par Wir bauen eine Strasse wie hoch(...)
N'est-ce pas une image "édifiante" pour dire la vie spirituelle qui consiste précisément, tous ensemble, non seulement à arpenter mais à construire une telle Haute Route?!

Bon week-end!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/05/2015

@ Myriam - La Haute Route, de Chappaz, est un chef d’œuvre. On y entend le chant des altitudes. A lire, chez Bertil Galland.

Écrit par : Pascal Décaillet | 16/05/2015

Sur la Beauté du langage, Pascal, le choix, les racines des mots... que dites-vous du coup porté au latin et grec, en France?

Écrit par : Myriam | 16/05/2015

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