17/06/2015

SSR : le géant commence à tituber

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Edito paru ce matin en première page du Giornale del Popolo, sous le titre "Il Gigante incomincia a titubare" - Mercredi 17.06.15

 

50,08% ! L’un des résultats les plus serrés dans l’Histoire de notre démocratie directe. Ils ont eu chaud, très chaud, les responsables de la SSR, pendant tout l’après-midi de ce dimanche 14 juin. « A la raclette », comme on dit en Valais : c’étaient d’ailleurs les mots du président de la SSR, Raymond Loretan, sur le plateau de mon émission dimanche soir, sur la chaîne privée genevoise Léman Bleu. Mais enfin, la loi passe : il y aura bien réforme du mode de perception de la taxe, un sujet technique que presque tout le monde avait oublié, tant l’essentiel des débats, dans toute la Suisse, s’était porté sur une autre question : pour ou contre la SSR ?

 

La campagne aura été mémorable. Les partisans, d’un bout à l’autre, n’ont cessé de nous répéter l’enjeu réel du scrutin (la réforme de la taxe), mais plus ils s’égosillaient, plus les opposants braquaient leurs projecteurs sur la SSR, trop grosse, trop gourmande, trop de chaînes, trop de bureaucratie, trop à gauche, trop européenne, bref une addition d’excès. Et plus les partisans leur disaient « Ça n’est pas le sujet ! », plus les autres en rajoutaient. Devant l’opinion publique, ils marquaient des points, les opposants, parce que jusqu’à nouvel ordre, on a le droit de discuter de ce qu’on veut. Et puis, si la discussion a dévié, il faut bien croire que cela correspondait à un besoin profond, longtemps retenu, de la population : pouvoir enfin s’exprimer, pas seulement au bistrot mais par la voie des urnes, sur ce Mammouth, gigantesque, pesant, aux appétits démesurés.

 

La campagne a été rude. Du côté des opposants, l’USAM n’a pas ménagé ses adversaires, notamment en Suisse alémanique. Du côté des partisans, d’incroyables arguments ont été utilisés : en Suisse romande, on a traité de « mauvais Romands » les opposants, parce qu’ils affaibliraient la SSR, au bénéfice (comme le Tessin !) de la fameuse « clef de répartition » de la redevance. Rationnellement, l’argument était faux, puisque précisément la SSR ne perdait pas un centime dans cette votation. Mais voilà, le combat n’avait rien de rationnel : petit à petit, les gens ont laissé sortir des années, voire des décennies, de colère rentrée contre un diffuseur public national jugé trop gâté. D’ailleurs, le résultat le plus étonnant est celui du Tessin : 52% de non, alors que votre canton tire beaucoup de bénéfices de la clef de répartition. Donc, au Tessin comme ailleurs, on a voté clairement sur autre chose que sur l’enjeu : pour ou contre la SSR, pour ou contre ses programmes, pour ou contre la Berne fédérale, peut-être. Comme si le scrutin fonctionnait comme révélateur des malaises propres à chaque région. De la même manière, pourquoi diable le Valais a-t-il, seul en Suisse romande, dit non (53,5%) ?

 

Et maintenant ? Eh bien, la transformation du paysage médiatique suisse ne fait que commencer ! Nous sommes en pleine révolution des habitudes de consommation, des supports de réception, des modes de production. Et on vient encore nous parler d’un immense consortium national, une usine à gaz, avec des structures incompréhensibles (l’organisation institutionnelle, parallèle à la hiérarchie professionnelle), un budget démesuré, un géant blessé qui commence à tituber, et dont les faux pas risquent encore de faire bien des dégâts. Car en termes d’image, même avec sa victoire à la Pyrrhus à 50,08%, la SSR a perdu la bataille. Le réformer, la dégraisser, est désormais à l’ordre du jour, sur toutes les lèvres de Suisse, de Chiasso à Schaffhouse, de Sion à Coire !

 

Oui, la bataille des médias ne fait que commencer. La SSR, paraît-il, fait du « service public ». Fort bien ! Et le Giornale del Popolo, il n’en fait pas, en informant jour après jour ses lecteurs ? Et les TV régionales privées, en collant à la proximité de leurs spectateurs ? Et la NZZ, avec ses pages politiques et économiques et culturelles ? Fini, le temps de l’arrogance de la SSR, comme si elle était seule au monde à produire de l’information sérieuse : le géant commence à tituber. Ça n’est pas encore la chute. Mais le temps de l’orgueil et de la superbe est terminé.

 

Pascal Décaillet

 

12:21 Publié dans Editos Giornale del Popolo | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Imprimer |  Facebook | |

Commentaires

Avec une brochure d'explication du Conseil fédéral prétendant que l'on peut "écouter la radio" ou "regarder la télévision" avec un smartphone, pas étonnant que la population n'ait pas compris l'enjeu mieux que les autorités politiques elles-mêmes. Nos politiques se sont fait berner (certains volontairement, à n'en point douter).

On ne peut pas "écouter la radio" ou "regarder la télévision" avec un smartphone. Avec un smartphone, on peut écouter ou regarder via internet des fichiers produits par des gens qui, par ailleurs, on une concession pour exploiter les ondes hertziennes, ou par des gens qui n'ont pas de concession. Mais cela n'a rien à voir avec les ondes hertziennes, rien à voir avec le régime de concession, et par conséquent rien à voir avec la notion de service public (qui se justifie uniquement pour une activité concédée - le fameux "mandat de prestation"). Il n'y a pas de service public de la presse écrite car la Confédération n'est pas autorisée à concéder une telle activité.

Mais nous sommes dans le monde moderne. Aucune discussion ne se base sur la réalité ou l'essence des choses.

Les salines de Bex sont exploitées sous concession. Le jour où elles seront vides, inventera-t-on un impôt sur le sel marin, afin de continuer à enrichir le concessionnaire? Nos autorités répondraient oui.

Écrit par : Raphaël Baeriswyl | 17/06/2015

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