16/07/2015

Grèce, Allemagne : les outils pour décrypter

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Sur le vif - Jeudi 16.07.15 - 10.21h

 

Depuis l'Antigone de Sophocle, il y a vingt-cinq siècles, et sans doute avant (car le mythe véhiculaire pré-existait à l'âge classique), des dizaines de milliers de personnes ont tenté d'en décrypter le sens, déjà puissamment dans l'Antiquité, puis à travers une infinité de variantes du récit, dans toutes sortes de mythologies, par exemple balkaniques.



Le grand critique littéraire George Steiner a consacré à cette richesse, cette diversité du mythe, un ouvrage décisif. Les plus grands écrivains de la littérature allemande, Friedrich Hölderlin (1770-1843) et Bertolt Brecht (1898-1956), ont empoigné le texte de Sophocle, l'un pour le traduire avec la fulgurance de son génie, jamais deux langues ne furent aussi bien enchevêtrées l'une dans l'autre; le second, pour nous en donner une version théâtrale inoubliable avec des inflexion d'une Souabe qui lui était natale, tout autant qu'au premier.



Le Courrier de ce matin est donc sur la bonne voie en évoquant le mythe d'Antigone comme clef de lecture de l'actuelle affaire grecque. On peut contester ses conclusions, les trouver un peu courtes, je dirais surtout hors du texte. Mais je guetterai, pour ma part, avec attention et intérêt toute entreprise éditoriale, sur la crise autour de la Grèce, faisant appel à d'autres outils que simplement nous parler de la dette et son échelonnement, des dernières gesticulations de la machinerie européenne, ou les derniers délais collés sur la tempe de M. Tsipras. Tout cela est certes factuel. Eh bien, il y a un moment, dans le décryptage d'une situation, où la simple énumération juxtaposée des faits ne suffit absolument plus. Pire : il y a un moment où ne coller qu'aux faits, c'est servir le puissant. Emboucher son clairon.



D'autres outils. Mais alors, lesquels ? Il se trouve, voyez-vous, que les deux pays dont nous parlons le plus dans cette crise, la Grèce et l'Allemagne, ont produit les systèmes de références littéraires et culturelles les plus aboutis de la civilisation européenne. Ils ont inventé des mythes. Produit des récits. A peu près tous les mécanismes de domination et de pouvoir, ils les ont imaginés, racontés, en leur donnant des noms. La crise actuelle était à prévoir dans l'Histoire de la Grèce. Et elle l'était aussi, assurément, dans l'Histoire de l'Allemagne de l'après-guerre. Tout cela, tout ce qui advient historiquement, a été comme puissamment préfiguré par les poètes, les tragiques, des hommes de théâtre de ces deux prodigieuses cultures.

 

Prenez l'éblouissante "Cassandra" de Christa Wolf (1929-2011) : l'une des plus grandes plumes de la littérature de l'Allemagne de l'Est nous livre en 1983 sa version du cri prophétique de la princesse troyenne. Prenez les pièces de Heiner Müller, autre génie est-allemand (1929-1995), lorsqu'il revisite Médée ou Philoctète : partout, les Allemands convoquent la Grèce, l'interrogent, la parcourent, puisent en elle leur propre génie. Cela, depuis la seconde partie du dix-huitième siècle. Cela, en mettant en scène les rapports de domination et de soumission. Cela, il faudrait l'ignorer, le passer sous silence, alors que tous les archétypes de pouvoir de la crise actuelle sont là ? Préfigurés. Hurlés en prophétie. En prémonition.



Il commence donc à être temps, dans les rédactions, d'ôter aux seuls chroniqueurs économiques et financiers le monopole de discours de décryptage. Ils doivent bien sûr être là, avec leurs outils, il ne s'agit pas de se priver de leur parole. Mais il est urgent de faire appel à une autre lecture, plus en profondeur, davantage en regard des récits, des textes, des visions de ces deux saisissantes civilisations. Car enfin, une crise entre la Grèce et l'Allemagne, ça ne se raconte tout de même pas de la même manière qu'un conflit, ou, une divergence de perspectives, entre le Luxembourg et la Lettonie.

 

Pascal Décaillet

 

 

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Commentaires

Il me paraît que les grecs sont aujourd'hui habités, que dis-je, enflammés par le mythe selon lequel la démocratie serait née dans leur pays. C'est un peu court, surtout si l'on se rappelle que les modèles démocratiques antiques se basaient sur une société bien cloisonnée entre les nantis, le peuple et... les esclaves. Ces derniers étaient sans doute plus nombreux que les deux autres catégories.

Non, la démocratie moderne est née en Europe du nord, en France, en Angleterre notamment. Et aujourd'hui l'Allemagne est une grande démocratie, la seule qui ose regarder son passé et punir ses derniers criminels de guerre - le dernier à l'âge de 94 ans.

Non, les démocraties européennes n'ont pas de leçons à recevoir de la Grèce, ni des grecs.

Il conviendrait finalement d'adopter la solution préconisée par DSK: effacer la dette grecque et ne plus procurer aucune aide financière à l'état grec.

Dès lors, le peuple grec pourrait se mettre à créer son nouveau mythe, dont on pourra plus que douter qu'il sera démocratique...

Écrit par : Déblogueur | 16/07/2015

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